mercredi 4 décembre 2013

[Nicolas AUBIN] Jacques Girault (dir), Des Communistes en France (années 1920-années 1960), Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 530 p.

Encore une fiche signée Nicolas Aubin. Merci à lui !




Cet ouvrage collectif propose les actes d'un séminaire de DEA conduit par Jacques Girault pendant trois années de 1997 à 2000 portant sur "le communisme et les mouvements sociaux de la région parisienne et de la France au XIXè et XXè s". Cette particularité est à la fois la grande qualité de l'ouvrage et sa faiblesse.

Qualité car elle rend accessible au plus grand nombre ce qui est d'ordinaire réservé à un cercle étroit de chercheurs et d'étudiants parisiens. Qualité ensuite car elle permet de découvrir les premiers travaux de jeunes doctorants qui renouvellent les démarches et les problématiques. Qualité encore car elle dépasse les querelles partisanes et réuni toutes les sensibilités. Qualité enfin car elle confirme tout l'intérêt d'une approche du phénomène communiste par le biais de l'implantation ; approche que l'on doit au directeur et qu'il affine depuis 25 ans1.

 

Faiblesse car comme son titre l'indique, Des communistes en France, cet ouvrage embrasse un immense sujet au risque de ne pouvoir l'étreindre correctement. Jacques Girault a du composer avec 27 intervenants différents (et encore d'autres n'ont pas rendu leurs copies). Le plan s'organise autour de sept thèmes : la représentation et l'élaboration de la ligne politique communiste, la région parisienne comme enjeu politique, les rapports entre le communisme et les mouvements sociaux, la place des communistes dans le monde enseignant et dans le monde de l'entreprise, le communisme municipal et enfin les communistes dans les luttes politiques et idéologiques. Bref un véritable inventaire à la Prévert. En outre, la diversité des intervenants a pour conséquence une grande inégalité des contributions. Paradoxalement ce n'est pas chez les chercheurs confirmés que l'on trouve les passages les plus intéressants : Philippe Buton revient sur l'implantation communiste à la Libération, Rémy Skoutelsky sur les volontaires parisiens au sein des Brigades internationales, Jocelyne Carre-Prezeau sur le mouvement Amsterdam-Pleyel. Bref rien de bien neuf sous le soleil, mais il fallait sans doute ces signatures pour permettre la publication. C'est donc grâce à la plume des dix doctorants que l'ouvrage prend de l'altitude. Parfois simple récit, parfois brillante analyse, les différents articles sont toujours novateurs par le thème abordé : l'impact des mots d'ordre internationalistes chez les communistes parisiens dans les années vingt (Sandrine Saule), la crise de 1929 au sein de la Fédération unitaire de l'enseignement (Loïc Le Bars), le communisme municipal (Emmanuel Bellanger et Catherine Dupuy) et sa politique sportive (Nicolas Ksiss).

Il est donc délicat de dégager une problématique générale. Le coordonnateur s'y est efforcé, tout en en reconnaissant la difficulté. L'ouvrage se réclame de l'histoire sociale et totale. La problématique générale de l'implantation a donc servi de point de départ et la banlieue parisienne en constitue le terrain privilégié, mais non exclusif. Il s'agit de comprendre la nature des mutations qui traversent le communisme français en étudiant au plus près les interactions entre le milieu, les idéologies, les phénomènes culturels, les systèmes politiques, les individus, les impulsions nationales et internationales. On retrouve le désir de présenter le phénomène communiste dans toute sa complexité et dans sa pluralité si prégnant dans le Siècle des communismes2. Le titre est ici évocateur d'un projet. Mais en "collant" au terrain, le lecteur ne perçoit pas les dynamiques générales, il n'a pas de vision d'ensemble du phénomène, bref il se perd dans les études de cas. L'impression générale est donc celle d'un capharnaüm. Certes ces faiblesses sont inhérentes à une telle production, n'oublions pas qu'il s'agit des actes d'un séminaire. Mais on peut regretter que Jacques Girault ne se soit pas lancé dans une réelle synthèse, se contentant d'une présentation de 10 pages où les résultats de la recherche sont expédiés en trois. Il n'y a pas non plus d'articulation entre les thèmes. Enfin il manque une présentation en ouverture des différentes parties. C'est d'autant plus dommage que Jacques Girault dans un collectif précédent sur l'implantation du socialisme n'avait économisé, ni les rapports de synthèse, ni la conclusion générale… et le résultat fut tout autre3. Cette lacune ne doit cependant pas remettre en cause l'intégralité du travail accompli par le coordonnateur et son équipe, ce serait injuste. Il reste une dissection partielle des constituants du groupe communiste et de son identité. Le lecteur y puisera d'intéressantes informations, des démarches, des réflexions remarquables. Un index des noms et des lieux lui facilitera la tâche. De plus l'ambition de l'ouvrage n'a jamais été de répondre à toutes les questions et pour reprendre sa phrase finale, "ce livre ne constitue qu'une étape".

