jeudi 28 novembre 2013

« Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre. ». Réflexions sur l'opposition armée en Syrie et l'exemple de la brigade Al-Tawhid

La guerre en Syrie non seulement s'est inscrite dans la durée mais se fait de plus en plus complexe au fil des mois. La contre-offensive globale du régime déclenchée au printemps 2013 semble redonner l'avantage à Bachar el-Assad ; ses forces intérieures et ses soutiens extérieurs paraissent aujourd'hui beaucoup plus cohérents que ceux de l'opposition. Celle-ci avait su pourtant s'adapter pour devenir une véritable insurrection armée et mettre en grande difficulté le régime à la fin 2012. Cependant, les avantages qui avaient alors fait sa force se retournent contre elle : l'absence d'unité, la question du soutien extérieur et l'intervention de combattants étrangers sont des problèmes sensibles, auxquels l'insurrection tente désespérement d'apporter une réponse. La brigade al-Tawhid, qui opère surtout dans la province d'Alep, est à la fois une bonne illustration de l'évolution de l'insurrection armée et en même temps le reflet de son extrême fragmentation, de sa diversité aussi, derrière les grandes catégories fréquemment employées, y compris par moi-même.


L'évolution de l'insurrection armée en Syrie (2011-2013)


L'opposition militaire au régime syrien est une force émergente. Partie de rien ou presque, quelques déserteurs de l'armée et beaucoup de volontaires sans expérience, elle est devenue une force armée capable de disputer certains secteurs géographiques au régime de Damas. Cependant, celui-ci dispose depuis le départ d'avantages certains, et après un moment de flottement, il a réussi lui aussi à s'adapter au défi posé par l'insurrection armée. Celle-ci ne peut désormais plus se contenter d'attaquer les positions isolées ou d'abattre les appareils de l'armée un par un : il lui faut maintenant monter des opérations plus complexes, répondre aux offensives du régime, amasser les armes, en particulier lourdes, pour contrer les blindés, l'artillerie et l'aviation de l'armée syrienne1.



Au départ, de mars à l'été 2011, l'armée syrienne a d'abord mené des opérations de maintien de l'ordre face à des manifestants sans armes, qui progressivement se sont équipés et ont commencé à représenter une réelle menace à partir de janvier 2012. Dès le départ, l'armée a utilisé la manière forte en employant les chars et l'artillerie. Au printemps 2012, elle mène plusieurs opérations multi-brigades pour nettoyer des poches rebelles à Homs ou dans les environs de Damas. Au même moment, et jusqu'à l'été, les rebelles lancent également des offensives qui leur permettent de s'implanter dans plusieurs régions du nord (provinces d'Idlib, d'Alep et al-Raqqa en particulier) et de l'est (Deir es-Zor). Le régime a beau employer son aviation et des missiles sol-sol, les rebelles parviennnent à se maintenir y compris aux alentours de Damas et dans la province de Homs. Ils combattent au coeur de Damas, sont retranchés autour de la ville, s'emparent de morceaux des provinces de Deraa, Kuneitra et Hasaka, disputent la province de Hama et sont même présents au nord de Lattaquié, dans le sanctuaire alaouite du régime. Seules Suwaydda et Tartous sont complètement contrôlées par le régime. Les rebelles ont été dopés par l'augmentation des effectifs, l'accumulation d'une certaine expérience, l'arrivée d'armes et de munitions de l'extérieur et les prises réalisés sur le régime. Des véhicules civils sont « bricolés » pour embarquer des armes, dans la tradition des technicals. On voit en outre les unités de départ, très territoriales, évoluer en formations plus composites, à bataillons multiples, et se regrouper en coalitions débordant le cadre géographique local. Des « opérations » regroupent à la fois des forces territoriales et composites pour s'emparer d'objectifs précis, avec la coordination parfois de plusieurs coalitions différentes. Les unités régulières de l'armée syrienne subissent des coups et doivent bientôt recourir à des auxiliaires et des miliciens, regroupés ensuite dans les Forces Nationales de Défense.

