dimanche 23 mars 2014

Rostislav ALIEV, The Siege of Brest 1941. A Legend of Red Army Resistance on the Eastern Front, Pen & Sword Military, 2013, 219 p.

Le siège de Brest-Litovsk, forteresse occupée par l'Armée Rouge après l'invasion de la Pologne en 1939, aux premiers jours de l'opération Barbarossa, fait partie de la légende de la Grande Guerre Patriotique côté soviétique. Une légende qui a mis un certain temps à se construire après la guerre, et qui est aujourd'hui battue en brèche par cet ouvrage. L'épisode a même eu droit à son film en 2010, russo-biélorusse, Battle or honor. La bataille de Brest-Litovsk, d'Alexander Kott. Rostislav Aliev, journaliste formé à l'université en histoire, a publié en 2008, en russe, ce livre basé en particulier sur des recherches intensives du côté allemand ; Stuart Britton, traducteur quasi attitré de Pen and Sword Military pour le front de l'est, livre ici la version anglaise, cinq ans plus tard. J'avais moi-même utilisé le travail en russe de R. Aliev pour mon hors-série du magazine 2ème Guerre Mondiale consacré à l'opération Barbarossa.

Aliev a bâti son ouvrage sur une étude des archives russes et allemandes, sur des collections de témoignages dans les deux camps et surtout sur les documents de la 45. I.D., la principale unité allemande engagée à Brest-Litvosk, relatifs à la bataille. L'Armée Rouge elle-même ne prend conscience de la résistance de la forteresse qu'au printemps 1942, lorsqu'elle capture des documents sur la 45. I.D. pendant la contre-offensive d'hiver. L'épisode est monté en épingle par la propagande soviétique en juin 1942, avant de retomber quelque peu dans l'oubli. C'est le travail du journaliste S. Smirnov qui sort la défense de la forteresse de Brest des limbes de l'histoire en 1957, fournissant une version soviétique et "officielle" de la bataille. Aliev se propose quant à lui de faire une comparaison équilibrée entre points de vue allemand et soviétique, qui manque, de son point de vue, en majorité, dans les travaux occidentaux.



Les 5 cartes fouillées qui montrent la disposition des forces et les principales phases du siège sont malheureusement placées toutes en début d'ouvrage, ce qui amène fréquemment à s'y reporter pour suivre, avec plus ou moins de bonheur.

Les Allemands doivent s'emparer de la forteresse de Brest-Litovsk pour ouvrir la voie au Panzergruppe 2 de Guderian. Cependant, l'expérience de 1939 -avec le même Guderian- avait montré qu'à moins de bénéficier de l'effet de surprise, la forteresse n'était pas aussi désuète qu'il y paraissait pour bloquer la progression d'un assaillant. Les Allemands choisissent une unité expérimentée dans le franchissement des coupures, la 45. I.D., mais sous-estiment probablement l'effort nécessaire pour s'emparer de la place.

La garnison de la forteresse, après 1939, se compose essentiellement des 6ème et 42ème divisions de fusiliers -cette dernière revenant de la guerre contre la Finlande. La 4ème armée soviétique, dont dépend la forteresse, a placé l'essentiel de ses forces en première ligne, près de la frontière. Les unités stationnées dans la forteresse font un va-et-vient fréquent pour s'entraîner et surtout effectuer des travaux de terrassement ou d'autres moins martiaux. Le plan de défense prévoit d'ailleurs d'extraire l'essentiel des troupes des bâtiments pour se battre sur la frontière. La défense s'organise autour de plusieurs îles fortifiées séparées par le Boug et la Muchavec et reliées par des ponts.

Aliev présente, après la disposition des forces de part et d'autre, un récit quasiment heure par heure, jour par jour, du siège de la forteresse. La plupart des officiers soviétiques se trouvent à l'extérieur au moment de l'attaque, le 22 juin. Le bombardement d'artillerie allemand, avec Nebelwerfer et pièces lourdes (dont des obus géants de 600 mm), "sonne" et élimine une partie des défenseurs. Les fantassins allemands, appuyés par des sapeurs, franchissent le Boug. S'ils arrivent à faire tomber assez vite l'île ouest de la forteresse et bientôt l'île sud, l'île nord et la Citadelle, le coeur du bastion, se révèlent des noix plus dures à casser, notamment en raison de la résistance d'éléments des 333ème et 44ème régiments de fusiliers autour des quelques officiers disponibles. Des soldats allemands sont isolés par des défenseurs déterminés dans la Citadelle, même si le gros de l'effectif soviétique cherche à sortir du piège, ce qui correspond au plan de défense prévu qui enjoint de sortir pour défendre la  frontière. Les quelques automitrailleuses BA-10 et chars amphibie T-38 sont de peu d'utilité aux Soviétiques. Mais la 45. I.D. doit engager sa réserve, l'I.R. 133, dès le premier jour de la bataille. 







