lundi 18 novembre 2013

La guerre en Syrie (25 septembre-15 novembre 2013)

Depuis mes trois articles de septembre 20131, la guerre en Syrie s'est poursuivie, chaque camp tentant d'améliorer sa position. Le conflit s'inscrit dans la durée et les évolutions récentes semblent confirmer les analyses de Francis Balanche, universitaire français spécialiste de la Syrie : l'ascendant pris par le régime de Bachar el-Assad se dessine en pointillés, face à une rébellion de plus en plus fragmentée. Mais à long terme, le régime n'a toujours pas les moyens de contrôler l'ensemble du territoire au vu de l'usure de ses forces armées, malgré des soutiens extérieurs non négligeables, alors que certains éléments de la rébellion deviennent de plus en plus puissants. Surtout, les fractures issues de la guerre civile semblent irréconciliables ou presque avec un maintien au pouvoir de Bachar el-Assad.


Une rébellion de plus en plus éclatée ?


On estime que près d'un millier de groupes rebelles armés ont émergé en conflit depuis le début du conflit, englobant pas moins de 100 000 hommes2. Leurs allégeances idéologiques sont évidemment des plus variées, allant des nationalistes syriens aux groupes affiliés à al-Qaïda. Le front al-Nosra, apparu en janvier 2012, a d'abord mené des attentats suicides, en particulier à Damas, avant de passer à la pose d'IED et aux embuscades, puis de mener de véritables assauts contre les bases militaires du nord à la fin 2012. En septembre 2013, le groupe alignait peut-être de 5 à 7 000 combattants présents dans 11 des 13 provinces.



L'Etat Islamique d'Irak et du Levant (EIIL) est né le 9 avril 2013, sous l'égide d'al-Qaïda en Irak, en tentant d'incorporer le front al-Nosra. Celui-ci a ensuite reconnu avoir été fondé par l'EIIL mais a refusé de se laisser absorber, ce qui a conduit des combattants étrangers a rejoindre l'EIIL. Fort de 5 000 hommes, le groupe joue un rôle important dans le nord et surtout contrôle une partie de la frontière, à l'est, avec l'Irak.

Plus modéré, le groupe salafiste Ahrar al-Sham est né dans la province d'Idlib en janvier 2012. Il s'est ensuite étendu et conduit la plupart des grandes offensives dans le nord de la Syrie fin 2012. Acteur majeur, il forme le 21 décembre 2012 le Front Islamique Syrien qui regroupe 11 groupes islamistes. Le groupe dispose même d'une « division technique » chargée des cyberattaques contre les cibles gouvernementales. Son assistance aux civils est importante à al-Raqqah et Alep. Le groupe disposerait de 10 à 20 000 hommes dans 11 des 13 provinces.

On estime en outre, en juillet-août, que 5 à 10 000 combattants de la rébellion sont des étrangers. De 750 à 1 000 parmi eux viendraient de l'UE. En termes absolus, le seul conflit qui puisse se comparer à un tel afflux de volontaires étrangers est la guerre en Afghanistan (1979-1989). Sur le plan militaire, le recours initial aux attaques suicides ou aux véhicules kamikazes a reculé face à des tactiques plus conventionnelles, comme le montre l'exemple du front al-Nosra qui combat régulièrement avec l'Armée syrienne libre. Le conflit prend cependant un tour encore plus confessionnel en avril-mai 2013 au moment l'intervention plus massive du Hezbollah aux côtés de Bachar el-Assad. L'EIIL a alors répondu en ciblant davantage les populations chiites et alaouites, détruisant des mosquées, procédant à des exécutions.

