mardi 11 mars 2014

Supplément 2ème Guerre Mondiale Thématique n°34 : quelques considérations sur Stalingrad

Je ne suis pas complètement absent de la toile, comme je le disais en réponse à de sympathiques commentaires reçus hier, en réaction à mon dernier billet. La preuve avec ce supplément, qui arrive un peu tard, faute de temps, pour le dernier thématique de 2ème Guerre Mondiale. Bonne lecture !


Pour de nombreux auteurs, la bataille de Stalingrad, un des tournants de la guerre, est surtout une bataille décisive d'annihilation avec de profondes conséquences stratégiques. Elle a donc été beaucoup étudiée sur les plans stratégique et opératif. Pourtant, pour S.J. Lewis, cette bataille est surtout intéressante au niveau tactique, en ce sens qu'elle préfigure largement les conflits contemporains. La bataille voit ainsi le déploiement, de part et d'autres, d'effectifs imposants, qui subissent de lourdes pertes et nécessitent des quantités énormes de munitions. Les systèmes logistiques sont considérables, de même que ceux pour l'évacuation des blessés. L'aviation joue un rôle certain pour l'interdiction des lignes de communication. Le plus important est peut-être que le combat urbain influe grandement sur les décisions opératives et stratégiques de la bataille.

 

Comme il le rappelle, les divisions d'infanterie de la 4. Panzerarmee, que Hitler réoriente vers le sud de Stalingrad pour aider la 6. Armee de Paulus qui attaque par l'ouest (la 4. Panzerarmee arrive dans les faubourgs sud le 10 septembre seulement), ont déjà perdu 40 à 50% de leur effectif depuis le début de l'opération Blau, le 28 juin. Le plan de Paulus lui-même ne prévoit pas de combat urbain dans Stalingrad ; il faut dire qu'en 1941, Hitler avait écarté la possibilité de combats de rues dans Léningrad, et même à Moscou. La ville de Stalingrad, étalée en longueur, est notamment coupée par la balka (ravin aux pentes très raides) de la rivière Tsaritsa, qui sépare les deux tiers nord du tiers sud de la ville. Une des caractéristiques majeures de la bataille est qu'une bonne partie de la population soviétique est prise au piège dans la ville ; mi-octobre, à peine 25 000 civils ont fui vers Kalatch, à l'ouest. Tchouïkov, pendant la bataille, fait passer la Volga à l'équivalent de 9 divisions de fusiliers et 2 brigades de chars.



Le 23 septembre, un officier d'état-major allemand visite les 295. et 71. I.D. engagées dans le combat urbain. Il observe que les Soviétiques collent au plus près des lignes allemandes pour éviter d'être pilonnés par l'artillerie ou l'aviation. Dès qu'ils sentent une faiblesse dans le dispositif allemand, ils contre-attaquent immédiatement. L'officier remarque que même après un violent bombardement d'artillerie, les Soviétiques sortent rapidement de leurs trous pour répliquer. Il est très inquiet de voir deux unités d'infanterie anciennes, solides, s'effriter, avec des compagnies réduites à 10 ou 15 hommes. Les pertes en sous-officiers et en officiers sont problématiques, car les remplaçants, à peine formés, ne peuvent donner de l'allant à la troupe qui se replie dès qu'ils sont abattus. Les fantassins rechignent en particulier à avancer s'ils n'ont pas l'appui d'un StuG. Le moral n'est pas bon, les hommes sont exténués, il n'y a aucune réserve ; le fantassin grogne contre les privilèges des tankistes et des aviateurs. La chaîne logistique n'est pas toujours performante et les obus de mortiers de 81 mm peinent à être livrés en nombre, alors que les Landsern en ont besoin pour déloger les défenseurs des ruines. Dès le mois d'octobre, la Luftflotte IV commence à perdre la supériorité aérienne : les VVS se sont renforcées, sous l'effet de la réorganisation de Novikov, spécialement venu pour les préparatifs de la contre-offensive soviétique -retardée à sa demande par Joukov car les forces aériennes ne sont pas encore prêtes.

Le combat urbain, dans Stalingrad, est très compartimenté. Il comprend aussi une dimension verticale, en dépit des destructions opérées au départ par la Luftwaffe, puis par la suite lors des combats. Paulus emploie ainsi les bataillons de sapeurs, lors de sa dernière offensive majeure, afin de détruire les immeubles encore debout pour créer des « couloirs » de progression -mais il faut protéger les flancs des couloirs et détacher des troupes pour liquider les poches soviétiques qui ont survécu... La dépense de munitions pendant la bataille est phénoménale. En septembre 1942, par exemple, la 6. Armee tire plus de 23 millions de cartouches de fusils ou de mitrailleuses, plus de 575 000 obus antichars, plus de 116 000 obus de canons d'infanterie et et plus de 752 000 obus de mortiers. Les fantassins posent aussi près de 15 000 mines et lancent 178 000 grenades à main. Les pertes sont à l'avenant. La 13ème division de fusiliers de la Garde, jetée dans la bataille immédiatement après avoir franchi la Volga, perd 30% de son effectif en 24 heures ; à la fin de la bataille, il ne reste plus que 320 survivants de l'effectif d'origine.



