mercredi 11 juin 2014

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 14/Les Saoudiens

En Syrie, le contingent saoudien se distingue par le fait qu'il fournit un certain nombre de chefs aux groupes armés et de nombreux candidats aux attaques kamikazes1. En décembre dernier, on a vu un jeune homme de 17 ans, Mouaz al-Maataq, arriver en Syrie. Abdul Aziz al-Othman a probablement été l'un des premiers Saoudiens à atterrir sur le champ de bataille. Il fait partie de la direction du front al-Nosra et il meurt à al-Shaddadi, dans la province de Hasaka, avec un autre Saoudien, Omar al-Mouhaisini, apparemment dans un accident de voiture. On sait qu'il était proche de Golani, le chef d'al-Nosra. On peut supposer que les Saoudiens vétérans d'al-Qaïda ou de l'Afghanistan ont établi les premières cellules en Syrie. Abou Khalid as-Souri, une figure importante du djihadisme, aurait participé à la formation du premier bataillon islamique ; on sait que plus tard Zawahiri l'a choisi comme son arbitre dans le conflit entre al-Nosra et l'EIIL. Souri a visiblement joué un rôle important, à partir de mai 2011, dans la formation du mouvement qui deviendra Ahrar al-Sham, aujourd'hui un des groupes les plus puissants du Front Islamique ; les Saoudiens ont eux plutôt rejoint, ensuite, le front al-Nosra.



Souri est tué le 23 février 2014 dans un attentat-suicide, près d'Alep, attribué à l'EIIL. De son vrai nom Mohammed al-Bahaiya, il était né en 1963 à Alep. Avant le conflit syrien, il était surtout connu pour avoir été proche de Abu Musab al-Suri, un autre Aleppin. Les deux hommes avaient quitté la Syrie après l'écrasement de la révolte des Frères Musulmans en 1982 par Hafez el-Assad. Ils avaient contribué à la création de médias et de camps d'entraînement en Afghanistan dans les années 1990. Ils ont été proches de Ben Laden et mais s'en sont aussi démarqués à l'occasion, soutenant le mollah Omar et déclarant en 1999 ne pas être membres d'al-Qaïda. Par des contacts personnels et des transferts de fonds, ils sont pourtant liés aux attentats de Madrid en mars 2004. Abu Musab est pris par les Pakistanais et les Américains en 2005 et finit dans les geôles syriennes, peut-être accompagné d'Abou Khalid. En mai 2013 pourtant, c'est ce dernier que Zawahiri choisit comme son émissaire pour régler la dispute naissante entre l'EIIL et le front al-Nosra2. Abou Khalid fait alors partie de la direction du groupe Ahrar al-Sham, un des plus puissants de l'insurrection syrienne, aujourd'hui composante du Front Islamique, et qui est composée de nombreux salafistes emprisonnés avant la révolution dans le centre de Sednaya, au nord de Damas, notamment pour avoir combattu en Irak. On trouve même dans l'encadrement d'Ahrar al-Sham des vétérans de l'insurrection ratée des Frères Musulmans contre le régime syrien entre 1979 et 1982, et notamment de sa branche combattante, l'Avant-Garde combattante, comme Abou Khalid. L'implication de ce dernier dans Ahrar al-Sham montre surtout les liens qui peuvent naître entre un groupe armé « local » et des membres du djihad « global » comme Abou Khalid3.

On sait aussi que Sheikh Abdel Wahed, « le Faucon du Djihad », est l'un des premiers vétérans afghans à être arrivé en Syrie après le déclenchement de l'insurrection. Installé dans les montagnes de Lattaquié, il a fondé le groupe Suqur al-Izz, qui a rapidement attiré de grandes figures du djihad afghan, Abdel malak al-Ihsa’i (Abou Leen), Zaid al-Bawardi (Abou Ammar al-Makki) et Abou Mohammed al-Halabi, des hommes de la première génération qui ont passé 25 ans à se battre -de l'Afghanistan à l'Irak en passant par la Bosnie et la Tchétchénie- et qui ont tous péri en Syrie. Suqur al-Izz avait aussi pour tâche d'accueillir les migrants venant de la frontière turque avant qu'ils ne soient répartis dans les bataillons. Suqur al-Izz, en panne de financements venant notamment du Golfe, a préféré rallié le front al-Nosra le 13 janvier 2014, une dizaine de jours après le déclenchement des combats contre l'EIIL. Le groupe, qui opère dans la province de Lattaquié, a participé à l'offensive contre Kessab à partir du 21 mars 2014 ; il apparaît désormais de plus en plus comme un paravent du front al-Nosra et d'al-Qaïda, de la même façon que le groupe Harakat al-Sham dans la même région, qui est lui constitué de Marocains4. Najmeddine Azad, qui avait combattu en Afghanistan avec Ben Laden, est lui aussi venu en Syrie malgré sa jambe en moins, tout comme Fayez al-Mitab, qui accueillait Ben Laden dans sa maison en Arabie Saoudite. Les convois de djihadistes saoudiens se sont faits encore plus importants avec la création d'al-Nosra et le recours aux attaques suicides. Abdoul Hakim al-Muwahad, pourtant interdit de voyage par les autorités saoudiennes, a pourtant lui aussi gagné la Syrie où il est devenu le coordinateur pour attirer les Saoudiens vers le djihad et leur faire passer la frontière en évitant les services de sécurité.

