mardi 12 août 2014

Exemple d'opération de l'insurrection syrienne. Les rebelles à l'assaut de la base militaire d'Hamadiyah (province d'Idlib), juillet 2014

Cet article a été rédigé en étroite collaboration avec Mathieu Morant, spécialiste de l'armement et du matériel des insurgés syriens, entre autres (il s'intéresse aussi au régime, au Liban et aux guerres israëlo-arabes).

En septembre 2013, peu de temps après les attaques chimiques du mois d'août, je publiais mon premier article consacré au conflit syrien1. Mon travail, dès le départ, a surtout été celui d'une compilation et d'une traduction, en français, des nombreux articles étrangers (en particulier en anglais) traitant des différents aspects militaires du conflit. Au fil des mois, l'insuffisance de la démarche m'est nettement apparue : la compilation et la traduction, quand bien même ont-elles leur utilité, ne sont pas satisfaisantes pour se prévaloir d'un authentique travail de fond sur le conflit syrien. C'est pourquoi je me suis tourné progressivement vers les sources directes (documents produits par les acteurs en présence, vidéos, photos, textes, etc), sans passer, forcément et systématiquement, par les intermédiaires que sont les spécialistes, même étrangers. Mon article récent sur la milice pro-régime Liwa Assad Allah al-Ghaleb2 est l'illustration de l'évolution de mon travail personnel sur le conflit syrien. Aujourd'hui, avec l'aide de M. Morant, je continue sur cette lancée en proposant une analyse inédite ou presque, en français, sur la guerre en Syrie : un exemple choisi d'assauts rebelles sur des objectifs limités, au niveau sub-tactique, donc, présenté, expliqué, et remis dans le contexte plus large des opérations dans la province concernée et de l'évolution de l'insurrection depuis 2011. Un travail original à quatre mains qui, je l'espère, convaincra certains que je ne me limite plus forcément à de la compilation et de la traduction en français.




L'insurrection progresse dans la province d'Idlib (avril-juin 2014)


Le conflit syrien a pris un nouveau tour depuis le mois de juin dernier, en raison de la percée spectaculaire de l'EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant), devenu l'Etat Islamique (EI) le 28 juin, dans le nord de l'Irak, avec la prise de Mossoul (10 juin). Le régime syrien, quant à lui, avait lancé une contre-offensive limitée dans le sud du pays, dans la province de Deraa, et maintenait également la pression sur Alep, réalisant la jonction avec la garnison assiégée de la prison centrale (22 mai), puis mettant la main sur le district industriel de Sheikh Najjar, au nord-est de la ville (5 juillet). Cependant, la province d'Idlib, noyau historique de l'insurrection armée3, s'est retrouvée, de ce fait, assez dégarnie, et a été assez logiquement ciblée par les rebelles depuis le début de l'année 2014, ceux-ci y étant présents en force et de longue date4.

L'objectif des rebelles, en particulier, est de contrôler les deux autoroutes clés qui permettraient au régime de mener plus efficacement, par voie terrestre, la reconquête d'Alep. L'autoroute M5 suite un axe nord-sud de Damas à Alep ; à Saraqib, une autre autoroute, la M4, s'embranche vers l'ouest à travers la province d'Idlib pour rejoindre la province de Lattaquié et la ville du même nom, sur la côte. Sur l'autoroute M5 se trouve en particulier la ville de Maarat al-Numan, près de laquelle se tiennent deux des bases militaires encore tenues par le régime dans la province d'Idlib : Wadi Deif à l'est de la localité et Hamadiyah au sud.


Source : Institute Study of War.



La première cible des rebelles syriens est Khan Sheykhoun, une cité qui se trouve au sud de la province d'Idlib et près de la frontière avec le nord de la province de Hama. Le régime les a chassés de la place à l'été 2012. Prendre la ville permettrait en effet aux rebelles de contrôler une plus importante portion de l'autoroute M5 et de préparer l'attaque éventuelle des deux bases militaires plus au nord, autour de Maarat-al-Numan. L'attaque sur Khan Sheykhoun, qui commence au printemps, implique notamment le groupe Suqour al-Sham5, membre du Front Islamique, les légions al-Sham6, liées aux Frères Musulmans syriens, le front al-Nosra7, et d'autres formations affiliées au label « Armée Syrienne Libre ». Le 15 avril, les rebelles annoncent avoir pris 3 checkpoints -sur les 21 checkpoints ou installations du régime autour de Khan Sheykhoun- au sud-ouest de la ville.


Source : Institute Study of War.
 

Dès le 5 mai, la guerre des mines commence par l'explosion souterraine du checkpoint de Al Sahaba, dans la périphérie est de la ville de Maarat al-Numan, et qui considérée comme la porte d'entrée ouest de la base de Wadi Deif, d'après M. Morant. L'opération est conduite par le Front Islamique, les légions al-Sham et une brigade locale de Maarat al-Numan8. Selon Mathieu Morant, après l'explosion, et une fois la position conquise, le travail de fourmis se poursuit, mais cette fois dans le but de récupérer munitions et armements. L'opération se termine par le retrait des rebelles des ruines du checkpoint d'Al Sahaba le 23 juin. Un ZSU-23/4, un T-72AV, et un BMP-1 seront extraits des ruines : hors d'usage, mais source non négligeable en munitions et pièces détachées. Le 14 mai, dix jours avant l'assaut final sur Khan Sheykhoun, Suqour al-Sham et les légions de Sham conduisent une explosion souterraine contre la base militaire de Wadi Deif, à l'est de Maarat-al-Numan, sur la « barrière » Tel Sawwadi, au nord-est de la base. Cette tactique de creuser des tunnels longue distance a été couramment employée à travers le pays pour faire sauter des cibles du régime difficiles à atteindre par ailleurs, comme à Alep, mais également à travers tout le pays. Ici le tunnel, long de 850 mètres, se termine sous la barrière visée. Les rebelles revendiquent d'avoir placé à son extrémité pas moins de 60 tonnes d'explosifs artisanaux. L'explosion détruit complètement l'objectif et les insurgés revendiquent la mort d'une centaine d'hommes du régime. Une semaine plus tard, le 23 mai, les légions de Sham annoncent un assaut sur Hesh, une localité entre Khan Sheykhoun et Maarat-al-Numan tenue par le régime, bientôt rejointes par le Front Islamique9, le Front des Révolutionnaires Syriens et d'autres groupes rebelles.

