lundi 23 juin 2014

Benoît RONDEAU, Invasion ! Le Débarquement vécu par les Allemands, Paris, Tallandier, 2014, 437 p.

Benoît Rondeau avait sorti l'an passé, aux éditions Tallandier, un ouvrage sur l'Afrikakorps de Rommel et plus largement, en fait, sur la guerre en Afrique du Nord vue du côté allemand, que j'avais commenté ici. Pour le 70ème anniversaire du débarquement en Normandie, il propose ce livre qui offre la vision allemande de l'événement, mais pour toute la bataille de Normandie et non pour le seul débarquement : encore une fois, le titre est trompeur.

Ce n'est qu'à 10 heures, le 6 juin 1944, qu'Hitler apprend la nouvelle du débarquement, bien après le début des combats dans la nuit. La nouvelle l'enchante d'ailleurs, puisqu'il croit que la bataille décisive pour l'Allemagne a commencé. Tout un symbole... on aurait pourtant aimé une vraie introduction, qui manque un peu ici.

L'ouvrage se divise ensuite en cinq parties. La première, l'attente, explique comment les Allemands ont préparé leur défense, et notamment le "mur de l'Atlantique". La directive 51 du Führer, en novembre 1943, donne la priorité au front de l'ouest, qui ne se renforce vraiment en unités qu'au printemps 1944. Rommel, qui arrive ce même mois de novembre, commence immédiatement à accélérer le bétonnage de la côte et à augmenter les défenses sur les plages, pour rejeter tout de suite l'envahisseur à la mer. L'effort est cependant entravé par les querelles au sein du système nazi et aussi de l'armée allemande. Cette cacophonie au sein du système nazi fait d'Hitler le seul maître des décisions : c'est lui qui tranche, pas vraiment en faveur de l'un ou de l'autre, le 26 avril 1944, sur la question de la stratégie à adopter qui divise Rommel et Rundstedt et Geyr von Schweppenburg, en dispersant les divisions blindées de réserve sans les regrouper sous une seule autorité. Le renseignement militaire allemand, par ailleurs, se laisse aveugler par les opérations d'intoxication montées par les alliés. Les divisions stationnées en France comprennent beaucoup de nouvelles recrues, mais aussi des cadres qui viennent du front de l'est. On trouve aussi nombre de Volksdeutche et d'Osttruppen, qui ne représentent pourtant, pour ces derniers, que 5% des effectifs à l'ouest. L'armée allemande bénéficie encore d'une souplesse tactique et d'un endoctrinement qui confine parfois au fanatisme, mais les divisions ne sont pas toujours complètes et entraînées. Les divisions d'infanterie en particulier manquent souvent de matériel et de mobilité ; l'élite est constituée des Panzerdivisionen et de quelques autres formations comme celles des parachutistes. La Luftwaffe et la Kriegsmarine sont réduites à la portion congrue. L'armée allemande doit vaincre rapidement sous peine d'être submergée.



La deuxième partie revient plus précisément sur la réaction allemande face au débarquement. Dans la nuit du 5 au 6 juin, beaucoup d'officiers allemands, dont Rommel, ne sont pas à leur poste ; le mauvais temps laisse croire que la nuit sera tranquille. On s'explique mieux le manque de décision côté allemand dans les premières heures fatidiques. La 21. Panzerdivision, en particulier, n'est pas engagée dans le rôle qui aurait dû être le sien. Contre les parachutistes, la lutte est sans merci, et les exécutions sommaires des deux côtés ont probablement prévalu sur les gestes d'humanité. Les contre-attaques allemandes, en arrière d'Utah Beach par exemple, manquent de coordination. A Omaha, les Allemands ne peuvent mettre en ligne qu'un millier d'hommes pour la défense des plages : la 352ème DI se bat déjà contre les paras. Les effectifs de cette unité manquent cruellement pour la défense de Gold. Sur Juno, le bienfondé du concept d'obstacles de plage voulus par Rommel est démontré par les lourdes pertes subies par les barges. Si les Allemands coulent un destroyer avec des vedettes lance-torpilles, ils ne peuvent empêcher le débarquement sur Sword. Cependant Britanniques et Canadiens n'ont pas été préparés à l'exploitation à l'intérieur des terres après la conquête des plages. Les Allemands, même s'ils échouent dans leurs contre-attaques, vont en profiter. On peut noter que les commandants de divisions et du niveau supérieur n'ont pas été pour beaucoup à la hauteur des événements le 6 juin. Quand les premières divisions blindées montent en ligne, elles sont prises à partie par l'aviation alliée.

