vendredi 13 décembre 2013

A l'est, rien de nouveau ? La province oubliée de Deir es-Zor

Le régime syrien de Bachar el-Assad semble, depuis quelques mois, assez nettement reprendre la main, en tout cas depuis la victoire d'al-Qusayr (juin 2013). En réalité, ce succès masque que le régime a aussi frôlé la catastrophe avant l'intervention plus directe de ses alliés -Hezbollah et Iran. Surtout, la situation est très différente selon les régions du pays : la guerre civile syrienne est en réalité extrêmement fragmentée. Dans les déserts orientaux de la Syrie, par exemple, dans la province un peu oubliée de Deir es-Zor, un rapide tour d'horizon montre que Bachar el-Assad est loin d'avoir le dessus1. L'analyse de la situation confirme aussi que le régime manque tout simplement de troupes et de moyens pour être présent partout et reconquérir les positions perdues.

En soi, l'est syrien est assez différent du reste du pays, sur le plan démographique et sur celui de la composition de la population. A mi-chemin, dans la province de Hasaka, on trouve de nombreux villages chrétiens ou kurdes entremêlés au fur et à mesure que l'on remonte vers la frontière au nord. Dans le sud de la province de Hasaka et dans celle de Deir es-Zor, par contre, la population est majoritairement arabe et sunnite, avec quelques minorités comme les Arméniens orthodoxes de la ville de Deir es-Zor. Le fonctionnement de cette région n'est pourtant pas homogène car les tribus et les clans s'étendent parfois au-delà des frontières, jusqu'en Irak. Le régime syrien a toujours veillé d'ailleurs à incorporer les chefs dans les institutions et dans le système de patronage du pouvoir, de façon à mieux les contrôler. La région a historiquement été plus proche de l'ouest de l'Irak (la ville de Deir es-Zor est à moins de 150 km de la frontière2) que du reste du pays, ce qui explique qu'armes et combattants aient facilement transité via la frontière après l'invasion américaine de 2003. Le gouvernement a laissé faire jusqu'à ce que les djihadistes deviennent trop présents : il a mis le hola en 2008.




Riche en pétrole (c'est la deuxième réserve du pays après la province de Hasaka), la province de Deir es-Zor a cependant souffert sous le règne de Bachar el-Assad, alors qu'elle n'avait pas été négligée par son père, Hafez. La libéralisation économique a affaibili un tissu économique peu industrialisé et l'agriculture a souffert de la sécheresse en 2008. En outre, si le pétrole est extrait à Deir es-Zor, il est raffiné à l'ouest du pays, à Homs ou Banias3. Il y a eu des manifestations à Deir es-Zor dès le printemps 2011 mais en cooptant les leaders du mécontentement, le régime a gagné du temps. Cependant, dès l'été 2011, la province rejoint l'insurrection armée. Dès lors, la frontière retrouve son caractère poreux : armes légères, expérience de la guérilla et combattants djihadistes commencent à s'infiltrer en Syrie via l'Irak. A l'été 2012, alors que la rébellion est de plus en plus structurée, les insurgés se font plus offensifs, s'emparent de quelques villes provinciales et commencent à menacer la ville de Deir es-Zor. Des défections importantes ont lieu comme celle de l'ambassadeur en Irak4 ou le nouveau Premier Ministre du régime. Mais les rivalités internes au sein des nombreuses milices qui font et défont les coalitions entravent l'efficacité de l'insurrection. Les groupes les plus importants sont soit basés sur des solidarités tribables, soit sur le fondamentalisme religieux, ou bien les deux à la fois. Le caractère assez conservateur de la province et la proximité de l'Irak en ont fait un terreau précoce pour les islamistes. Dès le milieu et la fin de l'année 2011, des combattants liés à al-Qaïda arrivent à Deir es-Zor pour fonder ensuite ce qui deviendra le front al-Nosra, puis une brigade rebelle islamiste (et plus tard l'EIIL).

En décembre 2012, les soutiens extérieurs de l'insurrection tentent de contrer le processus avec la création du Conseil Militaire Suprême, la structure de commandement théorique de l'Armée syrienne libre. Le lieutenant-colonel Mohammed al-Aboud est en charge du front est. En septembre 2013, celui-ci revendique 15 000 combattants5, mais il affirme aussi manquer d'armes et de soutien pour peser de manière notoire. L'Armée syrienne libre du front Est, en réalité, est grignotée par l'EEIL qui joue à la fois de la carotte et du bâton, en essayant d'attirer les combattants et en éliminant ses rivaux. Fin novembre, l'EIIL met en ligne la confession de l'adjoint d'al-Abou, Saddam al-Jamal (qui vient de la brigade Ahfad al-Rasoul, financée par le Golfe et proche de l'ASL), qui dit avoir déclaré allégeance à l'EIIL6, sans que l'on sache si la déclaration est faite spontanément ou sous la contrainte. 



