jeudi 10 avril 2014

Philippe RICHARDOT, Hitler face à Staline. Le front de l'est 1941-1945, Paris, Belin, 2013, 384 p.

Les ouvrages sur le front de l'est, en français, se multiplient depuis l'an passé. Concomitance des parutions ou "effet de mode" devant un certain succès éditorial ? Difficile de trancher. Ainsi, après les ouvrages de J. Lopez qui sortent au rythme d'un par an depuis 2008, avec leurs qualités et leurs défauts, après la somme très réussie -pas parfaite, bien sûr, mais tout de même, c'est un incontournable désormais- de N. Bernard, P. Richardot livre à son tour une synthèse sur le sujet -et la série n'est apparemment pas terminée. Philippe Richardot a signé plusieurs ouvrages chez Economica, notamment celui sur la fin de l'armée romaine, particulièrement intéressant.

Ce livre-ci est moins réussi. Disons-le tout de suite, il est loin d'atteindre la qualité du travail proposé par N. Bernard, et par extension, il est aussi un cran en-dessous du travail de J. Lopez. L'ouvrage se présente comme une synthèse grand public, mais le fait est qu'il n'apporte pas grand chose de neuf par rapport à ce que l'on aurait pu écrire il y a vingt ans. La faute, sans doute, à une bibliographie beaucoup trop sommaire (et lacunaire), réduite à six pages et constituée quasi uniquement de sources secondaires.

Sur l'introduction, rien à redire de particulier, sinon peut-être qu'elle joue un peu trop sur le pathos et pas assez sur un questionnement véritable. La question du décompte des pertes ou de l'historiographie, évoquées par P. Richardot, ne sont pourtant pas traitées de manière exhaustive dans les dernières pages du livre, comme on pourrait s'y attendre. L'historien annonce cependant la couleur : il va traiter la description du conflit et l'analyse opérationnelle. Sauf que, comme on l'a dit, son portrait n'apporte rien de véritablement neuf pour le connaisseur et ne met pas à jour le savoir sur le sujet pour le profane.



Dans le détail, on constate dès les premiers chapitres des informations remises en question par les travaux récents ; ainsi la présence de Joukov à Berlin au moment du pacte secret entre l'URSS et la République de Weimar, pour étudier les chars allemands, que J. Lopez démonte dans son Joukov. A côté de cela, P. Richardot fait montre de réflexions tout à fait pertinentes, piochant aux bonnes sources, expliquant pourquoi la campagne des Balkans, même évitée, n'aurait rien changé au déroulement de Barbarossa. La présentation des forces est sans doute plus efficace pour les Allemands que pour les Soviétiques -l'auteur titrant : les SS de Staline ? pour le NKVD...

Paradoxalement, à partir du moment où il évoque l'opération Barbarossa, P. Richardot se focalise parfois sur des éléments de détails, comme l'installation d'Hitler à la Wolfsschanze ou le combat des Allemands contre les chars lourds soviétiques à Raisenai, que sur le tableau d'ensemble ou des considérations plus profondes sur la guerre à l'est. L'on constate aussi que l'auteur a tendance à se servir de témoignages allemands, pour beaucoup ; il ne cite que rarement la voix des Soviétiques, hormis celle des chefs (Staline, etc) ou des officiers généraux qui ont laissé des mémoires après la guerre. Il y a pourtant de bons passages, comme celui sur la croisade contre le bolchévisme ou les limites des alliés de l'Allemagne. En revanche, l'argument selon lequel l'espion R. Sorge aurait "sauvé" Moscou par ses renseignements est dépassé. De la même façon, P. Richardot insiste beaucoup sur l'hiver qui "engourdit" l'avance allemande sur la capitale soviétique, mais peu sur le reformatage de l'Armée Rouge dans la tourmente, qui joue son rôle, beaucoup plus important.

Le chapitre sur la guerre d'extermination menée par Hitler à l'est compense un peu les défauts précédents. Pour les opérations de l'année 1942, le livre est très descriptif, et là encore, P. Richardot insiste beaucoup sur le microcosme hitlérien et ses relations avec ses officiers, à Vinnitsa notamment. Le passage sur le combat urbain à Stalingrad illustre parfois la faiblesse du propos : s'il acte de l'adaptation des Soviétiques au combat de rues, il oublie de parler de celle des Allemands, insiste beaucoup sur le rôle de l'artillerie soviétique mais pas sur l'incorporation de la défense elle-même dans une stratégie plus globale liée aux contre-offensives. Pour l'auteur, Stalingrad est à la fois un succès psychologique et médiatique, pour les Alliés, et joue également un rôle important dans la destruction du potentiel militaire des alliés de l'Allemagne. Hitler en sort brisé.