Le 25 mai, une opération combinée entre le front al-Nosra et des groupes liés à l'ASL, notamment Harakat Hazm10 (qui a reçu des missiles TOW américains11) et le Front des Révolutionnaires Syriens12, s'attaque à la base militaire de Kazhanat. Les rebelles approchent par le nord et l'est et flanquent la position à l'ouest. Le front al-Nosra lance, avant l'assaut principal, deux véhicules kamikazes sur le périmètre. La place tombe dans la soirée et le lendemain, le checkpoint de Salam, dernière position du régime autour de Khan Sheykhoun, est pris. Le 26 mai 2014, Khan Sheykhoun est donc totalement aux mains de l'opposition.




Source : Institute Study of War.


Ce même 25 main, Suqour al-Sham et al-Nosra lancent une attaque conjointe contre les collines au sud de la ville d'Ariha, sur l'autoroute M4, contre deux installations militaires positionnées sur les hauteurs qui contrôlent l'accès au sud de la ville. Cet assaut exploite l'explosion de 4 véhicules kamikazes, dont celle d'un Américain originaire de Floride, auquel le front al-Nosra fait d'ailleurs une large publicité13. Il s'agit de l'attaque kamikaze simultanée parmi les plus coordonnées, jusqu'ici, de l'année 2014. L'infiltration d'Ariha, qui se situe sur l'autoroute M4, permet aux rebelles d'empêcher le régime d'approvisionner ou de renforcer ses forces dans les villes d'Idlib ou Alep. La présence du front al-Nosra dans les deux opérations, à Khan Sheykhoun et Ariha, suggère d'ailleurs une planification véritable côté rebelle, avec deux opérations simultanées. Parallèlement, le 3 juin 2014, al-Nosra, Suqour al-Sham et les légions de Sham créent une structure commune pour s'attaquer à Jisr al-Shughour, plus à l'ouest, une localité tenue par le régime sur l'autoroute M4, plus proche de la frontière avec la province de Lattaquié. Mais l'effort est cette fois mal coordonné, d'autant que les groupes affiliés ASL ne s'associent pas à l'entreprise et opèrent indépendamment, probablement pour ne pas collaborer avec al-Nosra. D'autant que la reprise de Kessab, tombée aux mains des rebelles en mars14, par le régime, met brutalement fin aux tentatives rebelles dans ce secteur.




Sous l'effet de l'explosion souterraine du checkpoint d'Al Sahaba, le 5 mai 2014, ce T-72AV s'est retourné. A demi-enterré, il sera récupéré par les rebelles syriens durant les travaux de déblaiement qui suivront la prise de la position. (Source photo : Jabal Alzaweya Today)-Mathieu Morant.

Juché sur un porte-char, ce ZSU-23-4 Shilka vient d'être extrait des ruines d'Al Sahaba. Si l'engin est probablement hors service, l'armement de bord, composés de 4 canons 2A7 de 23 mm, et ses munitions en fond une prise de choix. (Source photo : Al Mārra Today‎)-Mathieu Morant.


Le 14 mai 2014, c'est au tour de la "barrière" de Tel Sawwadi, situé au nord-est de la base de Wadi Deif d'être soufflée par une puissante explosion. (Source photo : S.R.G.C Idlib)-Mathieu Morant.

Vue comparative de la position de Tel Sawwadi, en haut, avant l'explosion, en bas, après l'attaque. (Source photo : S.R.G.C Idlib)-Mathieu Morant.


Une vue de la position d'Al Sahaba, prise après l'explosion qui l'a complètement détruite. (Source photo : Lens Young Horany)-Mathieu Morant.

 


A l'assaut de la base militaire d'Hamadiyah (30 juin-16 juillet 2014)


Fin juin-début juillet, les rebelles finissent par se concentrer sur la base militaire d'Hamadiyah, au sud-ouest de Maarat-al-Numan. La base est située le long de l'autoroute M5, et interdit l'accès à la ville depuis Khan Sheykhoun, plus au sud. Autour de la base, à l'ouest, se trouvent 4 checkpoints : Hanajak, Tafar, Dahman, and al-Midajin, qui forment un arc de cercle protégeant Hamadiyah de l'ouest au nord.


Carte :  Stéphane Mantoux.




Liste des groupes/coalitions rebelles impliqués lors des assauts contre les 3 checkpoints à l'ouest-nord-ouest de la base militaire de Hamadiyah (province d'Idlib), juillet 2014.