La troisième partie est consacrée à la première semaine de ce qui devient la bataille de Normandie. La propagande allemande se veut confiante, en dépit des pertes subies en raison de l'aviation dans la montée en ligne des réserves. La faible motorisation de l'armée allemande entraîne également des retards, tout comme le manque de carburant. La logistique allemande, défaillante, doit se reposer sur le rail. Rommel et les autres chefs restent encore persuadés que le débarquement en Normandie n'est qu'une diversion pour l'effort principal, qui reste à venir. Dès le 10 juin, le QG du groupe Panzer ouest est décimé par un raid aérien allié monté d'après des interceptions radios. Le secteur de Caen est crucial pour les deux camps car il ouvre sur Paris. Les Canadiens qui avancent en direction de la ville se heurtent aux premiers Waffen-SS qui se défendent avec une rage fanatique et engagent pour la première fois de nouveaux matériels en masse contre les Anglo-Américains, ainsi le char Panther. Mais les divisions blindées allemandes, qui sont les premières à être engagées en catastrophe pour barrer l'avance alliée, sont gaspillées dans un rôle qui n'est pas forcément le leur. L'exploit de Wittman à Villers-Bocage ne change rien à la situation précaire des Allemands, même si les alliés manquent une occasion unique de percer entre Isigny et Bayeux, alors que la défense est encore fragile. La Panzer Lehr vient s'installer dans ce secteur. A l'ouest, les Américains font tomber Carentan et le Cotentin est menacé. La Luftwaffe et la Kriegsmarine font ce qu'elles peuvent, même si les V-1 commencent à pleuvoir sur l'Angleterre à partir du 13 juin. Rommel pense déjà que l'invasion ne peut plus être repoussée.

La quatrième partie traite de la poursuite de la bataille de Normandie. Les Américains isolent le Cotentin dès le 18 juin et manquent de peu de prendre Cherbourg avant que les Allemands ne s'y retranchent. L'assaut final sur le port commence le 22 juin et les derniers défenseurs se rendent cinq jours plus tard. C'est la première grave défaite allemande de la bataille de Normandie ; en outre les soldats du Reich n'ont pas fait preuve du fanatisme attendu par le Führer... à l'est, les Allemands bloquent l'opération Epsom le 26 juin devant Caen, mais la puissance de l'artillerie et de l'aviation alliées se fait sentir. Montgomery n'a pas attiré devant Caen les blindés allemands ; le plan allié prévoit des offensives de part et d'autre, mais les Allemands concentrent leurs blindés devant lui car ils protègent la direction de Paris. Dans cet enfer, le soldat allemand tient d'abord par la rigueur de la discipline (l'armée allemande fusille 15 000 de ses propres soldats pendant la guerre), par un moral qui se transforme souvent en fanatisme national-socialiste (en particulier chez les Waffen-SS et parachutistes), provoquant parfois des crimes de guerre, même si blessés et prisonniers sont assez bien traités. Les conditions de vie en campagne sont rudes, et le ravitaillement ne suit pas toujours. L'armée allemande souffre du manque de renseignements sur l'adversaire, du tir de l'artillerie adverse, d'un manque de moyens de communications modernes et de la puissance de l'aviation alliée. Les pertes humaines et matérielles sont loin d'être comblées. Mais dans la guerre du bocage, les Allemands disposent des armes, des vétérans et de la souplesse tactique qui vont leur permettre de mener une guerre d'usure. Les défenses mises en oeuvre dans le bocage sont redoutables. En revanche, quand les Allemands sont dans le rôle de l'assaillant, ils subissent souvent de lourdes pertes. A l''est, la plaine de Caen est constituée d'openfields, mais les Allemands ne peuvent manoeuvrer en plein jour avec leurs chars. Au sud du Cotentin, quand les Américains lancent l'offensive pour progresser, les combats deviennent vite très coûteux. Monty attaque à l'est en parallèle, les Waffen-SS doivent évacuer Caen le 9 juillet. Saint-Lô est prise dix jours plus tard, dans un bain de sang. Rommel, blessé par un chasseur le 17 juillet, n'assiste pas à l'opération Goodwood, la grande offensive déclenchée par Monty le lendemain. Celui-ci lance ses blindés, son principal atout en raison du manque d'infanterie, qui malgré la violence du bombardement préparatoire, se heurte à forte partie. L'attentat contre Hitler, le 20 juillet, est commis pendant cette dernière offensive. L'indignation prédomine parmi les soldats allemands en Normandie, même si certains regrettent qu'Hitler n'ait pas été tué. Un sursaut moral a lieu fin juillet, y compris chez les prisonniers aux mains des alliés.

