dimanche 2 février 2014

Le Viêtnam depuis 2000 ans, Les collections de l'Histoire n°62 (janvier-mars 2014)

Le dernier numéro des collections de l'Histoire est consacré au Viêtnam, alors que l'on entame en 2014 une année France-Viêtnam. Comme le rappelle l'avant-propos, les historiens dépassent aujourd'hui le face-à-face entre colonisateurs et colonisés pour montrer la naissance d'une armée moderne, et un Etat moderne, sur le modèle soviétique et chinois. Mais le Viêtnam n'est pas né avec la conquête française. Son histoire commence il y a 2 300 ans dans la vallée du Fleuve Rouge, s'émancipe de la tutelle chinoise au Xème siècle puis descend vers le sud. Les Français s'appuient, dès 1858, sur un empire administré dans la tradition chinoise. Le Viêtnam, coeur de l'Indochine coloniale, forge l'imaginaire asiatique des Français. Le communisme et la guerre ont cependant accouché d'une puissance émergente dont les habitants n'ont pas été forcément le relais du colonisateur, comme a l'air de le penser l'auteur dudit avant-propos. Le propos se découpe en quatre parties : le Viêtnam avant la colonisation, pendant la colonisation, durant la "guerre de trente ans" (1945-1975) et après.

Philippe Papin décrit comment un prince chinois, au IIIème siècle avant notre ère, fonde le royaume d'Au-Lac, même si ce royaume devenu indépendant revient rapidement dans l'orbite chinoise. Une élite sino-viêtnamienne se forme durant le millénaire de présence chinoise. Le Viêtnam prend cependant son indépendance au moment de la fragmentation de l'empire Tang, processus consacré en 1010. Le pays reste tributaire de la Chine, mais le bouddhisme rivalise avec le confucianisme des Chinois. Il résiste aux invasions mongoles, puis défait la domination des Ming sous la direction de Le Loi, en 1428. Un âge d'or s'installe jusqu'en 1497, date à laquelle le pays se divise en deux : ancienne dynastie Lê au nord, dynastie des Nguyen au Sud. Ces derniers progressent vers le sud, jusqu'au Cambodge. Le commerce se développe, même si des révoltes ont lieu, et que les Chinois doivent être à nouveau chassés en 1789. Un rejeton de la famille Nguyen réunifie le pays dès 1802. Calqué sur le modèle chinois, le nouvel empire est enfin devenu une puissance régionale. Andrew Hardy rappelle cependant que le pays est une mosaïque de populations. Les anthropologues le découvrent au début du XXème siècle et insistent désormais sur les très fortes structures internes de ces sociétés. Les minorités ont en fait été repoussées par le processus de construction du pays à partir du XVème siècle, comme les ethnies des Hauts-Plateaux, séparées d'un commun accord des Viêtnamiens par la construction d'une muraille, comme l'ont montré des fouilles récentes. Les Français, en 1946, tentent d'instrumentaliser les minorités. Les civilisations des montagnes ont beaucoup souffert des guerres d'Indochine et du Viêtnam. Le pouvoir communiste cherche à sédentariser les tribus et écrase par la force les soulèvements. Mais l'armée se charge en même temps de bâtir l'infrastructure. Le Parti n'est plus le seul vecteur d'intégration : les évangélistes ont investi le terrain, le café planté sur les terres est exporté, et les minorités, bien que fières de leurs origines, deviennent viêtnamiennes. Emmanuel Poisson insiste sur le fait que le mandarinat était une bureaucratie moderne, mais pas selon les critères occidentaux. Les fonctionnaires, contrôlés par le pouvoir, sont en fait peu nombreux. Ils subjuguent par leur apparat. Ils sont recrutés par concours, et un certain nombre de villages sont de véritables pépinières. Mais dès le XVème siècles, certains employés ou soldats sont nommés mandarins pour faits d'armes. Le mandarin est formé à sa future tâche. Il n'exerce pas dans sa circonscription d'origine, envoie des rapports tous les trois ans. A partir du XVIème siècle, les mandarins préfèrent le retrait à l'engagement. C'est sur leur base que se greffe l'Etat colonial au XIXème siècle.