Source : http://4.bp.blogspot.com/-s9F7blnP15Y/T6qfjqKxq_I/AAAAAAAAB6Y/9zKOXXtyr6I/s1600/homs_111115_update-729853.jpg


Une transition se réalise au printemps 20132. Le régime survit à la période critique de novembre-décembre 2012, où les rebelles sont aux portes de Damas, et mène la contre-attaque au printemps en prenant la ville d'al-Qusayr dans la province de Homs3, puis en remportant d'autres succès aux alentours et dans les provinces d'Idlib, de Deraa et de Rif Dimashq. Le sursaut du régime est dû à plusieurs facteurs : la puissance de feu (artillerie et aviation) est mieux employée avec le gain d'expérience ; un nombre important d'irréguliers suffisamment entraînés a été incorporé dans la structure des forces armées pour être utilisés aussi bien pour la défense que pour l'attaque ; enfin, l'intervention directe d'alliés du régime dans les combats, Hezbollah à al-Qusayr, mais aussi milices irakiennes, et plus discrètement, l'Iran.

Source : http://www.lefigaro.fr/medias/2013/06/05/PHOfdb85c2c-cddc-11e2-8cc0-250b4c65501d-805x453.jpg

Le conflit prend alors un tour de plus en plus sectaire, opposant les sunnites aux chiites et aux alaouites ; le soutien extérieur revêt une place de plus en plus importante, de même que l'emploi des armes lourdes ; les deux camps sont capables de soutenir de violents combats mais les pertes montent aussi. Jusqu'ici, le combat avait été très local. Mais l'offensive du régime contre al-Qusayr fait changer le conflit d'échelle : on assiste là à une manoeuvre qui n'est pas sans rappeler l'opératif, pour des buts stratégiques visant l'ensemble de la province de Homs et même au-delà, puisqu'il s'agissait peut-être ni plus ni moins que de dégager les approches nord, et sud (manoeuvres dans la province de Deraa) de Damas pour sécuriser la liaison avec la bande côtière alaouite. La réponse de l'insurrection a aussi été de plus grande ampleur que d'habitude. A l'est d'Hama, elle lance une opération pour retenir les forces du régime, tandis que des contingents d'Alep et d'al-Raqqa partent défendre al-Qusayr. La coalition islamiste présente au nord de Lattaquié bat le rappel des groupes au nord de la Syrie. Mais l'insurrection n'a tout simplement pas de stratégie cohérente faute d'être unie4.

L'insurrection armée est très fragmentée. Quelques groupes sont disciplinés, tactiquement compétents, d'autres beaucoup moins. Les unités recrutent dans toutes les strates sociales, d'abord, souvent, sur une base locale. Certaines comptent des déserteurs de l'armée. Beaucoup sont structurées autour de l'islam. Les minorités sont présentes mais l'insurrection demeure majoritairement sunnite. Le spectre idéologique est très large, des nationalistes syriens laïques aux djihadistes salafistes. Les unités se désignent souvent comme katiba ou liwa, équivalents de bataillon ou brigade, mais le format est très variable. Le Conseil Militaire Suprême de l'Armée syrienne libre n'a qu'une autorité toute théorique : la plupart des opérations sont menées par les coalitions idéologiques (Front de Libération Islamique Syrien, Front Islamique Syrien, etc) ou les plus puissantes formations territoriales (brigade al-Tawhid, Liwa al-Islam, etc). L'armement antichar s'est renforcé par apport extérieur dès janvier 2013, et les armes lourdes de prise sont plus nombreuses aujourd'hui. En outre les rebelles ont su faire preuve d'un grand savoir-faire pour fabriquer des armes artisanales, notamment des pièces d'artillerie utilisés dans un rôle de harcèlement ou d'interdiction.

Un HJ-8 chinois utilisé contre la base aérienne de Minnagh.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-w3QninbzzdE/UcSDQ-R9TTI/AAAAAAAAAcQ/1g9xzD5KJGM/s1600/hj-8.png


