mardi 28 janvier 2014

[Nicolas AUBIN] Vincent ARBARETIER, L'école de la guerre, Sedan 1940 ou la faillite du système de commandement français, Economica, 2011, 150 p.

Une nouvelle fiche de lecture proposée par Nicolas Aubin. Merci à lui ! Je précise que l'avis exprimé dans cette fiche n'engage bien sûr que son auteur.



Le Lt-Colonel Vincent Arbarétier est officier des transmissions et docteur en Histoire (sa thèse de doctorat portait sur la stratégie allemande en Méditerranée). Cette double casquette lui donne toute la légitimité pour aborder ce sujet souvent ignoré ou brocardé. Quand je l'ai feuilleté, ce livre m'a paru remarquable. L'introduction posait en particulier fort bien les enjeux de l'étude :


"La problématique consiste alors à se demander si les Français ont été vaincus à cause de leur retard technologique dans le domaine de leur système de commandement, ou bien, si les Allemands ont réellement élaboré une doctrine en matière de commandement, qui leur a permis de vaincre si vite celle qui passait alors pour la 1ere armée du monde. Cette étude prend pour base le cas concret de la 55e DI face au XIXe corps blindé de Guderian qui, mal renseignée, a tenté de réagir face à un ennemi écrasant, sans avoir la possibilité de coordonner son action avec d'autres grandes unités". Vincent Arbarétier saisit bien que la question implique de se pencher tant sur la technique (les transmissions françaises étaient-elles matériellement inférieures ?), que sur les méthodes et l'organisation de commandement mais aussi sur sa doctrine (penser le commandement) ce qui explique que une approche comparative.


Hélas, l'introduction est la meilleure partie de l'ouvrage.






Le plan s'organise en trois thèmes :



Une approche générale des concepts de commandements et sur la place des transmissions avant-guerre (chap 1 et 2, sur une trentaine de pages)


Une étude de cas comparative portant sur les deux journées des 13-14 mai 40 à Sedan (35 pages)


Une généralisation et des enseignements (chap 6 et 7), toujours une trentaine de pages


On le voit l'ensemble fait finalement une centaine de pages d'études et le livre se termine en deux soirées.


Après avoir rapidement comparé la doctrine du "commandement par objectifs" allemand avec la doctrine de "bataille préparée" française, l'auteur s'intéresse donc à l'héritage de la 1ere GM et présente (trop) rapidement la divergence entre l'évolution allemande d'une arme – les transmissions. Indépendante, modernisée par Fellgiebel en particulier, la radio en Allemagne est mise au service d'une gestion rapide et décentralisée du commandement. L'évolution française voit les transmissions rester éclatée, soit gérée par une sous-branche du Génie, soit une excroissance négligée des armes combattantes (les transmetteurs de corps de troupe). On devine que l'auteur dénonce un immobilisme coupable mais il ne développe pas. On aurait pu avoir de beaux passages concernant la France, des passages soulignant la cohérence entre, d'une part la doctrine de commandement postulant une bataille lente permettant l'établissement de réseaux filaires sécurisés avec un commandement centralisé, et, sa conséquence, une politique d'équipement en matériel de transmissions qui néglige le matériel radio car jugé inutile et dangereux. Mais rien de tout cela n'est vraiment fouillé, on en reste à des généralités.


Les chapitres suivants se concentrent sur l'étude de cas : les combats entre les 55e et 71e DI (+2 BCL) et les 1. et 10. PZ Div. L'auteur s'efforce d'étudier la bataille sous l'angle des transmissions et du commandement démontrant assez efficacement les lenteurs françaises aggravées par les certitudes des chefs et la crainte de se découvrir. Tout cela conduit à commander à contre-temps et avec des demi-mesures (ex : l'absence de matraquage des troupes ennemies découvertes sur la berge Nord de la Meuse à l'aide de l'artillerie est édifiant : tout d'abord Lafontaine qui commande la 55e DI a été dépouillé de l'autorité sur son artillerie divisionnaire, pas plus que sur la nombreuse artillerie de corps d'armée présente dans son secteur, et quand il reçoit, à 9h, un message lui rendant son AD, il doit encore attendre 2h30 avant qu'il puisse en user administrativement et encore en tenant compte de dotations d'artillerie limitées. Ensuite, il est trop tard car le réseau de communication filaire a été bouleversé par les bombardements aériens allemands. Ce qui n'empêche pas Lafontaine de refuser d'user de la radio par peur d'interceptions, au profit de l'estafette). D'une manière générale, les bombardements rendent Lafontaine vite aveugle et muet. De commandement, il n'y a plus.