De 1858 à 1887, ainsi que le raconte Pierre Brocheux, la France conquiert ce qui devient l'Union Indochinoise, centrée sur l'Annam, le Tonkin et la Cochinchine. Les intérêts économiques jouent un rôle essentiel dans la conquête, qui n'est guère facile. Seule la Cochinchine devient une colonie : Cambodge et Annam ont des protectorats, Tonkin et Laos un régime mixte. Paul Doumer crée en 1897 les structures coloniales de l'Indochine, qui devient une colonie d'exploitation, non de peuplement. La Banque d'Indochine gagne une influence considérable, les Français développent des infrastructures au service de l'exploitation des ressources. Ces derniers justifient la domination par l'oeuvre économique, éducative et sanitaire. L'amélioration des soins provoque cependant une poussée démographique qui entraîne des situations de crise, au Tonkin et dans l'Annam. Une élite locale émerge, mais la minorité européenne reste au sommet de la hiérarchie. La politique coloniale française n'accepte pas les revendications des modérés comme des radicaux. La situation des paysans s'aggrave, les difficultés sont associées à la présence étrangère, nourrissant le nationalisme et le communisme. Hô Chi Minh sait en tirer parti. La France ne voit que trop tard les évolutions que sa présence a entraîné, et ne fait pas les concessions nécessaires. Les Français avaient pourtant tenté de créer un monarque à leur botte, Bao Dai. Elevé à Paris, le futur empereur sert de légitimation à la présence coloniale, comme le montre sa participation à l'Exposition coloniale de 1931. La monarchie coloniale, à travers Bao Dai, symbolise paradoxalement le "sujet colonial" de l'empire français, comme le dit Christopher Goscha. Vichy ne change rien aux habitudes de la IIIème République. Exilé à Hong-Konk, Bao Daï est rappelé en 1949 dans le cadre de la guerre d'Indochine, pour soutenir les prétentions de la France. Mais il reste volontairement en retrait, alors que Sihanouk, au Cambodge, incarne les prétentions de son peuple face aux Français. Bao Dai, évincé par Diêm, meurt dans l'indifférence générale, ou presque, en 1997. Saïgon, investie en 1859, est rapidement rebâtie par les Français, qui souhaitent en faire un nouveau Singapour. La "perle de l'Extrême-Orient" reste encore, en 1914, une ville de la Belle Epoque, en dépit de l'exploitation coloniale et de la misère paysanne environnante. Albert Calmette avait organisé le premier Institut Pasteur d'Indochine, en 1891. Alexandre Yersin, qui a découvert le bacille de la peste en 1894, meurt à Nha Trang en 1943. Les médecins viêtnamiens, formés par la France, sont eux aussi divisés et beaucoup rejoignent le combat pour l'indépendance en 1945. Deux voies s'ouvrent après la partition de 1954. Avec la réunification, Hanoï donne les directives. En 1986, le Viêtnam est confronté au virus du SIDA. Un réseau moderne se développe progressivement.

Pierre Grosser mentionne à juste titre que la guerre pour l'indépendance a en fait duré 30 ans, de 1945 à 1975. Pour les historiens, la vision est souvent celle des "occasions manquées" ou des possibilités bridées. Grosser y voit surtout un immense gâchis, la politique française et américaine ayant radicalisé les communistes viêtnamiens. On remet au centre de l'analyse les acteurs viêtnamiens eux-mêmes, ce qui permet de voir que Hanoï a recherché un soutien extérieur, et que d'autres organisations politiques, qui proposaient d'autres voies, ont été éliminées. La défaite de la France en 1940 sape l'autorité du colonisateur. Les Japonais favorisent les mouvements anticoloniaux dès 1943. La mise en coupe réglée du pays en 1945 laisse, après la victoire, un pays fragmenté, où le Viêtminh tente de s'imposer alors que la France revient. L'armée française ne parvient pas à anéantir Hô Chi Minh et ses hommes ; avec la victoire de Mao en Chine, le conflit change de dimensions. La France peine à définir une stratégie cohérente, le théâtre d'opérations semblant bien secondaire face à d'autres priorités, en Europe ou ailleurs. Après Dien Bien Phu, les accords de Genève signent la fin de l'Indochine : Viêtnam coupé en deux, indépendances du Laos et du Cambodge. Mais la paix est boîteuse. Diêm, au Sud, est trop dépendant des Américains qui ne s'engagent que prudemment, même s'ils le font renverser en 1963. Les durs du parti, au Nord, se servent de la guérilla au Sud pour affermir leur pouvoir politique. L'escalade a lieu en 1963-1964, les Américains s'engagent directement en 1965, mais ne parviennent pas à l'emporter. Nixon est contraint au désengagement, et le rapprochement avec la Chine et les bombardements sur le Nord permettent de signer les accords de Paris en 1973. Mais le soutien américain promis pour faire tenir le Sud en cas d'attaque ne viendra pas, et une ultime campagne voit le Nord achever la réunification en 1975. Hugues Tertrais revient sur Dien Bien Phu, dont le nom est passé dans le langage courant comme synonyme d'un désastre. Occupée pour protéger une région, la base devient l'enjeu d'une sortie de guerre, car le Viêtminh arrive pour y livrer une bataille voulue comme décisive. La bataille dure deux mois, et Giap, en trois phases, parvient à emporter le camp. Il n'y a pas d'images de la bataille, des deux côtés. Les combats sont terribles, comparés à Verdun côté français. L'écho de la défaite française réveille les pays colonisés. Pierre Asselin explique ensuite comment c'est Le Duan, devenu Premier Secrétaire du parti en 1960, qui a contribué à relancer la guerre au Sud, puis contre les Etats-Unis. Le pouvoir de Hô, dans la santé se dégrade, s'affaiblit en effet au début des années 1960. Hô était opposé à la reprise de la guerre au Sud, même s'il avait consenti à moderniser et développer l'armée. C'est sous la pression de Le Duan, notamment, qu'il concède de relancer la guérilla au Sud en 1959. Le Duan consolide son influence en décembre 1963, après l'assassinat de Diêm, soutenu par Le Duc Tho et le général Nguyen Chi Tanh. A partir de là, c'est l'escalade : le Nord envoie ses premières unités au sud quand l'insurrection échoue à emporter le pays. En ce sens, il a un rôle clé dans le déclenchement de la guerre du Viêtnam. La victoire de 1975 est aussi la sienne. François Guillemot raconte comment les vainqueurs imposent, assez brutalement, le modèle communiste au Sud après 1975. Le Viêtnam est réunifié dès 1976 et Saïgon devient Hô Chi Minh-Ville. La paranoïa de l'ennemi intérieur conduit plusieurs centaines de milliers de personnes, surtout liées à l'ancien régime, dans les camps de rééducation. Des chiffres contestés font état de 165 000 victimes. La collectivisation est imposée dès 1978. La population est redistribuée vers le sud. Entre 1975 et 1991, plus d'un million de Viêtnamiens quittent leurs pays, 250 000 seraient morts en mer. La réconciliation est ratée.