Initialement, la fragmentation de l'opposition armée a été un avantage, du printemps 2012 au printemps 2013, car le régime a été débordé : il a dû parfois disperser ses maigres unités régulières pour contrer des menaces multiples. Mais quand le régime change de stratégie, une fois qu'il a les moyens de conserver certaines zones clés et de cibler certains objectifs de choix, l'absence de stratégie coordonnée de l'insurrection devient un handicap. Les rebelles mettent le siège devant les installations militaires, mais le problème est que les sièges sont longs et peuvent permettre au régime de débloquer la situation de l'extérieur ou de renforcer les assiégés. L'attaque de postes plus petits est généralement couronnée de succès et fournit des armes et des munitions. Les armes lourdes capturées ont pour l'instant été utilisées dans ce cadre : les chars retournés par exemple n'affrontent pas trop leurs homologues de l'armée. En défense, les rebelles ont su improviser des systèmes défensifs qui ont parfois coûté cher au régime, dans les faubourgs de Damas ou dans la province de Deraa. La guerre est davantage une guerre de positions que de mouvement, où le combat urbain joue un rôle dominant. Or le régime dispose de davantage de puissance de feu et d'une capacité du génie que n'ont pas forcément les rebelles5.

L'usure des forces est donc importante : en moyenne, 52 morts pour les rebelles et 32 pour les soldats réguliers du régime par jour entre mars et juillet 2013, selon l'Observatoire Syrien des Droits de l'Homme. Les pertes en matériel du régime ont également été conséquentes, mais ne semblent guère avoir affecté sa capacité à mener des opérations. Plus que les pertes du fait de la DCA, c'est bien plutôt la capture des bases aériennes qui a conduit à la destruction ou à la captures d'avions ou d'hélicoptères. Les pertes en chars et en véhicules blindés, encore importantes au début 2013, se sont réduites drastiquement depuis. En revanche, l'artillerie du régime n'a été que fort peu touchée et reste un atout de taille pour l'armée syrienne.

Source : http://i.telegraph.co.uk/multimedia/archive/02135/SYRIA3_2135572i.jpg



Naissance de la brigade al-Tawhid


La brigade al-Tawhid ((Liwa al-Tawhid, brigade de l'Unité) a été formée le 18 juillet 2012 par la fusion de plusieurs groupes armés rebelles combattant dans le nord de la province d'Alep, près de la frontière turque. Elle rejoint plus tard le Conseil Militaire Révolutionnaire d'Alep et de ses environs, dirigé par le colonel al-Aqidi. Elle joue également un rôle important dans la création du conseil de la charia d'Alep avec le front al-Nosra et Ahrar al-Sham, le premier groupe se retirant plus tard de l'organisation6.

Des membres d'Al-Tawhid à Alep, septembre 2013.-Source : http://s1.lemde.fr/image/2013/09/30/534x267/3487111_3_5caa_des-membres-d-al-tawhid-a-alep-le-18_14de047efa6a12097365dd0bd5924466.jpg


La brigade al-Tawhid aurait regroupé 35 bataillons et 3 500 hommes au début août 2012, selon les déclarations de la formation elle-même. Même si les chiffres sont exagérés, la brigade dispose certainement déjà, à ce moment-là, de plus d'un millier d'hommes7. Il est possible qu'elle est progressivement remplacée la brigade Ahrar al-Sham comme principal volant militaire du Conseil Militaire Révolutionnaire d'Alep. La formation se divise en trois sous-unités : la brigade Fursan al-Jabal combat au sud-ouest de la province d'Alep, près de la frontière avec la province d'Idlib et la ville d'Atareb. La brigade Daret Izza opère à l'ouest d'Alep, en raison de l'origine de ses membres, qui opéraient sur place précédemment. Enfin, la brigade dispose de bataillons d'Ahrar al-Sham qui sont intégrés dans sa structure.


Ci-dessous, reportage de Chivers à Alep avec Abdelqader Saleh, le chef d'Al-Tawhid, à Alep, en février 2013.


La brigade al-Tawhid s'est montrée particulièrement utile pour coordonner les efforts de l'opposition armée dans la province d'Alep. La déclaration initiale au moment de la création de l'unité fixe les objectifs : défaire le régime d'Assad, protéger les civils et la propriété privée et rendre la justice pour ceux qui se rendent coupables de mauvais traitements contre les civils. Peu après, la brigade établit deux prisons, l'une à l'ouest et l'autre au nord d'Alep. Les soldats du régime capturés ont le droit de se défendre devant un tribunal et même de recevoir la visite de leurs parents. Ces procédures montrent le degré de discipline des groupes rebelles au nord de la province d'Alep. Malheureusement, la brigade ne semble pas avoir pu faire appliquer ces principes dans tous ses bataillons, qui pour certains conservent leur orientation propre. Le journaliste du New York Times J.C. Chivers, qui a pu observer l'unité, la décrit comme « un mélange de discipline paramilitaire, de politique civile, de loi islamique, le tout teinté par les nécessités de la froideur du champ de bataille et de la ruse pure et simple ». Chivers assiste ainsi à la manoeuvre contre un membre des shahiba condamné par le tribunal, auquel ses geôliers font croire qu'il va être relâché alors qu'il piège son camion avec 300 kg d'explosifs...