La structure du livre de P. Richardot souffre d'un problème évident pour le connaisseur, qui rappelle des ouvrages plus anciens : le chapitre sur la bataille de Koursk débute à la page... 253. Autrement dit, plus des deux tiers du livre sont consacrés à la période allant de 1939 (situation avant Barbarossa entre URSS et Allemagne, etc) à juillet 1943. On sent ici l'influence d'une historiographie datée qui privilégie surtout la période où les Allemands ont l'initiative, jusqu'au désastre de Stalingrad ; la période qui suit, en gros de juillet 1943 à mai 1945, a été évidemment beaucoup moins abordée par les généraux allemands du temps de la guerre froide, car c'est l'heure de la défaite... et cette distorsion se retrouve ensuite dans l'historiographie, et encore ici. Or les ouvrages récents, comme ceux de J. Lopez ou celui de N. Bernard en français, font largement justice à ce déséquilibre. Le livre passe également très (trop ?) rapidement sur la lutte des partisans soviétiques et en ce qui concerne la guerre du renseignement, reprendre des théories dépassées (le fameux réseau "Lucie" qui aurait joué un rôle déterminant à Koursk en informant les Soviétiques... on sent l'absence aussi, dans la bibliographie, d'articles spécialisés). P. Richardot rapporte aussi les hypothèses selon lesquelles Müller, le chef de la Gestapo, aurait été un agent soviétique (!), de même que Bormann. En l'absence de preuves solides, ces passages auraient pu être retirés... d'autant qu'il est plus pertinent, encore une fois, sur l'aide anglo-américaine à l'URSS, par exemple.

L'auteur, en raison du déséquilibre du livre, passe assez vite sur le franchissement du Dniepr et les opérations du printemps 1944, notamment les deux encerclements de Tcherkassy-Korsun et de la 1. Panzerarmee. Il passe quasiment autant de pages à évoquer la collaboration de nombreux Soviétiques avec les Allemands. L'opération Bagration, fondamentale pour le déroulement de la guerre à l'est, est expédiée en deux pages. P. Richardot, là encore, reprend ensuite des hypothèses contestables, comme le fameux "effet Nemmesdorf", que certains historiens ont bien relativisé en ce qui concerne son influence sur la population allemande. Il n'évoque qu'en quelques lignes l'opération Vistule-Oder, pourtant un modèle du genre quand il s'agit de parler des progrès réalisés par l'Armée Rouge et sa restructuration. Par un effet déséquilibrant, encore une fois, il consacre bien plus de pages à la bataille de Berlin et à la mort du Führer.

En conclusion, l'historien souligne que la défaite allemande se lit dans les chiffres. L'URSS mobilise bien plus efficacement ses ressources humaines et économiques, et la coalition alliée prive l'Axe de tout espoir de victoire. Il démonte l'argument de la victoire soviétique par le nombre mais sans aller beaucoup plus loin. Les pertes, abominables, pourraient se monter à 35 millions de morts pour les Soviétiques, dont 27 à 28 millions de civils. La Wehrmacht, elle, subit 80% de ses pertes à l'est. Pour l'auteur, la victoire soviétique donne une nouvelle légitimité au régime et propulse l'URSS en Europe de l'Est.

Au final, que retenir de ce livre ? P. Richardot a manifestement cherché à fournir une synthèse abordable pour le grand public. En ce sens, elle peut être utile à la personne qui ne connaît absolument rien au front de l'est, et qui pourra s'en servir comme base pour éventuellement aller plus loin. Mais elle souffre, pour le spécialiste, de l'absence de nombreux ouvrages en bibliographie, d'un déséquilibre manifeste du propos, trop concentré sur le récit classique des opérations militaires et sur la première phase de la guerre, et non sur la guerre à l'est traitée comme objet "d'histoire totale" ; et même la description pâtit des lacunes historiographiques du livre, en reprenant certaines hypothèses ou idées manifestement datées. Même sur l'histoire militaire, l'auteur consacre finalement très peu de lignes à évoquer l'évolution des deux machines de guerre (et surtout la soviétique, comme on l'a dit), alors que c'est aussi l'un des enjeux des recherches de ces dernières décennies. P. Richardot, ainsi que j'en ai fait état ci-dessus, donne souvent la parole aux Allemands, et surtout à quelques-uns, comme von Choltitz, mais relativement peu aux Soviétiques. Certains sous-titres laisse entrevoir des raccourcis sur certains aspects. En outre, le livre manque cruellement de cartes pour suivre les opérations, ce qui est dommageable à un livre manifestement destiné au grand public. Cette synthèse aurait été efficace il y a encore vingt ans, au sortir de la guerre froide, sur la scène française : aujourd'hui, avec les nouveaux travaux parus dans l'hexagone et de par l'accès relativement facile aux ouvrages étrangers, souvent plus en avance sur la question, elle l'est beaucoup moins. D'autant qu'elle souffre de la comparaison avec les livres parus récemment.



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