dimanche 20 juillet 2014

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 17/Les Azéris

Depuis les combats contre l'EIIL déclenchés le 3 janvier 2014, les annonces de décès de combattants azéris parmi les insurgés syriens se sont multipliées. Le 16 janvier, l'étudiant Tural Ahmadov est déclaré mort au combat. Deux autres Azéris, Rauf Khalilov et Najaf Karimov, âgé de 14 ans, avaient péri deux jours plus tôt. Deux autres sont morts le 4 janvier. Début août 2013, un combattant azéri appelait ses compatriotes à rejoindre le djihad. On estimait alors que 60 Azéris étaient déjà partis et que 20 avaient trouvé la mort en Syrie1. L'Azerbaïdjan, bien qu'il ait dénoncé la politique du régime syrien, n'a pas soutenu ouvertement les rebelles. Ses services de sécurité auraient déjoué plusieurs tentatives de djihadistes visant à commettre des attentats dans le pays. Les estimations varient de 100 à 400 Azéris, salafistes radicalisés, qui seraient partis pour le djihad. Le salafisme a pris pied en Azerbaïdjan, pays de tradition chiite, à Bakou et dans le nord du pays. Le 15 décembre 2013, la police a arrêté 15 personnes lors d'une rixe à Sumgaït, apparemment entre deux groupes salafistes qui discutaient des modalités du djihad en Syrie et qui en sont venus aux mains2...

Les Azéris ont rejoint le front al-Nosra et l'EIIL, mais ils combattent visiblement surtout avec le groupe d'Omar ash-Shishani, composé de Tchétchènes et également de nombreux Caucasiens. Les Azéris du groupe sont commandés par Abou Yahya al-Azeri et viennent pour l'essentiel du nord de l'Azerbaïdjan, plus proche du Nord-Caucase. Mais les Azéris, contrairement aux Tchétchènes par exemple, ne voient pas le combat comme la continuation de celui contre la Russie (qui soutient Assad). D'ailleurs des Azéris combattent aussi, probablement, parmi les miliciens étrangers pro-régime -le pays comprend 65% de chiites. Le voyage se fait probablement via la Turquie3. L'imam de la mosquée Abou Bakr à Bakou, Haji Gamat Suleiman, a été approché par des jeunes souhaitant partir faire le djihad soit pour défendre la communauté sunnite de Syrie, soit pour résoudre des problèmes personnels. Les volontaires sont pour la plupart des adolescents ou des hommes jeunes d'une vingtaine d'années, venant souvent de familles pauvres et assez pieuses4.

 

Au total, au moins 7 Azéris ont été tués les 3-4 janvier 2014 lors du déclenchement des combats contre l'EIIL, dont un jeune garçon de 14 ans originaire du Nakhitchevan5. Les Azéris ont une longue tradition de djihadisme, puisqu'un certain nombre d'entre eux avaient participé à la guerre en Afghanistan et à celles en Tchétchénie. Près de 70 Azéris ont été arrêtés entre 2001 et 2003 par le Ministère de la Sécurité Nationale en tentant de rejoindre la Tchétchénie. Entre 1999 et 2013, au moins 33 Azéris y ont trouvé la mort, surtout pendant la période la plus intense des combats (jusqu'en 2005). 23 Azéris ont péri en Afghanistan dont au moins un kamikaze. 200 à 250 Azéris seraient encore en Afghanistan et au Pakistan. En 2009, les autorités ont arrêté 13 hommes à la frontière avec l'Iran qui revenaient de ces pays. Azer Misirxanov, tué par une frappe aérienne américaine, était même l'un des membres importants de Taifetul Mansura. Il avait également combattu dans le Nord-Caucase.

Dès la mi-août 2012, un journaliste français à Alep prétend avoir vu des combattants azéris, ce qu'un journaliste turc enlevé avait déjà affirmé en mai. A l'automne 2012, un premier combattant est identifié : Zaur Islamov, 37 ans, originaire de Qusar, province frontalière du Daghestan. Au moins un des membres du groupe afghan de Misirxanov a été tué en Syrie : Araz Kangarli, arrêté plusieurs fois par les autorités azéries, dont la mort est annoncée en novembre 2012. Un journal turc évoque la mort de 4 autres combattants et la présence de nombreux autres. Depuis la fin 2012, on comptabilise en tout 100 tués annoncés, mais l'auteur de North Caucasus Caucus a recensé, lui, 41 combattants dont 30 ont été tués, échantillon bien sûr incomplet.

