jeudi 20 mars 2014

Thomas FLICHY (dir.), Opération Serval au Mali. L'intervention française décryptée, Paris, Lavauzelle, 2013, 124 p.

L'opération Serval, déclenchée par l'armée française au Mali en janvier 2013, a entraîné un certain "boom" éditorial avec la parution, parfois rapidement après le début des opérations, d'ouvrages consacrés à la situation au Mali ou aux dessous de l'intervention de la France (une dizaine de titres jusqu'à ce jour, au moins). J'avais déjà commenté récemment l'ouvrage paru sous la direction de M. Galy, certes pas parfait, mais qui fournissait un tableau assez complet, paru en juin 2013. Ce livre-ci est même sorti encore plus tôt, en mars : il est l'oeuvre d'un collectif d'auteurs, sous la direction de T. Flichy. Le format est court, avec un peu plus de 100 pages de texte.

L'introduction, qui commence curieusement comme une sorte de roman (en gros : bienvenue les Français, nous vous attendions !), souligne que l'intervention française répond à des motifs stratégiques, à savoir maintenir et accroître sa position dans une région où l'on trouve du pétrole et de l'uranium. Les auteurs se félicitent de l'intervention d'une armée française au matériel vieillissant et au budget réduit (mais qui arrive à point nommé, même si ce n'est pas discuté ici, alors qu'on discute budget de la défense en France...). On se demande d'entrée si le livre se limitera strictement à une approche militaire, contrairement à l'ouvrage susmentionné. Et grosso modo, c'est bien le cas, malheureusement pas forcément dans le meilleur sens du terme.

Le tableau historique du Sahel postule notamment que la colonisation a fait du sud le point fort face à un nord privé de son pouvoir traditionnel. Si l'image traditionnelle du Touareg est bien abordée, le chapitre ne montre pas que cette image disparaît temporairement durant la conquête coloniale, particulièrement dure, pour réapparaître seulement ensuite. En revanche, il est bien souligné que la conquête de ce territoire a surtout reposé sur l'action de militaires avides de gloire ; un territoire pauvre, sous-administré plus que colonisé, et destiné à fournir des hommes et des ressources à la métropole, dans la mesure de ses (faibles) moyens.

Si le deuxième chapitre montre que le Mali possède certes de l'or, un potentiel qui reste à trouver en pétrole et en uranium, il n'insiste peut-être pas assez sur la proximité du Niger, qui explique aussi, en partie, l'intervention française, en raison de ses mines d'uranium et de la présence d'Areva. La partie consacrée à la "zone grise" des trafics ne parle pas de l'implication plus que probable de pans entiers de l'Etat malien et même de l'armée, et manque un peu de précision et de profondeur. On est plus convaincu en revanche par la présentation de l'attitude américaine, plus que prudente, et qui consiste à favoriser une approche indirecte. Les enjeux stratégiques expliquent effectivement l'implication de la France, comme le rappellent les auteurs.

Pour ceux-ci, la situation malienne résulte directement du résultat de la guerre déclenchée en Libye. Le berceau de la rébellion, c'est Kidal. Le chapitre insiste aussi sur la figure d'Iyad Ag Ghaly, effectivement importante dans la troisième rébellion touarègue. Mais paradoxalement, s'il met bien en lumière le rôle de Kadhafi, le livre est beaucoup plus discret sur le rôle de l'Algérie, qui a aussi manipulé à son profit -et souvent contre la Libye- les rébellions touarègues. Le conflit actuel s'inscrit aussi dans l'opposition entre un islam traditionnel, confrérique ou soufique, et un islam plus fondamentaliste importé de la péninsule arabique. La justification de l'intervention française par le droit, en particulier à l'ONU, semble quelque peu limitée (et prend sans doute une trop grand place dans ce court ouvrage), d'autant que comme le rappellent les auteurs, la définition du terrorisme dans cette  dernière organisation laisse à désirer. L'opération Serval vise avant tout à bloquer la progression d'Ansar Eddine sur Bamako, à protéger les ressortissants français et à réaffirmer la présence de la France dans une zone stratégique. La France fait le choix d'une intervention armée, quasiment seule, une tendance qui se confirme depuis la guerre en Libye. Celle-ci ne peut suffire à elle seule à solutionner les problèmes du Mali, avec notamment la question du nord du pays, toujours non réglée. Les organisations islamistes peuvent tenter d'infiltrer les centres urbains : Gao, Tombouctou, Bamako, et profiter des "zones refuge" du pays comme l'Adrar des Ifoghas.

Pour les auteurs, l'opération Serval plaide dans le sens d'une recomposition des interventions française sur un partenariat d'actions civilo-militaires, en liant le tout à une nouvelle association avec le Mali, à reconstruire, et plus généralement avec l'Afrique.

En conclusion, le collectif d'auteurs souligne la nécessité de régler la question du nord du pays, où la situation des Touaregs est comparée à celle des Kurdes. La crainte est celle d'une déstabilisation de toute la bande sahélienne, qui menacerait les intérêts stratégiques français. D'où la volonté d'une nouvelle forme d'intervention de la France, de l'UE, des Etats-Unis, en s'appuyant notamment sur les acteurs africains, non en les mettant en tutelle. La France a fait le choix d'une intervention armée, seule, unilatérale. Et la conclusion se termine à nouveau comme un roman (en gros, les Français sont amenés à rester...).

Le livre se conclut ainsi à la p.87 seulement. En annexe, un court texte qui présente le regard de la France sur les prémices de la première rébellion touarègue, en 1963, des textes officiels, et une fin étonnante sur un scénario d'anticipation, le scénario du pire qui pourrait se dérouler dans le conflit (et qui jusqu'à présent n'est pas encore arrivé). Il n'y a malheureusement pas de bibliographie récapitulative pour reprendre toutes les référence qui apparaissent en notes, à l'instar du livre dirigé par M. Galy.

En refermant le livre, on est un peu frustré, parce qu'on se dit que certains développements auraient mérité d'être prolongés. On voit mal l'enchevêtrement des jeux d'échelle (local, régional, mondial) de la crise. Certains acteurs sont peu ou pas traités, comme l'Algérie. Surtout, l'opération Serval et son contexte sont vus à travers le prisme franco-français, ce qui peut éventuellement se comprendre pour une telle publication, mais on attendait quand même un peu mieux. Il n'est que peu question, par exemple, de l'armée malienne, dont la fragilité est à l'image de celle de l'économie du pays et parfois de la société, et qui symbolise aussi l'échec, quelque part, d'un soutien américain et français qui n'a pas fonctionné. Le propos est plus convaincant quand il est question des enjeux stratégiques de Serval, de l'armée française, du contexte militaire sur place. Mais c'est largement une impression plus qu'en demi-teinte qui demeure. On a l'impression d'un ouvrage "bricolé", réalisé en peu de temps, et qui sent parfois le travail bâclé sur certains points, alors qu'il est beaucoup plus pertinent sur quelques autres (mais peu), manifestement. C'est dommage. Et ce d'autant plus qu'il n'est parfois pas exempt d'un regard un peu daté sur l'Afrique ; il faut dire qu'un ouvrage paru à peine deux mois après le début de l'opération Serval, écrit uniquement par des personnes liées à l'armée française, c'était un peu risqué. Sans doute un peu trop.



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