Pour Benoît de Tréglodé, le parti, d'abord sous l'influence de la Chine pendant la guerre d'Indochine, a dû choisir, après des hésitations, l'URSS en 1975. Dès 1986, face à la dégringolade de l'URSS, Hanoï met en avant l'ouverture économique. Le parti combine en fait communisme importé et ambition nationale de modernité. Aujourd'hui, le pays est dirigé par un triumvirat : le Premier Ministre, le secrétaire général du Parti et le président de la République, avec une personnalisation du pouvoir autour du premier, Nguyen Tan Dung. Des tensions opposent le Premier Ministre au Président (deux hommes originaires du Sud) en raison de la crise économique survenue en 2008. Les médias sont contrôlés par le pouvoir et l'opposition ne pèse pas lourd. La religion est également contrôlée, mais pas interdite. Le Parti attire pour faire carrière. L'ouverture économique n'élimine pas la place importante de l'agriculture et la difficulté à créer des emplois. Les inégalités augmentent. Dominique Rolland rappelle que les Viêtnamiens, notamment de Cochinchine, avaient commencé à émigrer en France avant la Première Guerre mondiale, notamment dans les ports et à Paris. 90 000 Indochinois, tirailleurs ou travailleurs, sont mobilisés pendant la Première Guerre mondiale. Un petit nombre reste en métropole. Sur les 15 000 travailleurs bloqués en France en 1940, un millier y demeure ensuite. Après 1954, une autre émigration augmente encore l'effectif. Mais c'est de 1975 à 1985 qu'arrive une masse de 43 000 réfugiés. Le flot se stabilise dès les années 1990. Pierre Journoud explique combien la réunification après la victoire de 1975 ne met pas fin aux conflits et aux difficultés : mise au pas du Sud, puis intervention militaire au Cambodge contre les Khmers Rouges, dès décembre 1978, suivie d'une invasion par la Chine en février 1979. Dès 1986, le Viêtnam s'ouvre à l'économie de marché, puis retire ses troupes du Cambodge en 1989. Après la chute de l'URSS, le pays renoue avec la Chine, dès 1991, et conserve des liens avec la France, comme le montre la visite du président Mitterrand en 1993. Les relations diplomatiques avec les Etats-Unis sont rétablies deux ans plus tard. Le Viêtnam intégre l'ASEAN en 1995 et les grandes institutions financières internationales. Le PIB triple entre 2000 et 2010. Mais les tensions reprennent avec la Chine, notamment autour des îles contestées en mer de Chine méridionale, et par ailleurs, les Etats-Unis se repositionnent en Asie face à Pékin. Le Viêtnam devient progressivement une puissance régionale en gestation.

L'ensemble est complété par une chronologie indicative (au début), un lexique, des références dans tous les domaines, livres, films, etc (à la fin) et par des cartes très utiles, en plus d'encadrés que je n'ai pas forcément commentés ci-dessus (Diêm, les boat people, etc). Les gros points forts sont assurément les parties qui remettent l'histoire du Viêtnam dans le temps long, avant la colonisation française, et celles sur l'histoire et l'évolution du pays après 1975. En revanche, on peut regretter que les guerres, d'Indochine et surtout du Viêtnam, soient si peu présentes. L'avant-propos soulignait pourtant combien l'Etat et l'armée s'étaient construits pendant les conflits. Or, il en est finalement peu question -et il y avait pourtant des spécialistes pour en parler, comme C. Goscha. La guerre du Viêtnam, en particulier, est la grande absente du numéro. D'ailleurs mon ouvrage sur l'offensive du Têt ne figure pas dans la bibliographie. Logique : ce n'est pas un travail d'historien. Mais il est dommage que la dimension de l'histoire militaire ait été un peu délaissée.

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