Le drapeau du groupe Suqur al-Izz.-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/12/untitled44.png?w=300&h=166

Ayad al-Shahrani, un martyr saoudien de Suqur al-Izz.-Source : http://azelin.files.wordpress.com/2013/12/untitled55.png?w=300&h=168


Ce n'est pas le premier djihadiste interdit de déplacement par les autorités saoudiennes qui gagne la Syrie : Abdullah bin Qaed al-Otaibi, Badr bin Ajab al-Mqati, Abdulla al-Sudairi, Uqab Mamdouh Marzouki, l'ont également fait, comme des douzaines d'autres, le tout par l'aéroport de Riyadh, comme ils l'indiquent sur Twitter. Sibaie a été tué en août 2013 à Jobar, près de Damas, mais son frère Suleiman a rejoint le djihad, alors qu'il avait prêté son passeport et ses papiers à son frère, preuve qu'il a pu en obtenir de nouveaux. Le plus étonnant est que les Saoudiens qui jusqu'ici manifestaient contre le régime en Arabie Saoudite ou participaient aux sit-in pour la libération des prisonniers politiques rejoignent désormais le djihad en Syrie. Souvent, d'ailleurs, c'est après avoir été arrêté et détenu puis relâché qu'au bout de deux ou trois semaines ces opposants gagnent cette nouvelle terre de djihad. Sans expérience du combat, beaucoup sont tués rapidement, comme Mohammed al-Taleq, mort seulement cinq jours après son arrivée. On sait également que certains djihadistes sont revenus temporairement en Arabie Saoudite pour de courtes « vacances », avant de repartir en Syrie. Depuis l'automne 2013, le recrutement n'est visiblement plus limité aux classes défavorisées mais concerne aussi les classes moyennes et même la strate juste en-dessous des princes saoudiens. De nombreux prêcheurs sont arrivés en Syrie, et même des officiers de l'armée ou leurs parents. Nayef al-Shammari, un commandant des garde-frontières saoudiens, a été tué à Deir Attiyeh en décembre 2013. Motlaq al-Motlaq, tué à Alep, était le fils du général Abdullah Motlaq al-Sudairi, le directeur du centre des officiers. Il soutenait le djihad depuis 2012 en rassemblant des fonds. Son oncle, le frère du général, fait partie de la direction des groupes djihadistes en Syrie.

Nayef al-Shammari.-Source : http://humanrightsactivists.files.wordpress.com/2013/07/1075713_424566027658763_1741033142_n.jpg


Pour le centre Meir Amit, dans son étude sur les combattants étrangers de l'insurrection venus du monde arabe, début 2014, les Saoudiens seraient l'un des groupes les plus importants, avec près d'un millier d'hommes présents en Syrie, un chiffre d'ailleurs confirmé par les autorités en février dernier5. La plupart servent au sein du front al-Nosra ou de l'EIIL. En juin 2013, les corps de 70 Saoudiens, dont trois femmes, tués en Syrie, ont été rapatriés en Arabie Saoudite. Un site non-officiel a jusqu'ici recensé 223 Saoudiens tués sur cette terre de djihad, ce qui donne une idée de l'engagement de cette population dans le conflit syrien, côté insurrection. La plupart viennent en Syrie depuis la Turquie, après avoir embarqué par avion à l'aéroport de Riyad. Seuls quelques-uns font le trajet terrestre jusqu'à la frontière de la Jordanie. Les combattants saoudiens viennent de l'ensemble du royaume, mais la région centrale d'Al-Qassim et sa capitale, Buraidah, se distinguent particulièrement. Les manifestations contre le pouvoir ont été fréquentes dans cette région. Une autre région qui fournit des volontaires est celle d'Al-Jawf, près de la frontière jordanienne. Le nombre de vétérans de l'Afghanistan et de l'Irak est incomparablement plus faible que la masse des volontaires sans expérience militaire. D'ailleurs, de nombreux Saoudiens sont utilisés par le front al-Nosra ou l'EIIL pour des attaques kamikazes. Suleiman Saud Subai'i, un combattant saoudien de 25 ans qui a fait partie de l'EIIL, a été arrêté à son retour en Arabie Saoudite. Il témoigne ensuite à la télévision le 5 mars 2014 : d'après lui, la plupart des cadres de l'EIIL sont irakiens ou saoudiens. Il aurait refusé plusieurs fois d'enregistrer une vidéo pour appeler les Saoudiens à rejoindre le djihad syrien. En outre, il précise que les Saoudiens combattent en première ligne, sur le front. On compte au moins 11 Saoudiens ayant mené des attaques kamikazes rien qu'en 2013.

L'Arabie Saoudite a soutenu des formations du label « Armée Syrienne Libre » ou des groupes islamistes parmi l'insurrection syrienne. Derrière le régime Assad, c'est surtout l'Iran, le grand rival régional, qui est visé par l'Arabie Saoudite. Cependant, les combattants saoudiens vétérans du djihad syrien pourraient fort bien constituer une menace pour le royaume, comme l'avaient été ceux de retour d'Afghanistan dans la décennie 1990. Début mai 2014, les services de sécurité auraient ainsi démantelé un réseau qui préparait des attentats, en lien avec l'EIIL en Syrie et des djihadistes au Yémen. Les autorités saoudiennes prennent conscience du problème dès le printemps 2013 mais accélèrent les mesures à la fin 2013 et dans les premiers mois de 2014. En décembre 2013, une nouvelle loi anti-terroriste est adoptée, puis, le 3 février 2014, un décret royal interdit aux Saoudiens de combattre dans des guerres extérieures, et appelle ceux qui sont déjà partis à rentrer dans leur pays.

Pour Aaron Zelin, auteur d'un récent article sur le contingent saoudien, le djihad en Syrie se différencie nettement, par exemple, de celui en Afghanistan contre les Soviétiques, car il comprend quasi exclusivement des combattants6. Les Saoudiens formaient le gros du contingent étranger en Afghanistan, puis en Tchétchénie, dans une moindre mesure en Bosnie. En Irak, de juin 2003 à juin 2005, une étude souligne encore que les Saoudiens constituent 55% des combattants étrangers suivis par... les Syriens. La capture de documents dans une cache d'al-Qaïda en Irak montre encore que les Saoudiens forment plus de 40% des étrangers entre août 2006 et août 2007. Aaron Zelin porte au moins à 300 le nombre de tués saoudiens en Syrie depuis le début du conflit à la fin février 2014, soit un des plus hauts chiffres pour les combattants étrangers. Il y aurait donc au moins 600 Saoudiens en Syrie et en Irak, puisque l'EIIL chevauche les deux Etats. Cette présence très forte des Saoudiens n'est avérée que depuis 2013. Au départ, ce sont surtout les combattants des pays proches, vétérans des combats en Irak contre les Américains, qui gagnent la Syrie (Libanais, Jordaniens, Irakiens). En 2012, on constate surtout l'importance des Libyens et des Tunisiens, deux pays qui ont terminé leur révolution et chassé les régimes en place. Pour Aaron Zelin, l'afflux de Saoudiens à partir du printemps 2013 correspond à l'intervention massive du Hezbollah pour soutenir le régime syrien, qui en retour provoque des appels au djihad en Arabie Saoudite, comme ceux du clerc Yusuf al-Qaradawi.





Sur les 300 tués saoudiens, on peut dresser un portrait un peu plus précis du contingent à partir de 203 cas plus détaillés. Le recrutement touche l'ensemble du pays puisqu'une seule région sur 13 n'est pas représentée. Plusieurs Saoudiens sont célèbres parmi le contingent. Abd Allah bin Muhammad bin Sulayman al-Muhaysini, un clerc sunnite, a suivi l'enseignement d'un religieux arrêté par les autorités saoudiennes en 2004 pour avoir soutenu al-Qaïda. Il a fourni des armes, des fonds à l'insurrection et une assistance aux réfugiés syriens. Il est allé en Syrie en 2013 et a été vu en compagnie de membres du front al-Nosra et d'Omar al-Shishani, qui dirige un groupe piloté par les Tchétchènes et qui a rallié ensuite l'EIIL. Depuis janvier 2014 et le combat entre al-Nosra et l'EIIL, il a pris ses distances avec ce dernier groupe. En mars, il établit le camp d'entraînement baptisé al-Farouq, un clin d'oeil au camp du même nom dans l'Afghanistan des talibans avant le 11 septembre. Abd al-Muhsin `Abd Allah Ibrahim al-Sharikh, qui est mort en Syrie le 21 mars 2014, un vétéran du djihad depuis l'Afghanistan, cousin au troisième degré de Ben Laden, avec deux de ses frères qui sont passés par Guantanmo, était membre du « Comité pour la Victoire ». Avant de gagner la Syrie, il était dans la zone frontalière afghani-pakistanaise. Depuis janvier 2014, il n'a pas pris position dans le conflit al-Nosra/EIIL mais l'on sait par ailleurs qu'il soutient al-Nosra et le groupe Ahrar al-Sham du Front Islamique.



1 Abdullah Suleiman Ali, « Saudi jihadists flow into Syria », Al-Monitor, 8 décembre 2013.
5The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.
6Aaron Y. Zelin, « The Saudi Foreign Fighter Presence in Syria », CTC Sentinel, avril 2014 Vol 7. Issue 4, p.10-14.

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