mardi 19 novembre 2013

La Syrie et ses Konkurs

Konkurs : ou AT-5 Spandrel en classification OTAN. Un missile antichar guidé introduit dans l'armée soviétique en 19741, l'équivalent du missile TOW américain. Ce premier missile antichar soviétique de seconde génération a été vu pour la première fois, monté sur des véhicules de reconnaissance BRDM, lors d'une parade sur la Place Rouge en novembre 1977. Il a beaucoup en commun avec l'AT-4 Spigot auquel il succède. Il porte jusqu'à 4 km et a une portée minimale de 100 m. L'allonge est doublée par rapport au Spigot de même que la vitesse du missile en vol. Filoguidé, le Spandrel est normalement conçu pour être tiré à partir de véhicules (BRDM-2 notamment) mais il sera après la chute de l'URSS beaucoup utilisé au sol par les fantassins.




Dès le mois de juin 2013, alors que le président américain Barack Obama décide d'appuyer plus nettement la rébellion syrienne soutenue par les Occidentaux, en réaction à des attaques utilisant des gaz de combat, les premiers Konkurs sont signalés dans la région d'Alep, probablement livrés par l'Arabie Saoudite qui a donc reçu le « feu vert » des Américains2. Les Konkurs sont notamment capables de venir à bout des T-72 de l'armée qui restent le poing blindé de Bachar el-Assad. Une partie des lance-missiles antichars et de leurs munitions vient probablement des stocks libyens3. Ces acheminements libyens (comprenant des missiles Konkurs mais aussi Kornet) auraient été réalisés pour leur part par des C-17 qataris, dont trois vols au moins ont été répertoriés en Libye cette année, les armes passant ensuite par la frontière turque4. Les sources pro-régime signalent également, au même moment, l'apparition plus massive des Konkurs (qui seraient d'origine bulgare et croate) : une arme que les Syriens connaissent bien5 puisqu'ils en ont reçus des centaines de l'URSS6. Selon les mêmes sources, la Russie aurait ensuite livré du blindage additionnel et des protections supplémentaires pour équiper les autres formations du régime à l'exception de la 4ème division blindée et de la Garde Républicaine, qui en bénéficient déjà en tant qu'unités d'élite et garde prétorienne. Le Konkurs, par ailleurs, peut aussi viser les hélicoptères et les appareils volant à basse altitude. Mais il est plutôt lourd et l'opérateur doit rester couché en permanence pour assurer la visée et le tir. On ne sait pas combien de lanceurs ont été acheminés depuis l'extérieur et les sources sont peu précises quant au nombre de munitions : l'une évoque 250 missiles, ce qui ferait 5 missiles pour 50 lanceurs, à supposer qu'on atteigne ce chiffre, ce qui reste tout de même fort modeste à l'échelle de la Syrie7. Il est vrai cependant que le mois de juin 2013 connaît une inflation des vidéos de l'insurrection montrant des destructions de chars ou de véhicules blindés par des Konkurs ou autres lance-missiles antichars (Sagger, etc)8.

Capture d'écran d'une vidéo du groupe Ahar al-Sham montrant un tir de Konkurs.-Source : http://www.janes.com/images/assets/437/23437/p1513437.jpg


Mi-août 2013, une dépêche de l'agence Reuters révèle l'utilisation par les rebelles syriens de missiles antichars Konkurs dans le sud de la Syrie, au sein de la province de Deraa9. Ils sont également employés au nord de Damas, à Laja, par la brigade Al-Mutasem Bi'Allah. Les Konkurs et leurs missiles ont été expédiés par l'Arabie Saoudite, qui craint à la fois le retournement de situation en faveur du régime mais aussi la montée en puissance des groupes liés à al-Qaïda. L'arrivée de ces lance-missiles antichars, qui transitent via la Jordanie, a gonflé le moral des rebelles, en particulier dans le sud. Jusqu'ici ce type d'armes provenait surtout d'ex-Yougoslavie ou des captures dans les dépôts de l'armée conquis par les rebelles. Ceux-ci complètent aussi leurs stocks en continuant de piller les dépôts pris à l'armée syrienne10. Le 2 août, les brigades de Liwa al-Islam et la Force Maghawir s'emparent ainsi de plusieurs stocks de munitions de l'armée syrienne dans les montagnes de Qalamoun, au nord de Damas. Des centaines de missiles Konkurs, Kornet, MILAN, Fagot sont capturés dans ce qui est probablement l'une des plus grandes prises de la rébellion, mais les lanceurs, eux, sont aux abonnés absents11.