Dès avril-juin 2012, les rebelles essaient de conforter leur mainmise sur le corridor de Kilis, au nord d'Alep, où se trouvent la ville d'Azaz, à 6 km de la frontière turque, point d'entrée des armes et de la logistique extérieure, et la base aérienne de Minnagh, où stationne alors une escadrille de Mi-8 Hip et sans doute des Mi-24 transférés de bases du sud de la Syrie8. C'est une épine dans le flanc des rebelles pour le contrôle du nord de la province d'Alep. Le 23 mai, l'armée lance une offensive contre Azaz, repoussée par les rebelles trois jours plus tard ; le rôle d'Ahrar al-Sham a manifestement été déterminant. Une autre offensive, entre les 2 et 19 juillet 2012, échoue également, notamment sous les coups de l'armement antichar de plus en plus important des rebelles. Un responsable de la brigade al-Tawhid déclare à cette occasion avoir reçu 700 projectiles antichars de RPG, 300 armes légères et 3 000 grenades en deux cargaisons expédiées par la Turquie et les Etats-Unis. Fin juillet, la ville d'al-Bab, à l'est d'Alep, puis celle d'Anadan tombent, ouvrant la voie à la pénétration directe d'Alep. 

Ci-dessous, tir de missile Konkurs par la brigade Al-Tawhid.



 





La création de la brigade al-Tawhid correspondrait peut-être à une manoeuvre encadrée par la Turquie, qui vise à introduire des combattants rebelles au coeur d'Alep. Al-Tawhid sélectionne les combattants d'élite et les fait rentrer dans la ville par le nord, par groupes de 200 hommes. Le régime déplace une colonne de blindés pour bloquer l'infiltration et les combats commencent : 3 chars sont détruits et un autre capturé. Les hommes de la brigade se réfugient dans Bab al-Nayrab, où ils doivent affronter le clan Berri, favorable au régime. Les combattants capturent, torturent et exécutent Zayno Berri, l'accusant d'être le chef des shahiba locaux au service d'Assad. L'incident est violemment dénoncé par Amnesty International en août 20129.

Source : http://www.armyrecognition.com/images/stories/news/2012/august/Free_Syrian_army_soldiers_in_Aleppo_12_August_2012_001.jpg


La brigade Nur al-Din al-Zanki est entrée parallèlement dans le faubourg Salahuddin d'Alep. Le front al-Nosra a placé des combattants sous la bannière de la brigade al-Tawhid. Les rebelles s'emparent de la plupart des faubourgs d'Alep et maintiennent une présence armée, même si une contre-attaque de l'armée les rejette de certaines positions. La brigade Nur al-Din al-Zanki se retire finalement du commandement de la brigade al-Tawhid et part combattre à l'ouest d'Alep ; cette dernière investit alors les faubourgs et commence à encercler la caserne Hanano. Le front al-Nosra s'empare de la caserne avec les combattants de Tawhid, mais une contre-offensive de l'armée appuyée par des chars, l'artillerie et l'aviation les en chasse, même si les deux groupes ont pu emporter les armes et les munitions qui y étaient entreposées. C'est alors que le combat se déplace dans la vieille ville d'Alep.

La brigade al-Tawhid serait soutenue par les Frères Musulmans syriens. Elle a de bonnes relations avec les salafistes, avec lesquels un de ses membres, Mareh, sert d'intermédiaire. C'est d'ailleurs une des brigades qui coopère le mieux avec d'autres groupes armés qui n'ont pas les mêmes orientations. Certaines sources considèrent l'unité comme la meilleure chance de rapprochement entre un islam politique tel qu'il peut être incarné par les Frères Musulmans (soutenus par la Turquie et le Qatar) et les salafistes (appuyés par l'Arabie Saoudite et le Koweït). La brigade ne se limite pas qu'à la simple dimension militaire : elle a créé une fondation médicale et même un centre de médias. Elle comprendrait 38 régiments avec 11 000 combattants, ainsi que plus de 10 000 administrateurs civils. Elle dispose également de sa propre prison et de son tribunal islamique. En août 2012, elle a créé aussi un Bureau de la Sécurité Révolutionnaire10.