Une nouvelle coalition s'est formée fin septembre 2013 entre 11 groupes rebelles3, après une déclaration de Liwa al-Tawhid4. Cette nouvelle alliance islamique -qui inclut parmi les formations les plus plus puissantes de l'Armée Syrienne Libre5, du Front Islamique Syrien6 et Jabhat al-Nusra7- combat pour établir un Etat islamique adoptant la charia en Syrie. Cette coalition rejette l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne censée représenter l'opposition à l'extérieur du pays. Deux autres brigades ne font finalement pas partie de la coalition. Les 11 brigades sont en fait concentrées dans et autour d'Alep, et ces deux autres brigades devaient élargir le mouvement au sud. La formation de cette nouvelle coalition intervient après des incidents entre l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham8 , composé surtout de djihadistes non-Syriens, et l'Armée syrienne libre, et de manière plus étonnante, avec le Jabhat al-Nusra : il est fort possible que ce soit une réaction des « nationalistes » syriens. En outre l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham vient tout juste alors de prendre la ville d'Azaz, au nord d'Alep et le point de Bab-el-Hawa à la frontière turque, qui est un point de transit important pour le ravitaillement des rebelles et qui était tenu jusque là par une brigade de l'Armée syrienne libre. Les premiers accrochages ont eu lieu avec la brigade Asifat al-Shamal le 18 septembre 2013. La ville tombe entre les mains de l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham le 23 septembre.

Source : http://1.bp.blogspot.com/-H9Us2D_sPuI/UkNr2Kw9MZI/AAAAAAAAAd0/GLStQIKFNQQ/s1600/Rebel+alliance.png


Fin septembre, un groupe de brigades rebelles, mené par Ahrar al-Shal et Liwa al-Tawhid, lance une offensive contre les villes tenues par le régime au sud d'Alep9. Cette offensive survient après plusieurs gains des rebelles à Alep durant les deux mois précédents. En outre 5 des brigades impliquées sont des signataires de la coalition du 24 septembre. Le régime cherche dans ce secteur à sécuriser les bases aériennes et ses lignes de ravitaillement tout en nettoyant les villes alentour. Fin juin, le régime avait dû cependant rapatrier ses forces à Homs où les rebelles avaient repris l'ascendant. En juillet, les rebelles avaient reconquis Khan-al-Assal, à l'ouest d'Alep. Le 5 août, les rebelles, conduits par l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham, s'étaient emparés de la base aérienne de Minnagh10, et plus tard dans le même mois, ils avaient pris la ville cruciale de Khanassir, sur la route de ravitaillement importante entre Homs et Alep. L'offensive de la fin septembre vise aussi à démontrer une meilleure coordination entre les groupes rebelles. Les forces d'Assad ont réagi en renforçant les garnisons autour des bases aériennes, en matraquant les villages contestés, tandis que les rebelles pilonnaient au lance-roquettes multiples GRAD l'aéroport international d'Alep le 25 septembre.

 

Source : http://4.bp.blogspot.com/-Vv06llRBB64/UkTEeACJw3I/AAAAAAAAAeE/p4niRiPHZ1Q/s1600/isw_is_awesome.png


Dès le 27 septembre cependant, le Jabhat al-Nusra rejette l'accord de la nouvelle coalition, expliquant qu'il ne veut pas créer de dissensions avec le commandement central de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham11. Deux jours plus tard, une nouvelle coalition est formée, l'Armée de l'Islam. 50 brigades prêtent allégeance au sheik Zahran Alloush, qui dirige Liwa al-Islam, ce qui renforce la puissance de ce groupe. Cette nouvelle coalition ne comprend pas le Jabhat al-Nusra et rejette l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne. Le mouvement est soutenu par l'Arabie Saoudite. Ahrar al-Sham12, qui dirige le Front Islamique Syrien et qui ne fait pas partie de la coalition précédente, retire alors deux brigades du commandement conjoint à Damas. Le rejet de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham semble entraîner des changements importants dans les groupes rebelles. Ainsi, le 2 octobre, 4 brigades de la province de Deir es-Zor rompent avec l'Armée syrienne libre pour fonder le Jaysh Ahl al-Sunna, et semblent se rapprocher de la nouvelle Armée de l'Islam. Globalement, l'opposition soutenue par les Occidentaux semble en perte de vitesse, comme le montre le rejet massif de la Coalition Nationale Syrienne. Ces changements reflètent aussi la course au financement des groupes rebelles, l'Arabie Saoudite ayant été très active derrière ces récentes évolutions13. Une certaine opposition face aux groupes liés à al-Qaïda semble donc se manifester, le Jabhat al-Nusra étant un peu à part en raison d'un meilleur passif avec les autre brigades rebelles. D'ailleurs, le 8 novembre dernier, al-Zawahiri a fait d'al-Nusra la branche « officielle » d'al-Qaïda en Syrie, cantonnant l'Etat Islamique en Irak à ce seul pays14.




