samedi 28 septembre 2013

L'espoir guidait leur pas (Rémy Skoutelsky) : fiche de lecture de Nicolas Aubin

J'évoquais l'autre jour la synthèse de Rémy Skoutelsky, tirée de sa thèse, parue en 1998 sur les volontaires français des Brigades internationales, pendant la guerre d'Espagne. Nicolas Aubin m'a fait parvenir sa propre fiche de lecture, qu'il avait rédigée il y a une dizaine d'années pour la revue universitaire Communisme. Il est plus critique que moi sur la dimension de l'histoire militaire de ces volontaires et sur la question de la discipline et de la répression quotidienne au sein des unités.

Je rappelle, pour ma part, qu'il est exact que Rémy Skoutelsky fait oeuvre d'histoire sociale et quantitative plus que militaire. Mais, pour le coup, il s'agit d'un authentique travail d'historien ayant compulsé et analysé des archives inédites, et pas qu'un peu. L'historien manifeste peut-être un peu d'empathie pour son sujet mais il faut aussi rappeler le contexte : le Figaro et la droite qui s'acharnent contre les volontaires français qui demandant alors leur carte d'ancien combattant, quelques années avant la sortie du livre, la sortie en 1997, un an auparavant, du Livre noir du communisme, que l'auteur contre d'ailleurs dans cet ouvrage, et qui a provoqué également une scission dans la revue Communisme pour laquelle Nicolas Aubin avait écrit cette recension. Il faut aussi mentionner que depuis 1998, Rémy Skoutelsky et d'autres historiens sérieux ont rajouté d'autres ouvrages, surtout collectifs, sur les volontaires des Brigades internationales, et des articles, qui viennent compléter ce livre (Nouveaux regards sur les Brigades internationales, 2010 ; Les Brigades internationales, images retrouvées, 2003, etc).

Vous trouverez ci-dessous la fiche de Nicolas Aubin.



Tiré de sa thèse de doctorat, le bel ouvrage de Rémi Skoutelsky a déjà 3 ans. Il s'agit, cela peut surprendre, de la première étude fouillée sur les volontaires français dans les brigades internationales en Espagne. Ce jeune chercheur a mobilisé un inventaire archivistique remarquable et exhaustif. De Salamanque à Moscou en passant par Genève, Paris et les préfectures françaises, il a consulté tout ce qui était consultable sur le sujet, ne négligeant pas pour autant les entretiens avec les derniers survivants. A-t-il pour autant produit l'ouvrage définitif sur le sujet ?

 

Afin de retrouver l'histoire enfouie sous les mythes, Rémi Skoutelsky a suivi au plus près le sort des volontaires depuis les premiers départs dès août 1936 jusqu'à leur retour. On les découvre sur le front, à l'arrière, dans leur vie quotidienne. Féru d'itinéraires, l'auteur exhume le diversité des brigadistes, leur enthousiasme mais aussi leurs doutes. Il ne les abandonne pas fin 1938 mais tente de les accompagner sous l'Occupation et dans les ambiguïtés de la guerre froide quand la plupart des volontaires communistes furent mis à l'écart voire à l'index.

Les brigades internationales apparaissent suite à une réunion de l'IC, le 18 septembre 1936. Staline se rallie à cette option d'aide indirecte car elle permet de ménager les démocraties occidentales dont il cherche alors le rapprochement. En outre, à cette date, la chute de la République espagnole paraît certaine et l'envoi de troupes à davantage un rôle symbolique que militaire ; il s'agit de concrétiser la réalité du Front populaire en mêlant communistes et socialistes. Le premier groupe organisé spécialement pour les brigades, 1500 hommes, arrive le 13 octobre à Albacete sous les ordres, déjà, d'André Marty et de Vital Gayman. Moins d'un mois plus tard, c'est le premier engagement à Madrid. Sans expérience, parfois sans armes si ce n'est une pelle, les premiers volontaires sont décimés. Mais Rémi Skoutelsky n'est pas John Keegan et, malgré l'admiration qu'il porte à ces combattants, il ne parvient pas à faire revivre cet immense désordre. Le lecteur demeure frustré devant les descriptions des combats menés. Les cartes sont inutilisables et la prose n'apprend que peu de choses sur la stratégie, les tactiques, l'équipement, la vie quotidienne au front, les relations entre les hommes et les officiers. On devine simplement l'amateurisme de ces soldats puis leur professionnalisation. On perçoit l'absence d'officiers compétents qui reproduisent les charges sanglantes de la Grande Guerre (50% de pertes sur l'Ebre en juillet 1938) ; lacunes d'autant plus dommageable que les brigades internationales furent utilisées par le commandement espagnol pour les missions les plus dangereuses. Il n'est donc pas étonnant que 25% des 9000 volontaires français trouvèrent la mort en Espagne. Cela permet aussi de comprendre l'importance des désertions, plus rarement le refus de monter en ligne.

