mardi 1 avril 2014

[Nicolas AUBIN] Cédric MAS, La bataille d'El Alamein (juin-novembre 1942), Heimdal/Uniformes Magazine, 2012, 127 p.

A l'occasion de ma récente recension du Rommel de Cédric Mas, Nicolas Aubin propose sa propre lecture du El Alamein du même auteur (que j'avais moi-même fiché ici).


A l'occasion de la sortie du Rommel de Cédric Mas que Stéphane Mantoux vient de chroniquer et qui a fait couler un peu trop d'encre pour de mauvaises raisons, il n'est pas inutile de revenir sur le premier bébé littéraire de cet avocat d'une quarantaine d'année, incontestable spécialiste de la guerre du désert. Paru il y a un an, en coédition Heimdal- Uniformes, il s'agit d'une histoire de la bataille d'El Alamein (juin-novembre 1942) trop injustement passée inaperçu à sa sortie.

Injustement car il s'agit d'un ouvrage en tous points remarquable.

Commençons par la forme : grand format, tout couleur, il est un magnifique écrin pour :

- Les deux cents photographies, la plupart inédites, qui plongent le lecteur au cœur de la bataille. Bien loin d'être des redites du texte, leurs légendes sont suffisamment précises pour apporter une masse d'informations supplémentaires sans alourdir l'ensemble. Moi qui ne suis le plus souvent guère sensible à l'iconographie, j'ai été bluffé. Nul doute que Cédric nous propose une collection, fruit de plusieurs années de patientes acquisitions. A elle seule, elle justifierait l'acquisition de l'ouvrage par les collectionneurs et les maquettistes.

- Pour la quinzaine de cartes bien lisibles qui, si elles ne sont pas parfaites, s'avèrent bien au dessus de la moyenne. Tout amateur d'histoire militaire me rejoindra pour insister sur l'importance de la cartographie et il faut rendre hommage à l'éditeur d'y avoir consacré le temps et les moyens nécessaires. 
 
- Enfin, last but not least, pour les cinq pages d'annexes listant, modèle par modèle, les effectifs à disposition par les unités de chaque camp au fur à mesure de la bataille, extraits des journaux d'opérations.


C'est que Cédric Mas, au contraire de ses prédécesseurs en langue française (Bergot, Fittère, Buffetaut ou de Lannoy), a compulsé les archives allemandes, italiennes et du Commonwealth. Il s'agit tout simplement du premier travail de première main de la part d'un historien français sur cette bataille que l'on classe pourtant parmi les tournants de la guerre. Il lui restait à bien dépouiller et analyser cette masse d'archives patiemment collecté de par le monde. Ce qui nous amène à aborder le fond.

Je ne reviens pas sur le contenu même du livre bien détaillé par Stéphane dans une notice précédente, mais je vais m'attarder sur quelques points qui me paraissent saillants. 
 
Le plan est efficace. Derrière un abord classique, Cédric Mas mêle, en en maîtrisant l'équilibre, rigueur de l'analyse et sens du récit : 
 
- Une longue introduction qui pose le contexte et présente les acteurs, 
 
- Trois chapitres chronologiques traitant chacun d'une des batailles (le coup de main initial de Rommel du 1er au 22 juillet 1942 avec des divisions réduites à la taille de bataillons squelettiques, et moins de 20 Panzers, l'offensive d'Alam El Halfa, 2e assaut de la Panzerarmee Afrika en octobre et enfin l'assaut de Montgomery en novembre qui voit la destruction quasi-complète des forces de l'Axe)

- Un dernier chapitre en forme de bilan et qui revient sur les différentes controverses autour ces batailles.