La province de Deraa toujours disputée


Bien que moins couverte par les médias, la province de Deraa, où a commencé l'insurrection, est l'une des plus disputées15. C'est la deuxième province où les combats ont été les plus nombreux depuis septembre. La coopération entre les brigades rebelles fonctionne mieux qu'ailleurs, même si le Jabhat al-Nusra s'est progressivement imposé comme l'acteur dominant. Celui-ci a su s'adapter aux conditions locales en collaborant par exemple avec les structures civiles de gouvernement. Le 28 septembre, al-Nusra, en collaboration avec les brigades al-Haramein de Ahrar al-Sham, s'empare du poste Deraa-Ramtha le long de la frontière jordanienne. C'est l'opération « Pilonnage de la forteresse » : le corps des sapeurs d'al-Nusra place des explosifs sur le mur d'enceinte extérieur, créant une brèche qui permet aux sections d'assaut de s'emparer des bâtiments. Le lendemain, dans le cadre de l'opération « Unissons les rangs », l'Armée syrienne libre, le Front Islamique syrien et Ahrar al-Sham attaquent une base militaire à Tafas, au nord-est de la ville de Deraa. L'Armée syrienne libre combat aussi autour de Nawa depuis la mi-juillet, pour ouvrir une ligne de ravitaillement vers la ville. Les rebelles cherchent surtout à éliminer les postes du régime qui les empêchent de contrôler entièrement la partie sud de la province de Deraa, et coupent en deux la zone rebelle entre l'est et l'ouest.


 

Source : http://2.bp.blogspot.com/-5v2CY5eszI8/Ul7PfnYp0_I/AAAAAAAAAe4/nQgxoDpcYC4/s1600/Deraa+map.PNG


En réaction, le régime a surtout intensifié les bombardements et les raids aériens16 sur les lignes de ravitaillement rebelles, en particulier entre Deraa et Damas. La stratégie est cohérente avec celle exercée dans le nord ; la différence est qu'à Deraa, l'armée syrienne ne peut pas compter sur le renfort massif des miliciens des Forces Nationales de Défense. Historiquement, la province de Deraa compte davantage de forces militaires en raison de la proximité avec Israël ; en outre, la population, traditionnellement hostile au régime, ne pourrait alimenter des milices. A la mi-septembre, Abu Hajjar, le commandant d'une milice locale chiite, Liwa al-Zulfiqar, est tué. Cette milice a des liens étroits avec Liwa Abu Fadl al-Abbas, un groupe composé de Syriens et d'Irakiens appuyés par l'Iran. En mars 2013, les rebelles avaient lancé une offensive qui leur avait permis de dégager 25 km de frontière avec Israël. Ils avaient sécurisé les communications avec la ville de Deraa tandis qu'al-Nusra et la brigade des martyrs du Yarmouk avait pris une importante base aérienne sur la route Damas-Amman. Le régime avait cependant contre-attaqué, rouvrant un corridor avec Deraa et pouvant ainsi toujours bombarder à loisir la partie sud de la province. Actuellement, al-Nusra, même s'il est dominant dans le sud, est forcé de composer avec les autres groupes rebelles qui restent importants, ce qui différencie ce théâtre du nord et de l'est. 



