dimanche 8 décembre 2013

[Nicolas AUBIN] Alistair HORNE, Comment perdre une bataille, France mai juin 1940, Tallandier, coll. Texto, 2010 (réed. 1969)

Nicolas Aubin nous propose à nouveau une fiche de lecture consacrée au classique d'Alistair Horne sur la campagne de France en 1940 (que pour ma part je n'ai toujours pas lu). Merci à lui !


To lose a Battle est un ouvrage paru initialement en français en 1969. En son temps, il avait fait sensation. Bien sûr aujourd'hui il peut paraitre daté d'autant que par souci d'économie, Tallandier se contente d'une réédition low cost sans présentation critique présentant l'apport historiographique du livre, sans annexe, sans index, sans carte (un comble quand on suit l'avance des panzers jour par jour), sans sources…

Alistair Horne a publié son étude alors qu'il avait 44 ans, il est alors journaliste et publie depuis un peu plus de 10 ans des ouvrages portant principalement sur l'Histoire de la France contemporaine destinés à un public anglo-saxon. Ce n'est donc pas un universitaire et on ressent sous sa plume l'allant du correspondant de presse qu'il a été.

En 1969 l'enjeu était encore de retracer le cours des événements et malgré le titre "comment perdre une bataille", il n'y a guère de problématisation, les deux tiers du texte retrace la campagne à raison d'un jour par chapitre… à ce tarif, ce n'est plus du plan chronologique, c'est une vénérable chronique médiévale. Cette approche, légitime en 1969, semble aujourd'hui datée mais curieusement elle fonctionne bien. Quand on est à la recherche d'une information factuelle du genre qui fait quoi à un moment donné, il est facile de s'y retrouver malgré l'absence d'index.



 




Ce qui avait marqué sa sortie en 1969, c'est le premier tiers de l'ouvrage portant sur la situation de la France et de son armée à la veille de la guerre, cette présentation du contexte reste encore aujourd'hui remarquable. Il s'agit d'une brillante synthèse qui explique et justifie le succès du livre : description de l'ambiance d'avant-guerre, de la doctrine militaire, des divisions politique en France, de l'impact de la drôle de guerre sur le moral et la discipline de l'armée. Ces fragilités combinées signent l'arrêt de mort de la IIIe République. Claude Quétel dans un ouvrage de 2010 – L'impardonnable défaite - ne fait guère mieux 40 ans plus tard. Horne s'attarde ensuite sur la genèse du "coup de faucille" allemand… qui, même sans avoir la précision et la rigueur de Frieser1, à fort bien résisté au temps et séduit encore par son esprit de synthèse. Pour un novice, c'est un excellent début, pour un spécialiste, il manque bien sûr les 40 ans de découvertes… une édition luxe aurait rajoutée des notes de bas de page pour compléter, affiner ou contredire les propos de Horne… mais Tallandier n'est pas la Pléiade.

Quand on en vient au déroulement de la campagne, le lecteur s’essouffle et même s'ennuie. Ce n'est pas la faute au style toujours aussi agréable avec un certain sens de la formule, une bonne intégration des témoignages et quelques dialogues savoureux. Il n'y a pas non plus d'erreurs majeures et l'essentiel de ce que dit Horne est devenu dans les grandes lignes, l'histoire admise… mais justement cette histoire est dorénavant parfaitement connue. Il est clair qu'ici le livre marque son âge. Bien sûr n'ayant pas étudié les archives allemandes et s'appuyant surtout sur des témoignages et les minutes du procès de Riom, quelques approximations factuelles existent, mais je n'en fait pas le recensement, recensement qui serait d'ailleurs crapuleux à l'égard d'un livre ancien. Il y a incontestablement aujourd'hui mieux pour celui qui s'intéresse aux opérations proprement dites et le Horne ne peut en aucun cas prétendre être un outil de travail ou de références. Simplement peut-on clairement regretter que le mois de juin soit sacrifié purement et simplement (une quinzaine des 450 pages de l'ouvrage).

L'intérêt de l'ouvrage repose enfin sur le regard porté par un Anglais sur la Campagne de France. Contrairement à d'autres Horne ne tombe pas dans le French Bashing fréquent de l'époque. Bien sûr, les mauvaises langues constateront qu'il accorde une place disproportionnée aux opérations de la BEF – British Expedionnary Force – mais, pour le coup, étant donné le silence de la plupart des productions françaises sur cette formation, ce n'est qu'un juste retour des choses et nul doute que bien des lecteurs francophones de 2013 découvriront ici l'existence des Labour Divisions sacrifiées pour freiner l'avance des Panzers à Amiens, Albert, Doullens et Abbbeville.

Bref, un ouvrage qui demeure une agréable synthèse interprétative mais qui a pris quelques rides. Bien écrit, il s'adresse davantage au profane ou à celui qui, passionné par l'historiographie, cherche à retracer l'histoire de l'histoire de la campagne de France ou encore au collectionneur (mais dans ce cas préférez l'édition originale). Les autres préféreront sans doute se tourner vers des études plus récentes qui ont emprunté un chemin largement ouvert par Alistair Horne.

1 Karl Heinz Frieser, Le mythe de la Blitzkrieg. 




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