Ci-dessous, vidéo d'Ahrar al-Sham (dont est tirée l'image ci-dessus) montrant un tir de Konkurs sur un char de l'armée le 19 juin 2013, dans la province d'Idlib.


  



Capture d'écran tirée d'une vidéo montrant le butin capturé lors de la prise des dépôts d'armes de Qalamoun, les 2-3 août 2013. Ici, des munitions pour Konkurs.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-K44Ee8iWoto/Uf4RGBk-BzI/AAAAAAAAADI/GwZOWETs3ac/s640/Konkurs_2.png


Une analyse de Jane's publiée en août, et qui a étudié plus de 60 vidéos rebelles mettant en scène des lance-missiles antichars depuis juin 2013, a montré que le Konkurs est alors le système d'armes dominant. Il est utilisé principalement par les miliciens du Front de Libération Islamique Syrien, une coalition de salafistes plutôt modérés soutenus par le Qatar. Mais Liwa al-Tawhid, qui fait partie du Front Islamique Syrien, plus radical, reste le principal utilisateur du Konkurs. Les groupes plus modérés ou les brigades de l'Armée syrienne libre se servent encore plutôt du HJ-8 chinois, qui lui aussi est arrivé de l'extérieur plus massivement à partir de juin 2013. L'Etat Islamique en Irak et au Levant, qui a d'abord mis en oeuvre des Kornet -ou AT-14 Spriggan- capturés sur l'armée, commence dès juillet-août à utiliser des Konkurs, ce qui montre que le mouvement a des connections avec les réseaux qui fournissent ces armes ou les autres groupes rebelles. La plupart des vidéos mettant en scène des lance-missiles antichars sont tournées dans les provinces d'Alep et d'Idlib, preuve que ces armes transitent surtout via la Turquie12.

Le graphique de Jane's sur la période de juillet-août 2013. L'analyse ne vaut que par la représentativité des vidéos sur l'emploi des lance-missiles antichars. On remarque que l'Armée syrienne libre et le Front de Libération Islamique Syrien, plus modérés, utilisent davantage ces armes que le Front Islamique Syrien et et l'EIIL, tendance qui a changé quelque peu. En revanche, le Konkurs figure alors en place parmi les systèmes connus, à côté du HJ-8 chinois.-Source : http://yallasouriya.files.wordpress.com/2013/08/atgm-aby-quantity-province-large.jpg


Ci-dessous, tir de Konkurs par l'Armée syrienne libre.


  

En tout état de cause, et depuis fin août-début septembre, si l'utilisation de missiles antichars a pu assurer ponctuellement certains succès de l'opposition syrienne13 sur le terrain, il n'en demeure pas moins que leur emploi n'a absolument pas inversé le rapport de forces. L'introduction de ces armes plus modernes ne peut compenser l'initiative que le régime semble avoir reprise avec l'entrée en scène du Hezbollah et la reconquête de certains secteurs importants depuis mai-juin 2013. C'est pourtant à partir de ce moment-là que le Qatar, en particulier, a commencé à soutenir plus fortement le Front Islamique Syrien piloté par Ahrar al-Sham, un des groupes rebelles les plus puissants sur le plan militaire14. Né en janvier 2012, il a participé à toutes les offensives victorieuses depuis septembre de la même année, et notamment à la capture de la seule capitale provinciale prise jusqu'ici par la rébellion, al-Raqqa, le 4 mars 2013. C'est également, et cela va de pair, l'un des groupes les mieux armés. La livraison des missiles antichars guidés reflète donc, aussi, d'une certaine façon, la compétition entre les Etats du Golfe (Arabie Saoudite et Qatar), entre acteurs moyen-orientaux ou proche-orientaux (Egypte, Qatar) et occidentaux (Etats-Unis et, derrière, l'Arabie Saoudite). Elle en dit surtout beaucoup, au-delà d'informations éparses, sur les fractures de la rébellion syrienne.