Nom du groupe/de la coalition etc
Remarques

Front des Révolutionnaires Syriens


Fournit la brigade al-Ansar. Présent dans l'attaque sur les 3 checkpoints, avec un rôle majeur à Hanajak.


Front de Libération Syrien (créé en janvier 2014 par le regroupement de 70 groupes différents ; proche de l'ASL)15


Fournit la brigade Liwa Ahrar du 15 Mars de Kafrouma. Surtout présent dans les assauts de Taraf et al-Dahman.

Suqur-al-Jabal




Dispose probablement de missiles TOW ; aurait touché avec un T-55M capturé à al-Dahman. Présent à Taraf et al-Dahman.

Brigade des deux cheikhs Abou Bakr et d'Omar


Présente seulement pour l'assaut sur Taraf. Groupe formé le 17 décembre 2013 à Maarat-al-Numan (province d'Idlib), plutôt proche de l'ASL, combat dans la province de Lattaquié en avril 2014 mais opère surtout dans celle d'Idlib16.


13ème division de l'ASL

Intervient à Taraf avec ses missiles TOW ; détruit 2 chars du régime.


Légions al-Sham (Faylaq-al-Sham)




Fournit surtout un appui-feu : char T-54 à al-Dahman, pick-ups armés de canons ou de mitrailleuses lourdes...

Front Islamique


Fournit au moins 2 chars, des T-72 dont 1 AV, pour les assauts.

Front al-Nosra
Intervient à Taraf et al-Dahman mais surtout pour pilonner les deux checkpoints à distance, pas pour les assauts visiblement.




  • Le checkpoint d'Hanajak


Les rebelles syriens attaquent manifestement, en premier, le checkpoint d'Hanajak, le plus au sud de l'arc de cercle ouest/nord formé par les 4 sites listés précédemment. Le choix est logique puisque c'est celui qui est le plus exposé, ne pouvant bénéficier de l'aide immédiate des autres. L'assaut contre Hanajak a lieu probablement le 1er juillet, après une préparation remontant à la veille. C'est la partie nord/nord-est du checkpoint qui semble visée par l'attaque. Le checkpoint est pilonné par un canon sans recul M60 yougoslave de 82 mm et mitraillé par plusieurs pickups embarquant une pièce bitube ZPU de 14,5 mm à l'arrière, ainsi que par une mitrailleuse DShK de 12,7 mm17. Un LRM RAK-12, du bataillon d'artillerie 318 du Front des Révolutionnaires Syriens, intervient également pour bombarder Hanajak18. Sous la protection de ce tir de couverture, deux chars T-6219 du Front des Révolutionnaires Syriens (qui envoient au moins un obus sur les défenses extérieures20) approchent des levées de terre qui entourent le checkpoint, ce qui permet à une vingtaine/trentaine de combattants21 (en gros l'équivalent d'une section) d'y parvenir. Un des T-62 avance ensuite pour prendre de flanc les défenseurs, suivis d'une dizaine d'hommes, tandis que d'autres fantassins pénètrent dans les premiers bâtiments. Les vidéos montrent ensuite les insurgés tirer avec leurs armes de poing (AK-47, PK, RPG-7, dont au moins 2 hommes sont équipés22) depuis les levées de terre et abords du checkpoint. Embossés derrière les levées de terre, les chars T-62 fournissent ensuite un appui-feu longue distance23. Mais les rebelles ne restent pas dans le checkpoint d'Hanajak, manifestement abandonné, peut-être en raison d'une trop grande proximité avec la base d'Hamidiyah. C'est pourquoi des vidéos montrent un second assaut, le 16 juillet. L'attaque est conduite à l'aide du T-55M n°39709824  capturé à al-Dahman et remis en service pour l'occasion, malgré les dommages subis par l'impact possible d'un missile TOW. Les fantassins qui montent à l'assaut sont accompagnés d'au moins un homme qui porte un brancard, pour secourir les blessés25. Pour l'appui, la brigade al-Ansar du Front des Révolutionnaires Syriens utilise un mortier pour pilonner le checkpoint26.



Carte :  Stéphane Mantoux.
Un lance-roquettes multiple RAK-12 de 128 mm du Front des Révolutionnaires Syriens (FRS) s'apprête à ouvrir le feu sur la position d'Hanajak. (Source photo : capture d'écran, Youtube)-Mathieu Morant.


Deux combattants syriens du FRS observent les résultats des bombardements rebelles sur le Hanajak : à leurs côtés, un canon sans recul M60 de 82 mm. (Source photo : Lens Abu Dbak, Idlib)-Mathieu Morant.


Ici photographiés sommairement abrités par des levées de terre sur la ligne de front d'Hamadiyah, ces deux T-62 du FRS ont appuyé le premier assaut sur Hanajak. (Source photo : Lens Abu Dbak, Idlib)-Mathieu Morant.


Les 2 T-62 du Front des Révolutionnaires Syriens arrivent sur les levées de terre du checkpoint.-Capture d'écran.

Une mitrailleuse de 12,7 mm ouvre le feu sur Hanajak.-Capture d'écran.

Les premiers rebelles entrent dans les bâtiments.-Capture d'écran.

Un technical armé de mitrailleuses lourdes KPV ouvre le feu sur Hanajak.-Capture d'écran.

Un canon sans recul M60 yougoslave de 82 mm tire sur Hanajak.-Capture d'écran.

Le RAK-12 du bataillon d'artillerie 318 du FRS ouvre le feu sur le checkpoint.-Capture d'écran.

Un des 2 T-62 manoeuvre sur le flanc du checkpoint après que les fantassins aient rejoint les levées de terre.-Capture d'écran.

