samedi 25 janvier 2014

Steven J. ZALOGA et Hugh JOHNSON, T-54 and T-55 Main Battle Tanks 1944-2004, New Vanguard 102, Osprey, 2004, 48 p.

Ce volume de la collection New Vanguard d'Osprey, qui se focalise sur l'étude du matériel militaire, est encore une fois signé Steven Zaloga, le spécialiste de l'Armée Rouge et du matériel soviétique (en plus d'être également un bon connaisseur du matériel américain). Et pour cause : il s'agit ici de traiter la série des chars T-54/T-55, qui a été aussi répandue à travers le monde depuis la guerre froide que le fusil d'assaut AK-47, dont le créateur est mort récemment. On les retrouve encore sur les champs de bataille de la guerre en Syrie, dans les deux camps.

Au départ, c'est un bureau de dessin de l'usine n°173 de Nijni-Tagil, qui produit le T-34, et qui décide de trouver un remplaçant au T-34/85, dès 1944. On prend comme base le T-34, surblindé à l'avant en enlevant le mitrailleur de caisse, toujours armé d'un canon ZIS-S-53 de 85 mm. Le T-44, qui approche le Panther en termes de performances, ne fait que 65% du poids de ce dernier. 20 exemplaires sont produits en 1944 à l'usine de Kharkov réinstallée, 965 en 1945 et 1 823 en tout jusqu'en 1947.



Dès 1944, on a cependant testé sur le prototype du T-44 des canons plus gros, de 100 puis 122 mm. L'Obiekt 137, lancé en 1945, adapte la tourelle pour embarquer le canon de 100 mm et porte le blindage frontal à 200 mm. Le nouveau T-54 est complété à Nijni-Tagil fin 1945 : bon pour le service en avril 1946, l'usine de Nijni-Tagil le produit dès 1947 et celle de Kharkov l'année suivante. Malgré tout, des problèmes de jeunesse font que la production du T-34/85 prend le pas jusqu'en 1950. Le premier T-54 embarque en effet presque deux fois moins d'obus. La tourelle est redessinée, les mitrailleuses SG-43 de côté remplacées par des mitrailleuses incorporées au char, des chenilles plus larges sont adoptées. Une troisième usine, à Omsk, se consacre à la production. Le T-54 modèle 1951 est produit à 11 700 exemplaires. Le T-54A bénéficie des observations faites sur les Sherman du Lend-Lease et sur les M26 ou M46 capturés en Corée, notamment pour un stabilisateur amélioré afin de mieux tirer en mouvement. La Pologne et la Tchécoslovaquie, avec l'autorisation de Moscou, remplacent la production des T-34/85 par celle des T-54 : 2 855 sont produits par la première jusqu'en 1964 et plus de 2 500 pour la seconde jusqu'en 1966. La Chine copie aussi le T-54A sous le nom de Type 69. De nombreuses versions sont développées à partir du char, qui reçoit aussi des améliorations, comme une mitrailleuse antiaérienne de 14,5 mm sur la version M. En tout, plus de 40 000 T-54 sont construits (24 750 en URSS, 5 465 dans les pays alliés, 9 000 en Chine), sans compter les versions spécialisées sur châssis.



Le T-55 répond au besoin d'un char capable de survivre à un champ de bataille "vitrifié" par des explosions nucléaires. Accepté en mai 1958, il est produit jusqu'en 1962. Le temps de production est court car un officier iranien fait défection avec son M60A1 en janvier 1961 et les Soviétiques, impressionnés par le nouveau canon de 105 du char -lui-même tiré des observations faites sur le T-54 en Hongrie pendant la révolte de 1956-, développent un T-55 armé d'un nouveau canon de 115 mm, qui deviendra le T-62. Seule l'usine d'Omsk continue à produire le T-55 jusqu'en 1977, notamment pour l'exportation. Au total, plus de 30 000 chars sont produits en URSS, 7 000 en Pologne de 1964 à 1979, la Tchécoslovaquie plus de 8 500 de 1958 à 1982 et 400 en Roumanie. La durée de vie des chars étant assez courte (il faut une révision complète après 7 000 km), les régiments de chars soviétiques ne font participer qu'une partie des chars aux entraînements pour conserver leur capacité de combat : tous les dix ans, la révision a lieu dans les usines prévues à cet effet, à Kiev, Lvov et Kharkov. LesT-54 sont progressivement portés au standard M et les T-55 reçoivent aussi des améliorations dans les années 1970.


