vendredi 2 mai 2014

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 7/Les Tchétchènes et les Nord-Caucasiens

Avant de parler de la présence des Tchétchènes en Syrie, il faut signaler qu'une diaspora tchétchène est présente dans le pays depuis le XIXème siècle (1866) suite à un déplacement forcé de populations sous l'Empire ottoman. Les familles tchétchènes se sont installées à la fois dans le nord (Qamichli, Raqqa) et le sud (Kouneitra) du pays. Il y aurait eu encore 7 à 8 000 Tchétchènes en Syrie au déclenchement du conflit en 2011. En avril 2013, un spécialiste estimait qu'un très petit nombre seulement avait rejoint l'insurrection, alors que certains combattent au sein des forces du régime1.


Le logo de  Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar .-Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/0/0f/Jaish_al-Muhajireen_wal-Ansar.jpg


Les Tchétchènes figurent parmi les étrangers partis rejoindre l'insurrection syrienne2. Les premiers combattants nord-caucasiens sont signalés dès le mois d'août 2012. Le départ de volontaires en Syrie n'est pas sans entraîner des discordes, notamment parmi les Tchétchènes et les Ingouches, car le combat local face à la Russie est toujours considéré comme plus important que les guerres extérieures comme le conflit syrien. Rustam Gelayev a été le premier tué tchétchène en août 2012. Depuis, les Tchétchènes ont notamment formé l'ossature du groupe Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar, créé en mars 2013, et dont une partie a rallié l'EIIL en novembre 2013. On trouve en Syrie non seulement des Tchétchènes et des Nord-Caucasiens issus de la région en question, mais également des membres des communautés en exil ou des groupes de réfugiés proches des frontières du Caucase3. Le recrutement se fait parmi les Tchétchènes d'Europe, ceux qui étudient dans les pays arabes, ou bien aussi parmi ceux de Géorgie. En plus des Tchétchènes, il faut ajouter que le FSB russe a reconnu dès le mois d'août 2013 que 200 citoyens du Dagestan combattaient probablement en Syrie. Un réseau de recrutement se serait installé en Russie pour débaucher des Nord-Caucasiens, des citoyens d'Asie Centrale et du Tatarstan. Le réseau serait dirigé par un salafiste vétéran de l'Afghanistan, un Tatar du nom de Salman Bulgar4. De Tchétchénie même, l'afflux s'est accru depuis cet automne mais ne concerne pour l'instant qu'un maximum de 100 personnes, dont peut-être quelques femmes. Mais les Tchétchènes ont intégré les groupes parmi les plus puissants de l'insurrection et leur influence est sans doute sans rapport avec leur nombre réel.



En février 2014, les Tchétchènes et les autres Nord-Caucasiens opèrent essentiellement au sein de 4 groupes, tous commandés par des Tchétchènes : Omar al-Shishani (Shishani signifiant « le Tchétchène »), Seyfullakh al-Shishani ( (tué le 6 février 2014 lors de l'assaut de la prison centrale d'Alep), Amir Muslim et Salahuddin al-Shishani5. Omar al-Shishani est un Tchétchène du village de Jokolo, de la gorge de Pankisi, en Géorgie, né en 1986. Il a servi en Abkhazie en 2006-2007 mais n'a pu continuer à faire partie de l'armée géorgienne en raison de la tuberculose. Arrêté pour achat et détention illégale d'armes, en septembre 2010, il gagne l'Egypte une fois relâché. En prison, il aurait rencontré un Saoudien qui lui aurait vanté les mérites du djihad et notamment d'un Saoudien commandant de djihadistes en Tchétchénie, Thamir Saleh Abdullah al-Suwailem. A sa sortie de prison, Tarkhan Batirashvili prend le nom de guerre d'Omar al-Shishani. Il serait arrivé en Egypte en février 2011. D'après le journal al-Akhbar, proche du Hezbollah et donc du régime syrien, à prendre avec circonspection, Omar aurait été sous l'influence d'un clerc saoudien, d'un homme d'affaires qatari et d'un Turc, Mansour al-Turki6. Il passe en Syrie via la Turquie. Dans la région d'Alep, il entre en contact avec une figure importante du djihadisme, Abu al-Athir al-Absi, qui finit par le mettre en contact avec Baghdadi, l'émir de l'EIIL. Il combat à Alep dès septembre 20127 et fonde Jaysh al-Muhajireen wa’l-Ansar (qui aurait compté jusqu'à 3 000 combattants du Caucase, d'Ukraine, de Crimée et de pays arabes ; la plupart des volontaires tchétchènes d'Europe semblent cependant rejoindre ce groupe.), puis devient ensuite émir du nord de la Syrie pour l'EIIL en avril 2013. Son second est Abou Jihad Shishani, qui devient influent après la prise de la base aérienne de Minnagh, au mois d'août 2013. 

