mardi 15 juillet 2014

"La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur". De la manière d'évoquer l'histoire locale

Il y a quelques mois, je publiais un article à propos de la présence des troupes américaines dans l'Yonne, en particulier à Joigny, en 1945; sous le label "Au fil de Joigny", un site qui sous l'apparence d'une valorisation du patrimoine jovinien, masque mal certaines finalités politiques, comme l'a montré la récente campagne électorale pour les élections municipales -le site prenant assez nettement parti, sans l'avouer franchement, pour le candidat de l'opposition, classé à droite. D'ailleurs, le blog associé, le premier en date historiquement, est né le 6 décembre 2012, un peu plus d'un an avant la campagne des élections municipales, ce qui ne manque pas d'interroger, vu les positions ensuite adoptées, en plus d'autres indices. Ne voulant pas continuer à travailler pour un site faisant trop ouvertement part de ses préférences politiques, y compris dans un contenu qui n'y est pas directement lié, j'ai mis fin à ma collaboration avec cette plate-forme.

Récemment, le site en question a lancé un petit magazine papier que l'on peut trouver dans certains commerces du vieux centre-ville. En feuilletant ce magazine, quelle n'a pas été ma surprise de découvrir, p.4 (illustration ci-dessous) la reproduction d'un billet paru sur ce site en décembre dernier et qui m'avait justement poussé à échanger avec ses responsables. J'ai été chagriné de constater que le billet est reproduit tel quel dans le magazine papier, sans aucune des modifications aux erreurs que j'avais signalées et qui avaient été actées par les tenants du site, et qui m'avait poussé à contribuer, à ma façon, à l'entreprise, pour corriger les fautes commises.




Source : http://fr.calameo.com/read/003650584963e1cbbce3d


Outre les fautes de français, qui ne nous intéressent pas ici, je note surtout que pas un changement n'a été apporté aux erreurs plus historiques que j'avais signalées dans le billet en ligne correspondant, daté de décembre dernier (capture d'écran ci-dessous). Quand on regarde le billet d'origine (ici), deux questions viennent rapidement à l'esprit : d'où viennent la vingtaine de photographies présentées, et pourquoi l'auteur du billet, qui évoque dans le texte une "506th Company" met-il en lien, en bas du même billet, le site créé par les vétérans du 517th PRCT (qui ne comprend aucune 506th Company) et la page Wikipédia en anglais sur la même unité ? (deuxième image ci-dessous).


Source : http://blog.aufildejoigny.com/


Source : http://blog.aufildejoigny.com/


Procédons dans l'ordre. D'abord quant à l'origine des photos. Celle qui figure en tête du billet, tout comme du mien, est l'emblème non pas d'une "506th Company" mais du 506th Parachute Infantry Regiment, un des régiments d'infanterie parachutiste de la fameuse 101st Airborne Division "Screaming Eagles", toujours en activité au sein de l'armée américaine de nos jours. Une fois ceci déterminé, une rapide recherche en ligne permet de retrouver l'origine de la série de photos montrant ces parachutistes américains à l'entraînement dans le secteur de Joigny, en septembre 1945. Ces photos viennent d'une collection privée, celle de M. Richard Urban, qui a numérisé un album photo de son grand-père, Andrew M. Urban (image ci-dessous, cliquez dessus pour y accéder), qui a servi avec la non moins fameuse Easy Company (E Company) du 506th PIR, celle-là même qui a été l'objet de la série télévisée Band of Brothers de HBO (extrait du troisième épisode ci-dessous), inspirée du livre éponyme de l'historien Stephen Ambrose.



https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/
Source : https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/





Une fois l'origine des photos déterminée, et les unités identifiées, on peut en reconstituer sommairement l'histoire et relever, à nouveau, les erreurs qui n'ont pas été corrigées sur le magazine d'Au fil de Joigny. Le 506th PIR, contrairement à ce qui est dit, n'a jamais combattu ni en Italie, ni en Provence. Ici l'auteur fait une confusion, que j'avais relevée précédemment, avec le 517th PRCT, une autre unité parachutiste américaine qui a elle aussi séjourné à Joigny et qui a effectivement combattu en Italie puis en Provence. Le 517th PRCT a stationné à Joigny entre le 21 février 1945, date où il arrive dans la ville, jusqu'en juillet 1945. Il ne peut donc être concerné par ses photographies qui sont pour certaines sont datées du mois de septembre. En réalité, le régiment a été mobilisé, plusieurs fois, pour d'éventuelles ou d'authentiques opérations aéroportées, sans être finalement engagé. Le 12 mars par exemple, le 517th PRCT est requis pour participer à l'opération Varsity, ordre qui est finalement annulé. Au passage, transporté par camion jusqu'à Montargis, les paras américains avaient commencé à convoler avec les jeunes filles du cru puis avaient pris d'assaut le bordel local, avant de repartir vers Joigny au milieu de la nuit. De retour à Joigny, les paras profitent aussi du train pour visiter la capitale -l'histoire officielle du régiment souligne d'ailleurs que si certains visitent le Louvre, d'autres s'égarent à Pigalle ou à Montmartre...

