dimanche 15 décembre 2013

L'affaire Mori (Il Prefetto di ferro) de Pasquale Squitieri (1977)

Octobre 1925, en Sicile. Le préfet Cesare Mori, bientôt surnommé le "Préfet de Fer", retourne dans l'île une troisième fois pour lutter contre le banditisme et la mafia. Cette fois-ci, il bénéficie de l'appui du régime fasciste de Mussolini. Seulement, lutter contre la misère ne suffit pas forcément à éradiquer le fléau...

Inspiré d'un épisode tout à fait authentique, L'affaire Mori, réalisé par Pasquale Squitieri, semble se rattacher à un courant qui désacralise la mafia et évite d'en faire une épopée romantique, à l'image du Parrain de Coppola. Il s'inscrit en outre dans le contexte des "années de plomb" en Italie, dans les années 1970, et il n'est donc guère étonnant que l'époque de Mori suscite l'intérêt à ce moment-là.

Le film met en évidence la déliquescence de l'Etat en Sicile, et, plus largement, le rejet par contrecoup par les Siciliens de l'héritage de l'unification italienne, après l'expédition des Mille de Garibaldi, en 1860 : les étrangers sont appelés "Piémontais", ce qui est synonyme d'ennemi. La Sicile est donc abandonnée par l'Etat : Mori, qui est présente comme loyal, intègre, et complètement au service de l'Etat, en mettant la main à la pâte (il abat rapidement lui-même un mafieux), est censé combler ce manque.



La stratégie de Mori provoque, sans que celui-ci le veuille, un certain désordre social. Le préfet n'hésite pas à employer tous les moyens nécessaires : le blocus du village de Gangi, un repère de bandits, est très symbolique, les carabiniers affamant le village avant d'y pénétrer une fois qu'ils ont les plans des grottes où les criminels se sont cachés. Il est vrai qu'historiquement, Mori a fait preuve d'une grande fermeté, voire de procédés expéditifs, contre les paysans siciliens lors de son premier séjour, contre les manifestants socialistes lorsqu'il est préfet de Turin à partir de la fin 1917, ou contre les nationalistes, en mai 1920, alors qu'il est préfet de Rome. Cet aspect du personnage n'est d'ailleurs pas mis en évidence puisque Mori, dans le film, utilise toujours la violence contre des criminels.


 

Il est vrai aussi que le film a tendance à ne pas présenter Mori comme un fasciste, ce qui est un peu contradictoire. Le "préfet de Fer" a certes combattu tout aussi vigoureusement les bandes squadristes quand il a été préfet de Bologne, à partir de 1921, ce qui lui a valu ensuite la suspicion du parti. Le propos tend à légitimer l'emploi de méthodes pour le moins autoritaires pour venir à bout de la mafia, avec un acmé au moment de l'assaut du village de Gangi, soigneusement mis en scène. Néanmoins, la fin du film montre cependant une réalité beaucoup plus honnête, celle de la collusion de la mafia avec les autorités politiques, locales ou nationales. Mori se heurte ainsi au député fasciste qui l'a soutenu depuis le départ, bien en arrière, mais qui se trouve être un des principaux bénéficiaires de l'organisation, en cheville avec le ministre de l'Intérieur. Le fascisme a récupéré à son profit les réseaux mafieux pour mieux contrôler l'île. Le film colle donc assez justement à l'histoire, puisqu'il est évident, selon les historiens spécialistes du préfet Mori et de la mafia, que l'homme n'a pas réussi à complètement éradiquer la mafia en Sicile, même s'il lui a porté des coups sévères et l'a forcée à se réorganiser pour survivre. En revanche, en montrant Mori comme "défascisé", le propos écorne l'histoire puisque le préfet a été partisan des méthodes d'une police au service d'une régime totalitaire, et a appuyé le régime même si c'était effectivement plus au nom de l'Etat fort que d'une adhésion idéologique.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire