jeudi 26 septembre 2013

Rémy SKOUTELSKY, L'espoir guidait leurs pas. Les volontaires français dans les Brigades internationales 1936-1939, Paris, Grasset, 1998, 411 p.

Rémy Skoutelsky, historien,  aborde la question des volontaires français dans les Brigades Internationales, pendant la guerre d'Espagne, sous l'angle de l'histoire sociale et quantitative. Issu de sa thèse, ce travail fait sortir les volontaires français d'une légende héroïque ou sinistre, pour reprendre les mots d'Antoine Prost qui préface le livre. L'auteur rappelle cette mémoire et cette histoire heurtées de la guerre d'Espagne : le roi Juan Carlos n'accorde la nationalité espagnole aux anciens brigadistes qu'en 1996, à peu près au moment où, en France, Jacques Chirac accorde à ceux-ci la carte d'ancien combattant. L'affaire avait d'ailleurs provoqué une polémique, certains élus de la droite française cherchant à récupérer l'hostilité aux brigadistes à des fins politiques. Le film Land and Freedom, de Ken Loach, a aussi fait beaucoup pour relancer l'intérêt sur la guerre d'Espagne. L'historien est allé cherché dans les archives, en France, en Espagne, et en Russie, après la chute de l'URSS, pour dresser ce tableau des volontaires français dans les Brigades internationales.


Après une rapide présentation du contexte dans lequel s'inscrit la guerre d'Espagne, Rémy Skoutelsky décrit l'arrivée des premiers volontaires, qui sont d'abord des antifascistes étrangers exilés, bientôt rejoints par ceux venus de l'étranger, au départ de manière très empirique. Puis arrivent les premières escadrilles aériennes, dont celle d'André Malraux, Espana. Mais la situation s'aggrave pour la République espagnole, menacée d'être submergée par une armée nationaliste beaucoup plus professionnelle, et qui bénéficie déjà du soutien italien et allemand. La France choisit, sous l'égide de Léon Blum, la politique de non-intervention, bientôt "relâchée". Les Brigades internationales sont d'abord une "légion fantôme", puisque dès le 25 juillet 1936, la propagande franquiste évoque un bataillon de volontaires du PCF (!), alors qu'aucune source ne le confirme et qu'il n'en est rien. En réalité, la naissance officielle des Brigades a lieu en septembre-octobre 1936.



Dès leur arrivée, fin octobre, les premières Brigades, cantonnées à Albacete, sont jetées au feu pour éviter la chute de Madrid, puis elles sont lancées, au printemps de 1937, dans les batailles de Jarama et Guadalajara, sans aucune pause ou presque, sans pouvoir se réorganiser. Ce n'est qu'alors que les brigades sont restructurées tandis que l'armée républicaine prend véritablement forme. Cela n'empêche pas les brigadistes d'être les témoins ou les acteurs des tensions au sein du camp républicain, avec les affrontements voyant la victoire des partisans de l'URSS en mai 1937. Les Brigades sont fréquemment en première ligne et, en mars 1938, elles subissent aussi la déroute en Aragon. Elles subissent de lourdes pertes lors de la bataille de l'Ebre, en juillet, avant que la République ne s'effondre définitivement en février-mars 1939. Au total, 32 000 brigadistes ont combattu en Espagne. Mal armés, notamment en artillerie et en armes automatiques, fréquemment exposés, ils ont subi de lourdes pertes dans des combats féroces, où l'on fait rarement des prisonniers.

En France, les premiers volontaires, au départ, doivent s'adresser aux représentations espagnoles, individuellement. Ce n'est qu'en octobre 1936, avec la formation des Brigades, que les structures communistes, les syndicats et autres organisations de gauche prennent le relais, en France, mais aussi en Afrique du Nord, par exemple. Cependant, les communistes ne sont pas les seuls : les anarchistes, la SFIO, l'extrême-gauche avec le POUM, voient aussi certains de leurs membres partir combattre en Espagne. Avec la politique de non-intervention, le recrutement connaît une crise au printemps 1937 et il faut changer un peu de dispositif. Le PCF mobilise ses cadres, un nouvel effort est également fait un an plus tard, en mars 1938. En tout près de 10 000 Français rejoignent les Brigades internationales.

Les brigadistes sont pour la plupart des hommes autour de la trentaine, plutôt des ouvriers, et certains ont une expérience militaire -Première Guerre mondiale, voire guerres coloniales pour certains (Rif, etc). Ils viennent plutôt des zones industrielles et urbaines, avec une surreprésentation de la région parisienne. Un peu plus de la moitié est membre du PCF, ce qui est, parmi les brigadistes, relativement faible, en réalité. La moitié des volontaires communistes est formée d'adhérents de fraîche date. 10% sont des cadres du parti. Les 200 volontaires socialistes comptent moins d'ouvriers et de parisiens que les communistes. Des femmes servent aussi dans les Brigades.