Quant au 506th PIR, il arrive, comme l'ensemble de la 101st Airborne Division, au mois d'août 1945, dans l'Yonne, et plus particulièrement à Joigny où il est cantonné (les autres composantes de la division sont à Auxerre et à Sens). Il y restera jusqu'au 30 novembre. Je ne reviens pas sur la cohabitation délicate entre les paras américains et les habitants du cru, que j'avais évoquée, justement, en détails, dans l'article pour Au fil de Joigny. Je vais en revanche revenir rapidement sur ces photographies, pour montrer ce qu'il est possible d'en tirer, tout comme pour chaque analyse de document historique. Elles ont donc été prises en septembre 1945. On peut s'étonner que les paras de la Easy Company, 506th PIR, continuent à s'entraîner au saut alors même que l'Allemagne a capitulé et que le Japon l'a peut-être fait ou est sur le point de le faire (on ne connaît pas précisément la date des photographies, seulement le mois ; le Japon capitule officiellement le 2 septembre). La raison en est simple : chaque mois, les paras touchent une prime de 50 dollars, en plus de leur solde, pour les sauts effectués. Pour continuer d'obtenir cette prime, il faut donc maintenir les sauts d'entraînement (!).


Source : https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/

On distingue sur la photo ci-dessus un des avions de transport C-47/DC-3 Dakota, la bête de somme de l'armée américaine pour l'emploi des parachutistes. L'appareil présente des traces évidentes d'usure. Les marquages de l'avion (le code du Squadron, ou d'escadrille, à côté du cockpit) nous apprend que ce C-47 appartient au IXth Troop Carrier Command, la flotte d'avions de transport basée en Angleterre (et en France libérée en 1945) qui était fréquemment mobilisée pour transporter les parachutistes lors des opérations aéroportées en 1944-1945. Plus précisément, ce C-47 appartient au 52nd Troop Carrier Wing, 314th Troop Carrier Group, 50th Squadron (code 2R).

https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/

Sur la photo ci-dessus, si l'on suit la légende d'A. Urban, les paras de la Easy Company sont en train de s'aligner par "stick" pour monter dans les C-47. Le "stick" est généralement composé de 18 parachutistes par C-47, mais le nombre peut varier, pour différentes raisons.


Source : https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/


La photo ci-dessus est également très intéressante car elle montre que les entraînements impliquent aussi, probablement, non seulement des parachutistes, mais aussi des planeurs CG-4 Waco, comme cet exemplaire baptisé "Ruby". Le Waco a accompagné toutes les opérations aéroportées américaines depuis 1942 jusqu'à 1945.


Source : https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/

Source : https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/

Source : https://www.flickr.com/photos/musebrarian/sets/72157624262801173/


Un NC-900, le Fw 190 aux couleurs françaises.-Source : http://3.bp.blogspot.com/_lYXnKTBVB6s/S8dMO4dWL9I/AAAAAAAAAPw/fNin98q3ZU0/s1600/NC900.jpg


