mercredi 18 décembre 2013

Mark MAZOWER, Dans la Grèce d'Hitler, Tempus 460, Paris, Perrin, 2012, 670 p.

Excellente idée qu'ont eu les éditions Perrin de rééditer en format poche le volume de Mark Mazower, traduit aux Belles Lettres en 2002, et paru initialement en 1994. Mazower, aujourd'hui professeur à l'université Columbia de New York, est un spécialiste de l'histoire grecque contemporaine et des Balkans, plus généralement.

Comme il l'explique dans l'introduction, c'est le désir de savoir ce qu'avait fait Kurt Waldheim, futur secrétaire général de l'ONU, et qui avait servi dans la Wehrmacht en Grèce pendant la guerre, qui est à l'origine de ce travail. En Grèce, l'occupation et les fractures qu'elle a créées ont été suivies d'une guerre civile meurtrière. La guerre froide avait déjà commencé avant même la fin des hostilités. Il faut dire que la défaite de 1941 crée pour ainsi dire un vide de pouvoir et une situation inédite, qui donne lieu à des réponses originales sous l'occupation. En pressurant la Grèce, les Allemands ont permis à un véritable mouvement social, l'EAM/ELAS, d'éclore, à la fois par le bas et par le haut. Cette organisation a cherché à imposer son monopole sur la résistance, parfois par la force, mais avec un indéniable soutien populaire. En face, à la fin de la guerre, la peur de la révolution a cimenté un camp souvent compromis avec les Allemands et bientôt soutenu par les Anglais. Mazower organise le propos en quatre parties : il décrit le chaos installé par l'occupation, puis la logique de la résistance entre 1941 et 1943, la répression allemande en 1943-1944 et montre comment la société grecque se retrouve complètement prise dans la guerre jusqu'à la libération.

Pour les Grecs, l'invasion allemande d'avril 1941 et la défaite rapide de l'armée sont vues comme une catastrophe, après le succès contre les Italiens et l'arrivée des Britanniques. Depuis l'autre "Catastrophe", l'abandon de l'Asie Mineure face aux Turcs de Kemal, la Grèce vit une tourmente politique. Vénizélos, le héros national, meurt en 1936, alors que la royauté est rétablie. La dictature de Metaxas, de 1936 à 1941, ne peut s'appuyer sur un parti comparable au parti nazi ou fasciste. Hitler ne voulait pas envahir la Grèce au départ. Mais il l'a fait, et les relations avec les Italiens s'en sont ressenties. L'armée grecque savait n'avoir aucune chance contre les Allemands, et d'ailleurs certains généraux, comme Tsolakoglou, futur premier chef du gouvernement collaborateur, ont rapidement négocié avec la Wehrmacht. Le pays est partagé en zones d'occupation mais les Allemands, qui ne veulent pas y immobiliser trop de troupes, laissent une grande partie de la Grèce aux Italiens, au grand désespoir de la population.



Les Allemands, comme partout ailleurs en Europe occupée, organisent un pillage des denrées alimentaires et de l'économie. La récolte de 1941 s'effondre, les céréales ont du mal à être acheminées, le rationnement commence dans les villes comme Athènes et le marché noir fait son apparition. La famine de l'hiver 1941-1942, particulièrement rigoureux, entraîne la mort de 35 à 40 000 personnes à Athènes et au Pirée. Faute de prévoyance, même la colonie allemande d'Athènes est concernée par la pénurie. En février 1942, la situation est telle que les Britanniques acceptent une levée partielle de leur blocus pour ravitailler la Grèce affamée. Le marché noir devient indispensable et n'est d'ailleurs pas l'apanage d'un groupe particulier. Il profite surtout aux principaux producteurs, les paysans. Les "frais d'occupation" de l'Axe font exploser l'inflation, ce qui frappe même Mussolini, venu pour la première fois en Grèce occupée le 20 juillet 1942. Neubacher, l'envoyé de Ribbentrop, tente en vain de négocier avec la Wehrmacht sur la question de l'approvisionnement alimentaire. On ne s'étonne donc pas que les Allemands aient eu énormément de mal à recruter des ouvriers en Grèce pour faire tourner leur industrie de guerre. Fin 1943, sur 540 000 travailleurs étrangers dans le IIIème Reich, à peine 11 000 sont grecs. De même, le discours sur "l'Europe nouvelle", dans ces conditions, a eu du mal à prendre racine.