Sur les trois opérations, Cédric Mas n'omet aucune dimension : le front et l'arrière (la logistique), le sommet (l'échelon décisionnel) et la base (les tactiques). Le récit est là pour donner de la matière à l'analyse. Sans oublier le rôle des combattants, du matériel, des doctrines, il souligne en particulier l'impact du commandement avec un recul assez rare pour être souligné. On savait déjà que le "Renard du Désert" était un brillant chef d'orchestre de la Blitzkrieg mais qu'il peinait à mesurer les difficultés logistiques. Mais au cours de l'été 1942, on découvre à quel point il est également amoindri par son incapacité à gérer sa santé fragile. A Alam Halfa, Rommel "n'est manifestement plus en état de commander son armée. Déprimé, il révèle une psycho-fragilité qui pèse sur les opérations" (p.104). Celle-ci joue aussi un rôle important lors de la 3e bataille, en particulier lors des discussions concernant le repli de l'armée. A l'inverse, Cédric Mas réhabilite les aptitudes militaires de Montgomery, lequel a pourtant surclassé ses adversaires sur tous les plans : médiatique et moral, c'est l'un des apport du livre que de montrer à quel point que l’art du commandement suppose une maîtrise qui dépasse les techniques militaires, pour embrasser la communication médiatique, Montgomery a su redonner confiance à une armée à la dérive où certains officiers et soldats refusaient d'exécuter les ordres ; logistique, en prenant le temps de reconstituer ses forces ; analytique, en prenant conscience des qualités et des limites de l'outil à sa disposition ; enfin opérationnel et tactique, en piégeant son adversaire à son propre jeu. Cédric Mas signe des passages très convaincants quand il décrit comment l'apparente prudence de Monty est en fait un piège pour saigner la force italo-allemande. En effet, la doctrine allemande prône des contre-attaques systématiques pour retrouver l'initiative et disloquer l'ennemi avant qu'il n'exploite ses avancées initiales. Mais, Monty va jouer de cette doctrine. Après chaque avancée, il déploie rapidement des canons antichars, des chars moyens, il alerte aviation et artillerie, prêts à tailler en pièces les panzers. Moins l'avance anglaise est rapide, plus les Allemands sont encouragés à chercher à se rétablir et plus ils s'épuisent. "C'est ainsi qu'une armée absolument incapable de gagner une guerre d'usure va s'y jeter à corps perdu" (p.106). Monty parvient à réussir l'impensable: détruire, en attirant à lui les groupes mobiles ennemis, la totalité de l'armée axiste, et briser son appareil mécanisé sans même l'encercler. Les grandes forces de Montgomery, c'est d'avoir d'une part compris que la Blitzkrieg n'était pas la solution unique à la guerre mécanisée et d'avoir ensuite su construire une alternative efficace à la portée de ses troupes, une Monty's way of war en quelque sorte…

L'ouvrage de Cédric Mas, bien qu'il ne le revendique pas, dépasse donc la simple "histoire-bataille" à l'ancienne. Il donne du sens. On retrouve ce souci dans le temps passé à souligner la signification des batailles d'Al Alamein. Si il se montre à juste titre sceptique quant aux ambitieux projets de guerre en Asie portés par une victoire allemande (Rommel quand il attaque ne fait que tenter un « coup de poker » sans avoir même les moyens d’exploiter un hypothétique succès), il précise qu'une défaite britannique aurait affaiblit politiquement considérablement l'Empire. En effet, comme l'a souligné Nicolas Bernard dans sa propre recension (sur le site Amazon), l'auteur rappelle fort à propos que "l'Empire britannique traverse une zone de fortes turbulences, aussi bien en Egypte même qu'en Palestine et aux Indes. Une défaite à El Alamein n'aurait pas manqué d'accentuer ces troubles intérieurs, annonciateurs de la décolonisation. La bataille d'El Alamein, rappelle l'auteur, est bien "l'une des dernières batailles coloniales". De plus elle aurait ouvert la voie à l'extermination du million de Juifs de Palestine que les Nazis planifiaient très concrètement. 
 
Pour finir, Cédric Mas surprend quand il souligne les tensions au sein des forces du Commonwealth et quand il redonne toute sa place à l'armée italienne. On se doutait bien que l'on ne savait pas tout et que les légendes avaient éclipsé l'Histoire. Décidemment cette bataille d'El Alamein nous était bien inconnue.

Nicolas Bernard conclut sa notice en soulignant que "de par la masse de travail qu'il représente, et de par l'ampleur des renouvellements qu'il porte, ce livre constitue un passage obligé de l'historiographie de la Deuxième Guerre Mondiale". Tout est dit.



Nicolas Aubin


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