mardi 6 mai 2014

Le butin de Lattaquié. L'offensive rebelle al-Anfal

Article publié simultanément sur le site de l'Alliance Géostratégique.


Mise à jour 1-mardi 6 mai 2014 : ajouts mineurs après parution d'un nouvel article sur le sujet. Pour le déroulement des combats, j'attends de plus amples analyses.
 

La récente offensive rebelle dans le nord de la province de Lattaquié répond à celles du régime dans la montagne du Qalamoun, au nord de Damas, menée par le Hezbollah depuis novembre 2013, et à l'est d'Alep, dans le but d'isoler les rebelles présents au sud et à l'est de la ville. Il s'agit, comme cela s'est souvent produit par le passé, de détourner les autres forces du régime de ces opérations et d'autres secteurs1.


Une offensive symbolique en passe de se transformer en guerre d'usure ?


L'opération Muarakat al-Anfal (du titre d'une sourate du Coran) débute le 21 mars 2014 dans le nord de la province de Lattaquié. Deux jours plus tard, les insurgés s'emparent du dernier point de passage à la frontière turque contrôlé par le régime : Kassab, puis de la ville du même nom, une des dernières localités syriennes habitées par des Arméniens. Le régime répond d'abord en détournant son aviation d'autres secteurs et en pilonnant Kassab et al-Sakhra, non loin du passage frontalier. C'est lors de cet appui aérien qu'un MiG-23 syrien viole délibéremment l'espace aérien turc avant d'être abattu par un chasseur F-16 d'Ankara, le 23 mars2 ; l'appareil s'écrase en territoire syrien, le pilote étant sauf. Durant les deux premières semaines de l'offensive, les insurgés progressent, s'emparent de la Tour 45, une éminence qui domine le secteur du passage frontalier, des villages de Qastal Maa'f, Nabain, et percent même jusqu'à la côte méditerranéenne le 25 mars, à al-Samra, une première dans le conflit depuis 2011. Le régime syrien accuse rapidement la Turquie d'avoir soutenu l'offensive rebelle, et les insurgés d'avoir lancé l'attaque à partir du territoire turc. En réalité, ceux-ci semblent plutôt avoir utilisé une route insuffisamment surveillée par les Forces Nationales de Défense, le long de la frontière, pour s'emparer du point de passage frontalier, avant de se rabattre vers l'ouest et de filer en direction de la côte, emportant la ville de Kassab dans la foulée (qui n'est pas située au même endroit que le point de passage frontalier). Depuis, le régime syrien a tiré des roquettes sur le territoire turc ; la Turquie a répliqué par des salves d'artillerie.

 

A partir de fin mars, le régime accroît le pilonnage sur Kassab, mobilise des effectifs importants de la milice, les Forces Nationales de Défense, et achemine des renforts depuis les provinces de Hama, Idlib, Alep et depuis Tartous. Les insurgés prennent parfois en embuscade3 les convois de renfort acheminés depuis les autres provinces, comme sur l'autoroute vers Lattaquié qui passe par le sud-ouest de la province d'Idlib. Bien que massivement utilisée, l'aviation syrienne a la partie moins facile que dans le Qalamoun, région très découverte où la supériorité aérienne joue à plein ; dans cette partie de la province de Lattaquié, le terrain est à la fois boisé et montagneux, ce qui donne un avantage aux rebelles4. Le cousin de Bachar el-Assad, Hilal, qui dirige les Forces Nationales de Défense de Lattaquié, est tué ; il est remplacé à la tête des opérations par le colonel Suhail al-Hassan. Hassan dirigeait jusqu'ici les opérations à Alep, preuve que le régime accorde beaucoup d'importance à la défense de la bande côtière alaouite et de la province de Lattaquié, berceau de la famille Assad.