Les Allemands pris au piège dans la forteresse se retranchent dans l'ancienne église Saint-Nicolas. Les Soviétiques cherchent à les anéantir, mais ne parviennent qu'à pénétrer dans l'édifice, sans le submerger. La 45. I.D. tente une percée avec le renfort de 6 StuG III du 201ème bataillon de StuG, mais plusieurs canons d'assaut sont détruits par les défenseurs. Les pertes allemandes en officiers sont très élevées, mais les Soviétiques ne peuvent mettre en batterie correctement les quelques pièces qui leur restent en raison de l'observation adverse. La 45. I.D. a perdu plusieurs centaines d'hommes, les plus lourdes pertes du XII. Armee Korps, dans le premier jour de combat.

Le 23 juin, la 45. I.D. noie la Citadelle sous un déluge de feu, les défenseurs commencent à fléchir, mais la division croit trop tôt que la partie est gagnée. Les restes du 132ème bataillon du NKVD, en particulier, se défendent encore farouchement. Le commissaire politique Fomin, l'âme de la défense, réunit les autres officiers qui combattent encore -le capitaine Zubachev et le lieutenant Vinogradov en particulier. Des tentatives de sortie dans la nuit du 23 au 24 juin échouent sous le feu des Allemands. Le lendemain, avec l'appui de l'artillerie lourde dont de nouveaux obus de 600 mm, la 45. I.D. dégage finalement les soldats encerclés dans la Citadelle.

Dans la soirée du 24 juin, les Allemands utilisent canons antichars et lance-flammes, nettoient l'île sud et progressent vers l'est de la Citadelle et sur l'île Nord. Mais les Soviétiques tentent encore des sorties dans la nuit du 24 au 25 juin. Le 25, les sapeurs ont le plus grand mal, malgré des lance-flammes, à venir à bout des points fortifiés encore défendus, en particulier sur l'île nord. L'I.R. 135 demande même des chars lance-flammes pour se débarrasser des poches de résistance. La Wehrmacht considère l'affaire réglée le 26 juin et transfère la 45. I.D. à un autre corps d'armée ; les sapeurs, avec des charges d'explosifs, viennent à bout des plus gros points soviétiques. Fomin, capturé, dénoncé par des conscrits, est executé en vertu de l'ordre des commissaires ; Zubachev meurt dans un camp de prisonniers allemand en 1944. De manière générale, du moins au début des combats, les deux camps n'ont pas fait beaucoup de prisonniers.

Reste l'île nord, où le major Gavrilov conduit encore plusieurs centaines de défenseurs. Les Allemands retournent des T-38 capturés contre les Soviétiques. Au 27 juin, la 45. I.D. a déjà perdu 500 hommes dans les combats pour la forteresse. Les Allemands engagent un canon de 88 mm, un canon d'assaut, puis les Ju 88 de la KG 3 contre le point principal de résistance. Le 29 juin, un Ju 88 armé d'une bombe spéciale SC-1800 d'1,8 tonnes attaque aussi les défenseurs. Dans la soirée, le gros des défenseurs se rend. Mais le major Gavrilov et plusieurs autres se réfugient dans les tunnels qui courent sous la forteresse. Le 1er juillet, avant de gagner le front, la 45. I.D. enterre plus de 480 tués. Gavrilov est finalement capturé. Des isolés font encore le coup de feu en juillet et peut-être même jusqu'à fin août, date à laquelle la place est déclarée sûre par les Allemands.

Si le récit de R. Aliev est fort bien traduit par Stuart Britton, et constitue sans doute la description la plus aboutie à ce jour des combats, on peut regretter, sans que l'on sache si cela est dû à la traduction mais c'est fort possible, que les notes de bas de page soient des plus limitées (quelques-unes par chapitre à peine, alors que le texte est dense, ce qui est peu). De même, il n'y a aucune bibliographie récapitulative ni index, ce qui limite singulièrement l'utilité de l'ouvrage comme référence, malgré la présence d'un livret photo central abondant. Indispensable pour les passionnés du front de l'est, mais à compléter avec d'autres lectures plus générales et mieux sourcées.



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