Les rebelles tirent à la PK à l'intérieur du checkpoint depuis les levées de terre.-Capture d'écran.

Le T-55M capturé à Al-Dahman devant Hanajak le 16 juillet. -Capture d'écran.

Fantassins rebelles à l'assaut d'Hanajak le 16 juillet ; l'homme le plus à droite transporte un brancard.-Capture d'écran.

Derrière le T-55M, les rebelles sont à couvert. Un des tireurs au RPG-7 transporte une roquette tandem Cobra égyptienne. -Capture d'écran.

Même vue quelques secondes plus tard.-Capture d'écran.




Montage du Front des Révolutionnaires Syriens montrant l'assaut sur Hanajak, le 1er juillet.



Vidéo du Front des Révolutionnaires Syriens montrant le deuxième assaut sur Hanajak, le 16 juillet.




  • Le checkpoint de Taraf


La deuxième cible des rebelles syriens est le checkpoint de Taraf, situé à environ 600 m au nord-ouest de celui d'Hanajak, et qui est le plus à l'ouest dans l'arc de cercle protégeant la base d'Hamadiyah. L'attaque (qui a lieu à partir du 7 juillet) est menée par un groupe nommé Liwa Suqur Jabal (et qui dispose à l'évidence de missiles TOW) et par la brigade des cheikhs Abou Bakr et Omar. Elle emploie au moins un char T-62 et un BMP-127. Le checkpoint est bombardé (notamment par des « canons de l'enfer » artisanaux) depuis l'ouest/sud-ouest, le bombardement précédant l'assaut au sol conduit par nombre de véhicules blindés (2 BMP-1, 2 T-72AV, 1 autre T-72) qui permettent, comme à Hanajak, d'ouvrir la voie aux fantassins (qui portent d'ailleurs tous ou presque un bandana orange pour éviter les tirs fratricides) jusqu'aux levées de terre entourant le checkpoint, lesquels pénètrent ensuite à l'intérieur. Lors de l'attaque, au moins un fantassin fait usage d'un RPG-22 contre le checkpoint. L'assaut se fait visiblement par l'ouest28. Durant la progression sur le checkpoint, l'un des T-72 qui précède l'infanterie expédie au moins 4 obus sur le bâtiment. La 13ème division de l'ASL, un des groupes équipés de missiles TOW américains, frappe un char T-72 situé au nord de la base d'Hamadiya, sur la route menant à Taraf, à une distance d'environ 600 m, puis un T-55M29 qui lui est près du mur est du checkpoint et qui est touché à 1,5 km de distance. Comme a pu le découvrir M. Morant en examinant les cartes du terrain, le lance-missiles TOW est forcément situé au nord-est de la base militaire d'Hamadiyah, à proximité de l'autoroute M5, au sud de Maarat al-Numan. A propos de cette intervention d'un groupe armé de misiles TOW, on peut déduire que celui-ci est plus particulièrement chargé de cibler les blindés acheminés en renfort vers le checkpoint pour d'éventuelles contre-attaques ou ceux en position fixe qui peuvent gêner l'assaut. On note aussi que les rebelles évoluent assez aisément autour de la base, en dépit de la présence de checkpoints. Le Front des Révolutionnaires Syriens, qui participe également à l'assaut (avec les Brigades Ansar), fait un grand usage de RPG-7 une fois que l'infanterie a pénétré dans les levées de terre30. Une vidéo montre d'ailleurs un char du régime (T-62 probablement) qui manoeuvre autour du checkpoint lors d'une contre-attaque alors que les rebelles ont déjà pénétré à l'intérieur31. Un autre groupe rebelle, le Front de Libération Syrien, intervient aussi dans le combat. Une vidéo de ce groupe montre la concentration des blindés avant l'attaque protégée par un déploiement d'armes antiaériennes, mitrailleuse DShK de 12,7 mm montée au sol et canons antiaériens sur pickups32. Les bâtiments sont ensuite manifestement arasés pour ne pas que le régime puisse s'en resservir en cas de reprise. Un seul char T-55 semble avoir été capturé lors de la prise de la position par les insurgés (numéro 397165). La brigade Fatiheen des légions al-Sham est également présente lors de l'opération. Au total les rebelles ont engagé dans l'assaut 2 BMP-1 et au moins 5 chars33 (2 T-62, 2 T-72AV et 1 autre T-72), soit un nombre de blindés plus important que de coutume pour des opérations de cette ampleur. 2 des T-72 appartiennent au Front Islamique (on voit l'emblème de la coalition peint sur un des tubes) ce qui laisse à penser que les blindés de prise, côté rebelle, peuvent circuler de manière assez fluide localement entre les groupes travaillent parfois de concert. M. Morant confirme d'ailleurs que les chars sont souvent déplacés entre les différents secteurs par les rebelles, à l'aide de porte-chars. Après la prise du checkpoint, les insurgés enterrent au moins un de leurs morts, 2 autres sont visibles ainsi qu'au moins un blessé34. Le front al-Nosra, qui ne met en ligne une vidéo sur cette opération que le 11 août, semble également avoir été impliqué dans l'assaut sur Taraf. Cependant il ne participe pas, visiblement, directement à l'assaut mais aux tirs de harcèlement du checkpoint avec un T-55, un T-72 et un mortier artisanal placés à 1 km environ au nord de Taraf35.




Carte :  Stéphane Mantoux.

Carte :  Stéphane Mantoux.