Les djihadistes azéris, sans surprise, viennent de régions connues pour avoir fourni des combattants en Tchétchénie ou en Afghanistan et sujettes aux opérations contre-terroristes des autorités. Sumgaït revient fréquemment. En 2007, les autorités annoncent avoir démantelé un groupe Abou Jafar, mené par un Saoudien, Naielm Abdul Kerim al-Bedevi, présent dans le pays depuis 2001 et qui a voyagé dans le Nord-Caucase. En 2008, Ilgar Mollachiyev aurait fait essaimer les « Frères de la forêt » du Daghestan en Azerbaïdjan en créant deux cellules à Sumgaït et Quba/Qusar. En juillet, l'un des membres aurait reçu pour mission d'attaquer la mosquée Abou Bakr, provoquant une réaction virulente du gouvernement contre la communauté sunnite pieuse. Le groupe de Sumgaït devait braquer des banques pour fournir des fonds aux opérations, afin d'acheter les armes et le matériel. En septembre-novembre, ses membres visitent un village du district de Balakan, à la frontière avec la Géorgie, où on leur donne des armes et des munitions à acheminer à Sumgaït. Quand la police intervient, en janvier 2009, deux caches d'armes sont trouvés avec 3 vestes explosives et 5 kg de plastic.

Au nord de l'Azerbaïdjan, on trouve beaucoup de Nord-Caucasiens dont beaucoup sont sunnites. En 2001, des groupes liés à ceux du Nord-Caucase tuent 10 policiers dans les districts de Balakan et Zaqatala. En 2005, des caches d'armes sont découvertes près de la ville de Qusar. Vuqar Padarov, un Azéri de Zaqatala, combat dans le Nord-Caucase avant de revenir dans son pays en 2011 ; il est parrainé par la jamaat de Derbent, dans le sud du Daghestan. A partir de juillet 2011, il commence à recruter des militants et à rassembler des armes. Padarov est tué en avril 2012 lors d'un raid sur sa place forte à Gence, dans l'ouest du pays.

Un des aspects intéressants pour les volontaires au djihad est le faible coût du transit pour la Syrie. Les volontaires prennent un billet d'avion sur Azerbaijan Arlines au départ de Bakou pour à peine 200 dollars. Mais la plupart prennent même le bus jusqu'en Géorgie puis jusqu'à la frontière turque, trajet qui peut revenir à seulement 96 dollars. Malgré les rumeurs selon lesquelles les Azéris seraient payés 5 000 dollars par mois, l'argent ne semble pas être le principal facteur de départ. Nijat Hacizade, tué en janvier 2014, était étudiant en première année à l'université de Méditerranée orientale de la république du nord de Chypre. Rahman Shikhaliyev était un ancien boxeur semiprofessionnel de Sumgaït. Najaf Karimov, 14 ans, était le fils d'un propriétaire de 3 magasins dans le district de Seler, au Nakhitchevan. Après s'être converti au salafisme, le père ferme ses magasins et emmène toute sa famille en Syrie en août 2013. Anar Mahmudov, un jeune volontaire revenu dans son village après six mois, prétend avoir été radicalisé par un Saoudien, Sheikh Saleh Al-Fawzan, un an plus tôt.

A l'été 2013, une enquête montre que le groupe d'Omar ash-Shishani, avant la rupture suite à l'allégeance à l'EIIL, comprend un fort contingent d'Azéris entraîné par Salahuddin al-Shishani. Celui-ci prend les passeports, entraîne pendant deux mois les volontaires, puis les Azéris participent aux combats pendant six mois, après quoi ils peuvent retourner voir leurs familles. Au départ, à l'automne 2012, les volontaires azéris rejoignent plutôt, en effet, le groupe de Shishani ou al-Nosra. Les Azéris sont en bonne place dans la vidéo qui annonce la formation de Jaysh al-Muhajirin wa Ansar, en mars 2013. Abu Yahya al-Azeri, l'un des membres importants du groupe, est tué par un éclat d'obus en septembre 2013. Un autre Azéri, Ebu Muhammed, fait fonction d'adjoint de Seyfullakh, qui dirige une scission du groupe de Shishani depuis août 2013, et qui a fait allégeance à al-Nosra le 31 décembre 2013. On prétend que le chef du contingent azéri de Shishani serait Abu Usama, originaire de Zaqatala.

