jeudi 20 février 2014

Jean-François MURACCIOLE, La libération de Paris 19-26 août 1944, L'histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2013, 298 p.

La collection L'histoire en batailles de Tallandier s'est enrichie l'an passé d'un titre consacré à la libération de Paris, en août 1944. Il a été écrit par Jean-François Muracciole, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Montpellier III, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, et de la Résistance en particulier, qui intervient parfois dans le magazine 2ème Guerre Mondiale.

Comme il le souligne en introduction, la libération de Paris constitue un paradoxe : événement fameux, elle est pourtant boudée par les historiens, même si une énorme masse de témoignages d'acteurs paraît quelques mois après la fin des événements et au-delà, à commencer par celui du général von Choltitz. En revanche, on ne compte que quelques ouvrages d'historiens (4 en français, plus les travaux étrangers) consacrés à la question. Jean-François Muracciole insiste sur le fait que la trame événementielle est bien établie : aucune surprise majeure à attendre donc. En outre la libération de Paris, sur le plan militaire, a tout d'un affrontement secondaire. En revanche, son importance symbolique est énorme : l'enjeu de la bataille est bien politique, entre Vichy, De Gaulle, les communistes, la résistance intérieure et Von Choltitz. Si De Gaulle sort vainqueur, c'est grâce à l'appui d'Eisenhower, et au ralliement de la police parisienne, pourtant instrument de la politique de répression de Vichy.



L'historien commence par rappeler les enjeux de la bataille. La prise de Paris se situe dans une pause stratégique : les Allemands, en pleine retraite, n'ont guère l'intention de faire de la capitale française un nouveau Stalingrad et les Alliés, en proie aux débuts d'une crise logistique, ne veulent pas prendre la ville pour ne pas avoir à la ravitailler. Paris ne subit pourtant pas le sort de Varsovie, dont la population, qui se soulève derrière l'Armée Intérieure, est impitoyablement réprimée au même moment : deux logiques de guerre différentes. En outre, sur le plan politique, les résistances française et polonaise, y compris dans la dimension communiste, ne bénéficient pas de la même place, côté allié. Pour les Allemands, Paris n'est qu'un itinéraire secondaire de repli -on estime que 10% peut-être des troupes en retraite y sont passés. Les Alliés cherchent eux à déborder Paris par le nord et par le sud. Côté allemand, le haut-commandement en France est en pleine réorganisation après avoir été décapité suite à la répression de l'attentat du 20 juillet. Von Choltitz n'arrive à Paris que le 9 août. Le général allemand n'est pas seulement le personnage presque sympathique que l'on peut voir dans le film Paris brûle-t-il ? : il a pris part à la guerre à l'est, n'a pas bronché devant les massacres de civils, n'a pas pris part au complot du 20 juillet, c'est c'est cette fidélité qui lui vaut sa nomination. Von Choltitz n'a pas de grandes forces à sa disposition : 17 000 hommes, dont 11 000 hors de Paris, quelques dizaines de chars et d'automitrailleuses, le même nombre de canons, une brigade de DCA avec des 88. Le plan allemand prévoit de se battre d'abord à l'extérieur de la ville, à l'ouest et au sud. Dans la ville, les Allemands bâtissent une douzaine de points fortifiés. Le plan s'inspire de ceux prévus pour la défense de Paris depuis le XIXème siècle. La Résistance n'a pas les moyens, seule, d'en venir à bout. Eisenhower, au départ, ne veut pas prendre la ville pour ne pas être mêlé aux déchirements politiques de la France Libre. Il y consent, mais n'envoie que des forces limitées. La situation alimentaire s'aggrave pour les 5 millions d'habitants de Paris après le 6 juin 1944, l'atmosphère est à la fois dramatique et électrique en juillet, avec la progression des armées alliées.

