lundi 18 novembre 2013

Jean-Joël BREGEON, Napoléon et la guerre d'Espagne 1808-1814, Tempus 513, Paris, Perrin, 2013, 414 p.

Comme souvent, la collection Tempus réédite des ouvrages grand format parus chez Perrin antérieurement. C'est le cas avec ce livre de Jean-Joël Brégeon (que l'on baptise "historien" sans plus de précisions. L'auteur, qui m'a contacté quelques mois plus tard, me confirme qu'il a bien suivi un cursus universitaire en histoire, jusqu'à la thèse, à Nantes. Je n'avais rien trouvé sur son parcours en ligne) consacre à la guerre menée en Espagne par Napoléon Ier. Une guerre qui a porté plusieurs noms, selon le camp, et que les Espagnols considèrent comme une guerre nationale, et ce jusqu'à la mort de Franco. Côté français, l'historiographie a selon lui longtemps pâti d'une limitation à la pure histoire diplomatique et militaire, jusqu'aux travaux de J. Tulard, J.-O. Boudon, T. Lentz et surtout de Jean-René Aymes, le spécialiste français du sujet. On a moins tendance à parler d'une défaite (et qui en plus s'inscrit dans la durée, et de manière fort compliquée)... malgré la guerre de Succession d'Espagne menée par Louis XIV, les liens entre les Bourbons sont ténus, et l'Espagne comme le Portugal passent pour la France des Lumières pour des pays arriérés... Napoléon lui-même témoigne une très grande méconnaissance de l'Espagne quand il finit par s'y engager en 1808. L'auteur prétend donc proposer une histoire un peu plus globale que de coutume, notamment en ce qui concerne le monde espagnol du XVIIIème siècle.



Les Français manquent d'ailleurs de cartes sur l'Espagne, pendant longtemps. Seul Soult a parcouru pendant la guerre la totalité ou presque de la péninsule. Pour les Français, l'Espagne sera "une autre Egypte", surtout parcourue à pied, et mal connue. Moins peuplée que la France, l'Espagne n'en compte pas moins des régions riches, Catalogne, Murcie. Les villes déclinent, mais restent dominées dans le paysage par l'Eglise, qui conserve sa puissance dans l'Espagne de la fin du XVIIIème siècle. La noblesse est très hiérarchisée. La "greffe" des Bourbons à partir de 1700 a finalement pris. Le roi Charles III, après avoir chassé les jésuites, tente de mettre au pas l'Eglise, de créer des manufactures, de coloniser les régions désertes. Barcelone et Cadix deviennent deux ports des plus dynamiques, le second comptant une importante présence étrangère -notamment française. Les Lumières pénètrent en Espagne malgré l'Inquisition, les ilustrados sont nombreux, mais les Espagnols connaissent surtout une crise identitaire. Le Portugal, depuis le XVIème siècle, s'est lié à l'Angleterre. Il vit grâce à l'or et à l'argent du Brésil. Le tremblement de terre qui ravage Lisbonne en 1755 est un choc. Les Anglais vampirisent littéralement l'économie portugaise, dans une alliance inégale. Ils sont très présents à Lisbonne et à Porto. L'Eglise a un poids supérieur à celui qu'elle a dans l'Espagne voisine. Le Portugal, qui tente de maintenir une certaine neutralité, est finalement contraint de s'engager contre la France révolutionnaire à partir de 1795. L'Espagne, depuis 1733, est alliée contre la France dans le cadre du "pacte de famille". Elle s'inquiète de la Révolution et l'hostilité s'épanouit après la prise des Tuileries et l'exécution de Louis XVI (1792-1793). Celle-ci compte néanmoins ses partisans, les afrancesados. L'Espagne de Godoy, engagée contre la France en 1793, négocie dès 1795, puis se tourne contre l'Angleterre l'année suivante. Pour faire pression sur le Portugal, Napoléon réussit à arracher l'appui espagnol pour mener la fameuse "guerre des Oranges", rapidement conclue. La situation avec l'Espagne reste tendue, notamment après la revente de la Louisiane aux Américains. Le 21 octobre 1805, Madrid perd une bonne partie de sa flotte aux côtés des Français, à Trafalgar. La victoire de Napoléon face à la Prusse (1806) et l'instauration du blocus continental font du Portugal, tête de pont anglaise, un enjeu crucial. En novembre 1807, un corps expéditionnaire français, mené par Junot, envahit le pays, mais ne peut empêcher la fuite du roi et de sa cour au Brésil, transportés par les Anglais. Junot doit gouverner le pays avec peu de moyens, alors même que le Portugal devient secondaire devant les événements qui se déroulent en Espagne. En juin 1808, Junot ne contrôle plus que Lisbonne. Les Anglais débarquent et sous la conduite d'Arthur Wellesley, battent les Français à Vimeiro, en août. Junot doit plier bagages. Cette première campagne porte en germes les caractéristiques de la défaite espagnole : déposition d'une dynastie légitime, méconnaissance de la géographie et des mentalités, manque d'une élite collaboratrice, troupes qui vivent sur le terrain, corps d'officiers pillards, interventions de l'empereur qui privent le commandement local de l'initiative.