Quelles sont les motivations des volontaires ? Ils y vont par souvenir de 14-18, instrumentalisée par la "nationalisation" du PCF : Verdun est une référence fréquente dans les témoignages. Beaucoup partent pour combattre le fascisme. Il est peu probable que la majorité pense déjà à une anticipation de la guerre contre l'Allemagne, qui est une reconstruction postérieure, la guerre d'Espagne préfigurant la Résistance, où se considère comme de nouveaux soldats de l'an II, pour ainsi dire. Il y a parfois une solidarité ouvrière, un internationalisme. Mais on sent bien la tension, notamment chez les communistes, entre la défense de l'Espagne ou la révolution. Comme toujours, les motivations renvoient aussi à des considérations personnelles : goût de l'aventure, sens du devoir, pour certains, même, insertion sociale, voire, dans certains cas, Brigades comme substitut de la Légion Etrangère ! Le mot qui résume le mieux l'élan, selon l'historien, est celui de solidarité : sociale, ou politique, morale parfois.

Les conditions de vie des brigadistes sont loin d'être romantiques. La guerre de positions prend un tour parfois sordide. Les pertes sont lourdes lors des offensives. A l'arrière, les volontaires se laissent parfois aller à des déprédations. Pourtant le PCF en particulier tente de soutenir moralement les brigadistes par des parrainages, l'envoi de courrier. Les permissions ne sont accordées que dans certaines villes spécialement choisies par la République, d'où les désordres, aussi. Certains brigadistes préfèrent parfois déserter pour rentrer en France, d'autres passent chez les anarchistes ou dans d'autres formations. Les désertions se produisent souvent par vagues et ne concernent que quelques centaines d'individus en tout (pas tous brigadistes chez les Français). La coexistence avec les autres volontaires est parfois rude, notamment avec les Allemands. La cohabitation avec les Espagnols, en revanche, est bien meilleure, même si elle connaît parfois, aussi, certaines frictions.

Les Brigades sont encadrées par un enchevêtrement de structures parfois rivales, notamment le Komintern. La sélection des cadres militaires correspond souvent à la hiérarchie sociale. Les commissaires politiques proviennent quasiment tous du Parti. Si le commissaire politique, "produit d'importation soviétique", a un rôle politique, il doit également veiller au moral des troupes et à son organisation matérielle. Si les cadres sont surveillés par André Marty, celui-ci s'est attribué plus tard un rôle bien plus considérable qu'en réalité, et la propagande franquiste a surenchéri en lui prêtant l'exécution de 500 volontaires dans le cadre de la répression (aucune source à l'appui). La répression du SIM ou autres organes de sécurité ne concerne en fait qu'une poignée d'individus, pour les volontaires français. Par contre, les prisons de la République sont connues pour être particulièrement sordides et ont plus d'effet sur le moral des volontaires que les exécutions. Rémy Skoutelsky termine le chapitre en montrant les limites et les erreurs du Livre noir du communisme, qui cherche à réduire le phénomène à la plus vaste entreprise criminelle du XXème siècle, sans prendre en compte ce qui viendrait contredire ce postulat, y compris sur la guerre d'Espagne dans le camp républicain.

Quand les volontaires reviennent, à partir de 1938, l'atmosphère, en France, a changé. Ils sont loin d'être accueillis comme des héros, ils sont suspects aux yeux des autorités et honnis pour une partie de la droite ainsi que pour l'extrême-droite.  Franco ne relâche pas les prisonniers. Plusieurs milliers de blessés ou d'invalides sont pris en charge par le réseau communiste, tant bien que mal, pour leur retrouver un emploi, une situation. L'Amicale des anciens volontaires comprend rapidement plusieurs centaines de membres, même s'il existe d'autres organisations ; le PPF de Doriot cherche lui à récupérer certains brigadistes !

Certains brigadistes acceptent mal la volte-face de l'URSS, qui s'allie avec Hitler, en août 1939. L'événement provoque d'ailleurs des affrontements dans les camps de réfugiés républicains du sud de la France installés par le gouvernement français, dans des conditions déplorables. Certains de ces réfugiés s'engagent dans les légions étrangères formées en France après la déclaration de guerre ou dans la Légion. En raison de leur expérience, les anciens d'Espagne sont souvent visibles dans la formation des premiers réseaux de la Résistance, et ils constituent une bonne part des maquis, avec les Espagnols réfugiés, notamment dans le Sud. On pense bien sûr au cas de Rol-Tanguy, qui commande les FFI parisiens ; mais qu'on songe également à la 2ème DB, qui libère la ville, et où l'on trouve une compagnie composée d'anciens républicains espagnols. Au début de la guerre froide, les anciens d'Espagne sont victimes de la rupture entre Staline et Tito, en 1948 : à l'est, beaucoup sont purement et simplement éliminés. En France, ils sont marginalisés.

L'ouvrage se complète d'un annexe sur les brigades internationales en chiffres et de plusieurs documents, ainsi que d'une bibliographie rigoureuse. Un livre solide, qui comble alors un vide, tout en proposant une approche dépassionnée, par exemples, des archives de Moscou, tout en montrant que l'historiographie du sujet est, à l'époque, à construire. Il montre bien que contrairement à la légende noire bâtie autour des Brigades, celle-ci ont d'abord relevé d'une forme d'improvisation et n'ont pas été la machine bien huilée du Komintern. Depuis, l'historien a apporté d'autres écrits sur l'historiographie du sujet, qui manque un peu dans le livre, et sur les volontaires français dans les Brigades. Passionnant. L'ami David l'avait chroniqué au début de l'année, ici.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire