lundi 18 août 2014

Shelby S. STANTON, Green Berets at War. US Army Special Forces in Southeast Asia 1956-1975, Dell Publishing, 1985, 396 p.

Shelby Stanton est un ancien capitaine des Special Forces qui a servi pendant la guerre du Viêtnam en Thaïlande. Il a écrit après la guerre plusieurs ouvrages consacrés au conflit, dont celui-ci que j'avais commenté ici-même, et cet autre, également fiché ici. Stanton se classe plutôt dans le courant historiographique révisionniste, qui estime que la guerre aurait pu être gagnée par les Américains et que l'armée américaine n'a pas failli. Cependant, il est loin des excès d'un H. Summers, on pourrait le qualifier de compagnon de route du "révisionnisme". Ce livre-ci est consacré aux Special Forces en Asie du Sud-Est et non au seul Viêtnam, car de fait, les SF sont également intervenues dans les pays voisins, parfois avant le Viêtnam lui-même. Sans surprise, l'ouvrage de Stanton est avant tout un récit détaillé des opérations impliquant les SF, avec un minimum d'analyse. En revanche, cette fois-ci, les notes sont reportées à la fin de chaque chapitre.

De petits détachements de Special Forces sont présents en Asie dès 1956. Cependant, le processus naît vraiment avec la création du 1st Special Forces Group basé à Okinawa, en 1957. Durant les premières années de son existence, les SF entraînent surtout les unités de pays alliés à former des forces spéciales : Taïwan, Corée du Sud et Sud-Viêtnam, aussi. Les SF participent ensuite à des exercices plus ambitieux aux côtés de l'armée thaïlandaise pour prévenir une guérilla communiste.



En 1959, les SF, opérant en civil, du 77th SFG, sont envoyées au Laos pour aider à la reconstruction de l'armée laotienne. Mais les Américains peinent à travailler, notamment, de concert avec les Français. En 1960, les SF se retrouvent engagées au combat après un coup d'Etat qui fait basculer le pays dans la guerre civile, suivi d'une contre-attaque organisée par les Etats-Unis. Après la trêve en mai 1961, 300 hommes des SF participent à l'encadrement des forces armées laotiennes dans le cadre du programme White Star. Ils encadrent en particulier les tribus Kha et Méos, qui ne disposent que des surplus de la Seconde Guerre mondiale alors que les communistes du Pathet Lao sont équipés d'armes plus modernes par le Nord-Viêtnam quand le conflit reprend en 1962, avant la neutralisation. Les SF sont devenues le principal élément de contre-insurrection des Etats-Unis, mais ce premier engagement n'est guère concluant, même s'il a permis de faire travailler les SF avec la CIA et d'autres instances.

Les SF sont également présentes au Viêtnam dès 1957. Leur tâche principale va être de recruter et de former les montagnards, un groupe divers méprisé par les Viêtnamiens, pour contrer la mainmise du Viêtcong sur les campagnes et les zones peu accessibles au gouvernement. En février 1962, un premier détachement s'installe auprès des Rhade, dans la province de Darlac, près de Buon Enao. L'expérience fait tâche d'huile et en août, 5 équipes ont déjà organisé 10 000 Rhade pour ces missions. Le Viêtcong contre-attaque cependant et les SF subissent leurs premières pertes au combat. Le régime de Diêm n'apprécie guère l'effort américain à destination des montagnards et le fait sentir.

Fin 1962, le 5th SFG arrive au Viêtnam ; Nha Trang devient le QG des SF. En janvier 1963, Plei Mrong, près de Kontum, est le premier camp des SF à être submergé par un assaut viêtcong, lors du développement des SF au Viêtnam, codé opération Switchback jusqu'en juillet 1963. En mars, Diêm aligne officiellement ses forces spéciales aéroportées sur les SF américaines. C'est le 1er novembre, la veille du jour où Diêm est assassiné lors d'un coup d'Etat, que les SF reçoivent pour mission de surveiller les frontières du Sud-Viêtnam en priorité. 18 camps sont bâtis à cet effet jusqu'en juin 1964. Les SF héritent aussi des forces paramilitaires organisées par la CIA comme les Hoa Ho ou les Cao Dai. Après la chute d'un camp dans le delta, les SF recrutent des mercenaires nungs, d'origine chinoise. Les assauts viêtcongs profitent souvent de complicités à l'intérieur des garnisons et d'un relâchement de la défense. Les relations entre les SF et leurs homologues sud-viêtnamiennes ne sont pas bonnes, d'autant plus après la révolte des montagnards en septembre 1964, qui, après avoir massacré les Sud-Viêtnamiens dans les camps, sont ramenés au calme par les Américains.

Le 5th SFG arrive au complet des Etats-Unis pour revigorer l'effort des SF en octobre 1964. Jusqu'à l'intervention directe des troupes américaines, les SF jouent le rôle de brigade de pompier pour parer aux assauts viêtcongs, de plus en plus hardis. Des combats particulièrement durs ont lieu sur les Hauts-Plateaux, le long de la route 19, en février-mars 1965. En juin 1965, le camp de Dong Xoai a bien du mal à résister à l'assaut de deux régiments viêtcongs. Dans le delta, les SF mettent en place une surveillance de la frontière mais ont du mal à recruter des hommes fiables. Autour de Saïgon, la présence du Viêtcong est tellement forte que les SF se concentrent sur l'interdiction et l'assaut sur les camps de base adverses.

Les SF contribuent à la conservation de la province côtière de Bin Dinh. A la fin de 1965, elles alignent plus de 1 500 hommes, 78 camps avec près de 30 000 hommes et 2 300 Nungs. En octobre, l'attaque du camp de Plei Me voit l'entrée en scène d'une des premières grandes formations américaines engagées sur le terrain, la 1st Cavalry Division. Mais, en janvier 1966, le camp de Khe Sanh, à l'extrême nord-ouest du Sud-Viêtnam, est assailli. Les SF en abandonnent bientôt la garde aux Marines. Plus grave, deux mois plus tard, le camp de A Shau est abandonné après un assaut en règle : or cette vallée va servir de canalisation pour les concentrations ennemies dirigées vers l'intérieur, notamment Hué. A l'été 1966, les SF commencent à s'attaquer aux routes d'infiltration au sud, renforcées par les unités régulières qui s'engagent de plus en plus au feu.

Les camps des SF, qui répondent à trois modèles généraux avec des adaptations locales, nécessitent une logistique importante. Dès mars 1967, les SF installent des camps dans les War Zones C et D, des camps de base viêtcongs au nord de Saïgon. L'adversaire réagit immédiatement et attaquent les camps en force, parfois avec succès, parfois sans, comme à Loc Ninh en octobre. Alors que les camps le long de la frontière des Hauts Plateaux sont retirés vers l'intérieur, celui de Dak To, attaqué dès le mois de mai, voit des combats acharnés en octobre-novembre ; de ce fait, le dispositif des camps est ramené vers la frontière et renforcé. Les SF construisent aussi le camp de Con Thien, assaili aussi entre mai et octobre 1967, et celui de Lang Vei pour remplacer Khe Sanh, attaqué également en mai.

Pendant l'offensive du Têt, les SF se retrouvent engagées dans un combat conventionnel, en particulier en combat urbain, dans les localités investies par le Viêtcong, particulièrement sur les Hauts-Plateaux. Or les troupes encadrées sont peu aptes à ce type de combat. Le camp de Lang Vei subit le premier assaut blindé de la guerre, avec une dizaine de PT-76 : les pertes sont particulièrement lourdes. En mai 1968, le camp de Kham Duc, le dernier au nord-ouest du Sud-Viêtnam, est également abandonné après un assaut nord-viêtnamien. Les SF renforcent la protection antichar de leurs camps. En outre, cette année-là, les pertes et les besoins sont tels que de nombreux hommes n'ont pas la qualification SF, les volontaires diminuant et l'expérience aussi.

Le général Abrams remplace le programme CIDG des SF et le divise en deux parties : les camp strike forces, environ 40 000 hommes, constituent les garnisons des camps ; les mobile strike forces sont des unités capables d'intervenir partout au Sud-Viêtnam (10 000 hommes environ). Les Viêtcongs lancent, sans succès, de nouvelles attaques contre les camps de la région de Saïgon en août-septembre 1968. C'est aussi en 1968 qu'est créé, à partir du détachement B-57, le projet Gamma, une mission de collecte de renseignements sur les zones adverses le long de la frontière et jusqu'au Cambodge. Dès octobre 1964, le projet Delta, à partir du détachement B-52, avait constitué des équipes pour la reconnaissance profonde, au Sud-Viêtnam, au milieu des sanctuaires ennemis, avec utilisation d'armes et d'uniformes adverses par les indigènes qualifiés. Les missions sont particulièrement dangereuses et les débuts laborieux. Plus tard, les SF formeront les Long Range Reconnaissance Patrols (LRRP). Les projets OMEGA et SIGMA calquent Delta, bien qu'un peu plus conventionnels, pour les commandement militaires du nord du Sud-Viêtnam et celui du sud (I et II Field Forces). Les SF participent également au MACV-SOG, créé en janvier 1964, qui conduit des opérations en Laos (Shining Brass puis Prairie Fire) et au Cambodge (Daniel Boon puis Salem House), ainsi que dans la zone démilitarisée (Nickel Steel) séparant les deux Viêtnams. La participation des SF au MACV-SOG est leur première utilisation dans un rôle de reconnaissance stratégique.

Les SF disposent aussi rapidement de leur propre marine fluviale dans le delta du Mékong, mais les premiers aéroglisseurs n'arrivent qu'en octobre 1966. La collaboration est difficile avec les Sud-Viêtnamiens et l'adversaire particulièrement redoutable, notamment via les mines, les booby traps et les embuscades savamment préparées. Moc Hoa devient la base des aéroglisseurs. Les opérations durent jusqu'à la fin de l'année 1970, date du retrait des SF du secteur.

Les Mike Forces sont les héritières des Eagle Flights, forces de réaction rapide pour les camps des SF, créées dès octobre 1964. Elles servent à la défense des camps attaqués, aux raids, ou de réserve. Les SF créent aussi des Mobile Guerilla Forces qui s'enfoncent dans les sanctuaires adverses pour de courtes périodes, dans les opérations dites Blackjack. Le but recherché n'est pas la collecte de renseignements mais bien la destruction de l'adversaire. Les opérations Blackjack se complexifient avec le temps, comprenant même parfois une composante amphibie. Des Mobile Strike Commands plus conséquents sont créés début 1968 pour s'attaquer aux bastions viêtcongs imprenables jusque là, comme les Sept Montagnes dans la province de Chau Doc, en mars 1969.

Les camps des SF sont maintenus près des frontières, pour des raisons politiques, même après l'arrêt du retrait américain par Nixon. Ils sont donc exposés à des assauts de plus en plus massifs et conventionnels, comme Ben Het en 1969 ou Dak Seang en 1970. Les SF se retirent en mars 1971 avec le départ du 5th SFG.

Précédemment, les SF prennent également part, le 21 novembre 1970, au fameux raid de Son Tay pour libérer -en vain- des prisonniers américains au Nord-Viêtnam. Les SF créent ensuite le Special Mission Service sud-viêtnamien en janvier 1972 pour prendre la relève. Elles continuent d'opérer sur la base du MACV-SOG à Nakhom Phanom en Thaïlande. Lors de l'offensive de Pâques 1972, les SF sont engagées comme infanterie notamment à Kontum mais aussi plus tard lors de la contre-attaque pour reprendre Quang Tri. A partir de 1966 et jusqu'en mars 1972, les SF sont basées en Thaïlande où elles forment les troupes locales engagées au Viêtnam et contrent les incursions adverses, notamment vers les bases américaines. Après le coup d'Etat au Cambodge de mars 1970, elles entraînent également l'armée locale, mais doivent en parallèle, en 1972, réentraîner les Sud-Viêtnamiens !

En conclusion, l'auteur rappelle que les SF ont été employées en Asie du Sud-Est bien au-delà de la mission qui leur était dévolue au départ. Elles ont non seulement contribué à former les armées des alliés, mais ont aussi été engagées comme infanterie, sans compter le programme CIDG. Pour l'auteur d'ailleurs, la dissolution de ce programme a libéré les SF d'un grand fardeau. Le 1st SFG, dissous en juin 1974, est pourtant recréé moins de dix ans plus tard.

Le livre de Stanton a son utilité, à savoir fournir un premier aperçu utile de l'action des Special Forces en Asie du Sud-Est pendant la période concernée. Il est très clair sur l'évolution des missions et les différences entre les projets spéciaux, par exemple, ce qui est appréciable. Le livre est illustré par de nombreuses cartes qui malheureusement sont toutes reportées en fin de volume, ce qui oblige à jongler entre les pages pour se repérer correctement. Mais Stanton, soucieux de défendre l'honneur et l'action de son corps d'origine, laisse de côté une analyse un peu plus poussée des SF au Viêtnam. L'hostilité latente avec les Sud-Viêtnamiens, et même celle relevée à l'égard des Français au Laos, masquent mal un problème sérieux : les SF ont de fait joué le rôle qu'auraient dû tenir les Sud-Viêtnamiens. En établissant un contact fructueux avec les Montagnards et en remplissant les missions qui auraient dû revenir aux forces spéciales sud-viêtnamiennes, elles se sont substituées à des acteurs locaux qui n'ont jamais eu l'occasion d'être formés à ces missions et de les assumer. Les limites du texte, qui s'arrêtent donc à un récit dépourvu de commentaire ou presque, se comprennent assez bien si l'on songe que la bibliographie mentionnée en fin de volume ne contient que des documents publiés par les SF pendant la guerre et une dizaine de sources secondaires. Difficile pour Stanton de faire mieux sur ce sujet, même s'il apporte des témoignages que l'on ne trouve pas dans les publications officielles américaines sur la contribution des SF au Viêtnam. Il a néanmoins su montrer dans les deux ouvrages que j'ai fichés précédemment qu'il était capable, parfois, au détour des lignes, d'aller un peu plus loin dans l'analyse. 


2 commentaires:

  1. Bonjour et merci de ce résumé. Juste une interrogation en lisant : "sans compter le programme CIDG. Pour l'auteur d'ailleurs, la dissolution de ce programme a libéré les SF d'un grand fardeau." -> Les projets camp strike forces et mobile strike forces "consommaient"-ils moins de personnel SF ? SI oui, de quelle manière ?

    Cordialement

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  2. Bonjour,

    En fait, Abrams prévoit la diminution des SF qui commence dès la fin 1968 avec la perspective du retrait. Les camps sont transférés aux Forces Régionales sud-viêtnamiennes ou sous le contrôle des forces spéciales de Saïgon. Comme il ne reste plus que l'activité d'encadrement des forces déjà formées, du coup, oui, cela nécessite moins de personnel. Voilà, j'espère que j'ai été clair (lol). Pour votre question sur le front de l'est, j'ai la réponse au fait, je vous l'envoie.

    Cordialement.

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