   


Pourtant, même dans l'EEIL, les djihadistes ne sont pas en majorité des étrangers mais bien des Syriens, recrutés dans les villages de la campagne, et que les citadins perçoivent parfois comme des paysans mal dégrossis qui cherchent en quelque sorte à se venger du mépris citadin. Cela n'a pas empêché l'insurrection de progresser depuis le printemps, dès février 2013, le régime ayant retiré ses forces du nord et de l'est du pays pour se concentrer à l'ouest, au sud et au centre de la Syrie. La progression des rebelles s'est évidemment accompagnée d'épisodes violents : à Hatlah, une milice pro-régime chiite attaque les rebelles et subit une grave défaite en retour, 60 combattants sont exécutés, mais le régime et certains médias en font immédiatement un massacre sectaire commis par les rebelles, ce qui ne semble pas du tout avéré pour l'instant7. Ceux-ci vont jusqu'à s'emparer du centre militaire d'al-Khibar, qu'Israël avait bombardé en 2007. En août, les rebelles mettent la main sur Hawiqa, puis en octobre, le front al-Nosra avance dans Rashidiya ; un mois plus tard les insurgés investissent l'un des plus grands champs pétrolifères de la province. A la mi-octobre, ils avaient abattu le général Jamea Jamea, chef du renseignement militaire à Deir es-Zor, qui avait été très actif au Liban et serait peut-être impliqué dans l'assassinat de Rafik Hariri8. Pourtant, le régime est encore solidement implanté dans le sud de la ville de Deir es-Zor, tient les bases militaires et une base aérienne, et ravitaille ses garnisons par air. La province, elle, a été largement dévastée par les combats, de nombreux civils ont fui, et les conditions sanitaires sont telles qu'un début d'épidémie de poliomyélite vient de se déclarer9, alors que la maladie avait été éradiquée depuis 1994 dans la région. 

En juin 2013, une coalition islamiste, le Mouvement des Fils de l'Islam, apparaît dans la province de Deir es-Zor, en réaction à l'inaction dénoncée du Conseil Militaire Suprême. La tendance à la radicalisation se confirme jusqu'au 19 novembre 2013 avec la création du Front Islamique du Jihad et de la Construction, qui opère sous l'autorité de la Cour Islamique de Deir es-Zor. Si la coopération est maintenue avec l'ASL pour la forme, il ne fait aucun doute que la prise de Deir es-Zor profiterait davantage aux groupes islamistes. Le front al-Nosra est actif dans la province et la plupart des recrues viendraient du village de Chahil, à l'est de la ville. L'apparition de l'EIIL, en avril 2013, a encore compliqué la scène régionale puisque cette organisation, comme partout ailleurs, cherche à établir une autorité quasi exclusive et n'a pas reconnu l'autorité de la Cour Islamique de Deir es-Zor, pourtant avalisée par le front al-Nosra. Dès septembre 2013, l'EIIL s'en prend à la brigade Ahfad al-Rasoul, liée à l'Armée syrienne libre. Comme dans la ville de Raqqa, il semblerait d'ailleurs que ces affrontements internes reflètent davantage des luttes d'influence ou matérielles qu'idéologiques : en témoigne la question des champs pétrolifères de Deir es-Zor, véritable aubaine pour un auto-financement des groupes armés. Les destructions ont été telles que la Cour Islamique a demandé à Al-Nosra et d'autres groupes d'investir le champ de Conoco, l'un des plus importants et des plus disputés, pour faire cesser les interruptions d'activité, ce qui a encore renforcé les tensions avec l'EIIL.

Devant la montée des tensions et la place montante des djihadistes, la communauté arménienne de Deir es-Zor, malgré des tentatives d'apaisement de l'insurrection locale, a préféré fuir en masse la localité réduite en amas de ruines. La province compte nombre de tribus importantes qui ont rejoint assez tôt la rébellion : Agueidat, Beggara, qui sert de vivier pour les groupes armés, tandis que son chef, Nawwaf al-Bachir, opposant de longue date du régime, a fondé le 23 décembre 2012 le le Front de la Jazira et de l'Euphrate pour la Libération de la Syrie. Pour les djihadistes, c'est une difficulté supplémentaire car ils craignent un scénario à l'irakienne, lorsque les Américains avaient armé certaines tribus sunnites pour éliminer les islamistes opposés à leur présence. Or plusieurs tribus chevauchent la frontière entre la Syrie et l'Irak, comme les Joubour, et une reproduction du scénario en faveur du régime n'est pas complètement à exclure, selon les circonstances. Ainsi, le 29 mars 2013, une dispute autour de la question pétrolière entraîne la morts de 3 membres d'al-Nosra10 dans le village d'al-Musrab, près du bidonville d'al-Tibni de Deir es-Zor11. La Cour Islamique exige la livraison des meurtriers mais les habitants, par solidarité tribale, refusent. Les combats consécutifs font une trentaine de morts. Un exemple qui illustre bien les frictions entre les tribus de la province et les djihadistes. Tant que le régime n'est pas complètement annihilé et chassé dans la province, l'objectif principal reste la chute de Bachar el-Assad, qui masque cependant mal les tensions qui couvent au sein de l'insurrection12 et les enjeux plus locaux.