Mais la bataille de Paris est avant tout une bataille politique. Les Américains envisagent de placer la France sous administration militaire, comme en Italie. Ce qui nie toute autorité au CFLN, qui anticipe le débarquement en formant un corps d'officiers de liaison. De Gaulle gagne cependant la partie peu de temps après le débarquement, car Eisenhower constate que les services américains prévus sont bien moins efficaces que le personnel envoyé par le CFLN. En outre, De Gaulle renforce sa position par un voyage aux Etats-Unis en juillet, même si la reconnaissance officielle ne vient que le 23 octobre. Le CFLN a travaillé dès 1943 pour créer les commissaires de la République, sorte de super préfets chargés d'assurer la transition politique, puis pour regrouper la Résistance dans les FFI (1er février 1944). Pour De Gaulle, l'insurrection est légitime, à condition qu'elle soit encadrée. Il prêche néanmoins la prudence pour des raisons militaires et politiques. Le 14 août 1944, il nomme Parodi ministre du GPRF dans ce sens. En outre, il dispose de la 2ème DB, unité "blanchie" en Afrique du Nord, et qui a fait l'amalgame entre France Libre, armée d'Afrique et autres contingents hétéroclites (républicains espagnols). Le PCF a-t-il cherché à fomenter une insurrection parisienne pour couper l'herbe sous le pied à De Gaulle ? En réalité, l'histoire est plus complexe : le PCF mène une double stratégie, insurrectionnelle et légaliste, pour conquérir la résistance intérieure, la séparer du gouvernement d'Alger et pour diriger finalement l'insurrection. Pour la première fois de son histoire, le PCF fait partie d'un gouvernement. Les communistes sont minoritaires à Paris mais profitent des divisions de leurs adversaires. Le PCF cherche à déclencher l'insurrection partout où il le peut, se reposant sur les milices patriotiques, créées en janvier 1944. Mais à l'été, il surestime probablement ses moyens. En revanche, le parti cherche à s'emparer des municipalités pour en faire ses bastions, avec parfois un succès certain. Le maréchal Pétain a été acclamé par 200 000 personnes, à Paris, le 26 avril 1944. Les collaborationnistes s'enfuient à l'été car les Allemands ne veulent pas les armer, de peur de déclencher une véritable guerre civile ; la Milice est cependant particulièrement active à l'approche des alliés et multiplie les exécutions. Laval tente d'ultimes manoeuvres avec Herriot, qui échouent. Pétain, qui tente en vain d'organiser une "transmission de pouvoirs" à De Gaulle, est déménagé par les Allemands le 19 août à Belfort, puis à Sigmaringen. Les autorités de Vichy s'évanouissent rapidement devant la progression des Alliés. D'intenses négociations ont lieu pour faire libérer les détenus des prisons parisiennes : plus de 3 400 sont finalement libérés, mais les SS refusent obstinément, jusqu'au dernier moment, de relâcher les Juifs ; des convois partent vers les camps de la mort les 17-18 août. La Délégation Générale, dirigée par Parodi, est la pièce maîtresse de l'Etat clandestin ; De Gaulle a désigné deux préfets, Luizet et Flouret, qui ne plaisent pas aux communistes, pour Paris et la Seine. L'empilement des structures dessert la Résistance. Au CNR s'ajoutent les FFI pour l'aspect militaire, et le PCF, à travers Rol-Tanguy, a investi les postes de commandement dans la région parisienne. Le Comité Parisien de Libération représente une forme originale de Comité Départemental de Libération : il est excessivement puissant par rapport à la Délégation Générale. Les FFI disposent, sur le plan militaire, de peut-être 30 000 hommes, mais 5 000 sont armés, à grand peine. En combat urbain, ce manque d'armes est plus préjudiciable encore qu'en rase-campagne. La police de Paris, forte de 21 000 hommes, soit plus que la garnison, va basculer du côté de la Résistance, alors que l'appareil répressif allemand et français a déjà quitté la capitale. Il faut souligner qu'environ 2 700 policiers ont fait partie de la Résistance (12%) à travers trois mouvements principaux.