Le 7 juillet 2014, la position de Taraf, ici vue durant les bombardements préliminaires, est à son tour prise d'assaut. (Source photo : Jabal Alzaweya Today)-Mathieu Morant.


Le T-55M n°397465, saisi intact à l'intérieur de la position de Taraf, est ici filmé peu de temps après sa capture. (Source photo : capture d'écran, Youtube)--Mathieu Morant.


Couvert par l'un des T-72AV déployés durant l'assaut, un groupe de combattants syriens progresse en direction du checkpoint de Taraf. (Source photo : Lens Abu Dbak, Idlib)-Mathieu Morant.


Taraf vient de tomber aux mains des rebelles : visible sur cette photographie, le T-72 du Front Islamique qui à appuyer l'assaut. A l'arrière plan, un BMP-1 des légions al-Sham, sur lequel des briques de blindage réactif ont été ajouté. L'engin sera détruit dans la journée. (Source photo : Lens Abu Dbak, Idlib)-Mathieu Morant.


Vue d'une fortification de campagne aménégée par les soldats du Régime à Taraf : les longues caisses de munitions contiennent à l'origine des roquettes de 122 mm Grad. (Source photo : S.R.G.C Idlib)-Mathieu Morant.


Une fois Taraf contrôlée par les rebelles et les armes et munitions récupérées, la position sera rasée. (Source photo : Jabal Alzaweya Today)--Mathieu Morant.


Soldat du régime tué à Taraf.-Capture d'écran.

Les rebelles entrent dans les bâtiments.-Capture d'écran.

Après la prise du checkpoint, les rebelles font sauter les bâtiments à l'explosif.-Capture d'écran.

Un obus, probablement de char, frappe le checkpoint, sous la caméra de la brigade des cheikhs Abou Bakr et Omar.-Capture d'écran.

Le T-55M capturé à Taraf.-Capture d'écran.

Un des T-62 du FRS sous la caméra du Front de Libération de la Syrie (emblème en haut à gauche).-Capture d'écran.

2 des T-72 stationnent devant les levées de terre du checkpoint. Le plus proche porte l'emblème du Front Islamique sur le tube ; celui du fond est un exemplaire à briquettes de blindage réactif en mauvais état.-Capture d'écran.

La charge. Un T-72 avance suivi par l'infanterie, non loin suit un BMP-1.-Capture d'écran.

La brigade Abou Bakr et Omar filme, à courte distance, un T-62 du régime qui manoeuvre pendant une contre-attaque sur le checkpoint.-Capture d'écran.

2 BMP-1 utilisés par les rebelles pendant l'assaut, devant les levées de terre. A gauche un modèle classique, à droite l'exemplaire avec briquettes de blindage réactif de T-72 ajoutées, il sera détruit le 8 juillet devant al-Dahman.-Capture d'écran.

Un blessé rebelle. Les groupes impliqués sont attentifs au soin des blessés, avec brancardiers suivant les combattants notamment. Ce blessé est ensuite évacué par véhicule.-Capture d'écran.




Ci-dessous, montage réalisé après l'assaut et montrant celui-ci au ras du sol, au niveau des combattants rebelles.




Vidéo de la brigade des cheikhs Abou Bakr et Omar montrant l'assaut sur Taraf à distance.




Vidéo de la 13ème division de l'ASL montrant le tir de missile TOW sur le T-55M du régime situé près du rempart est de Taraf (1,5 km de distance).






  • Le checkpoint de Dahman


Les insurgés s'attaquent enfin à un troisième checkpoint, al-Dahman, situé à 600 m environ au nord-est de celui de Taraf. C'est à nouveau l'un des groupes ayant pris part à la conquête du checkpoint de Taraf, le Front de Libération Syrien, qui conduit l'assaut, avec plusieurs blindés en tête. L'attaque démarre le 9 juillet. Un coup de sonde préalable entraîne, le 8 juillet, la destruction d'un BMP-1 bricolé avec des briquettes de T-72 en blindage supplémentaire. Utilisé précédemment durant l'assaut contre Taraf, l'engin est visiblement détruit au sud-ouest du checkpoint, juste à côté de la route qui passe à l'ouest, peut-être par l'aviation du régime36. Dès le 30 juin, un T-54 des légions al-Sham, probablement placé un peu à l'ouest du checkpoint, prenait à partie Dahman avec ses obus37. Une mitrailleuse lourde DShK de 12,7 mm est également employée38. Le Front des Révolutionnaires Syriens utilise aussi le LRM RAK-12 contre Dahman. Une brigade locale de Maarat al-Numan fait tirer également un « canon de l'enfer » artisanal39. L'approche se fait par le sud-sud-ouest, les chars (1 T-72AV et le T-55 n°397165 capturé à Taraf, remis en service) en tête. On remarque les traces de combats précédents avec la carcasse du BMP-1 détruit présente sur le terrain. L'appui-feu est assuré par des « canons de l'enfer » et mortiers artisanaux (peut-être regroupés en batterie d'ailleurs). On distingue également l'épave d'un char T-72 sur les levées de terre autour du checkpoint, autour desquelles les chars des rebelles viennent s'embosser. Plusieurs cadavres de soldats du régime, tués dans les combats, sont visibles au sol. Un autre T-55M, le n°397098, peut-être frappé par un missile TOW avant l'assaut40, est saisi par les rebelles. Un BMP-1 stationné non loin a manifestement été frappé, comme le T-72 détruit sur les levées de terre, par un projectile de « hell canon » qui a détruit sa pièce de 73 mm. Les chars servent encore une fois de couvert pour la progression de l'infanterie. Des pick-ups armés de bitubes KPV de 14,5 mm, de canons 2A7 de 23 mm ou de mitrailleuses DshK assurent encore la protection antiaérienne. Après avoir emporté le checkpoint, les insurgés se retranchent derrière les levées de terre qui en couvrent l'approche par l'est. Le Front des Révolutionnaires Syriens est également présent, bombarde le checkpoint avec un « canon de l'enfer »41 et engage plusieurs dizaines d'hommes. Le nombre de blindés mis en ligne suppose d'ailleurs la formation d'une véritable unité mécanisée ad hoc. Les légions al-Sham ont également déployé plusieurs pick-ups avec mitrailleuse lourde42. Le front al-Nosra, qui publie une vidéo de l'assaut sur al-Dahman également le 11 août, est là encore seulement concerné, à l'évidence, par le bombardement du checkpoint. Un mortier artisanal, notamment, le même qu'à Taraf, situé à environ 1 km au nord-nord-ouest de al-Dahman, prend à partie le checkpoint. La vidéo montre un coup au but sur un véhicule (T-72 ? BMP-1 ? Autre blindé ?) mais il n'est pas possible de dire que ce soit bien le mortier d'al-Nosra qui l'ait touché, car la vidéo est un montage mélangeant allègrement scènes de Taraf et Dahman, sans compter que les tirs ne viennent probablement pas tous visiblement d'al-Nosra43.



Carte :  Stéphane Mantoux et Mathieu Morant.




Monté sur un pick-up Ford, un canon anti-aérien ZU-23-2 de 23 mm s'apprête à ouvrir le feu, en tir tendu, sur al-Dahman. (Source photo : al-Sham Corps)- Mathieu Morant.
Un T-72AV des rebelles syriens est ici photographié faisant mouvement vers la position d'al-Dahman, le 7 juillet 2014. (Source photo : Al Mārra Today‎)- Mathieu Morant.

Au sud-est du checkpoint d'al-Dahman, des combattants rebelles se reposent, assis derrière la carcasse d'un BMP-1. Le blindé a été manifestement touché par un projectile (potentiellement, en provenance d'un "canon de l'enfer")devant la tourelle, détruisant le canon de 73 mm 2A28 Grom. À l'arrière-plan, à cheval sur une levée de terre, un T-72 détruit. (Source photo : S.R.G.C Idlib)- Mathieu Morant.
Le 9 juillet 2014, des combattants rebelles observent la carcasse du BMP-1 détruit durant les combats pour al-Dahman. Le blindé a été modifié localement par l'ajout de briques de blindage réactif : une protection illusoire. (Source photo : al-Sham Corps)- Mathieu Morant.

Le T-55M n°397098, probablement atteint par le tir d'un missile antichar Tow, vient d'être découvert durant l'assaut par les combattants syriens. Après plusieurs minutes de combat pour sécuriser la zone, le char est récupéré... (Source photo : Lens Abu Dbak, Idlib)- Mathieu Morant.

Deux combattants syriens saluent la capture du T-55M n°397098, qui croise la carcasse du BMP-1 détruit. À noter, dans le sac à dos pour munitions de RPG, une roquette antichar tandem Cobra d'origine égyptienne. (Source photo : al-Ansar brigade, Idlib)- Mathieu Morant.

Vue de l'un des bâtiments du checkpoint d'al-Dahman, sévèrement touché par les combats : une nouvelle fois, des caisses pour munition de 122 mm Grad ont été réutilisées en protection, et pour l'aménagement de position de tirs. (Source photo : Lens Young Ma'arrawi)- Mathieu Morant.

Embossé dans une position de tir pré-aménagée, un "canon de l'enfer" vient d'ouvrir le feu sur al-Dahman. (Source photo : al-Sham Corps)- Mathieu Morant.

Procédant au parachutage de conteneurs de nourriture, un hélicoptère Mil Mi 8/17 de la SyAAF est ici photographié au-dessus d'Hamadiyah, le 15 juillet 2014. (Source photo : S.R.G.C Idlib)- Mathieu Morant.


Le checkpoint d'al-Dahman, le 7 juillet 2014, sous le feu de l'artillerie rebelle. (Source photo : capture d'écran, Youtube)-Mathieu Morant.















Epave du BMP-1 à briquettes détruit le 8 juillet.-Capture d'écran.

Un autre BMP-1 se prépare avant l'attaque, Front de Libération de Syrie.-Capture d'écran.

Le BMP-1 du régime touché par un "canon de l'enfer" ; les rebelles récupèrent son contenu.-Capture d'écran.

8 juillet ; le BMP-1 à briquettes des rebelles détruit lors d'une première tentative. Aviation ? -Capture d'écran.

A gauche, le BMP-1 détruit et un char participant à l'assaut sur le checkpoint, au fond;-Capture d'écran.

Renforts du FRS dans le checkpoint.-Capture d'écran.

Le RAK-12 du FRS encore utilisé sur Al-Dahman.-Capture d'écran.

Le T-55 en mauvais état, peut-être touché par un TOW, récupéré par les rebelles à al-Dahman. Plusieurs corps de soldats du régime sont visibles autour.-Capture d'écran.

Le T-55 M au fond et au premier plan le T-72 probablement détruit par un tir de "hell canon" sur les levées de terre. -Capture d'écran.