Mais la véritable "perle" de cet album photo, ce sont trois clichés où Andrew Urban se fait photographier ou photographie des camarades en tenue de saut. Il ne pensait probablement pas à cela en réalisant ces clichés, mais ces documents sont pour l'historien militaire tout à fait exceptionnels. En effet, il faut regarder, à l'arrière-plan ce curieux appareil aux couleurs françaises, dont on distingue en tout 3 ou 4 exemplaires sur les différents clichés, qui m'avait d'ailleurs échappé la première fois où j'avais parcouru cet album photo, lors de l'écriture de mon article pour Au fil de Joigny. Ces avions sont la version française de l'avion de chasse allemand Focke Wulf 190, baptisée NC 900. Comment les Français ont-il pu mettre la main sur ces appareils et les remettre en service pour leur compte ? Il se trouve que les Allemands avaient installé, depuis octobre 1943, un atelier de réparation des Fw 190 dans les carrières de Palotte, près de Cravant, dans l'Yonne. Le site est achevé en février 1944. Les Fw 190 sont ainsi remis en état dans ces installations souterraines, ce qui n'empêche pas les sabotages par la main d'oeuvre réquisitionnée, en particulier sur les moteurs des avions. L'atelier continue les réparations jusqu'au 19 août 1944. Le lendemain, les Allemands évacuent le site, en faisant procéder à la destruction d'une partie des installations. Mais les résistants qui investissent les lieux trouvent de nombreux appareils en cours de réparation, des cellules, des fuselages et des pièces détachées (un inventaire réalisé par les Alliés en octobre 1944 décompte 120 fuselages et 156 voilures en bon état, de Fw 190A-4, A-5, A-7 et A-8). Des moteurs de Fw 190 et des épaves sont saisis ailleurs en France. C'est pourquoi Charles Tillon, ministre de l'Air, décide de relancer la production du chasseur à Cravant, pour des raisons d'économie, comme appareil de transition, avant que l'armée de l'air ait les moyens de s'équiper de façon plus moderne. Le site rouvre le 13 novembre 1944 et le premier Fw 190 monté sur place prend son envol au terrain d'Auxerre-Monéteau, qui accueillait déjà les Fw 190 allemands, le 16 mars 1945. La Société Nationale de Construction Aéronautique du Centre (SNCAC), créée le 14 avril, emploie alors plus de 800 personnes sur le site. Le Fw 190 est alors rebaptisé NC 900. Il est certifié bon pour le service le 11 mai 1945, trois jours à peine après la capitulation allemande ! Les appareils doivent notamment remplacer, par une certaine ironie du sort, les Yak-3 soviétiques du GC III/5 "Normandie Niémen", qui ont combattu les Fw 190 allemands sur le front de l'est... faute de crédits, l'usine est cependant fermée en février 1946, après avoir remonté 70 NC 900. Les clichés de ces appareils, hors régiment Normandie-Niémen, sont assez rares et les photos d'A. Urban, où l'on distingue certes assez mal l'appareil, constituent des documents tout à fait exceptionnels : ils montrent que des NC 900 ont stationné sur le terrain de Joigny en septembre 1945, probablement pour des vols d'essai, peut-être parce que les terrains proches de l'usine étaient saturés.


Pour conclure, il est donc regrettable qu'un site qui affiche comme ambition d'être "au service des Joviniens" et à l'écoute de la population, et qui emploie d'ailleurs volontiers l'histoire comme instrument de valorisation du "local" (contre qui ou quoi d'ailleurs, on peut s'interroger...), ne tienne pas compte des corrections grâcieuses fournis par un Jovinien... certes, on m'objectera que ce billet d'Au fil de Joigny ne fait part que d'un morceau d'histoire locale qui relève en plus d'un domaine bien particulier, l'histoire militaire. Il n'empêche : quelle crédibilité accorder à un site qui se fixe de tels objectifs mais qui ne prend pas la peine de citer ses sources quand il présente des photographies, et qui maintient dans ses publications des erreurs pourtant signalées il y a plus de six mois... Comme le disait Paul Valéry, à qui j'emprunte la citation qui donne le titre du billet, "La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur.".


3 commentaires:

  1. Bonjour,

    Merci pour les precisions. Bien vu pour les Focke Wulf.

    Ben ouais, mais c'est aussi a ca que servait votre collaboration, a faire preuve de rigueur scientifique. Vous etonner que sans vous, c'est moins bien, c'est juste un moyen de vous faire mousser. Sauf que vous, vous avez choisi d'arreter la collaboration, on vous a pas vire ou censure pour incompatibilite d'opinion politique(comme vous trouvez normal de la faire avec d'autres).

    Cordialement.

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  2. Bonjour,

    En fait, je suis déçu que le site ne fasse pas l'effort minimum de tenir compte de ce que j'avais signalé. C'est dommage. Et ça perpétue des erreurs et des approximations qui s'ajoutent au reste du problème. Et ce billet me permet de le mettre en avant, effectivement.

    Pour la censure ou le limogeage pour opinion, j'ai connu aussi, dans les magazines par exemple, et sur le net (mdr). Et sur mon blog, oui, je suis seul maître, c'est l'avantage, je publie ou je vire les commentaires que je veux notamment en ne m'encombrant de ceux qui ne viennent que pollue. J'apprécie beaucoup.

    Bien à vous.

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  3. Correction : "qui ne viennent que polluer". De fait, j'ai autre chose à faire qu'à répondre à des commentateurs anonymes qui viennent manifester leur opinion de facho, en particulier (puisque j'en attire beaucoup ici malheureusement), j'ai encore un minimum de vie sociale. Donc oui, je trie, et sans remords.

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