L'atmosphère s'échauffe à Paris dès la fin juin. Une manifestation patriotique, le 14 juillet, est dispersée avec mollesse par la police. Deux jours plus tard, Chaban-Delmas, Délégué Militaire, revient de Londres et annonce que les Alliés ont l'intention de contourner Paris. Mais les communistes ne l'entendent pas de cette oreille et dès le 10 août, Rol-Tanguy appelle à l'insurrection. Les grèves commencent et s'accélèrent à partir du 15. Le 13, c'est la police qui, pour la première fois, a rejoint le mouvement. Au matin du 19 se produit l'événement décisif : les policiers en civil investissent la préfecture de police. Le ralliement modifie le rapport de forces. Les premiers coups de feu ont été tirés dans la soirée du 17 août, le CPL prend la décision de déclencher l'insurrection le lendemain, sous la pression des communistes. Parodi suit le mouvement le 19, en désaccord avec Chaban-Delmas, qui conserve la ligne prudente. Une première trêve est cependant négociée avec von Choltitz au soir du 19, via le consul de Suède Raoul Nordling. Le 20 août, les insurgés s'emparent de l'Hôtel de Ville, où s'installe symboliquement le CNR. La trêve n'est pas bien respectée, alors que Parodi, arrêté par les Allemands, est relâché par von Choltitz, auquel il a pourtant refusé de serrer la main. Le 22 août, la trêve est dénoncée. Rol-Tanguy envoie des émissaires aux Alliés, pour les prévenir, mais quand ceux-ci arrivent, en réalité, tout est joué : De Gaulle a rencontré Eisenhower, celui-ci a décidé dès le 22 de faire mouvement sur la capitale. Les barricades, plus symboliques que réellement efficaces, couvrent les rues de Paris. Les combats sont très durs les 23-24 août. Dans la soirée du 24, Leclerc envoie son fameux message par Piper Cub, et à 21h00, Dronne est à la préfecture de police. Leclerc a été rattaché à la 3ème armée de Patton, après son arrivée en Normandie au mois d'août 1944. Le 21, avant la décision d'Eisenhower, donc, il a pris sur lui d'envoyer un détachement, en éclaireur, vers Paris. La 2ème DB, soutenue par la 4ème DI américaine, se met en marche le 23 au matin. Elle fait face à la 1ère armée allemande, renforcée par les restes de la 7ème armée, le tout disposant d'un certain nombre de pièces de 88, utiles pour constituer des bouchons. Le soir, elle est déjà à Rambouillet. La DB bute sur les bouchons allemands le 24, en banlieue, où ont lieu de violents affrontements. Elle investit Paris le lendemain, et doit mener parfois de durs combats pour faire sauter les verrous allemands dans la capitale. Von Choltitz est pris en début d'après-midi, après l'assaut de l'hôtel Meurice. Leclerc lui fait signer l'acte de reddition, et Rol-Tanguy, malgré une première déconvenue, parvient à faire apposer son nom sur le document. De Gaulle arrive à Paris et réinstalle immédiatement l'autorité de l'Etat, par une série d'actes symboliques. Le défilé sur les Champs Elysées, le 26, fait figure de sacre populaire. La libération de Paris, retransmise et diffusée par les médias de l'époque, a un retentissement énorme, jusque dans les camps de concentration nazis.

Pour conclure, Jean-Françous Muracciole se demande si la bataille de Paris a bien eu lieu. Le bilan des pertes n'est pas facile à établir : 130 tués, 21 disparus et 319 blessés pour la 2ème DB, mais surtout en dehors de la capitale. Les Allemands compterait 2 800 morts et 4 900 blessés. Les chiffres sont très aléatoires pour les FFI et les civils. En tout, la bataille de Paris a peut-être causé 3 400 morts  et 5 500 blessés, au moins. L'incertitude règne sur les pertes matérielles allemandes, en particulier en chars ; la 2ème DB, par contre, laisse dans l'affaire 35 blindés, 6 canons automoteurs et 111 autres véhicules. Les destructions sont minimes, à part celles causées par le bombardement de la Luftwaffe le soir du 26 août. La bataille a donc été de faible ampleur, globalement. Par contre, la résistance allemande se raidit au nord et à l'est de Paris, autour de la 47ème DI et d'autres unités éparses, une contre-attaque est même lancée le 26. La 47ème DI n'est délogée que le 29 août, et la bataille ne se termine vraiment que le lendemain. De Gaulle, pendant ce temps, met au pas le CNR et annonce le transfert des FFI dans l'armée régulière. Le PCF doit capituler dès la mi-septembre et choisir la voie légaliste : bien que puissant par certains aspects, il lui manque le contrôle de l'appareil d'Etat. Une nouvelle presse et une nouvelle radio, préparées en sous-main par la Résistance, font leur apparition. Les barricades, pendant la bataille, on surtout joué un rôle symbolique. Pour l'historien, il semble bien que l'ordre d'Hitler de miner les principaux monuments ait été volontairement saboté par von Choltitz. Celui-ci n'a pas complètement désobéi, mais n'a pas obéi non plus avec la plus grande énergie, même s'il cherche à se donner le beau rôle dans ses mémoires.

En plus des notes et de l'ordre d'opérations de la 2ème DB du 24 août 1944, le lecteur trouvera en fin d'ouvrage une bibliographie indicative, avec mémoires/documents et sources secondaires, assez courte d'ailleurs. Malheureusement, comme souvent dans la collection, il n'y a aucune illustration et seulement deux cartes, ce qui est peu. L'ouvrage, classique, est une bonne synthèse, malgré une ou deux coquilles (les 100 000 avions de la 8th USAAF p.23 ?), et d'autant plus efficace qu'il n'y en avait pour ainsi dire aucune, récente du moins. L'historien a bien su remettre en perspective la bataille -finalement secondaire- dans ses dimensions stratégique (Alliés-Allemands) et politique (De Gaulle, la France Libre, la résistance intérieure et les communistes). On aurait peut-être aimé une véritable conclusion revenant sur la mémoire et l'historiographie de l'événement, évoqués en introduction, mais qui auraient peut-être mérités un développement à part entière.


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