Parallèlement Napoléon a concentré des troupes en Espagne, où Charles IV a été déposé par son fils Ferdinand. C'est surtout Talleyrand qui inspire la politique espagnole de Napoléon, mais il est opposé aux Bourbons. En avril 1808, il y a déjà 120 000 soldats français sur place, en Espagne et au Portugal. Murat prend la tête des troupes en Espagne, alors que la colère gronde parmi le peuple et que Napoléon évince les Bourbons dans le fameux "guet-apens de Bayonne". Le soulèvement des 2-3 mai à Madrid est à la fois spontané mais encadré par les partisans de Ferdinand. C'est véritablement le début de la guerre, avec bataille de rues et répression. Joseph, le frère aîné de Napoléon, monte sur le trône. La réaction antifrançaise est très violente, d'autant plus qu'une armée commandée par Dupont doit mettre bas les armes à Baylen, en juillet, ce qui inspire la résistance. Napoléon intervient donc personnellement dans une courte campagne, entre novembre 1808 et janvier 1809, disposant en tout d'un peu moins de 250 000 hommes. En face, la Junte Centrale n'aligne qu'à peine 100 000 soldats réguliers et doit lever de nombreux miliciens. L'empereur triomphe à Burgos, puis prend la revanche de Baylen à Tudela. La route de Madrid est ouverte après le franchissement des gorges de Somosierrra : la ville se rend le 4 décembre. Mais Napoléon quitte l'Espagne dès janvier 1809 et laisse à Soult le soin d'anéantir le corps britannique de 30 000 hommes qui s'est prudemment retiré. Saragosse incarne la résistance aux Français. La ville dispose d'importants effectifs et a été fortifiée, le clergé galvanise les défenseurs, les Français mènent le siège en deux fois ce qui renforce la détermination des assiégés, d'autant que le commandement français est tiraillé. Le premier siège, entre juin et août 1808, est infructueux. Le 20 décembre seulement, l'armée française revient devant la ville et Lannes assure bientôt le commandement. La ville tombe en février 1809 après des combats acharnés : 50 000 morts côté espagnol, au moins 3 000 tués et 5 000 blessés côté français. Les "joséphins" restent peu nombreux et le roi n'a pas les commandes au niveau militaire, sans compter que l'argent manque pour sa politique. On s'étonne en revanche de la diatribe de l'auteur sur les francs-maçons, qui auraient d'après lui permis la solidarité des militaires et les déprédations (pillages, etc) commises par les officiers.

En face, les patriotes combattent pour Ferdinand VII et forment des juntes. Mais la Junte Centrale, qui cordonne l'effort, met du temps à s'imposer. En outre, elle est fragilisée par l'insuccès militaire -bataille indécise de Talavera, où les Britanniques sont plus déterminants, défaite d'Ocana, respectivement 27-28 juillet 19 novembre 1809. Rejetés dans Cadix, les patriotes y sont assiégés entre le 5 février 1810 et le 24 août 1812. Le maréchal Victor doit prendre la place, gonflée de réfugiés et où se trouvent aussi des prisonniers de guerre français. Mais le siège piétine car la ville est ravitaillée et soutenue par la flotte britannique et Victor ne s'entend pas avec Soult. La levée du siège a un rôle symbolique et politique car elle conforte l'autorité de la Junte. Depuis 1808 cependant, des bandes armées mènent la guérilla. Elles recrutent large, souvent parmi les déserteurs, sont mal armées, sauf quand elles se mélangent aux troupes régulières, ce qui arrive fréquemment. Certains chefs, comme Mina, tiennent la dragée haute devant les Français. Les Espagnols n'ont pas à proprement parler inventé la guérilla. Dès 1756, Grandmaison théorise la "petite guerre", et les camisards avaient fait entrer la guérilla dans l'ère de la modernité, en quelque sorte. Pendant la Révolution, beaucoup d'officiers de Napoléon ont l'expérience des guerres en Vendée. Ils croient la retrouver en Espagne. Suchet, en Aragon, utilise dès 1810 les services de collaborateurs armés.