Le régime de Bachar el-Assad marque des points


De son côté, Bachar el-Assad lance une offensive à la fin septembre pour rouvrir la route de l'est entre Hama et le sud de la province d'Alep17. Cette route doit fournir une alternative à celle qui relie Alep à Hama, contrôlée par les rebelles depuis septembre. La possession de cette route permettrait de soulager la pression sur les bases aériennes de Nayrab et de Kuweires, ainsi que sur la base militaire de as-Safira. Un immense convoi quitte l'aéroport de Hama les 27-28 septembre, avec selon certaines sources, 250 véhicules, dont 25 chars T-72 et une quantité de véhicules de transport de troupes, ainsi que des hélicoptères de combat18. Les forces du régime approchent des environs de Khanassir, une ville prise par les rebelles en août. Le 30 septembre, elles s'arrêtent à 5 km de la ville qui subit le pilonnage des avions et des hélicoptères. L'assaut terrestre suit et la localité est reconquise dès le 3 octobre. L'aviation syrienne aurait de plus en plus recours à des barils improvisés en lieu et place de bombes, remplis d'essence, de métal et d'explosifs, sans que l'on puisse savoir si cela relève d'une véritable politique de terre brûlée ou bien de problèmes quant à l'approvisionnement en munitions... La poursuite de l'avance vers le nord se heurte à une résistance plus importante, notamment une vaste embuscade et un attentat à la voiture piégée qui cause des pertes sensibles au convoi. Le 8 octobre, les forces du régime se préparent à attaquer As-Safira, soumise elle aussi à un intense pilonnage. C'est une ville importante en raison de sa localisation sur la route de contournement, en outre elle est proche de deux bases aériennes et par ailleurs, à l'extérieur de la ville, se trouve l'un des plus grands complexes d'armes chimiques de la Syrie. La ville est défendue par une coalition de brigades de l'Armée syrienne libre, d'Ahrar-al-Sham, d'al-Nusra et de l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham. Elle tombe finalement le 1er novembre après trois semaines de siège et l'exode de plus de 100 000 civils. Les forces du régime continuent de pousser au nord-ouest vers Alep, pour tenter de rétablir une ligne de ravitaillement avec la base aérienne de Nayrab, et de dégager celle de Kuweires, assiégée depuis des mois. La défaite rebelle est encore une fois probablement due à des dissensions entre les différents groupes contribuant à la défense19.

Source : http://3.bp.blogspot.com/-uJHDgprsd2s/UmFuLV-hoyI/AAAAAAAAAfI/AOfOzUCbLcE/s1600/Aleppo+Map+final.JPG


Lors des derniers combats, les Forces Nationales de Défense, les milices pro-régime, utilisent à nouveau une de leurs armes favorites en combat urbain. Depuis la fin 2012, elles emploient des roquettes de 107 mm modifiées (celles tirées par le lance-roquettes multiples Type 63 chinois) avec une charge explosive plus lourde, appelées Improvised Rocket Assisted Munitions (IRAM). Les images, notamment de munitions capturées comme à Khanassir en août 2013, confirment l'utilisation massive de ces roquettes modifiées par les forces du régime. D'après les témoignages recueillis auprès de l'Armée Syrienne Libre, il semblerait que les membres du Hezbollah aient utilisé le même genre de munitions en tir horizontal, à très courte portée, pour tirer à travers les rues, pendant la bataille d'al-Qusayr en juin 2013. Début novembre, une vidéo montre les Forces Nationales de Défense utilisant le même dispositif monotube, à l'horizontale, à Barzeh, au nord de Damas20.

Des IRAM dans leurs caisses au moment de la chute de Khanassir.-Source : http://2.bp.blogspot.com/-MYvn3jzLnBM/UnzEeQ-ftgI/AAAAAAAAG1A/9kU1Hvnp8Mo/s1600/IRAM+in+crate.jpg


 

 A la mi-octobre, de nombreux bataillons rebelles se retirent de l'est de la province de Ghouta vers Qalamoun, près de la frontière avec le Liban, où une offensive du régime est annoncée, avec la participation du Hezbollah21 (une brigade fraîche, les restes des 18ème et 20ème déjà engagées). L'offensive débute le 23 octobre après un bombardement notamment réalisé par la 155ème brigade de missiles. La veille, l'Etat Islamique d'Irak et d'al-Sham avait procédé à 3 attentats kamikazes en différents points autour d'Hama, visant en particulier les « contractors » russes (voir plus loin) qui épaulent le régime. Au moins l'un d'entre eux aurait peut-être été tué (Aleksey Malyuta, de Krasnodar). Le même jour, dans la province de Deir es-Zor, les rebelles abattent le chef du renseignement militaire de l'armée syrienne pour la région du nord-est, un général à cinq étoiles. Toujours le 22 octobre, 66 brigades ou bataillons qui opèrent dans le sud de la Syrie annoncent s'être retirés de l'Armée syrienne libre et rejeter l'autorité de la Coalition Nationale Syrienne. Le lendemain, lors d'un assaut rebelle sur les ruines de Kuneïtra, l'armée syrienne élimine l'un des officiers défecteurs les plus gradés de la rébellion, le colonel Saqr al-Goulani. Entre les 22 et 25 octobre, l'armée syrienne renforce son dispositif dans le sud de Damas et dans l'ouest de Ghouta (éléments de la 4ème division blindée, renforcés de Gardiens de la Révolution iraniens et de la brigade chiite al-Abbas, qui soutient le régime), pour accentuer le siège de Moadamiya (où combat la 4ème division blindée). Le 3 novembre, le colonel Ukaidi, chef du conseil militaire révolutionnaire d'Alep de l'Armée Syrienne Libre, démissionne en signe de protestation contre la Coalition Nationale Syrienne mais aussi en raison des querelles intestines entre groupes rebelles22. Une semaine plus tard, le 10 novembre, l'armée syrienne, épaulée par le Hezbollah, reprend le contrôle d'une base importante au nord de l'aéroport d'Alep, à l'est de la ville, la base 80 (du nom de la 80ème brigade qui y était cantonnée), qui a changé plusieurs fois de mains pendant les combats23. La ville de Tel Arn, au sud-est de l'aéroport, est également tombée entre les mains du régime. Au moins 63 rebelles ont été tués ainsi que 32 soldats ou miliciens du régime.


 


Des Russes en Syrie


C'est également en novembre que les informations à propos de contractuels russes travaillant auprès du régime de Bachar el-Assad se font plus précises24. De nombreux citoyens russes ont déjà fait le choix de partir combattre auprès des forces gouvernementales. En octobre cependant, l'opposition avait fait connaître la mort d'un « mercenaire » russe, qui appartient en fait à une société privée de Saint-Pétersbourg, Slavonic Corps Limited. Celle-ci recrute parmi les anciens soldats, des troupes aéroportées ou des forces spéciales, ou bien parmi les anciens des OMON. Les hommes sont acheminés via le Liban puis à Damas pour finalement parvenir à la base militaire de Lattaquié. En plus de mitrailleuses lourdes et de lance-grenades, le bataillon russe (deux compagnies, 267 hommes) dispose de canons antiaériens M1939 de 37 mm et de mortiers de 120 mm PM-43, et il doit recevoir des Syriens 4 T-72 et de plusieurs BMP. En réalité, le commandement syrien ne leur donne que des T-62 et des BMP-1 qui ne sont quasiment pas en état de marche... Les « contractors » russes doivent protéger, normalement, les champs de pétrole de la province de Deir es-Zor, mais les Syriens savent pourtant bien qu'ils peuvent être impliqués dans des opérations de combat contre les rebelles dans cette province. Ils disposent seulement de camions parfois armés et de technicals, le 15 octobre, lorsqu'ils sont engagés. Les Russes s'arrêtent sur la base aérienne T4, où est d'ailleurs prise une photo. Le 18 octobre, ils sont envoyés à As Sukhnah où l'armée et les Forces Nationales de Défense sont durement accrochées par les rebelles. Les Russes perdent six blessés. Pendant la retraite, un des membres, Aleksei Malyuta, perd sa plaque d'identité. Le corps est finalement dissous fin octobre et rapatrié en Russie, notamment parce qu'il a violé plusieurs lois internationales en participant directement au conflit syrien. D'ailleurs, à leur retour en Russie, le commandement de Slavonic Corps Limited est mis en état d'arrestation par le FSB sous l'accusation de recrutement de mercenaires.


