jeudi 29 mai 2014

Du sang et des larmes (Lone Survivor) de Peter Berg (2013)

2005, Afghanistan. Les Américains veulent éliminer Ahmad Shah, un chef taliban responsable de la mort de 20 Marines et qui fait exécuter les civils qui collaborent avec les Américains. Les Navy Seals sont chargés de mener à bien la mission visant à la capture d'Ahmad Shah. Une équipe de reconnaissance/surveillance de 4 Navy Seals est dépêchée pour localiser et observer le chef taliban dans un village. L'équipe est commandée par le lieutenant Michael P. Murphy (Taylor Kitsch) et se compose des tireurs d'élite Marcus Luttrell (Mark Wahlberg) et Matthew Axelson (Eric Foster), et du radio Danny Dietz (Emile Hirsch). Déposé dans l'Hindou Koush par hélicoptère, les Seals progressent à flanc de montagne pour se placer en surplomb du village, afin de mener leur mission d'observation. Ils repèrent Ahmad Shah en contrebas, mais avec de nombreux combattants, contrairement à ce qui était prévu. Peu après s'être mis en position d'observation, les Seals sont malencontreusement découverts par trois bergers venus du village avec leurs chèvres. Dès lors, la mission des Seals est compromise et les quatre hommes se retrouvent menacés d'être pris à partie par des adversaires très supérieurs en nombre...

Lone Survivor, le dernier film de Peter Berg, est d'abord l'histoire, inspirée de faits réels, d'un désastre. Il est tiré du livre du même nom écrit par Marcus Luttrell en 2007, où celui-ci raconte cet épisode dramatique de l'opération Red Wings, qui prend place en Afghanistan entre la fin juin et la mi-juillet 2005, dans la province de Kunar. L'opération vise notamment à éliminer Ahmad Chad, un chef afghan lié au groupe de Gulbadin Hekmatyar, mais qui n'appartient pas à proprement parler aux talibans -il est étroitement associé avec eux, cependant. L'opération, qui implique deux bataillons de Marines, fait également appel à des forces spéciales. L'équipe de 4 Navy Seals chargée de repérer et d'observer les mouvements d'Ahmad Sah est attaquée par celui-ci et ses hommes peu de temps après avoir été hélitreuillée via un CH-47 ; 3 des 4 hommes sont tués et un CH-47 de la force de réaction rapide, envoyé en renfort pour aider les Seals, est abattu par un tir de RPG, entraînant dans la mort 8 autres Seals et 8 aviateurs des US Army Special Operations. L'opération, devenue Red Wings II, se poursuit pendant plusieurs semaines pour récupérer les corps des Seals tués au combat et Marcus Luttrell, le seul survivant. Le groupe d'Ahmad Shah, passé au Pakistan et bénéficiant désormais d'une certaine notoriété en raison de la destruction de l'hélicoptère, revient avec davantage d'hommes et d'armement. Accroché en août 2005 pendant l'opération Whalers, le groupe est décimé, Shah lui-même étant blessé. Il sera tué en avril 2008 lors d'un échange de tirs avec la police pakistanaise.



Berg a entendu parler du livre de Luttrell en 2007 et a commencé à négocier pour racheter les droits. Le film est ensuite tourné avec l'assistance de l'armée américaine et des survivants de l'opération, dont Marcus Luttrell. Peter Berg avait su façonner, en 2007, un film réellement percutant, Le Royaume, avec un superbe générique et des scènes d'anthologie dans le suivi du parcours d'une équipe du FBI en mission antiterroriste en Arabie Saoudite. Rien de tout ça ici : l'histoire est celle d'une défaite, que Peter Berg réussit malgré tout à magnifier, en quelque sorte, sans forcément tomber dans la caricature du film patriotique. Quelque part, comme certains critiques l'ont fait remarquer, on est proche de La chute du faucon noir de Ridley Scott.

Le film n'est pas là pour interroger sur la complexité de l'Afghanistan et du conflit qui s'y déroule depuis octobre 2001, sur les enjeux de l'intervention américaine/occidentale ou sur les problèmes d'ordre militaire et politique. Berg ne suit pas l'ouvrage de Luttrell, qui raconte son engagement depuis les années 1990 jusqu'à l'embuscade de 2005 -ou plutôt il le fait indirectement, via le générique mettant l'accent sur la formation extraordinairement difficile des Navy Seals (et qui sonne comme un rappel du film A armes égales) et via les premières scènes montrant l'intimité des 4 hommes. Mais très vite, on comprend que Berg est plus intéressé par la peinture de la puissance des forces spéciales que sont les Navy Seals, et de qui fait leur fierté -le bizutage de la nouvelle recrue, la compétition physique, l'esprit de camaraderie, l'entraînement, etc.

Le récit de la mission des Seals et de l'embuscade, qui recouvre l'essentiel du film, a, comme je l'ai dit, des accents de Faucon Noir. Le terrain n'est pas ici une ville africaine en proie à la guerre civile mais les montagnes hostiles et découpées en lame de rasoir de l'est de l'Afghanistan. Pas de grande bataille, mais l'histoire d'une course vers la mort de quelques Navy Seals pris au piège, par des circonstances imprévues, d'un adversaire plus nombreux, déterminé, et connaissant le terrain. Comme la tradition l'exige depuis Saving Private Ryan, les scènes de combat sont réalistes, sanglantes, voire insupportables puisqu'on suit, finalement, le calvaire, très long, de quatre hommes acculés devant la mort. Le réalisateur montre ici son efficacité mais concède un hommage à la valeur guerrière des Navy Seals, même si les moments les plus dramatiques n'ont pas le souffle de ce qu'avaient pu être ceux du Faucon Noir, quelque part plus esthétiques.



La dernière partie du film est peut-être la plus intéressante, car Peter Berg évite le manichéisme en ne confondant pas Afghans avec talibans. Marcus Luttrell ne doit en effet son salut qu'à une tribu pachtoune qui le recueille, ce qui lui-même n'arrive pas à comprendre, s'attendant à être livré aux talibans. Mais le morceau qui retient l'attention, c'est bien l'essentiel du  film, à savoir la mission compromise par l'irruption des bergers et le long calvaire de l'équipe de SEALS submergée par un adversaire impitoyable. Derrière la prétention au réalisme affichée par le réalisateur, il y a quelque chose qui relève du jeu, voire du jeu vidéo. Ainsi la scène de la planification de la mission, où le capitaine des SEALS utilise des figurines d'hélicoptères pour montrer le parcours des hélicoptères. Mais ce quelque chose va jusqu'au traitement de la mort : alors que les SEALS sont montrés criblés de balles, de blessures, de boursouflures à cause des explosions, jusqu'à la mort au ralenti pour trois d'entre eux, les talibans, eux, ne "saignent" quasiment pas. Ils sont fauchés comme des quilles par les Apaches dans la scène finale du film, au moment où Marcus Luttrell est secouru. Quelque part, cela reflète aussi l'incapacité ou le non-vouloir de l'appréhension de l'autre, de l'étranger, de l'Afghan.

Nul doute que Lone Survivor fera remonte la cote de Peter Berg, dont le Battleship (2012) avait été, probablement à raison, un cinglant échec critique et commercial. Le film fait quasiment figure de documentaire, même s'il est inspiré du récit d'un survivant qui dramatise probablement les faits -notamment sur le nombre d'adversaires. On le voit aussi s'agissant de l'attaque du village par les talibans -qui en réalité n'a jamais eu lieu- ou avec l'arrêt cardiaque de Luttrell. Pour autant, on peut s'interroger sur les objectifs de Berg. Lone Survivor se présente, au premier abord, comme une ode à la gloire des Navy Seals et de leur engagement en Afghanistan. Pourtant, c'est bien l'histoire d'un échec militaire, et c'est peut-être ce qu'il y a de plus intéressant à en tirer : toute opération, y compris de forces spéciales comme les Navy Seals, peut mal tourner en raison des facteurs impossibles à prévoir, malgré toute la planification méticuleuse que l'on peut y mettre. Derrière ce film se transformant presque en survival avec des relents d'accent patriotique, on distingue, tout de même, quelque chose d'un peu plus fin. La scène du débat entre les Seals sur le sort à réserver aux bergers qui les ont découverts en est l'illustration. Ici Berg, très clairement, ne verse pas dans le manichéisme militaire et politique le plus grossier. Par un singulier renversement de perspective, il place le même débat au sein de la tribu pachtoune qui recueille Luttrell, à la fin du film : tout un symbole. Symbole d'une guerre qui n'en finit pas et qui, finalement, est plus compliquée qu'un jeu vidéo ou qu'un viseur d'hélicoptère filmant ses adversaires avant de leur expédier obus, roquettes et missiles antichars.

On pourra lire, en complément, la chronique du film par Abou Djaffar ici.




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