Côté allemand, on connaît bien l'exemple de la 24. Panzerdivision, dont de nombreuses archives ont survécu. L'artillerie provoque 50% des pertes. 11% des pertes seraient dues aux armes d'infanterie -un chiffre sans doute sous-estimé. Plus intéressant, 38 % des pertes sont attribuées à l'aviation. C'est peut-être surestimé mais quand on regarde dans le détail, par unité, on arrive à un taux de pertes entraîné par l'aviation de 9 à 12%, ce qui n'est pas rien. La division perd aussi de nombreux blindés et canons automoteurs pendant la bataille, ainsi que peut le contaster Paulus qui vient la visiter le 28 septembre ; manifestement, la supériorité aérienne allemande n'a pas été aussi établie qu'on a bien voulu le dire. L'aviation soviétique frappe en particulier avec un certain succès les installations à l'arrière du front, et notamment les dépôts de munitions. Les rapports après combat de la 24. Panzerdivision soulignent combien les chars ne sont pas adaptés au combat urbain, gênés par les ruines et à la merci des canons et armes antichars soviétiques. L'emploi des StuG conduit les fantassins à vouloir utiliser les Panzer III et IV de la même façon, pour se protéger derrière eux ; les rapports conseillent au contraire de mettre l'infanterie devant et les chars derrière, en soutien. Ils plaident aussi pour une coopération interarmes (infanterie, chars, génie) au plus petit niveau tactique, qui apparemment peine à se mettre en place à Stalingrad.

Les rapports de la 24. Panzerdivision insistent aussi sur la nécessité de récupérer les chars endommagés, en particulier par les mines. Fin septembre, le VIIIème corps allemand compte 62 carcasses de T-34 dans son secteur, tous fabriqués en 1942. Au XIV. Panzerkorps, il y en a 48, mais les Allemands ne peuvent les approcher en raison du feu ennemi. Le 30 septembre, ce corps prétend avoir détruit 24 chars soviétiques et 100 du Lend-Lease, dont 8 M3 Lee, 47 M3 Stuart et 24 Valentine, mais seulement 2 T-34, 3 T-60 et 19 T-70. La 24. Panzerdivision se déclare satisfaite des frappes de l'aviation, les Stukas plaçant fréquemment leurs bombes à moins de 100 m du but. Mais pour les fantassins, en revanche, la situation est trop fluide et les frappes aériennes touchent fréquemment les lignes amies. L'escouade d'assaut doit comprendre des armes automatiques, des snipers, des charges explosives et des grenades ; en soutien, des StuGe, des half-tracks armés de pièces de DCA pour le tir tendu, et des canons antichars de 37 mm. Des sapeurs avec lance-flammes sont également recommandés, ainsi que des miroirs et des radios en nombre.

Les combats de la 71. I.D. Illustrent assez bien les difficultés du combat urbain à Stalingrad. Le 24 septembre, l'unité avance près du théâtre et d'autres bâtiments. Il faut se battre pièce par pièce. Les prisonniers russes confirment que le combat s'est décentralisé en très petites unités commandées par des chefs éprouvés. Les deux camps font peu de prisonniers. L'artillerie de la division allemande tire sur les bateaux faisant la navette sur la Volga, réduit au silence deux batteries ennemis et touche un dépôt de munitions sur la rive est. Pour l'artillerie, l'une des difficultés majeures est l'observation des cibles. Le 28 septembre, alors que le LIème corps attaque les usines Barricade et Octobre Rouge, l'artillerie repère 22 batteries ennemies et en engage 14 en contre-batterie. La 24. Panzerdivision, en revanche, n'a pas les moyens organiques pour produire une contre-batterie efficace. Elle est donc plus tributaire de la Luftwaffe. Quant aux sapeurs, leur principal problème réside dans les nombreuses mines conçues avec du bois posées par les Soviétiques. Les pièces d'artillerie manquent de viseurs téléscopiques pour effectuer des tirs précision qui auraient permis, souvent, d'éliminer des points de résistance.


Pour en savoir plus :


S.J. Lewis, « The Battle of Stalingrad », William G. ROBERTSON et Lawrence A. YATES (dir.), Block by Block : The Challenges of Urban Operations, U.S. Army Command and General Staff College Press, Fort Leavenworth, Kansas, 2003, p.29-63.

2 commentaires:

  1. Bonjour Stéphane,
    ça tombe bien j'ai fini le hors série.... intéressant mais j'aurais voulu un peu plus sur les batailles de Berlin et de Manille. Si les soviétiques ont acquis une certaine expérience d la guerre urbaine, ils l'ont gagné dans le sang et ont tout oublié lors de la guerre froide (axé sur l'offensive à outrance en évitant les centres ubains) et l'ont réappris lors des bataille de Grozny en 1195 et 2000

    Bien à vous,
    FG

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  2. Bonjour François,

    De fait, il y avait un problème de taille (de signes je veux dire). J'ai préféré une approche globale quite à sacrifier les détails dans les études de ca.
    Manille, c'est un exemple intéressant que j'ai d'ailleurs proposé avant ce thématique en article ou dossier en tant que tel.
    Les Soviétiques ont engrangé effectivement une expérience précieuse dans la douleur, qu'ils ont rapidement perdue faute de l'avoir transmise après 1945. Mais les Américains, par exemple, sont dans le même cas : ils doivent réapprendre, on le voit à Séoul en 1950 et encore plus à Hué en 1968.

    Bien à vous.

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