Omar al-Shishani (à gauche) et Abou Jihad (à droite)-Source : http://www.memrijttm.org/image/Omar%20and%20Abu%20Jihad.JPG
 

Seyfullakh, un Tchétchène de Pankisi réfugié en Turquie, fait partie du groupe d'Omar ash-Shishani jusqu'à ce qu'il fasse scission en septembre 2013 pour fonder sa propre force avec quelques douzaines de combattants. Il a rallié le front al-Nosra le 31 décembre 2013, après avoir participé à la prise de l'hôpital al-Kindi, bastion du régime à Alep8. Il est tué dans l'assaut sur la Prison Centrale de la ville, le 6 février dernier. Le groupe de Seyfullakh a ensuite été repris par Mohammad Khorasany, un autre Tchétchène, qui depuis a lui aussi péri au combat. Salahuddin avait récupéré une bonne partie des combattants d'Omar en novembre 2013 : en effet, ceux-ci avaient refusé de prêter allégeance à l'émir de l'EIIL, Baghdadi, se considérant déjà liés à l'émir du Caucase, Oumarov9. D'autres ne voulaient tout simplement pas être incorporés dans l'EIIL. Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar, qui reste le nom du groupe originel piloté par Salahuddin, a combattu, à Alep, aux côtés de ce qui est devenu en janvier 2014 l'Armée des Moudjahiddine, et même du Front Islamique, contre les forces du régime, mais en évitant les combats contre l'EIIL. Début mars 2014, l'adjoint de Salahuddin, un Tatar de Crimée du nom d'Abdul Karim Krymsky, s'en est violemment pris à l'EIIL et à son attitude à Alep10. Amur Muslim, un Tchétchène de Pankisi, est vétéran des deux guerres en Tchétchénie. Il avait été arrêté par les Russes en 2008 mais assez étrangement, vite relâché. Il dirige son propre groupe, Jund al-Sham, dans la province de Lattaquié. Il est surnommé « Spoka » (le sommet de la colline, en russe) pour avoir capturé les villages alaouites sur les hauteurs durant une offensive dans cette province. Muslim a servi dans les forces de défense aérienne soviétiques en Mongolie, puis en Tchétchénie au sein de l'insurrection, aux côtés de combattants arabes. Il a des liens importants avec des bailleurs de fonds du Moyen-Orient, depuis l'époque d'Ibn al-Khattab, ce qui lui a permis d'attirer des combattants expérimentés du djihad. Il a participé à l'assaut sur la Prison Centrale d'Alep aux côtés du front al-Nosra11.

Au centre, en noir, Seyfullakh, tué lors de l'assaut raté sur la prison centrale d'Alep le 6 février 2014. A droite, l'émir Muslim, chef tchétchène indépendant de Jund al-Sham.



Ci-dessous, la vidéo montrant l'assaut de la Prison Centrale d'Alep le 6 février 2014, où contribue le groupe de Seyfullakh rallié à al-Nosra et où l'on distingue également l'émir Muslim. Seyfullakh est tué pendant le repli, à 34:30 environ.



A gauche, l'émir Muslim.-Source : http://www.chechensinsyria.com/wp-content/uploads/2014/03/mujahid02.jpg


Les Tchétchènes ont, de fait, souvent été présents en pointe des combats parmi les plus importants pour l'insurrection syrienne. Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar a ainsi joué un rôle non-négligeable dans la prise de la base aérienne de Minnagh, en août 2013, assiégée depuis des mois par les rebelles, dans la province d'Alep. Ce même mois, certains éléments tchétchènes sont impliqués dans la première offensive contre la province de Lattaquié, menée par des groupes liées à l'EIIL. Le 6 février 2014, le groupe du Tchétchène Seyfullakh, intégré depuis le 31 décembre 2013 au front al-Nosra, joue un rôle important dans un assaut sur la prison centrale d'Alep, lors duquel son chef trouve la mort. L'émir Muslim, autre chef tchétchène resté indépendant, participe également à l'opération. Muslim collabore aussi avec d'autres formations rebelles comme celles du Front Islamique pour contrer la progression du régime sur le district industriel de Sheikh Najjar, au nord-est d'Alep, début mars 2014. Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar, menée par Salahuddin, a combattu au nord-ouest d'Alep, dans les premiers mois de 2014, avec Jaysh al-Mujahideen et le Front Islamique, contre le régime, mais pas face à l'EIIL. Enfin, on peut souligner que la composante tchétchène de l'insurrection syrienne a joué un rôle important dans la dernière offensive contre la province de Lattaquié, sur le point de passage frontalier de Kessab, lancée le 21 mars 2014. Le groupe de l'émir Muslim est présent. En outre, les bataillons Ansar al-Sham, composante du Front Islamique bien implantée dans la province de Lattaquié, et qui a mené l'offensive, ont leur commandement militaire dirigé par un Tchétchène, Abou Mousa ash-Shishani. D'ailleurs, un des bataillons d'Ansar al-Sham porte le nom d'un des anciens présidents tchétchènes qui avait combattu la Russie : Dzhokar Doudayev. Les Tchétchènes sont présents de longue date dans la province de Lattaquié (via notamment le groupe de l'émir Muslim) ; Ansar al-Sham essaie de reprendre possession de la Tour 45, une hauteur stratégique qui domine le secteur du point de passage frontalier de Kessab12. Les Tchétchènes bénéficient, au sein de l'insurrection syrienne, d'une réputation d'efficacité militaire -peut-être exagérée, mais qui les sert sur le plan psychologique- qui les fait souvent craindre de leurs adversaires.




Sur cette vidéo, on distingue l'émir Muslim, pendant l'offensive al-Anfal dans la province de Lattaquié, commencée le 21 mars 2014, et qui a permis aux insurgés de percer jusqu'à la Méditerranée.



Il existe d'autres formations comprenant des Tchétchènes ou des Nord-Caucasiens, moins importantes. Abu Musa, qui est arrivé en Syrie en 2012, dirigerait un groupe de 300 hommes. Jamaat Sabiri est un groupe incluant surtout des Ouzbeks et dirigés par Abdullah al-Tashkenti, un chef dont on sait peu de choses et qui est mort durant l'assaut sur la Prison Centrale d'Alep. Le groupe a combattu aux côtés d'Omar Shishani et prétend disposer de camps d'entraînement en Syrie. Le groupe Khalifat jamaat combat également le régime syrien ; son chef, Abdul Hakim Shishani, reste assez mystérieux13. Il compterait 100 militants. Récemment, on a vu apparaître sur les réseaux sociaux des djihadistes russophones un groupe dirigé par un Dagestanais, Abu Hanif, qui fait partie de l'EIIL mais conserve une organisation distincte en raison de la proximité culturelle et linguistique de ses membres. Les combattants du groupe viennent de Russie, du Nord-Caucase et du Kazakhstan. Le groupe a été l'origine fondé dans la province d'Alep par Abu Hanif et un autre Dagestanais, Abu Banat14.

Plus originale encore, l'histoire de ce kamikaze, Abu Khalid, qui se fait sauter le 25 avril 2013 à Alep. Ramazan, originaire de Nizhnegorsk en Crimée, est un Tatar dont le profil ne correspond pas à celui de la majorité des combattants nord-caucasiens. D'âge mûr, il fait partie de Jaish al-Muhajireen wal-Ansar, d'Omar ash-Shishani : c'est avec ce groupe qu'il va conduire un camion bourré d'explosifs contre l'hôpital al-Kindi. On pense que quelques Tatars de Crimée combattent ou ont combattu en Syrie. Les autorités tatares locales accusent le groupe islamiste radical Hizb ut-Tahrir de conduire le recrutement, de même que les médias ukrainiens, qui évoquent en avril 2013 la mort de Abdullah Jepparov, de Belogorsk, en Crimée, tué en Syrie. Abullah aurait été recruté par Hizb ut-Tahrir avec 6 autres Tatars de Crimée, puis transporté en Turquie avec eux, et de là en Syrie15.