En première ligne pour tenter d'unifier l'insurrection armée


C'est en janvier 2013 que la brigade al-Tawhid rejoint le Front de Libération Islamique Syrien, créé en septembre 2012, et qui revendique à la mi-2013 de 35 à 40 000 combattants11. Cette coalition comprend notamment les bataillons Farouq, qui opèrent dans toute la Syrie après avoir émergé à Homs ; les bataillons islamiques Farouq, surgeon du précédent, qui sont surtout à l'oeuvre dans la région de Homs et de Hama ; la brigade Fath à Alep ; la brigade de l'Islam, surtout à Damas ; les brigades Suqour al-Sham, que l'on trouve essentiellement dans la province d'Idlib ; et le Conseil Révolutionnaire de Deir es-Zor, une coalition de groupes rebelles présents dans l'est du pays.

Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/f/f8/Syrian_Liberation_Front_Logo.jpg


La brigade al-Tawhid est moins présente dans les médias pendant l'année 2013. Certains parlent d'un affaiblissement,, de problèmes d'entraînement et de discipline. D'autres groupes attribueraient même des actions à la brigade pour se rendre moins visibles... pourtant celle-ci a bien contribué, en juin 2013, à la défense d'al-Qusayr. Le 17 novembre 2013, Abelqader Saleh, le chef militaire de la brigade al-Tawhid, meurt de ses blessures en Turquie après avoir été blessé lors d'un raid aérien de l'armée sur une caserne où l'unité tenait une réunion importante. Trois des commandants de divisions sont également tués et le chef politique de la brigade, Abdelaziz Salame, est blessé12.

Abdelqader Saleh, le chef militaire d'Al-Tawhid, tué en novembre 2013 après un raid aérien de l'aviation syrienne.-Source : https://pbs.twimg.com/media/BZT-LsiCIAAxGg6.jpg


Saleh était l'un des fondateurs de la brigade en juillet 2012. La plupart avait déjà l'expérience des manifestations contre Assad mais ils étaient aussi devenus des chefs militaires dans leurs secteurs respectifs. Ils utilisent des noms de guerre qui renvoient souvent à leur région d'origine : Saleh était ainsi Hajji-Marea, du nom de la localité dont il était originaire. C'était une figure clé de l'insurrection à Alep. Marchand, il avait puisé dans ses fonds pour créer sa brigade. Visiblement il s'était opposé au départ de combattants syriens en Irak avant la guerre civile, même s'il était hostile à l'intervention américaine.

Politiquement, Saleh était un islamiste, souhaitant l'application de la charia, mais ne partageait pas les vues des salafistes les plus radicaux, évitant en particulier d'instrumentaliser les minorités. Il souhaitait des élections dans un cadre islamiste pour déterminer l'avenir politique de la Syrie. Soutenu sans complexe par les bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe, il était membre du Commandement Militaire Suprême, dernière incarnation de l'Armée Syrienne Libre -où il était commandant adjoint de la région nord. Ce qui ne l'empêchait pas d'être proche des factions islamistes comme Ahrar al-Sham ou des djihadistes du front al-Nosra. Saleh avait signé l'accord du 24 septembre 2013 qui dénonçait la Coalition Nationale Syrienne et appelait pour une direction intérieure de l'opposition. Il s'était bien gardé, fidèle à une ligne islamiste plutôt centriste, de trop s'opposer à l'EIIL qui mettait la main sur la ville frontalière importante d'Azaz, jouant au contraire le rôle d'intermédiaire pour régler les conflits armés.