Sur les deux modèles de chars, l'Armée Rouge développe des chars lance-flammes et des engins de déminage. Sous Khrouchtchev, obsédé par l'avènement des missiles antichars, les Soviétiques tentent de développer un char lance-missiles à Léningrad, à partir d'un T-55 : c'est le projet "Typhon". Il est abandonné en 1964. En 1988, les T-54/55 forment encore 36,5% du parc soviétique, les T-62 25%, et la proportion est encore plus importante dans les pays alliés. Suite à l'expérience en Afghanistan, où les T-55, nombreux dans les unités engagées, ont souffert des RPG et des mines, un programme de modernisation est lancé notamment pour améliorer la protection face à ces menaces. Les T-55M et AM bénéficient de nombreuses améliorations. Le projet Drozd prévoit un système de défense actif contre les missiles antichars avec des roquettes et un équipement électronique pour intercepter et détruire les missiles lancés contre le char en vol. Il n'est finalement adopté que par l'infanterie de marine soviétique, car le coût, élevé, est le même que s'il s'agissait de choisir des T-72. 250 exemplaires sont produits mais stockés. Le blindage réactif Kontakt fait partie des dernières améliorations apportées par les Soviétiques au T-55. Les Israëliens, qui en capturent dès 1967, développent leurs propres versions, les Tiran, avant d'utiliser le châssis du char pour le véhicule blindé Achzarit. L'Irak ou la Finlande développent aussi des versions modifiées, et l'usine d'Omsk tourne encore pour apporter des modifications à l'exportation. En Chine, le Type 59, copie du T-54, est produit dès 1958 dans une usine à l'ouest de Pékin, jusque dans les années 1980. Après avoir capturé un T-62 pendant les escarmouches contre les Soviétiques de 1969, les Chinois produisent le Type 69 qui ressemble plus au T-55. La Chine exporte le Type 59, notamment au Pakistan.

Le T-44 n'a pas été engagé au combat contre les Allemands. Le T-54 connaît son baptême du feu en 1956 lors de la répression de l'insurrection hongroise : plusieurs sont détruits dans les combats de rue à Budapest. Les Britanniques, qui ont observé le char, vont donc développer un nouveau canon de 105 mm. Plus de 20 000 T-54/55 sont exportés, plus 6 000 copies chinoises. L'Egypte et la Syrie emploient massivement ces chars pendant les guerres israëlo-arabes dès 1967, mais la qualité des équipages israëliens fait souvent la différence. Les blindés sont aussi de la partie dans les conflits entre l'Inde et le Pakistan, puis sont utilisés par le Nord-Viêtnam en 1972 et avec plus de succès en 1975. En Afrique, les Etats issus de la décolonisation emploient de préférence le T-55, bon marché. On le retrouve en Angola, au Tchad. En Amérique latine, il est même utilisé lors du conflit au Nicaragua ! L'Irak en dispose dans la guerre contre l'Iran, puis pendant les deux guerres du Golfe. Il sert aussi dans la guerre en Yougoslavie, dans le Caucase, bref, il est encore loin d'avoir disparu des champs de bataille...

Comme toujours, le format (une trentaine de pages à peine) permet surtout d'insister sur la dimension technique, la naissance et l'évolution du blindé. On reste sur sa faim par contre quant à l'utilisation du char sur le champ de bataille et le lien avec la doctrine soviétique, les conceptions d'emploi, etc. Néanmoins, cette petite base est solide, claire, avec une bibliographie d'ailleurs essentiellement russe, car il est vrai que même en anglais, les ouvrages sur les T-54/55 ne sont pas légion. Le tout complété par les illustrations habituelles.