Les combats continuent toujours autour de positions stratégiques : la Tour 45, qui domine tout le secteur ; les villages d'Al-Nabein (à l'ouest du passage frontalier), Qastal Maa'f et Samra. Les forces du régime contrôlent le sommet de la Tour 45 mais les insurgés s'accrochent au pied de la hauteur, et expédient des roquettes Grad sur la ville de Lattaquié et les villages alaouites de la région5. Le front al-Nosra a même utilisé un véhicule blindé BMP kamikaze (piloté par le « martyr » Abu al-Muthanna Fahd al-Qassem), bourré d'explosifs, qui a été jeté sur les positions du régime ; profitant de la désorganisation suite à l'explosion, les insurgés parviennent à prendre temporairement le contrôle de la Tour 456. L'explosion aurait tué un colonel ; de son côté, al-Nosra a perdu plusieurs Saoudiens dans l'assaut consécutif à l'attaque kamikaze. Le problème est aussi qu'en prenant le contrôle de la Tour 45, les insurgés s'exposent au feu de l'artillerie et des chars placés sur les hauteurs environnantes, ainsi qu'au matraquage par l'aviation du régime.



Sur la plage de Samra : nous sommes tous du front al-Nosra.-Source : http://2.bp.blogspot.com/-vBRBuiXixOY/U1wZtjOmphI/AAAAAAAAJiI/dzuC6HXoXj0/s1600/1.jpg



Hilal el-Assad : un Assad comme les autres ?


Hilal el-Assad était le fils du demi-frère de Hafez el-Assad, Anwar, et donc le cousin direct de Bachar el-Assad. C'est le premier tué significatif au sein du clan Assad depuis le mois de juillet 2012 et la mort dans un attentat à la bombe de Assef Shawkat, adjoint du ministre de la Défense et ancien chef du renseignement militaire, tout en étant l'époux de la soeur de Bachar, Bushra. Hilal, né en 1967 à Qardaha, était l'un des rares commandants régionaux des Forces Nationales de Défense (un par province) à ne pas être militaire de carrière. Hilal dirigeait de fait un conglomérat mafieux à Lattaquié, lié à la structure militaire (entreprise de construction de la défense, qu'il contrôle depuis 1998), qui avait mis la ville pour ainsi dire en coupe réglée. Il fait partie des premiers « shabiha » et a fait ses armes dans la contrebande entre la Syrie et le Liban. S'il a été nommé chef des Forces Nationales de Défense de Lattaquié, c'est en raison de son argent, de son implantation locale et de sa loyauté au clan Assad, qui faisaient de lui l'homme idéal pour verrouiller cette province importante sur le plan symbolique7.


Hilal el-Assad. Source : http://image.almanar.com.lb/french/edimg/2014/MoyenOrient/Syrie/Hilal_Assad.jpg


Avec le déclenchement de la révolution en mars 2011, le clan Assad mobilise ses troupes. A Lattaquié, Hilal fait jouer ses liens dans le monde de la pègre, recrute des jeunes au chômage pour 200 dollars par mois. Les fameux shabiha, groupes mafieux alaouites, sont ensuite intégrés dans les nouvelles Forces Nationales de Défense, et troquent les vêtements civils contre les uniformes militaires. Mais le centre de détention de Lattaquié est installé dans des étables... anciennement propriété de Hilal, selon la rumeur. Les Forces Nationales de Défense, qui sont maintenant soutenues par de l'artillerie et des blindés, doivent repousser la première offensive rebelle sur la province de Lattaquié en août 2013. Le rôle militaire joué par Hilal n'empêche pas son fils Suleiman de poursuivre les activités crapuleuses à Lattaquié et d'être particulièrement redouté de la population alaouite. Le journal libanais Al-Akhbar, plutôt proche du Hezbollah et du régime, révèle même que Suleiman a été temporairement arrêté en octobre 2013, avant d'être relâché... après avoir tiré dans le pied d'un cousin ! Le jour de la mort de son père, Suleiman entre dans état de rage ; quelques jours plus tard, il cause d'importants dégâts dans un café et d'autres commerces du quartier sunnite d'al-Slaybeh, près de la vieille ville de Lattaquié ; il s'enfuit quand les moukhabarrat arrivent sur place8. On voit bien que le clan Assad, en réalité, est loin d'être populaire même parmi les alaouites ; la mort de Hilal ne fait que confirmer la précarité du pouvoir du régime syrien.