Tir de Konkurs sur un T-72.
 

 



5200 lanceurs étaient encore opérationnels au début des années 2000, mais seulement 40 en 2005. http://www.globalsecurity.org/military/world/syria/army-equipment.htm
13Lors de la prise de la base aérienne de Minnagh, près d'Alep, le 5 août 2013 par exemple. Elle a été facilitée par l'action de Kornet mis en oeuvre par l'Etat Islamique en Irak et au Levant.
14 Aaron Y. Zelin et Charles Lister, « The Crowning of the Syrian Islamic Front », Foreign Policy, 24 juin 2013.

6 commentaires:

  1. bonjour Stéphane,
    mais on ne vous arrête plus sur la Syrie (pour mon plus grand bonheur ceci dit....) !! Encore un article original et intéressant (à vendre à la Direction du Renseignement Militaire ça....). Cette fourniture massive d'ATGM aux rebelles explique donc les lourdes pertes blindées de l'armée syrienne. Je suppose qu'il y a sur le terrain des instructeurs "étrangers" pour pouvoir utiliser de manière efficace ses engins.... En fait ce qui manque réellement aux Rebelles c'est une artillerie en nombre et une aviation, gros avantages du pouvoir syrien dans les opérations. En effet, comme vous l'aviez décrit auparavant, il est fait une utilisation massive de l'artillerie par les soldats d'Assad, ce qui permet de "faire le vide" avant un assaut en règle

    Bien à vous,
    FG

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  2. Bonjour François,

    C'est pour cacher ma peine d'avoir à me décider rapidement pour l'an prochain (lol). Je vais essayer d'en faire un autre, qui sera probablement plus gros, sur un sujet intéressant lui aussi.
    Les lance-missiles antichars se sont multipliés depuis juin et cela explique probablement des pertes, oui. Pour certains groupes il y a probablement eu formation extérieure (les Américains forment des rebelles en Jordanie, si j'ai bonne mémoire). Effectivement les rebelles manquent d'armes lourdes mais aussi de cohésion, surtout, me semble-t-il. Le régime Assad, initialement en position défensive, joue sur les lignes intérieures, profite de l'appui du Hezbollah : maintenant on le voit mener deux offensives simultanément (Alep et Qalamoun, au nord de Damas), ce qui est risqué vu l'usure des forces régulières terrestres, et pourtant il y a un certain succès. A suivre d'ailleurs (surtout Qalamoun où semble intervenir massivement le Hezbollah).

    Pour le renseignement militaire, j'avais l'impression via des contacts de mon côté qu'ils étaient quand même bien informés, non ?

    Cordialement.

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  3. oui bien sûr, la DRM est informée mais elle est toujours à la recherche de synthèses rédigées par l'"extérieur" (comme la Direction aux Affaires Stratégiques d'ailleurs....). En tout cas pour ma part, étant passionné par les conflits contemporains, j'y trouve mon compte dans vos analyses. Cela me permet aussi d'acquérir des connaissances pour briller devant mes collègues de travail bossant sur cette guerre et assez surpris de ce que je peux savoir.... et enfin cela a un aspect ludique si j'ose l'écrire puisque je ressort mon SPMBT upgradé pour rejouer les batailles.... (c'est un peu pervers désolé, lol)

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  4. MDR. J'ai ressorti aussi SPMBT mais j'ai été malade et je me suis arrêté en plein milieu d'une partie... je ne sais pas si j'aurais le courage de continuer.

    A bientôt.

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  5. la version 6.0 apporte vraiment beaucoup de choses intéressantes au jeu...(ied par exemple) et si le moteur est obsoléte, c'est toujours un plaisir d'y jouer de temps en temps...

    FG

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  6. Il faut que je vérifie, je ne sais plus quelle version j'utilise...

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