mardi 22 octobre 2013

Walter BRUYERES-OSTELLS, Leipzig 16-19 octobre 1813, L'histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2013, 206 p.

Le bicentenaire de la bataille de Leipzig (2013) a vu fleurir les publications consacrées à cet affrontement. Il est à noter aussi que la bataille intéresse, par exemple, les prolégomènes de l'art opératif, un thème très à la mode ces temps-ci.

Walter Bruyère-Ostells signe, dans la collection L'histoire en batailles de Tallandier, un des ouvrages de cette "vague" sur Leipzig. Maître de conférences en histoire contemporaine à l'IEP d'Aix-en-Provence, on lui doit déjà plusieurs ouvrages dont une Histoire des mercenaires, chez le même éditeur.

Comme il le rappelle dans le prologue, c'est l'artillerie qui ouvre, le 16 octobre 1813, ce qui reste comme le plus grand affrontement terrestre avant la Première Guerre mondiale -du moins, en Europe.

Napoléon, affaibli après la retraite de Russie, car son Empire ne tient qu'à ses victoires militaires, réussit le tour de force de reconstituer une armée, en quelques mois, grâce à l'incorporation des fameux "Marie-Louise". Il est plus difficile en revanche de ressusciter une cavalerie de qualité. L'enjeu est désormais l'espace germanique, où la Prusse rejoint, en février 1813, le camp des coalisés. Frédéric-Guillaume III le fait davantage dans un esprit antinapoléonien et conservateur que pour provoquer une insurrection nationale. L'armée prussienne a été remodelée depuis 1806 par Scharnhorst et Gneisenau. Avec 200 000 hommes (400 000 en août 1813), Napoléon fonce sur la Saxe, restée fidèle à la France. Malgré les victoires de Lützen et Bautzen, qu'il ne peut exploiter faute de cavalerie, il est obligé de conclure un armistice en mai. Les coalisés en profitent pour se renforcer, d'autant que Napoléon est affaibli par la défaite de Vitoria, en Espagne, le 21 juin. L'Autriche rejoint finalement la coalition, en août. Celle-ci dispose de la supériorité numérique, avec plus de 500 000 hommes contre les 400 000 de Napoléon. Elle constitue trois armées : Bohême, Silésie, et du Nord, avec le renfort de Bernadotte, ancien maréchal de Napoléon devenu roi de Suède.



A Dresde, le 26 août, Napoléon arrive au secours de la garnison menacée par l'avance de plus de 200 000 soldats coalisés, là où lui-même ne peut en aligner que 120 000. La victoire est acquise mais Napoléon ne peut encore une fois l'exploiter, d'autant que ses officiers se font corriger par les coalisés. Octobre voit l'invasion du royaume de Westphalie de son frère Jérôme et le retournement du roi de Bavière. Napoléon anticipe la marche coalisée sur Leipzig, pour le couper de ses arrières : mais en voulant battre les armées ennemies au détail, il confie un corps de 30 000 hommes à Gouvion Saint-Cyr pour tenir Dresde, une erreur manifeste. Par ailleurs, l'armée française est usée, épuisée par les maladies. Le 15 octobre, Napoléon déploie l'essentiel de son armée à l'est et au sud de Leipzig, de façon à repousser d'abord les Autrichiens, puis à se retourner ensuite contre les Prussiens et les Russes.

Au matin du 16 octobre, à 9h00, 96 000 Français affrontent les 140 000 soldats de l'armée de Bohême tandis que 25 000 hommes contiennent les 70 000 Prussiens et Russes de Blücher. 4 colonnes coalisées déboulent autour du village de Wachau, soutenues par plus de 200 canons. Six assauts sont repoussés mais les Français ne peuvent contre-attaquer, car il faut maintenir des troupes au nord et à l'ouest, où les coalisés manoeuvrent pour encercler la Grande Armée. La cavalerie française se démène, pourtant, et au soir du 16 octobre, la victoire française peut sembler proche.

En réalité, dès la fin de l'après-midi, les coalisés engagent leurs réserves, ce qui rééquilibre la balance. Les combats ont été particulièrement violents, les "Marie-Louise" ont dû attendre parfois longtemps avant d'être engagés, ce qui accroît la tension, parfois sous les boulets de l'artillerie. Le soldat craint surtout la blessure, car le blessé a de fortes chances de succomber. L'artillerie, massive à Leipzig, blesse plus que de coutume, mais ne supplante pas les armes à feu. Le dispositif français, sur deux lignes au lieu de trois, est plus fragile aux charges de cavalerie ou d'infanterie. Les civils de Leipzig restés sur place souffrent également des affres de la bataille. Tactiquement vainqueur -les coalisés ont perdu 30 000 hommes et les Français sont restés maîtres de leur position-, Napoléon ne dispose plus que d'une armée fatiguée menacée d'être coupée de ses arrières : la situation stratégique est donc critique.