Ci-dessous, vidéo récente mise en ligne par le site FiSyria soutenant les Tchétchènes et autres russophones proches de l'EIIL, montrant un camp d'entraînement en Syrie.



La majorité des Tchétchènes présents en Syrie (de 400 à 1 000) est au départ constituée d'étudiants présents en Syrie ou en Egypte, au déclenchement de la révolution, qui ont contribué à attirer les autres. Les Tchétchènes de Pankisi ont aussi beaucoup plus de facilité à gagner la Syrie que le Nord-Caucase, paradoxalement. D'autres viennent des 150 à 250 000 Tchétchènes réfugiés en Europe. Très peu de volontaires sont donc issus de la Tchétchénie à proprement parler. Les volontaires sont formés pendant un mois à un mois et demi, sauf pour ceux qui ont au moins un an d'expérience du combat. Ils sont étroitement limités dans leurs déplacements les 4 premiers mois. Manifestement, les Nord-Caucasiens cherchent à créer en Syrie des camps d'entraînement pour le combat dans le Nord-Caucase, où il est difficile d'installer de telles structures. Quelques volontaires seraient déjà retournés au Nord-Caucase.

En janvier 2014, Shahid Temirbulatov, un Tchétchène, a été le premier citoyen russe poursuivi devant la justice pour avoir combattu en Syrie. Il avait gagné ce pays en juillet 2013. Manifestement, le FSB et le GRU (renseignement militaire) russes n'ont pas réussi à identifier et suivre, avant un certain temps, les principaux commandants tchéchènes, ni à infiltrer les groupes présents en Syrie -du moins pour l'instant. Shamil Nurmagomedov, un résident du Dagestan âgé de 24 ans, a été arrêté le 7 décembre 2013 à Khasavyurt. Il est accusé d'avoir rejoint la Syrie en juillet 2013, d'avoir subi un entraînement à Atmeh avant de rallier Jaysh al-Muhajireen wal al-Ansar et de combattre jusqu'au 20 novembre 2013. Ces condamnations contre des personnages relativement marginaux dans le djihad parti du Nord-Caucase visent peut-être à dissuader les volontaires possibles. Les Russes ne s'en sont pas pris, par exemple, à Magomed Abdurakhmanov, alias Abou Banat, qui a servi un temps au Centre de Combat contre l'Extrêmisme du Dagestan, puis est parti en Syrie où une vidéo le montre en train d'exécuter deux prêtres16.



1Ahmet Burak OZTAS, Combattants Tchétchènes en Syrie: Mythe ou Réalité?, EHESS, avril 2013.
2Mairbek Vatchagaev, « Chechens Among the Syrian Rebels: Small in Number, but Influential », Eurasia Daily Monitor Volume: 10 Issue: 223, The Jamestown Foundation, 12 décembre 2013.
3Mark Youngman, « The North Caucasus Insurgency’s Syrian Balancing Act », Jihadology.net, 7 septembre 2013.
4Emil Souleimanov, « North Caucasian Fighters Join Syrian Civil War », CACI Analyst, 21 août 2013.
5Murad Batal al- Shishani, « Islamist North Caucasus Rebels Training a New Generation of Fighters in Syria », Terrorism Monitor Volume: 12 Issue: 3, The Jamestown Foundation, 7 février 2014.
9Depuis les combats entre l'EIIL et les autres groupes rebelles syriens en janvier 2014, les dissensions entre Tchétchènes s'affirment et se retrouvent entre deux sites Internet : Kavkaz Center qui soutient plutôt les groupes liés à al-Nosra et au commandement central d'al-Qaïda, et FiSyria qui lui appuie les groupes proches de l'EIIL. Cf http://eaworldview.com/2014/04/syria-special-chechen-foreign-fighters-wound-fighting/
16Mairbek Vatchagaev, « Russia Arrests Several North Caucasian ‘Syrians’ », Eurasia Daily Monitor Volume: 11 Issue: 48, The Jamestown Foundation, 13 mars 2014.

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