Dans ce corpus, trois sujets se démarquent : le communisme municipal en banlieue parisienne, la place des communistes au sein du monde enseignant et celle du cinéma dans la représentation de la ligne politique.

Emmanuel Bellanger propose une utile synthèse sur la gestion communistes des mairies de la Seine entre 1920 et les années soixante-dix. Il démontre avec rigueur que les communistes furent les héritiers des premiers programmes d'assistance et des aménagements urbains mis en place par les radicaux à la fin du XIXè s. Bien loin de faire table rase de ce passé, les équipes municipales communistes maintinrent les secrétaires municipaux à leurs postes et firent appel à des techniciens issus de l'école des hautes études urbaines. Dès 1921, les écoles du propagandiste organisèrent des cours sur le socialisme municipal. Ainsi, les communistes furent intégrées dans un réseau de professionnalisation et de fonctionnarisation. L'auteur multiplie les exemples de coopérations intercommunales entre mairies de couleurs différentes insistant sur l'uniformisation des pratiques municipales. Les communistes acquirent donc une crédibilité qui explique en partie la dynamique du Front populaire quand 26 des 80 communes de la Seine basculèrent dans le rouge. Bellanger constate ainsi un réel décalage entre le discours partisan et la pratique gestionnaire soucieuse d'efficacité et de rentabilité. Cela lui permet de conclure sur l'existence d'une culture municipale du compromis et non sur celle d'une contre-société municipale communiste. Cette contribution est à compléter et à nuancer par l'étude du mandat municipal dans l'itinéraire militant que l'on doit à Claude Pennetier réalisée comme de coutume grâce aux autobiographies déposées à Moscou et par la lecture des interventions socioculturelles dans les municipalités communistes où Jacques Girault met en évidence les désirs de réalisations, limités par la dépendance des municipalités à l'égard des autres corps de l'Etat. A partir de l'exemple de Gennevilliers, Catherine Dupuy démontre que le communisme municipal doit répondre à trois exigences : offrir aux administrés une assistance sociale (logement, santé, loisir…), être une courroie de transmission entre les masses et la direction nationale, soutenir le prolétariat lors des grèves.

Le deuxième thème remarquable de ce corpus traite des enseignants communistes, membres incontournables de la famille communiste et pourtant si souvent occultés au profit des cadres ouvriers. Loïc Le Bars s'attarde ainsi sur un épisode clé et pourtant inconnu, la crise de 1929 au sein de la fraction communiste de la Fédération unitaire de l'enseignement. Cette crise révèle en fait les tensions entre les anciens instituteurs de province, syndicalistes avant d'être militants communistes, isolés dans le monde rural mais attachés à la révolution russe opposés aux jeunes instituteurs de l'après 1ere guerre mondiale ayant adhérés au PCF avant de s'engager dans la FUE. La crise déboucha sur la rupture de la majorité des enseignants communistes avec leur parti. Ces "dissidents" gardèrent le contrôle de la fédération malgré les efforts des militants restés au PCF, au demeurant peu nombreux (250 membres en 1931). Elle explique donc en partie la faible implantation communiste dans le monde enseignant et le passage de la FEN dans l'autonomie après la 2è guerre mondiale.

Enfin, trois contributions permettent d'accorder une place non négligeable au cinéma en tant que vecteur de l'idéologie. Myriam Tsikounas décrypte les films soviétiques portant sur la révolution russe montrant comment ces films d'endoctrinement politique ont su innover pour captiver et étonner le spectateur tout en bloquant le questionnement et en gommant les invraisemblances du récit. Tanguy Perron et Jacques Girault comparent deux films et deux époques. Perron s'attarde sur les films municipaux de l'après 2è guerre mondiale. Girault analyse l'histoire d'une production de Guerre froide, "La terre fleurira" réalisée à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'Huma en 1954. Si en quelques années les sujets ont changé, la volonté édificatrice tout comme l'art du montage demeurent identiques à la filmographie soviétique. 
 
En définitive, à moins de résumer chaque intervention, on ne peut guère offrir une réelle photographie de ce livre hétéroclite. Reste à chaque lecteur à se faire sa propre opinion. Est-il utile de publier les actes d'un séminaire ? En ce qui me concerne ma philosophie est faite. Cet ouvrage en dressant un panorama des réflexions sur l'implantation du communisme est stimulant et bienvenu. Avec une synthèse approfondie, il serait même devenu incontournable.


Nicolas Aubin


1 Girault, Jacques (sous la dir.), Sur l’implantation du PCF dans l’entre deux guerres, Paris, Ed. Sociales, 1977.
2 Dreyfus Michel et alii (sous la dir.), Le siècle des communismes, Paris, Ed. de l'Atelier, 2000.
3 Girault Jacques (sous la dir.), L'implantation du socialisme en France au XXè siècle. Partis, Réseaux, Mobilisation, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001.

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