Dans la dernière partie, Benoît Rondeau revient sur la défaite allemande. Le 25 juillet, l'opération Cobra montée par les Américains frappe le 84ème corps allemand de von Choltitz. Le front allemand se désagrège, malgré les contre-attaques, une partie des défenseurs est enfermée dans la poche de Roncey, les Américains filent sur la Bretagne. L'offensive britannique à l'est, en revanche, piétine. Les Canadiens renouvellent l'attaque avec l'opération Totalize, dans la nuit du 7 au 8 août, pendant laquelle Wittman trouve la mort. Le même, pour ne pas être en reste, les Allemands lancent l'opération Lüttich, sur le couloir d'Avranches, voulue par Hitler, pour couper les Américains lancés en Bretagne de leurs arrières. L'offensive échoue. Cet échec facilite l'encerclement dans la poche de Falaise. Les Américains pivotent vers le sud, accompagnés de la 2ème DB de Leclerc, tandis que les Canadiens avancent sur Falaise à partir du 14 août. Les Allemands se battent comme des diables pour faire sortir les restes de la 7. Armee et de la 5. Panzer Armee de la poche en voie de bouclage. Dans la poche, pilonnés de tous côtés, les soldats allemands commencent à montrer les signes d'une vraie déroute. L'encerclement n'est réalisé que le 19 août après que 55 000 soldats allemands aient réussi à passer. La dernière sortie, appuyée par les Allemands à l'extérieur, a lieu les 20-21 août. L'armée allemande laisse 6 à 10 000 tués et 50 000 prisonniers dans la poche de Falaise. Le matériel perdu est considérable. La Wehrmacht parvient cependant à faire franchir la Seine à 240 000 hommes et 39 000 véhicules jusqu'au 30 août, mais très peu de chars y parviennent. Si les alliés ont manqué une victoire décisive, la poursuite bat son train et une nouvelle poche à Mons, en Belgique, livre encore 25 000 prisonniers.

En conclusion, l'auteur rappelle que la supériorité tactique des Allemands en Normandie, bâtie notamment autour des Kampfgruppen de circonstance, masque mal l'échec final. La victoire alliée ne doit pas qu'à la supériorité numérique, matérielle et logistique : les soldats et les officiers ont su montrer de réels talents. Les Waffen-SS n'ont pas infléchi le cours de la bataille, et les Allemands ont aussi commis des erreurs tactiques. Il est vrai cependant que la supériorité numérique joue à plein, et en particulier à l'est, comme le dit l'auteur p.374 : il aurait peut-être été intéressant de développer un peu sur le pourquoi de cette situation (pertes subies depuis 1941, division des forces allemandes sur plusieurs fronts, etc). Comme le dit Benoît Rondeau, difficile de trouver actuellement un juste milieu entre la vieille historiographie datée influencée par les survivants de la Wehrmacht et les nostalgiques du IIIème Reich, et un révisionnisme (au sens littéral du terme) bien à la mode qui nie toute qualité ou presque à l'armée allemande. La défaite au moment du débarquement et lors de la bataille de Normandie est bien stratégique. En revanche, je ne suis pas sûr d'être d'accord avec l'idée de l'auteur selon laquelle la bataille de Normandie est la défaite la plus catastrophique de la guerre pour la Wehrmacht. Les pertes matérielles (blindés) sont peut-être plus élevées (encore qu'il faudrait vérifier), mais en termes humains, la vraie saignée pour l'armée allemande à l'été 1944, c'est l'opération Bagration à l'est et ses suites. Le nombre de pertes définitives de l'Ostheer est incomparablement supérieur à celles subies à l'ouest au même moment. En outre, comme le souligne Benoît Rondeau, la victoire en Normandie est incomplète, là où Bagration laisse quasiment un groupe d'armées allemand détruit, du jamais vu à l'est avant cette date. En revanche, sur les plans économique et territorial, la perte est sans doute plus sèche à l'ouest qu'à l'est pour les Allemands. Plutôt que de déterminer une victoire plus décisive par rapport à l'autre, je pense que la défaite allemande doit plus, en fait, à la stratégie globale des alliés d'offensives simultanées sur plusieurs fronts. C'est pourquoi d'ailleurs on a tant de mal à trancher quand on cherche, en vain, dans une quête illusoire qui s'assimile parfois à du mauvais journalisme, à vouloir absoluement décerner des lauriers à un tel ou un tel, à décider que telle opération est la "meilleure", ou la plus "décisive", etc. Je pense aussi que même si le souvenir de la guerre à l'est reste prégnant en Allemagne après la guerre, il a vite disparu des mémoires, comme le montre la redécouverte du sujet en Allemagne, aux Etats-Unis, à partir des années 1970-1980, et en France plus récemment. Mais effectivement, on ne peut nier l'importance du front occidental et des efforts anglo-américains, en parallèle du front de l'est, qui garde toute son importance en 1944.