Les deux chars utilisés pour l'assaut sur al-Dahman : le T-55M capturé à Taraf et au fond un T-72. -Capture d'écran.




Ci-dessous, vidéo du Front de Libération de la Syrie montrant l'assaut sur al-Dahman au ras du sol, au plus près des combattants.



Vidéo à distance de l'assaut sur al-Dahman.






Tableau récapitulatif des matériels blindés engagés par les rebelles syriens lors des assauts contre les 3 checkpoints à l'ouest-nord-ouest de la base militaire de Hamadiyah (province d'Idlib), juillet 2014.


Opérations
Nombres et types de blindés engagés par les rebelles syriens
Hanajak
2 T-62 du Front des Révolutionnaires Syriens (1er assaut, 1er juillet).

1 T-55 M (2ème assaut, 16 juillet).


Taraf

2 T-62 du Front des Révolutionnaires Syriens.

3 T-72 (2 du Front Islamique, dont un AV ; 1 autre T-72 AV).

1 BMP-1 avec blindage improvisé composés de briques de blindage réactif + plusieurs BMP-1

1 T-55 et 1 T-72 du front al-Nosra en appui-feu, qui tirent depuis une position à environ 1 km au nord du checkpoint.



Al-Dahman

1 T-54 des légions al-Sham pour l'appui-feu à distance.

1 BMP-1 avec blindage improvisé composés de briques de blindage réactif, détruit durant les combats

1 T-72AV

1 T-55M n°397165 (capturé à Taraf).



Pertes en véhicules blindés subies par le régime lors lors des assauts contre les 3 checkpoints à l'ouest-nord-ouest de la base militaire de Hamadiyah (province d'Idlib), juillet 2014.


Opérations
Pertes subies par le régime

Hanajak


Aucune.

Taraf







1 T-55 M (n° 397165) récupéré par les rebelles.

1 T-55M détruit par un tir de missile TOW sur la façade est du checkpoint.

1 T-72 détruit par un tir de missile TOW à 150 m environ de l'entrée nord de la base d'Hamadiyah.


Al-Dahman

1 T-72 détruit probablement par un tir de « canon de l'enfer ».

1 BMP-1 touché au canon et à la plage avant par un tir de « canon de l'enfer » et dont le contenu est récupéré par les rebelles.

1 T-55M (n° 397098) peut-être touché par un tir de missile TOW et récupéré par les rebelles.



Pertes en véhicules blindés subies par les rebelles lors lors des assauts contre les 3 checkpoints à l'ouest-nord-ouest de la base militaire de Hamadiyah (province d'Idlib), juillet 2014.


Opérations
Pertes subies par le régime

Hanajak


Aucune.


Taraf


Aucune.

Al-Dahman

1 BMP-1 vec blindage improvisé composés de briques de blindage réactif, probablement détruit par l'aviation du régime devant le checkpoint le 8 juillet.




Conclusion


L'insurrection syrienne a beaucoup évolué depuis les premiers accrochages survenus à partir de juin 201144. A partir de la mi-2012, les groupes locaux qui constituent l'essentiel du paysage insurgé commencent à se regrouper en coalitions plus large, à l'échelle d'une ou plusieurs provinces, puis du pays tout entier -le Front Islamique né en novembre 2013 étant sans doute la forme la plus aboutie du processus, mais on pense aussi à des constructions plus récentes, comme les légions al-Sham, le Front des Révolutionnaires Syriens, etc. Les effectifs augmentent, de même que l'armement, parfois acheminé depuis l'extérieur mais surtout pris sur le régime (comme l'illustre ici l'exemple des chars et véhicules blindés, décisifs dans les opérations contre les checkpoints autour de la base d'Hamadiyah). La mobilité des insurgés s'accroît aussi grâce à la mise en service de nombreux technicals et l'emploi de véhicules civils. Des coalitions plus larges se forment pour mener des attaques plus ambitieuses contre des objectifs plus lourdement défendus que les checkpoints ou autres installations locales.

Malgré tout, les opérations menées par les rebelles conservent encore souvent un caractère provincial ou sub-provincial, comme on le voit très bien dans le cas de l'offensive d'Idlib depuis le printemps 2014. Les différentes coalitions rebelles, et même les plus puissantes, peinent à coordonner leur action au niveau du pays ou d'un ensemble de provinces. Même si les rebelles sont mieux armés qu'au début de l'insurrection, le manque d'armes lourdes face à l'appui-feu du régime, artillerie et surtout aviation, se fait cruellement sentir. Dans le cas de l'attaque successive des 3 checkpoints autour de la base militaire d'Hamadiyah, l'on constate ainsi que l'appui-feu et les tirs de couverture sont le fait d'armes artisanales (« canons de l'enfer ») ou d'armes relativement légères : canons sans recul de divers modèles, mitrailleuses lourdes de 12,7 et 14,5 mm, canons ZU-23-2 de 23 mm, etc, comme le précise M. Morant. C'est pourquoi les rebelles organisent ici un semblant d'unité blindée, avec les chars T-54/55/T-62/T-72 et les véhicules blindés BMP-1, pour constituer la première vague de l'assaut. En effet, l'artillerie et les armes de soutien sont en nombre insuffisant (des S-60 de 57 mm sont utilisés, Harakat Hazm déploie une poignée de M46 de 130 mm, plus les mortiers légers et lourds des divers groupes, même si mortiers et canons artisanaux sont plus utilisés, toujours d'après M. Morant), les blindés assurent la protection de l'infanterie, procèdent à l'appui-feu à distance et sont mis en avant lors des attaques directes. On note cependant une certaine fluidité dans l'utilisation des blindés entre groupes armés – le Front Islamique « prêtant » plusieurs T-72 alors qu'il est relativement peu présent dans les opérations. Ces caractéristiques expliquent aussi le patient travail d'approche de positions assez faiblement défendues comme les checkpoints : tir de chars ou de missiles antichars (TOW par exemple), bombardement préalable, destruction de véhicules placés aux endroits importants, etc. Et le choix de cibles relativement vulnérables, comme les checkpoints extérieurs aux bases, qui évitent de sacrifier inutilement, par exemples, les blindés de prise, qui seraient trop exposés. On note aussi l'attention portée aux soins d'éventuels blessés (deux exemples de brancadiers au plus près des combattants sur quatre assauts). Par ailleurs, les insurgés remettent parfois en état rapidement les blindés capturés, comme le prouve l'exemple du T-55M peut-être touché au missile TOW à al-Dahman le 9 juillet et réutilisé une semaine plus tard lors du second assaut contre Hanajak, ou celui du T-55 capturé à Taraf le 7 juillet et employé à al-Dahman deux jours plus tard. Les missiles TOW semblent utilisés soit directement pour détruire les blindés du régime, généralement embossés dans des positions défensives, soit en couverture, dans le but de stopper ou freiner toute contre-attaque blindée des soldats loyalistes. On note aussi que les rebelles se préoccupent des tirs fratricides.