La contre attaque menée par les BCL est ensuite décrite. Une nouvelle fois on constate que les officiers français peinent à avoir une vision correcte de la situation, programment des attaques interarmes qui se révèlent des attaques décousues menées sans coopération par manque de transmissions et d'entrainement. Les BCL arrivent au front sans aucune connaissance de la situation, épuisés par des heures de route, avec un matériel déjà déficient et attaquent en aveugle. Tout cela est intéressant mais extrêmement difficile à suivre, la prose étant confuse et répétitive, les cartes illisibles (sans parler de la présence d'une médiocre saisie d'écran d'un jeu informatique censée présenter la contre-attaque des BCL), l'iconographie erronée (la photo censée illustrer des chars FCM … avec à l'image un H 39 me semble-t-il), des copies d'organigrammes tirés des manuels (parfois en allemand) absolument incompréhensibles pour le profane (la palme page 98). On sait que les auteurs doivent littéralement se battre avec les éditeurs pour illustrer efficacement leur prose mais là on atteint le fond.

A l'opposée des atermoiements français, l'auteur affirme que les généraux allemands conservent une vision correcte des opérations en s'étant portés en première ligne.


Mais au final, qu'a-t-on appris ?… bah pas grand-chose, tout cela a déjà été dit dans les ouvrages préhistoriques de Goutard (la guerre des occasions perdues, Hachette, 1956) ou de Rocolle (la guerre de 1940, Armand Colin, 1990). Révélateur, les deux derniers chapitres consacrés aux systèmes de commandements et aux enseignements sont construits uniquement en puisant des citations d'auteurs anciens (Paillat, Shirer..) et à l'aide de témoignages, eux aussi anciens. L'auteur semble convaincu que l'on est confronté à un combat classique entre des "anciens" sclérosés et des jeunes "modernes" qui savent employer le nouvel outil à leur disposition. Ainsi, cela conduit l'auteur à penser que le vaincu l'est parce qu'il n'a pas fait ce qu'a fait le vainqueur ou, dit autrement, qu'il n'y avait qu'une façon de vaincre. Or s'il est évident que la doctrine française était inadaptée, les études récentes ont aussi mise en évidence que la doctrine allemande n'était pas la panacée. L'auteur adhère clairement à une mythique du commandement de l'avant. Il se lance dans un panégyrique des transmissions radio qui auraient, selon lui, permis la réapparition de la race des Seigneurs de la guerre et il semble très admiratif des Guderian, Patton, Leclerc et Moshé Dayan.


Or des chefs modernes (comme le colonel israélien Eshel) ont mis en garde contre les défauts d'un commandement uniquement de l'avant et l'erreur de le poser en modèle (Rommel en particulier comme le montre une étude qui vient de paraitre de Cédric Mas). Un article de ce mois-ci dans Guerre et Histoire sur la guerre du Kippour souligne très bien les limites d'une défense reposant uniquement sur des initiatives locales décentralisées qui conduisent à une déperdition des efforts. On pourra enfin se reporter sur les réflexions du colonel Goya faites en 2008, http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2014/01/les-facteurs-de-la-puissance-militaire.html, montrant que le système de commandement est un "arbitrage entre la qualité de la coordination des moyens [dont la planification est une clé] et la vitesse d’exécution. On peut ainsi avoir des armées qui agissent et réagissent très vite, généralement grâce à une décentralisation du commandement, mais avec une grande déperdition des efforts [cas de la Wehrmacht quand elle est en position défensive de 1944-1945 ou d'Israël en 1973] et d’autres qui, au contraire, planifient très bien les opérations mais au prix de délais qui donnent systématiquement l’initiative à l’ennemi [cas des Français en 1940 ou des Britanniques]. Les plus efficaces sont bien évidemment celles qui parviennent à concilier coordination des moyens et vitesse [cas de la Werhmacht dans l'offensive en 1939-1941 ou de l'armée américaine en 1944-1945]". Les conclusions du livre ne m'ont donc pas totalement convaincu même si elles sont loin d'être des contresens.


Ensuite l'ouvrage souffre de plusieurs faiblesses majeures :