Même après la mort de Saleh, la brigade al-Tawhid reste encore l'un des groupes les plus importants de la rébellion armée syrienne, particulièrement à Alep. Elle compterait 30 « divisions » et 10 000 hommes, concentrés surtout à Alep, bien qu'une fraction se trouve aussi dans la province d'Idlib et quelques-uns à Damas. Le groupe peut difficilement être décrit comme un des plus islamistes, car la situation semble très variable selon les sous-unités de la brigade. En outre, à Alep, il semblerait que la discipline se relâche car on signale fréquemment des pillages de propriétés privées ou publiques dans la ville. La mort de Saleh survient en tout cas au pire moment, alors que l'armée syrienne marche sur Alep, et il est trop tôt encore pour dire à qui elle va le plus profiter, y compris au sein de l'insurrection.

Quelques jours plus tard, les 22-23 novembre 2013, les rebelles annoncent la création d'un nouveau Front Islamique, qui regroupe parmi les éléments les plus importants de l'insurrection armée syrienne13. C'est le prolongement de la fameuse déclaration du 24-25 septembre 2013, et qui rejette encore davantage l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne. On y trouve l'Armée de l'Islam, un groupe salafiste bien implanté à l'est de Damas, Ahrar al-Sham, autre groupe salafiste parmi les plus considérables, et la brigade al-Tawhid, représentée par son chef politique, Salameh. Il est intéressant de constater que ce nouveau Front Islamique regroupe aussi bien des morceaux de l'Armée Syrienne Libre, de l'Armée de l'Islam, du Front de Libération Islamique Syrien (dont faisait partie jusque là la brigade al-Tawhid) ou du Front Islamique Syrien (dominé par Ahrar al-Sham) mais exclut les djihadistes du front al-Nosra ou de l'EIIL. Si cette alliance atteignait son but, on aurait là l'un des plus puissantes coalitions rebelles jamais formées depuis le début de l'insurrection armée. Les 7 brigades qui en font partie comptent parmi les plus fortes de l'insurrection : on trouve par exemple Suqour al-Sham, qui fait partie comme al-Tawhid du Front de Libération Islamique Syrien, et dont le chef a été élu à la tête de ce nouveau Front Islamique ; le mouvement a eu récemment maille à partir avec l'EIIL. Si Saleh avait vécu, c'est probablement lui qui aurait été élu à la tête de la nouvelle coalition. Le mouvement semble en tout cas confirmer le rejet à la fois de la Coalition Nationale Syrienne soutenue par les Occidentaux mais aussi des djihadistes étrangers, qui manifestement, pour certains groupes de l'insurrection, ne sont plus les bienvenus en Syrie14.


Bibliographie


Sahib Anjarini, « The Story of Al-Tawhid Brigade: Fighting for Sharia in Syria », Al-Monitor, 22 octobre 2013.

Aron Lund, « The Non-State Militant Landscape in Syria », CTC Sentinel SPECIAL ISSUE . Vol 6 . Issue 8, 27 août 2013, p.23-27.

Jeffrey White, Andrew J. Tabler, et Aaron Y. Zelin, SYRIA’S MILITARY OPPOSITION. How Effective, United, or Extremist ?, POLICY FOCUS 128, THE WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY, septembre 2013.


1Jeffrey White, Andrew J. Tabler, et Aaron Y. Zelin, SYRIA’S MILITARY OPPOSITION. How Effective, United, or Extremist ?, POLICY FOCUS 128, THE WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY, septembre 2013.
2Jeffrey White, Andrew J. Tabler, et Aaron Y. Zelin, SYRIA’S MILITARY OPPOSITION. How Effective, United, or Extremist ?, POLICY FOCUS 128, THE WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY, septembre 2013.
4Jeffrey White, Andrew J. Tabler, et Aaron Y. Zelin, SYRIA’S MILITARY OPPOSITION. How Effective, United, or Extremist ?, POLICY FOCUS 128, THE WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY, septembre 2013.
5Jeffrey White, Andrew J. Tabler, et Aaron Y. Zelin, SYRIA’S MILITARY OPPOSITION. How Effective, United, or Extremist ?, POLICY FOCUS 128, THE WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY, septembre 2013.
6Sahib Anjarini, « The Story of Al-Tawhid Brigade: Fighting for Sharia in Syria », Al-Monitor, 22 octobre 2013.
7Jeffrey Bolling, Rebel Groups in northern Aleppo Province, Backgrounder, Institute for the Study of War, 29 août 2012.
8Jeffrey Bolling, Rebel Groups in northern Aleppo Province, Backgrounder, Institute for the Study of War, 29 août 2012.
9Sahib Anjarini, « The Story of Al-Tawhid Brigade: Fighting for Sharia in Syria », Al-Monitor, 22 octobre 2013.
10Sahib Anjarini, « The Story of Al-Tawhid Brigade: Fighting for Sharia in Syria », Al-Monitor, 22 octobre 2013.
11Aron Lund, « The Non-State Militant Landscape in Syria », CTC Sentinel SPECIAL ISSUE . Vol 6 . Issue 8, 27 août 2013, p.23-27.
12Aron Lund, « The death of Abdelqader Saleh », Syria Comment, 17 novembre 2013.
13 Aron Lund, « Say Hello to the Islamic Front », Carnegie Middle East Center/Guide to Syria in Crisis, 22 novembre 2013.
14Valerie Szybala, « A Power Move by Syria's Rebel Forces », Institute for the Study of War Syria Updates, 23 novembre 2013.

