lundi 16 juin 2014

Bertrand LANCON et Tiphaine MOREAU, Les premiers chrétiens, Idées reçues, Paris, Editions du Cavalier Bleu, 2009, 128 p.

Comme son nom l'indique, la collection Idées reçues du Cavalier Bleu vise à démonter quelques lieux communs sur un  thème donné, en les prenant comme point de départ pour expliquer ensuite leurs origines et le fait qu'ils ont la vie dure... sur les premiers chrétiens, ce sont deux historiens qui s'y collent : Bertrand Lançon, maître de conférences en histoire ancienne en Bretagne, spécialiste de l'Antiquité Tardive à l'époque (aujourd'hui il enseigne à l'université de Limoges), et Tiphaine Moreau, qui oeuvre sur la même période en Bretagne également.

Comme ils le soulignent en introduction, la notion de "premiers chrétiens" elle-même est "élastique". Ici les deux auteurs parlent des chrétiens des quatre ou cinq premiers siècles. Les représentations sur les premiers chrétiens sont alimentées par les sociétés et les imaginations de chaque époque de l'histoire.

Le petit ouvrage, de la taille d'un Que Sais-Je, se divise en 5 parties. La première revient sur les "premiers temps". Les chrétiens, terme qui apparaît d'ailleurs plusieurs années après la mort du Christ, désignent d'abord les partisans du Christ, les apôtres, les disciples, les croyants. Un groupe hétéroclite encore fortement marqué par le judaïsme. C'est après la mort des apôtres que le besoin se ressent de fixer l'enseignement de Jésus (les Evangiles). La représentation du Christ avec la barbe (symbole de sagesse) et les cheveux longs s'impose au fur et à mesure de l'Antiquité Tardive en particulier. Les Evangiles n'apparaissent pas tout de suite, comme on l'a dit : ils répondent à un besoin de mémoire, qui se complète ensuite par la doxa, fixée progressivement. Paul n'est pas le fondateur du christianisme : la religion continue lentement de se mettre en place.



La deuxième partie répond aux lieux communs sur les modes de vie. La langue du christianisme, au départ, n'est certainement pas le latin, mais davantage l'araméen et l'hébreu. Ce n'est qu'en sortant de Judée que les disciples de Jésus doivent utiliser d'autres langues : syriaque, copte, arménien, puis le latin et le grec. Ce dernier s'impose, y compris en Occident, jusqu'au IVème siècle. Les premiers chrétiens n'étaient pas forcément pauvres ou misérables : ils condamnaient la mauvaise utilisation de la richesse (nuance subtile). La charité, via la richesse, peut offrir le salut. Les premiers chrétiens formaient en réalité une société composite. Les catacombes sont des cimetières souterrains (petite erreur des auteurs ici ; ce n'est pas dans Ben Hur mais dans Quo Vadis que l'on voit les chrétiens du Ier siècle se réunir dans une catacombe... et encore). Les catacombes ne sont d'ailleurs pas exclusivement chrétiennes, même si l'inhumation prend une ampleur sans précédent à partir de Constantin. Comme la pratique est abandonnée dès le VIème siècle, dès cette époque, on commence à croire que les catacombes abritaient des réunions clandestines et des corps de martyrs. Le baptême, au départ, n'est pas donné à la naissance mais aux adultes. Au départ également, pas d'églises, mais des réunions dans des demeures privées, puis des édifices qui calquent le plan des basiliques romaines. Les constructions d'églises se multiplient du IIème au IVème siècle.

Sur les valeurs chrétiennes, la place de la femme n'est pas forcément inférieure, puisque Paul lui reconnaît le droit de prier ou de prophétiser durant les assemblées. Mais dans le quotidien, elle reste bien dans une situation subalterne. Au IVème siècle, les femmes sont même à l'avant-garde du christianisme. La vision négative qui s'attache aux femmes n'apparaît que bien plus tard, au VIème siècle. Les chrétiens des premiers siècles ne sont pas forcément des ascètes, mais leurs penseurs condamnent les excès, et le modèle monastique s'impose de plus en plus, notamment au Vème siècle. Les chrétiens ont la possibilité d'échapper au service militaire puisque l'armée romaine recrute sur volontariat. Il y a peu de martyrs militaires, sauf sous Dioclétien. Le problème est d'abord celui du serment prêté à l'empereur et aux dieux ; puis au IVème siècle s'impose celui de l'acte de tuer. Quand les empereurs deviennent chrétiens, on bâtit alors le principe de "guerre juste". Sur le sexe, les premiers chrétiens encouragent surtout une maîtrise des sens, même si le modèle monastique raidit les positions à partir du IIIème siècle.

La quatrième partie traite des rapports avec l'Empire romain. Les chrétiens sont d'abord persécutés par les Juifs, puis par les Romains, qui ne comprennent pas vraiment au départ ce qu'est le christianisme. C'est ensuite que les chrétiens recherchent le martyre. Le christianisme ne s'impose pas avec Constantin. Celui-ci visait surtout à l'unité religieuse. Depuis Gibbon, on pense que le christianisme est responsable de l'effondrement de l'Empire romain d'Occident en 476. Or les causes sont multiples : mais l'Eglise ayant survécu, elle faisait un symbole facile, alors qu'elle représente surtout l'évolution de l'Empire des derniers siècles. Les chrétiens sont certes minoritaires au départ, mais faute de chiffres fiables, impossible d'être plus précis. C'est un faux problème. Plus intéressant est le fait que les chrétiens soient rapidement présents dans les hautes sphères du pouvoir romain, un tournant survenant au IVème siècle.

Dans la dernière partie, on voit une culture métissée. Le christianisme n'est pas le seul à avoir "fondé" l'Occident. Le christianisme emprunte au judaïsme mais aussi au paganisme. Il n'a pas détruit la culture antique, il l'a prolongée. Le culte des saints apparaît massivement au Vème siècle seulement et n'a remplacé celui des dieux païens. Au départ les chrétiens répugnent d'ailleurs à se servir des anciens temples. Les chrétiens n'étaient pas une secte qui a triomphé : ils formaient des communautés où il existait parfois des sectes, celles-ci étant définies comme hérétiques par les grands conciles des IVème-Vème siècles. L'iconographie des premiers chrétiens est diverse, non dominée par la croix  (supplice romain infâmant), le poisson étant dominant dans les trois premiers siècles. La croix s'impose avec Constantin, et le chrisme, la découverte de la Vraie Croix par sa mère Hélène, l'insistance sur la souffrance et le caractère humain du Christ.

En conclusion, les deux auteurs soulignent que les chrétiens sont aussi, d'abord, des Romains, par acculturation progressive. Ils ont infléchi le cours de l'Empire en étant issus du monde juif et en évoluant dans des institutions et une culture gréco-romaines. L'identité chrétienne est donc multiple. Comme de coutume, on trouvera, p.126-127, une bibliographie indicative pour creuser la question. Un petit opuscule bien commode pour se débarrasser de quelques idées reçues sur le christianisme des premiers temps.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire