jeudi 17 avril 2014

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 1/Les Jordaniens

Afin de faciliter la lecture et pour éviter de mettre un jour un billet devenu même plus qu'un article de fond, avec plus de 45 pages de fichier texte (!), je mets en ligne une nouvelle série, par nationalité, sur les volontaires étrangers en Syrie, côté insurrection. Les billets seront aussi plus faciles à mettre à jour et par ailleurs plus susceptibles, également, d'être traduits en anglais, comme celui-ci. Je commence donc avec les Jordaniens qui sont sans doute parmi, si ce n'est les plus nombreux aux côtés de l'insurrection syrienne.


Depuis le début de l'insurrection, les militants jordaniens ont gagné la Syrie1. Au départ, ils comptaient renverser Bachar el-assad pour installer un Etat islamique sunnite, dans une dimension guerrière proprement religieuse. Cette approche s'est intensifiée avec le caractère de plus en plus sectaire du conflit. Parmi les Jordaniens, salafistes ou djihadistes, qui sont partis pour la Syrie, il y a certains vétérans d'Afghanistan ou d'Irak, et certaines sources parlent de plusieurs milliers d'hommes en tout. On sait que Zarqawi, un Jordanien, avait dirigé la branche d'al-Qaïda en Irak jusqu'à sa mort en juin 2006. Son mentor spirituel, Abu Muhammad al-Maqdisi, un Jordanien d'origine palestinienne, est le chef de file du djihadisme en Jordanie. Les djihadistes semblent gagner du terrain autour des villes de Maan et de Zarqa, cette dernière étant d'ailleurs la ville natale de Zarqawi. En octobre 2012, les autorités démantèlent une cellule qui s'apprêtaient à commettre des attentats anti-occidentaux à Amman grâce à des explosifs et à des armes venus de Syrie. Il faut dire qu'au départ, elles ont eu tendance à fermer les yeux sur le transit de combattants jordaniens en direction de ce pays. Mohammed el-Shalabi, un des leaders djihadistes jordaniens, affirme que de 700 à 800 combattants sont partis en Syrie, un chiffre qu'il est difficile de vérifier. D'autres rapports parlent de 500 hommes.



On sait par contre que Mahmoud Abdoul Al, le gendre de Abu Muhammad al-Talawi, un des cheiks djihadistes influents de Jordanie, s'est fait sauter à Deraa en octobre 2012. Al-Tahawi lui-même encourage les Jordaniens à se joindre au djihad sous la bannière d'al-Nosra. D'autres clercs sunnites jordaniens ont fait de même depuis, à l'instar du chef d'al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri. Au début des hostilités, les Jordaniens franchissent la frontière dans les provinces de Deraa et de Rif Dishmashq. Ils sont aussi présents à l'ouest et à l'est de la Syrie, à Alep, Homs et Deir es-Zor. Le gouvernement jordanien laisse d'abord faire, sans doute dans l'intention de se débarrasser à peu de frais de ses djihadistes. Mais quand le conflit s'éternise, les autorités verrouillent la frontière et mettent le hola sur le trafic d'armes qui revient vers la Jordanie. En conséquence, les Jordaniens font désormais un détour via la Turquie et pénètrent en Syrie par le nord. La plupart des volontaires s'intègrent dans le front al-Nosra, et les combattants expérimentés semblent même diriger certaines brigades de l'organisation. Deux Jordaniens d'ascendance palestinienne, originaires de Zarqa, ont aidé à l'établissement du conseil de la Choura d'al-Nosra, aux côtés d'Abu Muhammad al-Juhani, le chef de l'organisation. Ces deux militants, Iyad Toubasi et Mustafa Abdul Latif, ont fait partie du commandement d'al-Qaïda en Irak. Ils sont présents en Syrie depuis le début du conflit. Le premier est par ailleurs marié à la soeur de Zarqawi. Abou Gelebeb, c'est son nom de guerre, est l'émir d'al-Nosra pour les provinces de Deraa et Damas. Blessé en décembre 2012, il est soigné en Turquie avant de rejoindre le combat. C'est Latif qui prend la suite du front sud d'al-Nosra. Proche de Zarqawi, il avait notamment organisé l'arrivée des Syriens venus se battre en Irak contre les Américains.


Abu Muhammad al-Maqdisi-Source : http://www.documents.sy/uploaded_files/images/51333f84bc02c.jpg


En décembre 2013, les Jordaniens forment le plus gros contingent de volontaires étrangers venus se battre en Syrie aux côtés des rebelles, avec plus de 2 000 hommes2. Selon Abou Sayaf, le chef des djihadistes jordaniens, il y a actuellement 1 200 Jordaniens encore en Syrie ; 200 auraient été tués depuis le début de leur participation. En plus des militants historiques, une génération plus jeune contriburait désormais en majorité au départ, originaire des villes de Zarqa, Salt, Maan et Irbid. Les Jordaniens seraient majoritairement dans des brigades radicales, en particulier celles du front al-Nosra. Ils seraient assez opposés aux vues de l'EIIL en ce qui concerne le traitement des minorités et ses pratiques de guerre, de manière générale3.

On estime qu'il y a en Jordanie 5 000 salafistes djihadistes, pour 15 000 salafistes environ au total. Plutôt discrets jusqu'en 2011, la guerre en Syrie leur a donné l'occasion de s'exprimer : face à un « ennemi proche », ils défendent la création d'une « forteresse » en Syrie (Diyar al-Tamkeen) pour étendre leurs activités en capitalisant sur l'expérience acquise sur place. Le groupe des salafistes djihadistes est assez lâche, avec plusieurs chefs influents, comme Abu Muhammad al-Maqdisi et Abu Muhammad al-Tahawi. Les Jordaniens restent parmi les plus gros contributeurs en volontaires étrangers avec probablement entre 700 et 1 000 hommes actuellement sur le terrain, en février 2014. Pour les salafistes djihadistes jordaniens, la guerre en Syrie recentre l'affrontement non pas contre l'Occident mais contre les dirigeants de l'étranger proche jugés impie, un combat qui peut finalement s'importer en Jordanie. Les autorités ne s'y trompent et ont arrêté de 150 à 170 personnes jusqu'en janvier 2014, dont, en décembre dernier, Raed Hijazi, un personnage qui aurait des liens avec al-Qaïda. En outre, le conflit est devenu de plus en plus sectaire, opposant sunnites et chiites, et les combattants jordaniens pourraient être amenés à intervenir sur d'autres champs de bataille d'un tel djihad. Une victoire en Syrie pourrait radicaliser davantage encore les salafistes-djihadistes jordaniens contre le pouvoir hachémite4.

Abu Muhammad al-Tahawi-Source : http://www.memri.org/image/13714.jpg


Début avril 2014, les autorités jordaniennes arrêtent 9 membres de la tendance salafiste djihadiste, dont un ancien détenu de Guantanamo, Osama Abu Kabir. Kabir a été capturé en Afghanistan en novembre 2001 et a été transféré à Guantanamo en juin 2002. Transféré en Jordanie en novembre 2007 puis relâché, il a repris ses activités terroristes. Arrêté de nouveau en 2009 après le démantèlement d'une cellule qui préparait des attentats contre Israël, condamné à 15 ans de prison, il était pourtant libre depuis lors. Une des autres personnes appréhendées aurait des liens avec le front al-Nosra, en Syrie. Kabir est un vétéran de l'Afghanistan, où il s'est rendu pour combattre les Américains aux côtés de Muhammad Aslam Bin Khan, un membre important d'al-Qaïda relié à la préparation d'attentats terroristes internationaux. Ce dernier est un expert en explosifs et à des liens avec la Jemaah Islamiyah, organisation rattachée à al-Qaïda en Asie du sud-est5.

Osama Abu Kabir-Source : http://www.newsmaxworld.com/GlobalTalk/Jordan-terrorism-Guantanamo/2014/04/08/id/564454/


Récemment, le New York Times a raconté l'histoire d'Abou Abdoullah, un habitant de Zarqa parti combattre en Syrie aux côtés des insurgés et probablement du front al-Nosra, pendant trois mois. Sa femme le presse de rentrer, ce qu'il fait à contrecoeur. Les estimations varient de 800 à 1 200 volontaires partis se battre en Syrie depuis 2011, selon les autorités jordaniennes, un nombre probablement sous-estimé, puisque l'étude de l'ICSR en décembre 2013 plaçait la barre maximum à près de 2 100 Jordaniens. Une centaine au moins aurait déjà péri sur le champ de bataille6. Les volontaires ne partent pas seulement en raison d'un déclassement économique ou d'une politique jugée inepte dans le royaume : certains, manifestement, le font par conviction authentique, pour l'instauration d'un Etat islamique, à travers l'engagement dans le front al-Nosra ou l'EIIL. Abou Abdoullah, par exemple, est parti après avoir vu des images terribles à la télévision et par crainte de l'extension de l'influence iranienne dans la région. Un trafiquant lui fait passer la frontière, de nuit, avec 16 autres Jordaniens : ils ont les pouches bourrés de médicaments, et n'emportent que leurs vêtements ou presque. Agé de plus de 30 ans, il ne se révèle pas très doué à l'entraînement militaire et se retrouve affecté à la logistique, achetant de la nourriture pour les combattants et les familles réfugiées. Mohammed Abu Rahaim, un autre habitant de Zarqa, enseignant sur la culture islamique, a deux fils qui sont partis combattre au sein du front al-Nosra, dont l'un a été tué. Leur mère fait partie d'une famille de réfugiés syriens qui a fui la répression du régime contre les Frères Musulmans, au début des années 19807.



1Suha Philip Ma’ayeh, « Jordanian Jihadists Active in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 10, octobre 2013, p.10-13.
2Aaron Y. Zelin, Sami David, « Up to 11,000 foreign fighters in Syria; steep rise among Western Europeans », The International Centre for the Study of Radicalisation, 17 décembre 2013.
3Mona Alami, « The Jordanian Connection », NOW., 19 décembre 2013.
4Mona Alami, « The New Generation of Jordanian Jihadi Fighters », Sada/Carnegie Endowment for International Peace, 18 février 2014.

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