Pendant ce temps, les Britanniques, chassés du Portugal en janvier 1809, y reviennent dès avril. Wellesley prend la tête d'un corps expéditionnaire qui ne dépassera jamais les 40 000 hommes. Les Français sont de retour cette année-là au Portugal avec Soult, puis Masséna. Wellingon se replie sur Lisbonne qu'il choisit de défendre par une série de lignes fortifiées, pour user les Français. Il faut un mois, entre juin et juillet 1810, pour que les Français s'emparent de Ciudad Rodrigo. Masséna va rester sans pouvoir rien faire devant les lignes fortifiées de Torres Vedras, jusqu'à la retraite de mars 1811. Des maréchaux de Napoléon envoyés en Espagne, Suchet se distingue quelque peu des autres. Soult, après son échec au Portugal, n'a plus la confiance de l'empereur. Il faut dire aussi que de nombreux généraux et maréchaux s'adonnent au pillage, notamment des oeuvres artistiques. Napoléon a envoyé Vivant Denon pour prélever sa dîme à destination du futur musée du Louvre. Les ventes se multiplient dans la première moitié du XIXème siècle et dispersent le patrimoine -l'Espagne réclamant aujourd'hui le retour de certaines pièces à la France. Pour Napoléon, cependant, dès 1811, l'Espagne n'est qu'un théâtre secondaire, puisqu'il se concentre sur l'Europe centrale et orientale. Wellingon bat Masséna à Fuentes de Onero. Ciudad de Rodrigo puis Badajoz tombent. Le 10 août 1812, Wellington entre dans Madrid. Il assiège ensuite Burgos mais doit bientôt se replier devant la contre-attaque de Soult, évacuer Madrid, puis retour à la case départ. Soult est limogé en février 1813, alors qu'est connue la nouvelle du désastre en Russie. L'évacuation de la capitale par Joseph, ses affidés et les soldats français se transforme en déroute à Vitoria, le 21 juin 1813. C'est la fin de l'Espagne française. Soult défend les Pyrénées mais Wellington entre sur le territoire national, combat devant Toulouse alors même que l'empereur a abdiqué (6 avril 1814). Revenu en Espagne en mai, Ferdinand VII refuse de signer la constitution de Cadix et entame une Restauration.

Pour l'auteur, la défaite en Espagne est due à la méconnaissance de Napoléon et à sa précipitation, puis à son désintérêt. En face, la guérilla face aux Français contribue à accélérer une prise de conscience nationale, qui a cependant bien du mal à s'affirmer face à la "petite patrie". Ferdinand VII rétablit l'absolutisme, et une expédition française, dès 1823, doit venir soutenir la monarchie espagnole en proie à la révolte... L'Espagne, privée de son empire colonial ou presque, se replie sur elle-même.

Le texte se complète par plusieurs annexes traitant de points particuliers (les "voyages en Ibérie", l'empire espagnol en Amérique, etc), de quelques documents, et malheureusement de deux cartes seulement placées en fin d'ouvrage (1810 et 1813 !) ce qui est loin d'être suffisant. La bibliographie ne comprend que les ouvrages secondaires, les mémoires et autres récits étant cités en notes. Cette bibliographie comprend à la fois des ouvrages français et espagnols (séparés par langue), avec un complément pour la période séparant la publication initiale de celle-ci. Au final, on est en présence d'un livre qui se présente comme une bonne introduction à l'intervention française en Espagne, mais moins comme un travail d'historien universitaire que comme celui d'un compilateur/vulgarisateur sur le sujet. L'essai d'histoire globale n'est qu'en partie réussi : les chapitres consacrés à la situation au XVIIIème siècle ne compensent pas la faiblesse de l'analyse sur les dimensions sociales et politiques de l'insurrection à partir de 1808. En outre, le récit révèle parfois des jugements de valeur ou des prises de position sur certains personnages (Joseph, les souverains espagnols et portugais, etc) qui font sortir le propos du travail d'historien à proprement parler, sans compter que l'auteur semble manifester une lecture parfois assez conservatrice des événements (multiples références à Bainville, et ce chapitre plus qu'étrange sur l'influence de la franc-maçonnerie...). Idéal pour s'initier mais à compléter, de mon point de vue en tout cas, par des travaux plus savants.




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