8 commentaires:

  1. Juste histoire de comparer, la proportion de chars US de la même génération (Patton par ex) toujours en service dans l'armée US était de combien en 1988?

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  2. Bonjour,

    1) La proportion de Patton en 1988 ? Je ne sais pas, probablement importante.
    2) Ma fiche de lecture, tout comme le bouquin de Zaloga d'ailleurs, ne porte aucunement un regard condescendant sur l'armée soviétique, etc. Bien au contraire : c'est un de mes centres d'intérêt majeurs...

    Cordialement.

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  3. bonjour Stéphane,
    ce livre sur le T 55 me parait bien intéressant, il vient compléter le hors série d'Yves Debay sur ce char mythique et l'article publié dans histoire et blindés (si je ne m'abuse). Ce blindé est pratiquement de toutes les batailles et guerre impliquant des chars.

    Bien à vous,
    FG

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  4. Bonjour,

    De mémoire, le numéro dont vous parlez était un HS d'Assaut, le magazine de Debay. Pas lu.
    Celui de Zaloga a l'avantage d'être sourcé (en russe, donc), d'être fait par un spécialiste qui a le mérite de n'être pas d'extrême-droite, et d'être très bon sur la naissance et le développement technique du char. Pour l'histoire opérationnelle, la doctrine et une analyse plus fouillée, malheureusement, vu le format, il y a peu. A compléter donc !

    Cordialement.

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  5. oui, je connais votre aversion pour Yves Debay... Cependant, hormis cet aspect "politique", c'est un HS de son défunt magazine qui a traité le T54/55. C'était pas mal. Un 2éme tome devait paraître sur l'utilisation du char dans les conflits du XXe voire du XXIème siècle, notamment dans les guerres balkaniques.

    FG

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  6. Aversion d"autant plus renforcée, François, que j'ai découvert depuis un an et demi, un peu plus, que je travaille dans ce milieu de la presse spécialisée, qu'il était loin d'être le seul -l'extrême-droite étant par ailleurs une catégorie fourre-tout que j'utilise par commodité. Mais ils sont plus nombreux qu'on ne croit.

    Cordialement.

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  7. oui c'est vrai que ces "gens" ont trouvé une niche avec la thématique seconde guerre mondiale et les "unités délite" allemande (Waffen SS entre autres). C'est très dommageable pour la discipline (histoire en général et histoire militaire en particulier). Cependant je trouve qu'en règle générale, nous avons la chance en France de posséder des revues d'histoire militaire de qualité avec des auteurs de qualité (suivait la pointe de mon curseur...).

    cordialement
    FG
    FG
    FG

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  8. Rebonjour François,

    Je suis d'accord avec la première partie, moins avec la seconde.
    Depuis mon passage dans ce milieu, je ne vois que quelques magazines (pour tout dire, deux) qui s'affranchissent globalement du "Panzerporn", pour aller vite, et de l'héritage historique de ces magazines qui repose effectivement sur la Wehrmacht, les SS et les Panzer comme fond de commerce. Et encore, pour ces deux magazines, les enjeux commerciaux sont quand même présents, on le voit. Pour les autres, ils relèvent quasiment tous de cet "héritage historique" dont je parlais, même si on trouve une poignée d'auteurs beaucoup plus intéressants qui y collaborent ; et coïncidence ou pas, on les retrouve en fait en parallèle dans les deux magazines que je mets au-dessus du lot.

    La leçon de mon expérience dans le milieu, c'est que le "salut", si l'on peut dire, de ce côté-là, ne peut venir des magazines seuls. C'est tout un ensemble, de l'université aux magazines et jusqu'aux médias, qui doit y contribuer. Le levier d'action "magazine" est inopérant de par les contraintes commerciales, d'abord, et de par l'héritage historique, qui malheureusement, peine à disparaître, on le voit bien.

    Cordialement.

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