6 commentaires:

  1. Bonjour Stéphane,
    encore un bravo... article très intéressant et très bien documenté sur la situation syrienne. Pouvons nous pensé, au regard des derniers événements (prise par l'armée loyaliste de Deir Attiya, une ville-clé dans la conquête de la région de Qalamoun, au nord de Damas aujourd'hui), que nous assistons au déclin des Rebelles du fait de leurs trop grandes faiblesses exposées dans cet article ?

    Bien à vous,
    FG

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  2. Bonjour François,

    A dire vrai, je pense que pour l'instant le régime conserve un avantage, en raison d'une plus grande cohérence interne, comme je l'expliquais.
    Mais la rébellion a aussi montré qu'elle était capable de rebondir. Si l'alliance du Front Islamique parvient à créer un front uni même si les djihadistes restent en dehors, cela peut avoir des conséquences. En outre, pour ce que j'en ai lu ou vu, l'offensive de Qalamoun progresse mais lentement. Deir Attiyeh a changé de mains plusieurs fois. Les groupes rebelles présents ne se laisseront pas déloger facilement. Reste à voir, donc, si l'opposition armée est capable de rebondir.

    Cordialement.

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  3. Pour rajouter à ma réflexion précédente : le Hezbollah, qui assure le blocage de la frontière libanaise en parallèle de l'offensive de Qalamoun, a perdu il y a quelques jours au moins 20 tués (pertes reconnues), beaucoup plus pour les rebelles (et une douzaine de prisonniers), lors d'une attaque des insurgés ou du Hezbollah, je ne sais pas exactement. Il semblerait que la coordination mauvaise avec une unité de la 4ème division blindée syrienne déployée sur place, qui a reculé, soit à l'origine du désastre. D'ailleurs le neveu du ministre de l'Agriculture du Liban, qui est un membre du Hezbollah, a été tué sur place, annonce faite aujourd'hui.

    A Damas, la situation est aussi tendue pour le régime : la Garde Républicaine peine à tenir correctement malgré le renforce des miliciens chiites irakiens, du Hezbollah et des Iraniens. On parle même de crise d'approvisionnement, alors que les insurgés, eux, commencent à dépecer les animaux du zoo, visiblement (!).

    Enfin, la brillante offensive du régime à l'est d'Alep qui avait conduit à reprendre la route de Khanassir semble marquer le pas. L'insurrection, menée par le front al-Nosra, a lancé une contre-attaque sur le flanc de la progression et recoupé la route. Pas une victoire décisive bien sûr mais à suivre quand même.

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    1. merci pour ces compléments ! je serais intéressé de savoir combien de blindés ont récupéré les Rebelles (à moins que vous ne l'aviez déjà écrit....

      FG

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  4. Pour le nombre de blindés/véhicules blindés capturés et retournés par les rebelles, je n'en ai pas parlé plus que ça, mais je vais voir ce que je peux trouver.

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  5. D'après les internautes passionnés par le décomptage, au 24 novembre, l'insurrection aurait mis la main sur une centaine de BMP, un peu plus de 200 chars, 24 ZSU-23/4 et 11 canons automoteurs 2S1. Une partie a déjà été perdue, évidemment.

    Cordialement.

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