Les Azéris qui partent ne reçoivent probablement pas de financement extérieur car le gouvernement a verrouillé beaucoup des possibilités dès 1996. En revanche, l'argent vient de collectes internes aux communautés et à la vente des biens avant le départ. Une page Facebook, fermée en janvier 2014, a même été créé dans ce but. Pourtant, la majorité de la communauté sunnite salafie d'Azerbaïdjan reste opposée au départ pour le djihad en Syrie. L'incident du 11 décembre dernier à Sumgaït est révélateur : un Azéri revenu de Syrie a provoqué une bagarre par des propos outranciers sur le djihad, deux hommes dont lui-même sont poignardés, et le fautif appelle des amis depuis l'hôpital qui font usage d'armes à feu et de grenades. Depuis le début 2013, Qamet Suleymanov, l'imam le plus écouté du pays, prêche contre le djihad. Puis, après le début des combats contre l'EIIL, il fait volte-face et annonce que son ancien bras droit, Alixan Musayev, et un autre membre de la mosquée Abou Bakr, Mubariz Qarayev, ont participé aux filières d'acheminement, ce que le premier a violemment démenti. Suleymanov cherche peut-être aussi à obtenir la réouverture de la mosquée, fermée depuis 2009.

Fin janvier 2014, Rasim Badalov, un vétéran du djihad syrien, est arrêté à Sumgaït, où il était revenu depuis six mois. Il a été appréhendé avec Ilkin Bashirov, Elekber Zeynalov, Samir Mammedkerimov, Hamlet Talibov et Alinur Atayev dans la maison de thé « Champion » d'un faubourg de la ville. Rafael Aghayev, le propriétaire des lieux, quatre fois champion du monde de karaté, s'est converti au wahhabisme et l'endroit est devenu le lieu de rencontre de certaines personnes radicalisées. La fouille de l'appartement de Badalov livre un AK-74, deux grenades, 22 cartouches et du matériel de propagande. Visiblement, de nombreux Lezguiens du nord du pays, notamment à Sumgaït où le chômage est très important, sont facilement attirés par le radicalisme religieux. Les organisations en question ont l'avantage de bien payer -jusqu'à 384 dollars par mois6.

En avril 2014, 12 djihadistes azéris sont déclarés morts au combat. Parmi eux, Nijat Ashurli, un chef d'unité du groupe d'Omar ash-Shishani. D'autres appartenaient au front al-Nosra et à l'EIIL à proprement parler7. En mai, un Azéri de la ville de Sumgaït livre son témoignage à propos de la mort de son frère, tué sur le front d'Alep en 2013. Zaur, 32 ans, travaillait précédemment dans une compagnie d'électricité publique de la ville. Il a commencé à se montrer plus religieux en 2009, puis disparaît brutalement fin 2012. Les médias locaux évoquent alors 200 à 400 Azéris partis se battre en Syrie, dont une centaine qui y auraient trouvé la mort. 40 viendraient de Sumgaït et 230 personnes seraient surveillées par la police locale. Sumgaït serait devenue l'un des bastions du salafisme, en particulier au sein de la communauté kharidjite. On appelle également les femmes à faire le djihad. Les autorités ont doublé, en mars, les peines pour le combat à l'étranger (11 ans de prison) et l'aide au recrutement (15 ans de prison). Ce qui encourage ceux qui reviennent de Syrie à se montrer particulièrement discrets8.

Les Azéris recrutés pour se battre en Syrie toucheraient parfois 2 à 5 000 dollars, reversés à leurs familles le plus souvent. Parmi les principaux motifs de départ invoqués, les mauvais traitements subis de la part des autorités. La plupart des Azéris présents en Syrie se trouveraient dans le bastion de l'EIIL à Raqqa, d'où Muhammad Azeri, qui dirige une Jamaat azérie, met en ligne des vidéos appelant au djihad9. Le 21 juin, Ilgar Chingiz Aliyev, un Azéri de 33 ans, est tué lors d'un raid aérien du régime syrien sur Raqqa, le bastion de l'EIIL, alors que le mouvement progresse en Irak. Il était arrivé pour combattre avec l'EIIL un mois auparavant10. Le 27 juin 2014, la police arrête Ruslan Abdullayev et Sabuhi Jafarov. Le frère du premier a combattu aux côtés de l'EIIL en Syrie. Le second a également fait le djihad et il est revenu dans son pays natal en février 201411.





2ZAUR SHIRIYEV, « Who are Syria's Azerbaijani fighters? (1) », Today's Zayman, 15 janvier 2014.
3ZAUR SHIRIYEV, « Who are Syria's Azerbaijani fighters? (2) », Today's Zayman, 23 janvier 2014.
5North Caucasus Caucus, « Azerbaijani Foreign Fighters in Syria », Jihadology.net, 28 janvier 2014.
6Glen E. Howard, Leyla Aslanova, « Azerbaijani City of Sumgait Emerges as Recruitment Center for Syrian Fighters », Eurasia Daily Monitor Volume: 11 Issue: 23, 5 février 2014.

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