Une contre-offensive menée par les miliciens, mais qui détourne des forces d'autres secteurs


Côté régime, le gros de la contre-attaque est mené par des miliciens. Ceux des Forces Nationales de Défense, bien sûr (renforcés d'éléments de l'ancienne 11ème division blindée) ; les brigades du parti Baath9 , qui sont également présentes à Alep, et dont le commandant local sur le front de Lattaquié, Hussam Ibrahim Khadra, a été tué fin avril10 ; mais on trouve aussi d'autres formations plus originales. Il y a ainsi sur le terrain les combattants de al-Muqāwama as-Sūrīya (Résistance syrienne), un groupe formé et dirigé par Mihrac Ural, alias Ali Karali, un alaouite turc11. Ce mouvement s'appelait en fait, avant la révolution de 2011, le Front Populaire pour la Libération du Sandjak d'Alexandrette, en référence à la province turque de Hatay cédée par la France à la Turquie en 1939 -une cession jamais acceptée par le pouvoir syrien. Depuis 2011, le groupe a servi le régime en étant basé à Lattaquié. Le discours du groupe est à la fois composé d'emprunts au marxisme-léninisme et à la « résistance anti-impérialiste » chère à Bachar el-Assad, sans parler du nationalisme syrien. En réalité, ce groupe armé défend surtout les intérêts des alaouites, syriens ou turcs. Il limite son action à la province de Lattaquié et à celles qui sont voisines : Idlib, Hama, Homs, et a aussi contribué à la défense des deux villages chiites isolés au nord d'Alep, Nubl et Zahara, d'où il a tiré des recrues. Mihrac Ural, qui avait commis de nombreuses exactions contre des civils en mai 2013 dans les provinces de Lattaquié et de Banyas, a été donné pour mort en même temps que Hilal el-Assad, sous un tir de roquettes Grad, le 24 mars 201412. La frappe de roquettes aurait également tué d'autres responsables militaires ou des services de renseignement syriens. En réalité, d'après Aymenn Jawad Al-Tamimi, Mihrac Ural n'a même pas été blessé ; il serait en bonne santé et toujours présent sur le front. La Résistance syrienne a contribué à la reconquête de la Tour 45, tout en étant également présente au même moment sur le front d'Alep. Comme le Hezbollah avec Yabroud, dans le Qalamoun, la Résistance syrienne attache une importance particulière la reprise de Kessab13.


Mihrac Ural, au centre, aux côtés de Bachar el-Assad et sur fond de Che Guevara, un symbole souvent utilisé par la milice Résistance syrienne dont on voit l'emblème à gauche.-Source : http://www.pressmedya.com/resim/250x190/2013/11/06/mihrac-ural-besar-esed.jpg


Mi avril 2014, des miliciens de la Résistance syrienne sur la Tour 45.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-vQ7fRA6OhtI/U1was9AB4kI/AAAAAAAAJi4/SqwJSFFUAhk/s1600/7.jpg


Autre formation engagée dans la contre-offensive du régime à Lattaquié : Suqur al-Sahara (les Faucons du Désert). Ce groupe joue apparemment un rôle important dans les combats sur la Tour 45. Cette unité d'élite a entamé sa carrière à Homs puis sur la frontière irakienne, où elle était chargée d'empêcher la logistique rebelle de gagner la Syrie. Elle est composée d'hommes ayant une expérience militaire, d'officiers à la retraite de l'armée syrienne et de volontaires, qui sont âgés de 25 à 40 ans. Son armement, léger, correspond en réalité à des missions de forces spéciales. Elle aurait pris part aussi à des expéditions le long de la frontière jordanienne. Un de ses officiers, le général Harun, a été tué le 24 juin 2013 à al-Quaryatayn, dans la province de Homs14. Cette formation, fréquemment engagée en première ligne, aurait déjà perdu plusieurs dizaines de combattants autour de la Tour 45.