Les gains importants réalisés par l'insurrection dans la province d'Idlib depuis les mois de mars-avril 2014 montrent que les groupes rebelles conservent encore des capacités réelles, particulièrement aux endroits où le régime n'est pas capable de renforcer des garnisons plus ou moins isolées. Ce dernier avait, il faut le noter, levé une première fois le siège des deux bases de Wadi Deif et Hamadiya en avril 201345. Or, l'offensive du printemps et du début de l'été, relativement coordonnée à travers toute la province, montre que les rebelles sont sur le point de remettre le siège devant Hamadiya, voire Wadi Deif. Il faut noter aussi l'intervention, dans la prise des 3 checkpoints à l'ouest/nord-ouest de Hamadiyah, de formations rebelles en majorité liées au label Armée Syrienne Libre, comme le Front des Révolutionnaires Syriens promu depuis décembre 2013 par l'Arabie Saoudite, et qui a reçu des missiles TOW, à l'image d'autres groupes présents ici (comme la division 13 de l'ASL). La capacité de ces groupes armés appuyés par les Etats-Unis est cependant mise à mal, récemment, par l'offensive du front al-Nosra dans la province d'Idlib, qui cherche à se reconstituer un bastion après la perte de son assise orientale au profit de l'EI, en s'emparant du territoire du Front des Révolutionnaires Syriens en particulier46. Le front al-Nosra lutte tout simplement pour sa survie face au défi énorme posé par l'ascension de l'Etat Islamique47. Il est intéressant de voir, d'ailleurs, que le front al-Nosra collabore de loin avec les groupes engagés dans l'assaut des 3 checkpoints début juillet avant de se retourner contre certains avant la fin du même mois. Le conflit syrien reste donc extrêmement changeant, la situation sur le terrain évoluant très rapidement : il suffit de mesurer le nombre d'événements survenus depuis la chute de Mossoul, il y a à peine deux mois, pour s'en rendre compte.





1L'ensemble de mon travail est disponible ici : http://historicoblog3.blogspot.com/p/la-syrie-cest-par-ici.html
3Dès le mois de juin 2011, des insurgés, probablement renforcés de déserteurs de l'armée, tuent les premiers soldats du régime à Jisr al-Shughour. L'insurrection se développe notamment dans le Jebel al-Zawiya, qui contrôle la route d'Alep, à l'automne 2011. Les premières attaques sur Maarat-al-Numan surviennent en octobre. Le colonel al-Assad, qui proclame en Turquie la naissance de l'Armée Syrienne Libre, est originaire de cette province. La province d'Idlib n'a pas une population composite propre à un affrontement de plus en plus sectaire, comme celle de Homs par exemple. Cf Joseph HOLLIDAY, The struggle for syria in 2011. An operational and regional analysis, MIDDLE EAST SECURITY REPORT 2, Institute for the Study of War, 2011, p.21-22.
5Pour une présentation succincte de Suquour al-Sham, membre du Front Islamique et qui vient récemment de fusionner avec Jaysh al-Islam, autre composante du Front, lire : http://www.understandingwar.org/sites/default/files/Backgrounder_RebelGroupsJebelAlZawiyah_31July.pdf et https://www.ctc.usma.edu/posts/the-non-state-militant-landscape-in-syria
6Sur les légions al-Sham (ou Faylaq-al-Sham), cf l'article de Raphaël Lefèvre : http://carnegieendowment.org/syriaincrisis/?fa=55344
12Sur le Front des Révolutionnaires Syriens, cf http://carnegieendowment.org/syriaincrisis/?fa=53910 et les autres articles d'A. Lund sur le même site.
15Merci à Yalla Souriya pour sa contribution à l'identification du groupe.
16Merci à Yalla Souriya pour sa contribution à l'identification du groupe.
44Jeffrey White, Andrew J. Tabler, Aaron Y. Zelin, SYRIA’S MILITARY OPPOSITION. How Effective, United, or Extremist ?, Policy Focus 128, SYRIA’S MILITARY OPPOSITION, THE WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY, septembre 2013.

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