La résistance commence assez tôt, par l'aide à des prisonniers britanniques évadés ou l'acte un peu fou de ces deux étudiants descendant le drapeau à croix gammée de l'Acropole, en mai 1941. Sabotages et opérations d'espionnage dominent jusqu'à l'automne, où se forment les premières bandes armées dans le nord. La répression allemande est déjà féroce, avec de nombreuses exécutions et des villages incendiés. La résistance passe aussi par de nombreux graffitis sur les murs des villes. La naissance de l'EAM est provoquée par la faillite de la classe politique traditionnelle, inactive ou presque ; il faut d'ailleurs attendre 1943 pour qu'un membre important de ce groupe accepte de collaborer avec les Allemands. L'EAM, créée en octobre 1941, a son noyau moteur dans le KKE, le parti communiste grec, bientôt suivie de l'EDES, plus nationaliste. L'EAM ne crée sa branche armée, l'ELAS, qu'au printemps 1942. L'EAM va jouer sur les comités populaires qui se sont créés dans les villes pour protester contre la disette. La peur des réquisitions de travailleurs gonfle les rangs de la résistance ; dès février-mars 1943, l'EAM provoque des manifestations de masse à Athènes, paralyse l'activité officielle par les grèves. La montée en puissance du mouvement conduit au remplacement de Logothétopoulos, le chef du gouvernement, par Ioannis Rallis, qui va accentuer la collaboration avec les Allemands, notamment en créant les Bataillons de Sécurité. Le 25 juin 1943, l'EAM parvient encore à réunir 100 000 personnes à Athènes.

Les andartes (guérilleros) se sont imposés dès l'été 1942 dans les campagnes. La plus célèbre bande est menée par Aris Vélouchiotis, du KKE, qui a contribué à la formation de l'ELAS. Les andartes ont besoin du soutien des villages pour survivre. L'ELAS cherche aussi à débaucher les anciens soldats et surtout les anciens officiers de l'armée grecque. Les Italiens répondent d'abord par des rafles de suspects. L'ELAS s'enhardit bientôt jusqu'à attaquer la gendarmerie grecque, qui connaît aussi beaucoup de défections. Les attaques contre l'Axe s'intensifient après septembre 1942, l'opération la plus spectaculaire étant le dynamitage du viaduc ferroviaire de Gorgopotamos en décembre, conduite avec le SOE. En mars-mai 1943, les andartes commencent à s'attaquer aux postes ou aux colonnes italiens. Leur nombre est estimé à 30 000 en juillet. Les Britanniques, qui installent leur mission militaire à ce moment-là, sont partagés, car politiquement, ils se sentent plus proches de l'EDES, cependant beaucoup moins efficace que l'ELAS sur le plan militaire. Avec les opérations d'intoxication pour couvrir le débarquement en Sicile, les Allemands renforcent leurs moyens en Grèce : 1. Panzerdivision, 1. Gebirgs Division, etc. Les relations entre Allemands et Italiens, tendues, se déchirent littéralement avec la chute de Mussolini et la capitulation italienne du 8 septembre 1943. Les combats sont particulièrement féroces entre les anciens alliés et les Allemands passent par les armes des milliers d'Italiens sur l'île de Céphalonie. Certains fanatiques du fascisme ont pourtant continué le combat aux côtés des Allemands. Cependant, la résistance a aussi reçu un apport en armes et parfois en hommes considérable.

Les Allemands sont donc les seuls maîtres à bord à partir de l'automne 1943. La plupart des divisions arrivées sur place ont l'expérience de la lutte antiguérilla en Yougoslavie. Jusqu'à la libération, plus d'un millier de villages sont rasés et 20 000 Grecs tués ou blessés par la Wehrmacht. Celle-ci considère rapidement les Grecs comme des sous-hommes et les partisans comme des bandits, selon un procédé bien connu. C'est dans le bureau de renseignements du Groupe d'Armées E de Salonique qu'officie d'ailleurs Kurt Waldheim. Collecter le renseignement, pour les Allemands, s'avèrent une tâche ardue, d'autant plus que là encore, chose bien connue, les différentes officines se font concurrence. La Wehrmacht commence d'abord à envoyer des détachements de la taille de la compagnie pour faire des râtissages, puis construit des bunkers ou autres forts pour la surveillance, enfin mène des opérations de grande envergure. Insatisfaite des résultats, elle se tourne alors vers les auxiliaires grecs, qui forment des Bataillons de Sécurité, ou evzones. La politique des représailles contre les civils avait déjà été appliquée en Crète, en mai 1941, mais elle est mise en oeuvre sur continent dès septembre. Le haut-commandement allemand ordonne de procéder à des représailles systématiques en cas d'attaque et fait fusiller aussi de nombreux otages. En octobre 1943, la 117. Jäger Division exécute ainsi toute la population du village de Calavryta. Les opérations de grande envergure contre la guérilla ne cessent qu'en août 1944. Un an plus tôt, en août 1943, une compagnie de la 1. Gebirgs Division avait abattu plus de 300 personnes du village de Comméno. Il y a eu des remous dans la troupe, mais plus parce que l'exécution avait aussi concerné des femmes et des enfants que sur le principe lui-même. Sur le terrain d'ailleurs, les Allemands se démènent pour maintenir le moral de la troupe, en organisant toutes sortes d'activités de délassement ou autres. Ce qui n'empêche pas les soldats, encadrés par des officiers qui connaissent les consignes, de faire preuve d'une grande brutalité. La 4. Polizei SS-Panzergrenadier Division comment ainsi un autre massacre de grande ampleur à Distomo, en juin 1944. La discipline d'ailleurs est parfois suffisamment relâchée pour que les soldats allemands aillent jusqu'à commettre des actes de délinquance sans être forcément poursuivis.

La Gestapo et les SS ne s'installent eux aussi en Grèce qu'à partir de 1943, et surtout après septembre et l'éviction des Italiens. Stroop, qui a écrasé le ghetto de Varsovie, chapeaute d'abord l'organisation SS avant d'être remplacé par Walter Schimana. Mais l'homme fort des SS en Grèce est Blume, son adjoint à la sécurité, le chef du Sipo/SD. Les SS ouvrent un camp de concentration et de transit à Haïdari, dans la banlieue d'Athènes, commandé par Radomski, un homme impitoyable. Les gardiens sont surtout des Volksdeutsche. Blume, qui voulait laisser la Grèce en ruines après le retrait allemand, n'a pas eu l'occasion de le faire totalement, la Werhmacht ayant repris la main en raison de la situation militaire. Les premières mesures contre les Juifs, en particulier à Salonique, tombent dès juillet 1942. En février 1943, Wisliceny, un homme d'Eichmann, arrive à Salonique pour organiser la déportation des Juifs. Le dernier convoi part au mois d'août : sur un peu moins de 50 000 personnes, près de 38 000 finissent rapidement dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Plus tard, en zone italienne, les nazis auront plus de mal à opérer car les Juifs commencent à comprendre ce qui les attend. L'ELAS fait sortir discrètement le Grand Rabbin d'Athènes dès septembre 1943. En mars 1944, les dernières grandes rafles sont organisées dans les villes. Au final, c'est peut-être 90% de la communauté juive grecque qui a été exterminée. Et cela sans que les Allemands aient réussi à créer un véritable mouvement antisémite dans la population. L'ELAS a accueilli nombre de fugitifs et 650 ont combattu dans la résistance.

L'EAM/ELAS instaure, dans les zones qu'elle contrôle, un véritable gouvernement parallèle. L'Etat s'est désintégré et la population, avec l'occupation, s'est aussi radicalisée, de par la faillite de la classe politique d'avant-guerre. La résistance se déchire d'ailleurs dans les questions politiques sur l'après-guerre. Des comités de village mettent en place une autogestion locale, comme en Eurytanie, province du centre de la Grèce, ce qui inquiète le KKE. L'EAM rend la justice avec des tribunaux populaires, parfois expéditifs. Si la place réservée aux femmes est toujours traditionnelle, il n'en demeure pas moins qu'elles obtiennent le droit de vote et que les jeunes contribuent aussi à la résistance via l'EPON. L'EAM se considérant déjà comme la "Grèce libre", elle a cherché à écarter les autres organisations de la résistance, comme l'EDES. La Garde Civile procède à une répression parfois féroce. En mars 1944, l'EAM crée le Comité Provisoire de Libération Nationale et organise des élections. L'ELAS, la branche armée, est alors la force militaire la plus puissante de la résistance. Son action n'est coordonnée qu'à partir de mai 1943, avec les autres mouvements, la structure se doublant aussi d'une branche politique. Les capétanaioi ou chefs de bande, conservent souvent leur indépendance, et se heurtent aux officiers réguliers, souvent républicains, qui ont rejoint le mouvement. La plupart des andartes sont des hommes jeunes, des paysans, et beaucoup ont l'expérience de la guerre en Albanie contre les Italiens. Fin 1943, les recrutements ont gonflé car beaucoup de Grecs pensaient que la fin de la guerre était proche. Loin d'être un mouvement communiste l'ELAS se compose d'hommes attachés aux valeurs grecques traditionnelles, révolutionnaires certes au sens social du terme, même si certains chefs de bande font parfois régner une véritable "terreur révolutionnaire" comme "Ulysse" en Macédoine.