Bibliographie :


Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.

Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part I », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 9 décembre 2013.

Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part II », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 10 décembre 2013.


1 Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part I », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 9 décembre 2013.
2Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.
3Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.
4Aron Lund, Friends no more. Implications of the Tlass and Fares defections from the Syrian regime, Olaf Palme International Center, 13 juillet 2012.
5Pour les provinces de Hasaka, al-Raqqa et Deir es-Zor qui constituent le front est ; il y a selon lui 6 compagnies pour cette dernière province, l'effectif le plus important. Mais la compagnie peut varier de 600 à 2 000 hommes... https://now.mmedia.me/lb/en/interviews/eastern-promises
6Aron Lund, « The Battle in Eastern Syria, Part II », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 10 décembre 2013.
8Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.
11Ce qui est intéressant, c'est qu'un habitant est venu solliciter le soutien d'al-Nosra à al-Tibni, après le vol d'un véhicule pétrolier par des habitants du village. Il y avait déjà un contentieux entre le front al-Nosra et la population mais qui apparemment était réglé.
12Frantz Glasman, « Deïr ez-Zor, à l’est de la Syrie. Des islamistes, des tribus et du pétrole… », Un oeil sur la Syrie, 8 décembre 2013.

4 commentaires:

  1. bonjour Stéphane,
    comme d'hab toujours aussi intéressant... Ce qui est marquant, c'est le manque d'effectifs qui ne permet pas au régime d'obtenir la victoire totale sur les opposants, malgré ces récents succès à l'ouest

    Bien à vous
    FG

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  2. Oui, et c'est pour ça qu'il faut se garder de trop parier sur une victoire de Bachar el-Assad. Même l'intervention étrangère ne permet pas au régime de mettre en oeuvre des moyens suffisants pour avancer partout. On est plus dans une phase de stabilisation, et il faudra voir la suite : si la rébellion parvient à s'organiser suffisamment -le Front Islamique de novembre en est un premier exemple-, il n'est pas dit que les insurgés ne réussissent pas, à nouveau, à marquer des points. Reste la question du soutien extérieur à une insurrection qui dure maintenant depuis presque trois ans. Il serait temps peut-être de faire quelque chose.

    Cordialement.

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  3. Faire quelque chose à mon avis c'est pas pour demain au vu de la prudence US vis à vis de l'ASL et de ses relations avec l'opposition armée. Il se pourrait même qu’effrayés par la montée en puissance des opposants islamistes, les US reprennent langue avec Assad, certes par petites touches, pour ne pas choquer l'opinion publique, afin de lutter contre la menace islamiste -  fait son apparition dans le débat. Elle ferait bien l'objet de réflexions à la Maison Blanche. Le maintien en place d'Assad n'est plus tabou. En témoigne l'intervention publique cette semaine de Michael Hayden, ancien Directeur de la CIA, selon qui parmi les trois scénarios envisagés (perpétuation du conflit chiites/sunnites, dislocation de l'Etat syrien, victoire d'Assad), le dernier était le plus souhaitable (mais non le plus probable selon lui).

    Bien cordialement,
    FG

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  4. De toute façon l'ASL, de facto, est en voie de décomposition, face aux autres groupes principaux (Front Islamique, al-Nosra et EEIL). La soutenir ne reviendrait pas à grand chose (plus directement j'entends). Quant à la "menace islamiste", c'est aussi oublier que l'ASL, par certains côtés, s'en rapprochait (!), que le Front Islamique par exemple n'a pas intégré les djihadistes d'al-Nosra et de l'EEIL (même s'il maintient des liens avec eux) et que les grandes catégories sont parfois bien réductrices... renouer des liens avec Assad, si cela effectivement se confirme comme certains signes le laissent supposer, serait, encore une fois, une porte de sortie bien peu glorieuse pour les Etats-Unis. J'ai envie de dire : on commence à avoir l'habitude.

    Cordialement.

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