 

Les "contractors" russes sur la base aérienne T4, le 16 octobre 2013. Derrière, un Su-24 syrien, très rarement photographié. Source : http://4.bp.blogspot.com/-T3gEB9_mJ4c/UoTM_3_HGzI/AAAAAAAABBQ/N1-oA7M1iwk/s1600/Slavonic_Corps_Su-24MK.jpg



Conclusion


Les pertes sont conséquentes au sein de l'armée syrienne et des milices pro-régime. A Tartous, un mur des martyrs est orné de centaines de photos d'hommes tués au combat25. L'Observatoire Syrien pour les droits de l'homme, l'un des organismes les plus fiables, estime les pertes entre mars 2011 et août 2013 à 110 371 morts, dont 40 146 civils (plus de 4 000 femmes et 5 800 enfants). Les forces gouvernementales auraient perdu 45 000 hommes (27 654 de l'armée, 17 824 des milices pro-régime et 171 du Hezbollah). Les rebelles compteraient 21 850 tués. Sur le plan matériel, de nombreux internautes s'essaient à décompter les pertes en véhicules blindés subies par le régime de Bachar el-Assad. Un de ces décomptes donnait, au 10 novembre, le total suivant, depuis le 9 mai 2012 : 267 BMP détruits et 103 capturés par les rebelles (370 perdus), 398 chars détruits et 211 capturés (609 chars perdus), 15 ZSU 23/4 détruits et 24 capturés par les rebelles (39 perdus), 5 automoteurs d'artillerie 2S1 détruits et 11 capturés par les rebelles (16 perdus), soit un total de 1034 véhicules perdus en tout. Les forces armées pro-régime ne peuvent plus aligner que deux brigades blindées/mécanisées de la Garde Républicaine, peut-être encore deux brigades blindées/mécanisées de la 4ème division blindée, les restes de 4 ou 5 brigades de l'armée, dont deux mécanisées (la 76ème brigade ou « brigade de la mort », qui opère à la Lattaquié ; et une Task Force organisée autour de la 5ème division dans la province de Deraa) et deux douzaines de garnisons souvent isolées et assiégées depuis parfois plus d'un an et qui comprennent plusieurs centaines d'hommes chacune, notamment dans les troupes de soutien (artillerie). L'armée de terre du régime est donc largement entamée (la défense antiaérienne, par exemple, a été sévèrement amoindrie, les restes et les acquisitions récentes passant sous le contrôle de la Garde Républicaine), alors que l'aviation et la marine sont encore relativement préservées.


  

