mercredi 19 mars 2014

Stéphane FRANCOIS, Le nazisme revisité. L'occultisme contre l'histoire, Paris, Berg International, 2008, 125 p.

Stéphane François est un spécialiste des sous-cultures occultistes et ésotériques, et a en particulier étudié leurs rapports avec les milieux de l'extrême-droite européenne, ciblant les courants néo-paganistes, l'ufologie et la Nouvelle Droite.

Le but de ce court essai est d'étudier le thème de prédilection d'une littérature marginale : le nazisme et ses crimes seraient expliqués par une arrière-pensée occulte. Se construit ainsi le concept "d'occultisme nazi" qui est une réécriture de l'histoire en tentant de tout expliquer à travers des spéculations irrationnelles ou pseudo-scientifiques, en vouant aux gémonies les "historiens officiels", accusés d'être des idiots ou des agents de la désinformation. Le thème a connu un vrai décollage avec la publication du Matin des magiciens en 1960 et le lancement de la revue Planète l'année suivante.

Le nazisme a-t-il été une forme de néo-paganisme ? Il est vrai qu'il baigne dans l'atmosphère völkisch et que la fascination pour le paganisme européen antique est forte, mais elle n'a rien à voir avec le néo-paganisme. Celui-ci s'inspire évidemment du romantisme, et le mouvement völkisch est encore différent. Certains aryosophes, une fraction de ce mouvement, influencés par la théosophie de Blavatsky, tablent ainsi sur un christianisme aryen. Une bonne partie du mythe de l'occultisme nazi est à chercher dans la Société Thulé, qui fait partie de cet ensemble. Les rapports entre cette société secrète assez confidentielle et le nazisme ont en en réalité été très lâches. Les nazis ont d'ailleurs tout fait pour minimiser leurs liens avec le mouvement völkisch. Cela n'a pas empêché le Matin des magiciens de relayer le mythe d'un occultisme orientalisant, inspiré de la théosophie.



Hitler était-il un envoyé des forces occultes, un agent de Satan, comme le prétendent ces milieux, voire un medium ? Ces idées farfelues sont soutenues par d'anciens nazis, comme Rauschning, et par les occultistes eux-mêmes. Il y a reprise du vieux thème de l'extrême-droite catholique selon lequel la franc-maçonnerie, société secrète par excellence,  est une oeuvre satanique. Ces théories se basent surtout sur les liens de Hess et Himmler avec le monde ésotérique, qu'Hitler a aussi fréquenté en Autriche. Le Führer a certes été influencé par les idées de ce milieu mais pas au point de ne pas prendre des mesures drastiques, plus tard, contre les völkisch. On a également beaucoup glosé sur le château de Wewelsburg, que Himmler a recouvert de références symboliques, mais qui cherche surtout à donner un vernis d'antiquité germanique à la SS.

En réalité, le nazisme se rapproche plus d'un christianisme germanisé que d'un néo-paganisme. Et ce même si les nazis se sont passionnés pour les thèses pagano-racialistes d'un Hans Günther, qui jouera un grand rôle après la guerre dans la reconstruction de l'extrême-droite et qui reste une référence pour les identitaires. Himmler cherche surtout à créeer une pseudo-culture germanique à partir d'un passé imaginé et idéalisé, pour justifier la prétention à la domination mondiale du IIIème Reich. C'est le sens de l'intervention d'un personnage comme Wiligut ou de la création de l'Ahnenerbe. Le paganisme nazi a été forgé en grande partie par les Eglises chrétiennes allemandes persécutées. Or le nazisme a eu besoin du soutien des catholiques pour s'imposer, même s'il a combattu ensuite toute forme de dissidence, y compris parmi les néo-païens.

Le nazisme ne serait-il finalement qu'un millénarisme inspiré du christianisme ? L'historien britannique N. Goodrich-Clarke souligne que le mythe de l'occultisme nazi, dans sa composante religieuse, naît peut-être du culte politique organisé par le régime, la SS devenant une sorte de pseudo-clergé répressif. D'autres y voient une religion séculière autour du culte du sang et de l'héritage du romantisme et du mouvement völkisch. Hitler a très tôt compris l'intérêt de la propagande et a orchestré une véritable "liturgisation" de la vie politique.