1) Méthodologiquement, l'auteur fait le choix de se concentrer sur une étude de cas, ce qui est judicieux à condition ensuite, soit d'en démontrer le caractère exemplaire, soit d'en pointer les éventuelles divergences par rapport à d'autres affrontements. Ce n'est pas le cas à l'exception d'une comparaison avec la bataille de la "ferme chinoise" de 1973 bien éloignée des commandements français et allemands, objets de l'étude. C'est d'autant plus gênant que le choix est en fait contestable. L'auteur compare un acteur en position offensive (Guderian) et un en position défensive (Lafontaine), or les impératifs du commandement sont différents dans l'offensive et dans la défensive comme el dit Louis Martel sur ATF40, http://www.atf40.fr/ATF40/Sedan, la faillite du système de commandement, Arbarétier. "Dans l'offensive, l'idée de manœuvre est préétablie, les ordres donnés et expliqués, le chef peut donc accompagner les éléments qui remplissent le rôle essentiel, être là où il pense qu'un pépin risque de tout remettre en cause. Il y a une désynchronisation entre la conception et l'action qui permet au chef de privilégier la fonction "contrôle". Dans la défensive, il y a au minimum simultanéité entre action et réflexion voire une désynchronisation dans le sens contraire. Le chef, s'il veut peser sur l'action, doit comprendre la manœuvre adverse. Or, il ne peut le faire que là où les renseignements sont centralisés et synthétisés, généralement, son poste de commandement. Ce n'est qu'ensuite qu'il peut aller au point d'application de l'effort principal de l'ennemi pour soutenir ses troupes ou aller contrôler le déroulement des actions qu'il a décidé et dont il attend un renversement de situation". La comparaison de l'action de Lafontaine et celle de Guderian n'a donc pas la portée exemplaire que lui prête Vincent Arbarétier. Comparer la 55ème DI à Sedan avec la 57ème ID à Abbeville en aurait eu plus. Avec une situation similaire (toutes les deux attaquées par une GU blindée ennemie et connaissant un mouvement de panique) on peut en tirer des conclusions pertinentes. De même, on peut comparer les actions de de Gaulle et celles Guderian.


2) Autre point de méthode qui suscite la surprise, l'auteur abandonne sa définition initiale ou plus exactement la restreint chemin faisant. En introduction, nous apprenons que le commandement dépend :



1 De la capacité à anticiper et à se prépositionner de manière pertinente et flexible
2 de la collecte de renseignements à tous les échelons
3 De la rapidité à les compiler, les intégrer et prendre des décisions adaptées
4 De la rapidité à les répercuter à tous les échelons inférieurs
5 De la capacité à tous les échelons inférieurs à les interpréter et les exécuter rapidement en tenant compte de l'évolution de la situation tactique



A tous les niveaux les communications occupent une place décisive et celles-ci dépendent non seulement de la qualité du matériel mais aussi de la place que la doctrine lui accorde. Mais dans le développement, l'auteur se focalise quasi-uniquement sur la transmission des ordres minorant les fonctions de renseignement (collecte, synthèse, analyse et diffusion) et occultant les fonctions de contrôle. La réponse n'est donc pas complète. Si le commandement ne peut se faire sans transmissions, il ne s'y réduit pas.


3) Se pose ensuite le choix des sources. Si le versant français est nourri à la source, pour l'autre côté de la colline, il faut se contenter de quelques affirmations élogieuses a-posteriori faites par Fuller, Hooker, Jones, Masson, Liddell Hart déjà lues cent fois et qui pour certaines ont été sérieusement remises à leur place depuis 50 ans ! Dans son ouvrage précédent Rommel et la stratégie de l'axe en Méditerranée, l'auteur n'hésitait pourtant pas à se coltiner avec les Bundesarchiv et en est familier. Curieusement, il n'utilise presque jamais Frieser car, quitte, à ne pas aller à la source, on aurait pu s'attendre à une exploitation de travaux récents. D'ailleurs, des Allemands, il n'est guère question dans l'ouvrage si ce n'est concernant le chapitre sur les enseignements de la bataille.


Bref, si le sujet est excellent - je suis convaincu que l'opposition doctrinale à l'origine de la divergence dans les structures de communications et de commandements est une des clés essentielles pour comprendre la bataille – l'ouvrage n'y répond pas définitivement, loin de là. On aurait pu avoir un beau panorama de l'équipement en transmissions des deux armées, une comparaison fine de l'utilisation des dites transmissions, une mise en perspective doctrinale mais, si tout cela est évoqué, rien n'est traité de manière approfondie. Par exemple la partie, essentielle, sur l'évolution des systèmes de commandement est expédiée en en 10 pages. La forme comme le fond sont à revoir et on est bien loin d'un "Command or Control. Command, training and tactics in the british & german armies 1880-1918" de Martin Samuels qui traite du même thème. Il est vrai que la critique est facile et l'art difficile d'autant que mes critiques doivent être comprises à l'aune de la complexité du sujet choisi et du talent indéniable de l'auteur. Il suffit de se tourner vers son autre ouvrage paru chez Economica, le très riche, Rommel et la stratégie de l'axe en Méditerranée pour s'en convaincre. Comblant un vrai manque historiographique, il est aussi des plus solides. Quant au travail définitif, - si tant est que cela existe en Histoire – sur les différences doctrinales entre l'art de la guerre français et son homologue allemand, il reste à écrire.


Nicolas Aubin

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