1Dernier en date paru le 23 septembre 2013, sur l'évolution du conflit pendant l'année : http://alliancegeostrategique.org/2013/09/23/la-guerre-en-syrie-2013/
2Analysis: Syria’s insurgent landscape, IHS Aerospace, Defence & Security, septembre 2013.
3Valerie Szybala, « The Islamic Alliance Emerges », Institute for the Study of War Syria Updates, 25 septembre 2013.
4La brigade al-Tawhid (Liwa al-Tawhid) est un regroupement d'unités combattant dans et autour de la ville d'Alep. Soutenue par le Qatar, elle fait partie, depuis janvier 2013, du Front de Libération Islamique Syrien, une coalition fondée en septembre 2012. La brigade a des liens avec les Frères Musulmans.
5La branche militaire de l'opposition depuis le début de la guerre. Elle est formée dès juillet 2011 par des officiers et soldats déserteurs de l'armée syrienne et se place sous l'autorité du Conseil National Syrien en décembre, puis de la Coalition Nationale Syrienne qui prend sa suite à partir de novembre 2012.
6Le Front Islamique Syrien, créé en décembre 2012, regroupe surtout des groupes salafistes, dont Ahrar-al-Sham, le plus important. Il n'inclut pas le Front al-Nosra et il est financé par de riches donateurs du Koweït et de l'Arabie Saoudite.
7Le Front al-Nosra est apparu en janvier 2012. C'est la branche d'al-Qaïda en Syrie, le groupe se revendiquant d'al-Zawahiri en avril 2013, lorsque l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham tente d'en faire une simple branche de cette organisation. Ce qui entraîne d'ailleurs le départ d'une partie du Front al-Nosra qui devient l'Etat Islamique d'Irak et du Levant.
8Un groupe d'insurgés irakiens qui a fini par se rattacher à al-Qaïda en 2004, et devenir sa branche irakienne. Le 15 octobre 2006, il est rebaptisé Etat islamique d'Irak. Il s'installe en Syrie à la faveur de la guerre civile, en particulier dans les provinces d'ar-Raqqa, Idlib et Alep.
9 Charlie Caris et Isabel Nassief, « The wal-‘Adiyat Dabha Offensive in Southern Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 27 septembre 2013.
10Prise rendue possible par l'intervention en force de l'Etat Islamique en Irak et au Levant, qui avait ouvert une brèche avec un véhicule suicide bourré d'explosifs. En juillet, le groupe était arrivé sur place avec 3 véhicules suicides improvisés et pas moins de 7 lance-missiles antichars AT-14 Spriggan qui ont permis d'éliminer les T-54/55 et T-62 du périmètre défensif et d'en fragiliser la résistance.
11Valerie Szybala, « Developments in Syria’s Armed Opposition », Institute for the Study of War Syria Updates, 5 octobre 2013.
12Une coalition de groupes islamistes et salafistes, fondée dès 2011, et très présente dans la province d'Idlib, à Hama et Alep. C'est l'un des groupes les plus puissants de l'opposition et il chapeaute le Front Islamique Syrien.
13L'Arabie Saoudite a soutenu massivement jusqu'à l'été 2013 le Front al-Nosra. Devant la pression américaine, elle a reporté son soutien depuis sur Liwa al-Islam, la composante principale du Front de Libération Islamique Syrien, qui opère surtout dans la province de Rif Dimashq et à l'est de Damas. Ce groupe a la particularité d'avoir capturé et remis un état un certain nombre de véhicules blindés (notamment à la base aérienne Marj as-Sultan, au sud-est de Damas). Les fonds saoudiens ont permis à l'unité d'acquérir de nombreux lance-missiles antichars mais aussi d'acheter une compagnie entière de T-72 et de BMP-1, avec carburant et munitions, à un officier de la 4ème division blindée...
15Isabel Nassief, Syria's Southern Battlefront, Institute for the Study of War, 11 octobre 2013.
16Pour la premère fois, l'aviation syrienne a déployé des MiG-29 au-dessus de Damas le 15 octobre 2013, armés de pods de roquettes non guidées, notamment. Il est probable que la flotte de Su-22 et MiG-23BN, qui mène l'essentiel des attaques, croule sous les demandes de frappes ; pour permettre leur maintenance, probablement, le régime a décidé d'engager les MiG-29.
17Valerie Szybala et Charlie Caris, « Regime Counterpunch in Southern Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 18 octobre 2013.
18Dont peut-être des éléments de la fameuse 4ème division blindée et du 3ème corps. Autour d'as-Safira combattent ensuite une ou deux brigades de la 4ème division, une ou deux brigades du Hezbollah et les restes des forces locales du régime. Mais l'offensive oblige le pouvoir à immobiliser temporairement ses autres actions ailleurs...
19Charlie Caris, « Regime Takes as-Safira and Continues Push to Aleppo », Institute for the Study of War Syria Updates, 5 novembre 2013.
21D'après le témoignage d'un combattant du Hezbollah ayant participé aux combats d'al-Qusayr, qui selon lui représentent un tournant, le Hezbollah déploie sa brigade d'élite, celle des Forces Spéciales et les brigades Radwan : https://now.mmedia.me/lb/en/interviews/516776-another-border-war
22« Syrian top rebel commander announces resignation », The Daily Star Lebanon, 3 novembre 2013.
23Dominic Evans, « Syrian army retakes northern military base in 3rd day of clashes », The Daily Star Lebanon, 10 novembre 2013.
25Jonathan Steele, « Syria's Martyrs' Wall reveals 'unknown truth' of bloody civil war », The Guardian, 8 octobre 2013.