Le 17 octobre, une pause survient. Des négociations, infructueuses, ont encore lieu. Napoléon consent enfin à retraiter, tout en laissant croire à ses adversaires qu'il n'en est rien. Ceux-ci reçoivent le renfort de plus de 130 000 hommes. Napoléon n'envisage pas de négocier sinon après avoir détruit l'armée ennemie : la "guerre réglée" du XVIIIème siècle est bien morte, pour lui. Le 18, 150 000 Français font face à plus de 300 000 coalisés. Napoléon a rapproché ses troupes de Leipzig mais rien n'a été organisé, ou presque, pour assurer le franchissement du cours d'eau, l'Elster, près de la ville. Dans celle-ci, c'est bientôt le chaos, alors que trois colonnes coalisées soutenues par un puissant feu d'artillerie s'élancent contre les défenseurs. Dès 10h00, les premières unités saxonnes et wurtembourgeoises de l'armée française font défection et passent à l'ennemi, de manière spontanée.

Les défections révèlent la fragilité de la position française, qui ne flanche pas pour autant malgré la concentration des feux coalisés, dont des fusées Congresse. Cette fois-ci, Napoléon est bien sur le point de perdre une bataille qu'il mène personnellement, et ses adversaires cherchent manifestement à anéantir son armée prise dans une nasse. La défection des Saxons était prévisible, car les corps germaniques s'agitent depuis déjà plusieurs semaines. En outre, ces unités subissent des pertes importantes, ce qui les poussent également à franchir le pas. Malgré le sentiment antifrançais très prononcé dans l'espace germanique depuis les guerres napoléoniennes, l'historien ne pense pas qu'il faille voir en 1813 une "guerre de libération nationale", mais davantage la revanche d'Austerlitz ou de Iéna. La participation des corps francs de volontaire aux affrontements est plus symbolique que décisive.

Le 19 octobre, la retraite française dans Leipzig et au-delà, via l'unique pont sur l'Elster, se transforme en déroute quand l'ouvrage est détruit par une explosion, provoquée par le désordre ambiant. C'est alors que la panique gagne l'armée française, dont une partie est prise au piège du mauvais côté. 12 000 hommes sont capturés, de nombreux autres se noient dans l'Elster, dont le maréchal Pionatowski. L'alliance des princes triomphe de Napoléon.

L'armée française se replie sur le territoire national, doit piller pour survivre. Les coalisés, qui ont perdu 60 000 hommes à Leipzig, ne mènent pas une poursuite vigoureuse. Fatigués, démoralisés, les soldats de Napoléon voient en plus certains grands officiers de l'armée, comme Murat, se détourner de l'empereur. Celui-ci parvient pourtant à forcer le passage du Rhin à Hanau, devant 60 000 Austro-Bavarois, mettant fin à la campagne de 1813. Le 2 novembre, à Mayence, il ne reste plus que 70 000 soldats de la Grande Armée, qui ont laissé derrière eux 120 000  de leurs camarades.

Les affrontements autour de Leipzig illustre bien l'évolution des guerres napoléoniennes. La Grande Armée, de moins bonne qualité, est utilisée pour des chocs frontaux de plus en plus coûteux. L'effectif engagé -plus de 500 000 hommes-, la durée, l'espace, font de la bataille un avant-goût de ce que seront les combats de la Grande Guerre. La mémoire de la bataille est intéressante : côté français, on minimise la défaite, rejetée sur Bernadotte et les Saxons, traîtres bien commodes ; pour les Prussiens, Leipzig est le début de la construction nationale germanique. En réalité, Leipzig assure surtout la victoire de l'Europe monarchique sur l'Europe napoléonienne. L'artillerie s'est dépensée sans compter : 220 000 coups rien que pour les Français, en quatre jours. Toutefois, Walter Bruyères-Ostells doute fortement que Leipzig soit aussi un signe avant-coureur de la brutalisation telle qu'elle s'exprimera au XXème siècle. La bataille se distingue plus par son gigantisme que par l'anéantissement d'une armée, qui se disloque encore comme précédemment, la faible létalité des armes diminuant la mortalité par rapport au total des pertes. L'artillerie tient une plus grande place, les adversaires de Napoléon ont appris, mais renâclent encore à passer hors de la guerre réglée : ils cherchent à épargner Leipzig et la population civile, on est encore loin d'une "guerre totale" de l'ère industrielle.

En conclusion, un ouvrage qui offre des clés de compréhension intéressantes sur la bataille, sans aucun doute importante dans l'histoire des guerres napoléoniennes. On peut regretter peut-être la présence d'une véritable introduction, posant les enjeux d'emblée, car ceux-ci n'apparaissent vraiment qu'en conclusion, justement. Le format de la collection conduit l'historien à privilégier le récit, à grand renfort de témoignages. La lecture en est certes plus vivante mais on aurait aimé voir développer un peu plus les réflexions intéressantes formulées à la fin du livre. La carte générale de la campagne aurait été bienvenue au début et non à la fin. On regardera la bibliographie pour éventuellement approfondir.



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