A gauche, l'emblème des Faucons du Désert, à droite un membre de l'unité devant un véhicule de combat improvisé.-Source : http://i1.wp.com/www.joshualandis.com/blog/wp-content/uploads/10003199_1414627995465857_320449689_n.jpg



SaveKassab : un exemple de la propagande orchestrée par le régime


La prise de Kassab par les insurgés a été en outre le prétexte à une campagne de propagande du côté du régime, en raison de la présence de la population arménienne. Le régime syrien a joué la carte de la mémoire du génocide arménien, qui explique d'ailleurs que Kassab soit une des dernières villes syriennes habitées par cette population. Accuser la Turquie d'avoir soutenu directement l'offensive rebelle est d'autant plus habile que cela rouvre la question du génocide arménien. En outre, les médias américains ont fait leurs choux gras, il y a quelques semaines, de vidéos et de photos postées par un Arménien vivant aux Etats-Unis, lié aux gangs de Los Angeles, et qui est parti se battre en Syrie du côté du régime à partir de décembre 201215. Or, en réalité, les insurgés, cette fois-ci, se sont montrés très prudents quant au traitement des civils et des édifices religieux. Pour contrer la campagne médiatique pro-régime baptisée SaveKassab, des rebelles se sont volontairement photographiés à côté d'églises arméniennes ou en train de conduire les civils à la frontière turque. Le Front Islamique, dont certaines formations ont pris part à l'offensive, a tenu en particulier à éviter la répétition du drame de la première offensive dans la province de Lattaquié, en août 201316. Cette offensive, alors essentiellement menée par des groupes liés à l'EIIL (désormais chassé de la province depuis les affrontements de janvier 2014 entre ce mouvement et les autres formations insurgées), avait conduit à des exactions contre les alaouites, auxquelles avait probablement pris part aussi le groupe Ahrar al-Sham, devenu ensuite membre du Front Islamique en novembre 201317.



Une offensive bien planifiée, menée par des combattants étrangers et des groupes à fort ancrage local


L'offensive dans le nord de la province de Lattaquié est menée par une coalition rebelle de quatre groupes, essentiellement. Les bataillons Ansar al-Sham, qui font partie du Front Islamique et opèrent notamment dans la province de Lattaquié, conduisent l'attaque (et aurait assuré la logistique de l'opération)18. Leur chef militaire, Abou Musa ash-Shishani, a manifestement mené l'assaut contre le poste frontalier de Kassab -c'est un Tchétchène, et une composante tchétchène dirige à l'évidence cette formation19. Il est épaulé par Harakat al-Sham, un groupe essentiellement composé de Marocains20 et dirigé par le désormais défunt21 Ibrahim bin Shakaran, ancien détenu de Guantanamo ; ce groupe partage l'idéologie d'al-Qaïda (instaurer un Etat islamique, etc). Le front al-Nosra est également présent avec un contingent dirigé par Abou Ahmed al-Turkmani. Il aurait aussi fait venir des renforts depuis la province de Deir-es-Zor afin de soutenir les combats très durs autour de la Tour 45. Enfin, Ahrar al-Sham, autre composante du Front Islamique, est sur place, dirigé par Abou al-Hassan. Saqr al-Jihad, l'ancien chef du groupe Suqqur al-Izz, essentiellement composé de Saoudiens et qui a rallié pour partie le front al-Nosra, a apparemment grandement contribué à la planification de l'opération. Le groupe Jund al-Sham, une des formations composées de Tchétchènes et de Nord-Caucasiens et commandée par l'émir Muslim ash-Shishani, participe aussi aux combats22. L'Armée Syrienne Libre, via le Conseil Militaire Suprême, a essayé de coordoner ses efforts avec cette offensive, mais elle n'est que peu présente et accuse en outre al-Nosra d'avoir ouvert le feu sur ses hommes. Plus étonnant, le président de la Coalition Nationale Syrienne, Ahmed Jarba, est venu sur le terrain, dans la province de Lattaquié, pour constater les résultats de l'offensive ; il aurait même proposé 500 000 dollars aux bataillons Ansar al-Sham, du Front Islamique, pour soutenir les combats. Cela montre que la représentation politique extérieure tente de fédérer les groupes armés sur le terrain. On peut également relever que, comme en août 2013, l'offensive dans le nord de la province de Lattaquié est essentiellement conduite par des formations comprenant de nombreux volontaires étrangers, dans l'encadrement comme dans la troupe. Les pertes sont assez lourdes et concernent en particulier les chefs des différents groupes armés. Les insurgés, comme le régime, ont fait venir des renforts de l'extérieur23.


Un membre des bataillons Ansar al-Sham au bord de la Méditerranée.-Source : http://vid.alarabiya.net/images/2014/04/05/f3ed16f5-fb52-404f-bf7e-1fb12bbb248d/f3ed16f5-fb52-404f-bf7e-1fb12bbb248d_16x9_788x442.jpg


Les bataillons Ansar al-Sham (« auxiliaires du Levant ») sont surtout actifs dans les provinces de Lattaquié et d'Idlib. Ils ont rallié, en novembre 2013, le nouveau Front Islamique, et ont participé aux combats contre l'EIIL, déclenchés en janvier 2014. Le groupe a bénéficié localement de l'éviction de l'EIIL du nord-ouest de la Syrie, ce qui lui a permis de consolider sa présence sur place. Fondé au départ par réunion de 11 bataillons différents, Ansar al-Sham regroupe, selon le chef d'une sous-division, environ 2 500 combattants aujourd'hui. En plus de sa branche militaire, le groupe semble assurer des tâches humanitaires à l'égard de la population civile en lieu et place des ONG traditionnelles. Il assure d'ailleurs la publicité de cet encadrement social sur Youtube, beaucoup plus que celle sur ses combats contre le régime, semblant ainsi rejoindre l'enseignement des Frères Musulmans (« gagner les coeurs et les esprits »). On ignore qui est le chef des bataillons Ansar al-Sham. Le sous-chef évoqué plus haut parle d'un natif de Lattaquié, Abou Omar, vétéran de l'Afghanistan et salafiste endurci. Cet homme, propriétaire d'une boutique de confiseries à Lattaquié, serait surtout le chef politique et canaliserait l'aide extérieure, qui viendrait principalement d'Arabie Saoudite. C'est donc un Tchétchène, Abou Musa ash-Shishani, qui dirige les opérations militaires d'Ansar al-Sham. Un des bataillons d'Ansar al-Sham porte d'ailleurs le nom d'un ancien président tchétchène qui s'est opposé à la Russie : Dzhokhar Doudayev24. Mais le groupe armé reste essentiellement syrien : déserteurs de l'armée, commerçants, ouvriers, artisans, fermiers. Les combattants sont inscrits sur un registre militaire et sont payés 60 dollars par mois. Ansar al-Sham plaide pour la création d'un Etat islamique et rejette le sécularisme politique, mais en revanche, le groupe n'a pas rallié l'EIIL et a collaboré localement avec des unités de l'Armée Syrienne Libre. Cependant, les liens n'ont pas été complètement coupés avec l'EIIL car certains membres de cette formation sont des Syriens qui ont des liens familiaux et sociaux avec les hommes d'Ansar al-Sham. Le groupe est proche de l'idéologie du front al-Nosra et entretient des relations avec des formations djihadistes comme le groupe Harakat al-Sham, composé de Marocains, et qui a participé lui aussi à l'offensive sur la province de Lattaquié25.


Aymenn Jawad Al-Tamimi a pu interroger un combattant de Izz ad-Din al-Qassam, une sous-division du groupe marocain Harakat al-Sham. Harakat al-Sham est plutôt resté à l'écart du combat entre l'EIIL et les autres formations insurgées, dont le front al-Nosra, depuis janvier 2014, mais il semblerait qu'il soit néanmoins plus proche d'al-Nosra désormais. Les combats sont particulièrement acharnés autour de la Tour 45, un point dominant stratégique qui surplombe le secteur du passage frontalier de Kassab, et qui a déjà changé de mains plusieurs fois depuis le début des combats le 21 mars. Ce combattant confirme que le chef de Harakat al-Sham, l'ancien détenu marocain de Guantanamo, est mort devant cette position, les armes à la main. D'après lui, c'est Ahrar al-Sham qui dirige l'assaut contre la tour 45, avec le soutien d'al-Nosra, d'Ansar al-Sham et du groupe Harakat al-Sham26.