4 commentaires:

  1. Bonjour Stéphane,
    comme toujours, je vais être flatteur : voilà encore un article très intéressant et utile pour ceux qui suivent les combats entre factions syriennes. On y apprend ainsi qu'il y a des mercenaires russes (mais ce n'est pas très étonnant non plus...) ayant combattu ou combattant aux côtés du régime assadien. Les pertes en hommes et matériels subies par le régime sont concordantes avec les sources gouvernementales françaises.
    Bref du beau travail analytique

    Bien à vous,
    FG

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  2. Bonjour François,

    Pour les Russes, il s'agit plus d'une exception en réalité. Il y a des citoyens russes qui sont partis à titre individuel, comme le précise l'article russe qui évoque l'histoire de Slavonic Corps, mais en ce qui concerne les sociétés privées, c'est un précédent qui sera le seul, je pense, le gouvernement russe n'ayant pas intérêt à ce que ce genre d'affaires se multiplie. D'où la réaction très rapide après le désastre...

    Votre commentaire m'intéresse d'autant plus que traditionnellement je n'aime pas traiter des conflits en cours, en raison de la distance/du recul que j'estime nécessaire en général pour le faire -formation d'historien oblige. Pour la Lybie, je m'étais abstenu. Sur la Syrie, quand j'ai commencé à réfléchir à la question, je me suis décidé après avoir constaté qu'il n'y avait pas grand chose en français (sur la dimension militaire j'entends). Pour ce qui est des sources, j'ai cette fois varié davantage que les premières fois et j'ai recoupé plus souvent aussi, pour vérifier. Si le propos colle avec les sources "officielles" françaises, c'est tant mieux : au moins j'ai la satisfaction de ne pas trop dire d'âneries (!),ce qui est toujours un risque avec les conflits en cours, vu la débauche d'informations disponibles parmi laquelle il faut trier, recouper, etc.

    Bien à vous.

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    1. je crois que vous êtes bien le seul à faire une analyse aussi approfondie sur les parties et les combats en Syrie (mis à part les officines gouvernementales). C'est d'autant plus méritant.... car il est vrai que ce n'est pas évident de traiter sur des conflits en cours, notamment lorsque l'on ne dispose pas de toutes les informations.... et que cela ne concerne pas l'Armée Française et ses opérations (comme on peut le voir avec toutes les analyses et articles de fond plus ou moins fondés sur l'opération Serval.)

      Bien à vous,
      FG

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  3. C'est peut-être méritant, mais vous notez aussi que j'évite plusieurs sujets casse-gueule (je ne me suis pas aventuré à brosser un tableau de la rébellion, par exemple), faute de sources suffisantes et surtout de recul. En outre, je me contente surtout de proposer une synthèse, j'ajoute parfois quelques éléments personnels, mais rarement. Sur Serval, je ne m'y suis pas risqué car d'une part les commentaires abondaient, et en outre cela intervenait au moment du débat assez virulent sur les coupes de la Défense, ce qui entraînait fréquemment des instrumentalisations à des fins politiques en particulier, tout ça me semblait bien compliqué à traiter "à chaud". Je pense que d'ici quelques temps, avec le recul et la poursuite des événements sur placez (rien n'est fini, si j'ai bien suivi), on disposera d'analyses plus efficaces.

    Cordialement.

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