Le livre se termine par quelques annexes sur les chiffres et personnalités (que l'on aurait voulu sourcés, peut-être). La bibliographie en fin d'ouvrage n'a qu'un titre indicatif, comme le mentionne l'auteur. Elle comprend des ouvrages anciens et datés comme celui de Carell, même si Benoît Rondeau en connaît tout à fait les limites, et des auteurs malheureusement incontournables car prolifiques mais dont on pourrait se passer, car peu fiables également. Je n'ai pas appris grand chose, honnêtement, avec ce livre, étant maintenant un peu familier du sujet, mais c'est tout de même une synthèse pratique sur la vision allemande de la bataille de Normandie. Il ne faut pas y rechercher autre chose, où l'on risque d'être déçu.




4 commentaires:

  1. Le recours massif à des références de seconde ou troisième zone tout à fait contournables obère totalement l'intérêt de ce livre.
    Comme vous, je n'ai rien appris, et même, plusieurs passages sont excessivement faibles. C'est dommage.

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    1. Internet multiplie la critique facile sous le couvert de la distance, de l'anonymat ou de pseudonymes plus ou moins ridicules. Zetterling et Hart des auteurs de seconde ou 3e zone? Vous avez décelé des erreurs? Pourquoi tant de mépris? Mon travail est sérieux et documenté. J'indique mes références sans les masquer (ce qui n'est pas le cas de tout le monde, loin s'en faut: je viens de découvrir, dans un ouvrage très récent, une page calquée sur un de mes articles sans référence à celui-ci). Je vous rappelle par ailleurs que ce n'est pas la source qui compte le plus mais le questionnement de l'historien. Si vous estimez que certains passages sont faibles, libre à vous de proposer une version trois fois plus longue... si vous trouvez un éditeur. Pour ce qui est d'apprendre, ce sera le cas pour une grande majorité de lecteurs, dont beaucoup sont ravis par cet ouvrage et c'est ce qui compte. Je viens de lire la bataille de Normandie de Quellien et la 29e division d'infanterie américaine de Balkoski: je n'ai pas appris grand chose mais j'ai passé un très bon moment de lecture dans les deux cas. Ce sont des livres intéressants et bien écrits. C'est une grande différence de caractère entre nous. Ce n'est pas la critique qui me gène (on ne peut pas plaire à tout le monde) mais le fait de ne retenir que du négatif et surtout un jugement injuste (un internaute a ainsi prétendu que mon Afrikakorps n'apportait rien d plus que l'ouvrage de Carell: encore une fois, on peut ne pas apprécier mon travail mais en aucun cas raconter n'importe quoi)..

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    2. Bonjour Benoît,

      Pour le coup, d'accord avec toi. La critique anonyme est facile, j'en ai également fait l'expérience.
      Quite à critiquer, autant le faire correctement. Et personnellement j'ai bien aimé la lecture de ce livre.

      ++

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  2. Bonjour,

    Je n'ai pas épluché la bibliographie en détails mais effectivement elle n'est probablement pas exhaustive, en effet.
    Je pense effectivement qu'on peut se passer de certaines références, comme les ouvrages de certains auteurs de magazines spécialisés qui n'apportent pas grand chose de neuf et ont souvent une vision biaisée.
    Pour autant, en français, il n'y avait rien sur le sujet, et l'auteur propose une synthèse qui peut être utile pour le néophyte. C'est ce que je disais dans ma conclusion : l'averti sera peut-être déçu ou sur sa faim, pourtant la conclusion offre aussi l'occasion de discuter de points intéressants.
    Et l'auteur, contrairement à d'autres, fait preuve de modestie sur son sujet.

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