Muslim ash-Shishani, le chef de Jund ash-Sham (à gauche), embrasse le clerc saoudien al Muhaysini, qui a soutenu le front al-Nosra dans l'affrontement avec l'EIIL.-Source : http://www.longwarjournal.org/images/Muhaysini-Muslim-al-Shishani.jpg



Un gain surtout symbolique, mais la mise en lumière des faiblesses du régime


L'offensive dans le nord de la province de Lattaquié a mis le régime sur la défensive dans cette province, jugée assez sûre et qui n'était protégée que par des miliciens des Forces Nationales de Défense, surtout27. Damas a dû détourner des forces d'autres secteurs, notamment Alep et Idlib, où les insurgés ont depuis progressé en profitant des vides laissés par les départs de troupes. En outre, plusieurs dépêches, certes non confirmées, font état de problèmes quant au transfert des miliciens des Forces Nationales de Défense d'Alep vers Lattaquié, en raison de la situation dans la ville28 : certains auraient tout simplement refusé d'aller se battre dans cette dernière province. En dix jours de combats, le régime aurait perdu 600 tués et blessés29. La stratégie rebelle parie aussi sur un des points faibles du régime : son manque d'effectifs, en dépit de l'engagement du Hezbollah, de miliciens irakiens et la formation accélérée de miliciens des Forces Nationales de Défense par des conseillers étrangers, iraniens ou du Hezbollah30

 

Côté rebelle, la planification de l'opération a été tout à fait remarquable (transferts d'armes depuis Alep31) et explique les succès initiaux ; en outre, en termes d'image, elle a été beaucoup mieux conduite que la précédente de l'été 2013. Pour davantager disperser les forces du régime, les insurgés ont continué leur progression le long de l'autoroute M5, dans le sud de la province d'Idlib. Ils se sont emparés notamment du village de Babuleen, au nord de Khan Sheikhoun, renforçant la pression sur les bases militaires isolées de la province et empêchant d'acheminer par voie de terre des renforts vers Lattaquié depuis la province de Hama. Une autre offensive a également été lancée au sud dans la province de Quneitra32. Les insurgés s'attaquent ainsi à la fois à des bastions du régime, jugés intouchables ou presque, et aux lignes de communication de ce dernier. Ils ont su monter des attaques coordonnées, facilitées par l'éviction de l'EIIL du nord-ouest de la Syrie depuis le mois de février 2014 : ils ont pu se concentrer contre le régime, et non se disperser face à deux adversaires différents33. Le but était aussi, probablement, de marquer une victoire psychologique pour compenser les revers à d'autres endroits34, dans le Qalamoun en particulier. L'objectif était le même en août 2013 : les djihadistes avaient cherché à se placer à portée de tirs de roquettes de Qardahar, le village natal du clan Assad. Et ils avaient réussi pour un temps35. Le Front Islamique a renouvelé les tirs de roquettes Grad contre le berceau des Assad. Le succès initial de l'offensive rebelle de mars 2014 est donc davantage symbolique que stratégique36. Mais il met aussi en lumière les faiblesses d'un régime syrien certes plus cohérent et plus efficace lors de ses attaques locales sur le plan militaire, mais qui n'a encore pas les moyens d'emporter la décision à l'échelle de tout le pays.


Bibliographie :


Mohammad D., « Who Was Hilal al-Assad? », Syria Comment, 6 avril 2014.

Tam Hussein, « The Ansar al-Sham Battalions », Syria in Crisis, 24 mars 2014.

Aymenn Jawad Al-Tamimi, « A Case Study of "The Syrian Resistance," a Pro-Assad Militia Force », Syria Comment, 22 septembre 2013.

Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Latakia Front: An Interview on the Rebel Side », Syria Comment, 6 avril 2014.

Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Desert Falcons: An Elite Pro-Assad Force », Syria Comment, 8 avril 2014.

Aymenn Jawad al-Tamimi, « Aymenn Jawad al-Tamimi - The Latakia Front », Brown Moses Blog, 26 avril 2014.

Aron Lund, « The Death of an Assad », Syria in Crisis, 1er avril 2014.

Isabel Nassief et Charlie Chris, « Rebels Reopen the Latakia Front », Institute for the Study of War Syria Updates, 9 avril 2014.



1Isabel Nassief et Charlie Chris, « Rebels Reopen the Latakia Front », Institute for the Study of War Syria Updates, 9 avril 2014.
7 Aron Lund, « The Death of an Assad », Syria in Crisis, 1er avril 2014.
8Mohammad D., « Who Was Hilal al-Assad? », Syria Comment, 6 avril 2014.
11Aymenn Jawad Al-Tamimi, « A Case Study of "The Syrian Resistance," a Pro-Assad Militia Force », Syria Comment, 22 septembre 2013.
14Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Desert Falcons: An Elite Pro-Assad Force », Syria Comment, 8 avril 2014.
15Je renvoie à la partie correspondante de mon article sur les combattants étrangers pro-régime : http://historicoblog3.blogspot.com/2014/01/mourir-pour-assad-les-combattants_27.html
20Sur les groupes rebelles composés essentiellements d'étrangers, je renvoie à la partie concernée de mon billet sur les volontaires étrangers côté insurrection : http://historicoblog3.blogspot.com/2013/12/et-combattez-les-jusqua-ce-quil-ne.html
23Un convoi de renfort qui passe par la province d'Idlib : https://www.youtube.com/watch?v=A1uCabc5cJI
25 Tam Hussein, « The Ansar al-Sham Battalions », Syria in Crisis, 24 mars 2014.
26Aymenn Jawad Al-Tamimi, « The Latakia Front: An Interview on the Rebel Side », Syria Comment, 6 avril 2014.
28Les insurgés, tout en résistant à la poussée du régime dans le district industriel de Sheikh Najjar à l'est de la ville, ont avancé ces derniers jours au nord-ouest, resserrant l'étau autour du bâtiment du renseignement de l'armée de l'air, et au sud-ouest d'Alep, menaçant d'isoler les forces du régime dans la ville et en dehors. http://eaworldview.com/2014/04/syria-daily-insurgents-capture-air-force-hq-near-aleppo/
32Les insurgés avancent dans les collines de Tel Ahmar, au cente de la province, le long de la frontière avec Israël. Ces collines dominent la partie sud de la province et les chars et l'artillerie du régime peuvent tirer sur les convois de ravitaillement rebelles qui passent par là. http://eaworldview.com/2014/04/syria-1st-hand-insurgent-advance-quneitra-southwest/

2 commentaires:

  1. RE bonjour Stéphane,
    encore un bien bel article bien documenté et passionnant. êtes vous devenu LE spécialiste du conflit syrien ? E ntout cas c'est presque statut quo entre les adversaires dans ce conflit

    Bien à vous,
    FG

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  2. Rebonjour,

    Spécialiste, non. Je me suis intéressé un peu par hasard au conflit syrien, voilà maintenant 8 mois. Plus j'avance, plus je mesure mes limites et le fait, justement, de ne pas être un spécialiste. J'essaie de relayer en français les sources les plus fiables et les plus intéressantes, ce qui en soi est déjà un vrai travail, oui. Mais après, il me manque des billes pour être un spécialiste authentique (pas de maîtrise de l'arabe, pas de contacts directs sur le terrain -j'avais essayé avec les djihadistes français-, etc). En outre je suis toujours à la merci d'erreurs : ainsi j'avais laissé entendre la mort de Mihrac Ural, alors qu'Aymenn Jawad al-Tamimi, que je cite souvent en notes, est venu me préciser sur l'Alliance Géostratégique que celui-ci n'avait même pas été blessé ! Des problèmes de l'information...

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