Mais l'auteur le reconnaît, ce n'est pas un spécialiste d'histoire militaire et il est bien plus à l'aise dans l'analyse sociologique que dans la boue des tranchées. Le récit cède alors la place à l'étude précise. Il nous décrit avec rigueur ce que furent les brigades internationales. Sur les 32 000 étrangers qui vinrent défendre la République, 9000 était français essentiellement des manœuvres, des ouvriers ou des chômeurs dans la force de l'âge (25/35 ans), originaires de la région parisienne. Les 2/3 étaient sympathisants communistes, la ½ militait. Le PCF est donc le fournisseur principal, mais pas unique, d'hommes. A partir de septembre 1936 des listes d'enrôlement circulaient dans les cellules, à la CGT ou dans les comités Amsterdam-Pleyel. Le PC pousse "moralement" à l'engagement en particulier dans la MOI. Il est souvent peu regardant sur ces volontaires et André Marty dénonce la volonté de faire du chiffre en envoyant des hommes malades ou incompétents. Avec l'enlisement du conflit, les volontaires se font moins nombreux, la masse adhère davantage au pacifisme de l'opinion publique. Le PCF doit se priver de plus de 900 cadres à la demande de l'IC. Certes les séjours sont courts mais le parti doit à cette date encadrer les foules du Front populaire. Les communistes monopolisent les postes de commandement, ils représentent 80% des officiers et la quasi-totalité des commissaires politiques.

Pourquoi partir en Espagne ? L'auteur inventorie les motivations. Mis à part les cas de "purs aventuriers" ou de quelques marginaux pour qui les brigades internationales furent un moyen d'insertion sociale ou un substitut à la Légion étrangère, l'essentiel des départs est motivé. Pour Rémi Skoutelsky, le concept de solidarité est ici opératoire ; solidarité vis à vis des résistants antifascistes mais aussi avec la classe ouvrière espagnole ou émulation avec les camarades communistes. Ce concept n'est pas antagonique à l'espoir, chez bien des volontaires, de voir, de la guerre, naître la révolution. On aurait aimé s'attarder davantage sur l'importance de l'émulation horizontale et des pressions de la direction communiste car nous sommes sur un cas d'école extrême où l'engagement militant se confond avec le don physique de soi.

Battre en brèche les grandes légendes de la guerre est le deuxième apport de cet ouvrage. Pour l'auteur, cette armée contrôlée par le Komintern, n'est pas l'armée du Komintern car elle est composée pour moitié de non-communistes et surtout elle ne participe, ni à la répression de Barcelone en mai 1937, ni à la décollectivisation en Aragon. Elle n'est donc pas le bras armée du NKVD qui possède ses propres outils en Espagne. A noter également que les soldats soviétiques ne sont pas incorporées aux brigades alors que de nombreux soldats espagnols y sont intégrés. Les brigades demeurent une armée régulière, employées comme brigades du feu sur les secteurs les plus sensibles. De même, la légende du "boucher d'Albacete" ne résiste aux archives de Moscou. Si André Marty tente d'y régner d'une main de fer, son délire paranoïde se heurte à l'absence de pouvoirs réels dont il est investi. Il se plaint lui-même auprès du PCE de l'impossibilité pour lui d'exécuter les espions à Albacete. C'est que les brigades ne rendaient pas leur propre justice mais dépendaient du SIM, la police politique contrôlée par le NKVD. Par contre on a davantage de mal à suivre l'auteur sur le terrain disciplinaire et des exactions quotidiennes. Skoutelsky, qui ne cache pas sa sympathie pour les brigadistes, passe rapidement sur la "prison Lukasz" où 4000 volontaires furent enfermés. Il met en exergue les cas de rachat des déserteurs pour mieux effacer de la mémoire les exécutions. Ici, l'auteur pratique la même sélection des témoignages qu'il reproche à d'autres. Les brigades internationales apparaissent ainsi comme des havres de paix où règne la fraternité du Front populaire, où la chasse aux trotskistes est menée sans allant, où le commissaire politique est chargé simplement de remonter le moral des troupes et véhiculer l'idéologie du Komintern. Skoutelsky ne s'attarde pas non plus sur le sort des prisonniers franquistes tandis que les relations centre-périphéries entre Moscou et Albacete ne sont qu'esquissées. Le tableau dressé semble donc incomplet et quelque peu idyllique vu les conditions extrêmes de la guerre en Espagne.

Cependant ces critiques ne doivent pas occulter un travail de première main remarquable. La précision des itinéraires, la rigueur dans l'analyse sociologique, la richesse des informations placent cet ouvrage au statut d'indispensable pour les historiens de la guerre d'Espagne, de l'IC et du PCF.

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