L'occultisme nazi décolle donc avec le Matin des Magiciens, qui entoure certains personnages extravagants du IIIème Reich d'une aura de mystère. Mais le livre ne fait que reprendre des thèmes qui existent alors depuis 30 ans. En les combinant différemment, il attire l'attention du grand public ; il y a convergence entre les milieux occultistes et ceux pré et néo-nazis. Le livre permet aux thèmes occultistes de dépasser un cercle restreint, ce qui explique aussi le succès des penseurs qui vont reconstruire l'extrême-droite européenne, comme Evola. Les thèmes se diffusent alors dans la culture populaire, surfant sur le désenchantement du monde dans la seconde moitié des années 1970.

Le mythe de l'occultisme nazi est récupéré par une partie de l'extrême-droite, comme les anciens SS français qui publient beaucoup après la guerre (Saint-Loup, Yves Jeanne, Robert Dun). Saint-Loup (Marc Augier), en particulier, parle beaucoup d'une quête ésotérico-raciste dans ses romans, de même que la Franco-Grecque Savitri Devi et le Chilien Miguel Serrano. Jan Helsing, au sein de la droite radicale conspirationniste, utilise également le thème. Ces auteurs entretiennent à dessein le mythe d'un enseignement ésotérique de la SS et du mythe d'Otto Rahn. En outre, ce thème a influencé les "folklistes", des néo-völkisch qui ont comme référence le fameux Günther, de même que le GRECE et autres mouvements d'extrême-droite de la même époque. Un auteur comme Ernesto Mila, un folkliste espagnol, concentre tous les poncifs sur l'occultisme nazi. En France, la transmission se fait notamment via Jean Mabire, qui écrit un livre sur le sujet en 1977, à côté de ses innombrables récits à la gloire des Waffen-SS. De fait, cependant, la fascination pour l'occultisme nazi est restreinte même au sein de l'extrême-droite ; elle est surtout entretenue par des éditeurs qui ont senti un "bon filon".

La littérature a permis au thème de se diffuser dans la culture populaire. Les films de "nazixploitation", insistant plus sur le caractère sadique et sexuel de la SS, finissent par créer une véritable sous-culture "underground". Le thème de l'occultisme nazi se retrouve ensuite dans les Indiana Jones, dans les BD, les comics (Hellboy), les jeux vidéos (Return to Castle Wolfenstein) et même dans le domaine musical, ainsi le National Socialist Black Metal, même si le recours reste superficiel.

Pour conclure, Stéphane François souligne que l'occultisme nazi est un mythe qui répond à l'impossibilité pour certains thuriféraires du IIIème Reich d'acquiescer à la fin d'un règne devant durer 1 000 ans et de ses propagateurs. Il fallait aussi expliquer comment le nazisme avait pu commettre de telles horreurs -c'est ce que l'on trouve derrière la démarche du Matin des Magiciens. La tactique d'euphémisation du nazisme par l'occultisme, utilisée par une partie de l'extrême-droite, a été un succès relatif. Le mythe sert surtout à légitimer la vision du monde de ces courants ; il est réapparu en force avec Internet, après un certain déclin.

Cette courte synthèse, certes un peu chère, permet pourtant de décortiquer les représentations concernant les rapports entre occultisme et nazisme. A l'heure où le conspirationnisme se développe à une vitesse folle, c'est aussi une saine lecture contre une réécriture de l'histoire devenue une véritable mythologie, pour certains.


4 commentaires:

  1. Bonjour

    Vous écrivez que le nazisme a eu besoin du soutien des catholiques pour s'imposer. Pourriez vous être plus explicite ?

    Un catholique comme Franz von Papen a eu l'idée de monter une combinaison foireuse, en faisant nommer Hitler chancelier pour mieux le duper et régner à sa place. Du moins c'est ce qu'il a cru jusqu'à l'incendie du Reichstag. Mais de là à dire que les catholiques d'Allemagne ont donné à Hitler le soutien dont il avait besoin c'est un propos osé.
    De plus cela sous entend que les protestants qui forment la majorité de la population Allemande n'y étaient pour rien dans la prise du pouvoir par les nationaux socialistes.
    Les méchants catholiques comme boucs émissaires en somme, une variante de gauche du complot juif ?

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour,

    Vous m'avez l'air bien excité, Vince, calmez-vous, je vous en prie.
    Dans le livre, l'auteur rappelle que les nazis se sont effectivement servis de von Papen et du Zentrum, dans des manoeuvres politiques, pour arriver au pouvoir. Mais le clergé catholique a résisté à l'emprise des nazis après l'arrivée au pouvoir d'Hitler, malgré le concordat avec Pie XI : c'est le Kirchenkampf à partir de 1935-1936. C'est en réaction à cette persécution que certains catholiques du clergé créent l'idée d'un nazisme païen persécuteur des catholiques. Les églises protestantes, elles, ont été effectivement davantage soumises, malgré quelques résistances.

    Donc pas de version de gauche du complot juif (!), mais quelques idées parfaitement justifiées dans mon propos ; et oui, les nazis, dans le cadre de leur prise de pouvoir, se sont appuyés sur les catholiques, notamment le Zentrum. Ce qui n'a pas empêché l'affrontement après. "Gott mit uns, c'est bien ce qui était sur les boucles de ceinturons de la Wehrmacht ?

    Cordialement.

    RépondreSupprimer
  3. Oui cette devise que l'on retrouvait déjà lors du premier conflit mondia,l représentait déjà un contraste avec les ceinturons de la SS qui portaient l'inscription " Meine Ehre eisst Treue". La mention de Dieu était absente de la SS, Himmler (ex-catholique, devenu véritable païen) combattait particulièrement ce qui pouvait rappeller le passé chrétien de l'Allemagne.

    Encore une fois, ce ne sont pas les nationaux-socialistes qui se sont appuyés sur les catholiques pour arriver au pouvoir mais des gens comme Papen, et non pas tout le Zentrum, qui ont donné le pouvoir au NSDAP. Les nazis n'étaient pas dans une stratégie de conquête du pouvoir avec l'appui des catholiques pas pu conquérir la tête de l'Etat.En tant qu'historien je pense que vous saisissez la nuance.

    Quant aux persécutions anti catholiques de la part du IIIe Reich elles furent bien réelles: les Priesterblock de Dachau ne sont pas une allégation, les calvaires mutilés par les SS dans le pays de Bade ne sont pas une légende, et les séminaristes incorporés de force dans la Waffen-SS ne sont pas une invention.

    L'encyclique" Mit brennender Sorge" ( ça vaut le coup de la lire en entier) du Pape Pie XI en 1937 montre bien que le caractère inrtinsèquement antichrétien du régime hitlérien dans sa doctrine n'avait pas échappé à la hiérarchie catholique.

    " ( ...) Quiconque, suivant une prétendue conception des anciens Germains d’avant le Christ, met le sombre et impersonnel Destin à la place du Dieu personnel, nie par le fait la Sagesse et la Providence de Dieu, qui " fortement et suavement agit d’une extrémité du monde à l’autre " (Sagesse, VIII, 1) et conduit toutes choses à une bonne fin : celui-là ne peut pas prétendre à être mis au nombre de ceux qui croient en Dieu.
    Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l’État, ou la forme de l’État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l’ordre terrestre une place nécessaire et honorable,- quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d’une conception de la vie répondant à cette foi (...) "

    C'est pourquoi, à l'appui de ce qu'a écrit Pie XI, je me permets de dire que quand un auteur affirme que l'idée que la nouvelle religion du IIIe Reich est plus proche d'un christianisme germanisé que d'un néo paganisme, cela est carrément saugrenu.


    Cordialement


    RépondreSupprimer
  4. Bonjour,

    Je comprends davantage le problème. L'idée que le nazisme est un christianisme germanisé peut effectivement se discuter, d'ailleurs l'auteur avance les hypothèses d'autres personnes dans le livre (néo-paganisme, etc).
    Pour votre gouverne, je ne suis pas spécialement hostile au fait religieux (lol), et je suis d'ailleurs marié à une catholique pratiquante...

    Bien à vous.

    RépondreSupprimer