En face, dès 1943, la peur fantasmée du communisme permet aux Allemands de créer une contre-révolution qui aboutira pendant la guerre civile. Le 7 avril, Rallis fait former les quatre premiers Bataillons de Sécurité. L'anticommunisme de l'entre-deux-guerre se réactive. Le mouvement s'accélère après la capitulation italienne : trois bataillons sont levés à Athènes. L'ELAS ayant éliminé en avril 1944 l'EKKA, dernier groupe résistant d'envergure, des survivants permettent aussi de former d'autres bataillons. L'un d'entre eux est expédié sur l'île d'Eubée et y sème la terreur. D'autres bataillons, dont celui baptisé Léonidas, se forment spontanément dans le Péloponnèse, traditionnellement royaliste. Les Bataillons de Sécurité compteront 8 000 hommes à la fin de l'occupation. Les Britanniques, affolés par la place prise par l'ELAS, vont jusqu'à rencontrer les Allemands pour discuter du problème : à Athènes, Don Stott prend contact avec la Geheime Feldpolizei. La résistance de droite se rapproche elle aussi des Allemands et des Bataillons de Sécurité. Dans le nord de la Grèce, les Allemands créent même de véritables escadrons de la mort, comme l'ESSAD en Thessalie, pour répandre la terreur chez les résistants. En septembre 1944, une de ces unités, commandées par un officier grec, Poulos, et un sergent allemand de la GFP, Schubert, commet un massacre à Janina. Entretemps, bien implantée à Athènes l'EAM/ELAS multiplie les accrochages avec les gendarmes et les Bataillons de Sécurité. Le quartier de Kokkinia s'embrase en mars 1944. La Sécurité Spéciale de Lampou et les SS multiplient les rafles et les éxécutions. Les combats font rage dans les quartiers périphériques. En août-septembre, les Bataillons de Sécurité, sentant la fin approcher, montrent cependant davantage de retenue. Les combats continuent pourtant au départ des Allemands. A la mi-novembre, décrédibilisée, la gendarmerie est remplacée par la Garde Nationale, où se recyclent nombre d'anciens des Bataillons de Sécurité. L'EAM quitte le gouvernement provisoire le 2 décembre 1944. Le lendemain, la police panique et ouvre le feu sur une manifestation du mouvement à Athènes. Churchill, criant au complot communiste, fait intervenir les troupes britanniques, seul cas dans la Seconde Guerre mondiale où les Alliés ont combattu un authentique mouvement de résistance. La Garde Nationale gonfle bientôt à 60 000 hommes en 1945 et les anciens des Bataillons de Sécurité prennent leur revanche.

Le retrait allemand s'était accompagné de la plupart de celui des collaborationnistes. Les Bataillons de Sécurité avaient parfois combattu les andartes jusqu'au bout, comme dans le Péloponnèse. L'ELAS a dû assurer l'ordre public, mais a aussi cherché à régler ses comptes avec l'EDES ou les Bataillons de Sécurité. A Athènes, libérée le 12 octobre, l'EAM/ELAS ne s'est pas emparée du pouvoir. Les négociations politiques sont entravées par le mépris des diplomates britanniques à l'égard de l'EAM et la rudesse du général Scobie, qui commande les troupes anglaises. D'ailleurs, quand les combats éclatent, les membres de l'ELAS hésitent pendant quelques temps à tirer sur les Britanniques. La bataille de rues ne prend fin que le 11 janvier 1945. L'ELAS, vaincue, dépose les armes. S'ensuit une "terreur blanche" contre l'organisation alors que les collaborateurs tout comme les militaires ou responsables allemands échapperont assez largement aux poursuites. L'histoire de la période ne commence à s'écrire véritablement qu'après 1974 et la chute de la dictature.

Au final, un ouvrage de synthèse sur un sujet peu traité en français, efficace, bien mené. En plus des documents d'archives utilisés, Mark Mazower fournit aussi des pistes de lecture pour approfondir. Seul défaut de cette version de poche : une seule carte, ce qui est notoirement insuffisant pour tout suivre. Pour le reste, à lire et à relire !



2 commentaires:

  1. Merci pour le compte-rendu, juste deux trucs

    11.000 sur 540.000 c'est plutôt normal pour la Grèce considérant qu'il y avait surement moins de travailleurs intéressants pour le Reich en Grèce qu'en Belgique ou en France.

    Une forte inflation et une pénurie de nourriture auraient plutôt tendance à pousser les travailleurs au départ qu'à les retenir.

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  2. Bonjour,

    J'ai résumé mais oui, c'est ce que dit Mark Mazower : les travailleurs, fragilisés par la pénurie et déçus voire mis en colère par la politique allemande, ne partaient pas, parce qu'ils étaient faibles d'une part, et parce qu'ils traînaient des pieds d'autre part (je n'en ai pas parlé, mais les rapports allemands sur les travailleurs grecs valent leur pesant d'or aussi, on les accuse de tous les maux ou presque).

    Cordialement.

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