lundi 23 septembre 2013

La guerre en Syrie (2013)

Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique.


A la fin de l'année 2012, et contrairement à l'image véhiculée par les médias, le régime de Bachar el-Assad est loin d'avoir été mis sur le tapis. Il contrôle encore une bonne partie de l'économie de la Syrie, les infrastructures de transport et les zones de production d'hydrocarbures. Le conflit s'articule désormais sur les structures traditionnelles du clan et de la communauté. Les minorités soutiennent le régime, en particulier les alaouites qui seront les principaux perdants en cas de chute de Bachar el-Assad. La rébellion se nourrit des classes populaires sunnites mais la bourgeoisie est favorable au régime. Quant aux Kurdes, ils cherchent à créer un Etat autonome en profitant des concessions faites par un Bachar el-Assad affaibli, préférable dans leur cas à une domination sunnite plus forte.

L'opposition est divisée. Si les Frères Musulmans dominent la représentation extérieure, les groupes salafistes s'imposent de plus en plus à l'intérieur. L'Armée Syrienne Libre1, forte de plusieurs dizaines de milliers d'hommes, est séparée en factions rivales et ses soutiens étrangers, Arabie Saoudite et Qatar essentiellement, sont eux-mêmes rivaux. La rébellion n'applique pas vraiment de stratégie coordonnée à l'ensemble du pays. Les zones libérées, en particulier rurales, restent exposées aux raids aériens et à des contre-offensives terrestres. Militarisée à l'automne 2011, l'insurrection s'est d'abord concentrée sur Damas et Homs, partant des campagnes sunnites avant de gagner les villes par les quartiers périphériques de même confession. Mais plutôt de manière spontanée qu'organisée. Le régime a au départ réagi modérément car Bachar el-Assad craignait, probablement, une intervention étrangère. Ce n'est qu'à l'été 2011 que l'armée syrienne s'engage plus franchement contre les insurgés. Le régime a ensuite fait le choix de réserver sa masse de manoeuvre, limitée, pour défendre une Syrie « utile » (la bande côtière, l'axe Damas-Homs) en abandonnant les campagnes trop exposées. L'aviation est utilisée pour empêcher les rebelles de s'organiser dans les zones conquises. Il s'agit aussi de verrouiller les frontières pour ensuite partir à la reconquête des bastions rebelles. La guerre civile semble, fin 2012, s'installer dans la durée : la stratégie de contre-insurrection initiale du régime ne lui a pas permis d'éliminer la rébellion mais celle-ci n'est toujours pas en mesure de l'emporter.




Le contexte stratégique du conflit syrien


Il est déterminé par plusieurs dominantes2. La première est le contrôle des routes, des voies de communication. L'autoroute M4 relie Alep à la bande côtière au nord ; l'autoroute M5 relie Alep à Damas. Ce sont ces deux routes qui sont l'enjeu de combats stratégiques. C'est pourquoi l'Armée Syrienne Libre, par exemple, combat de mars à novembre 2012 à Saraqeb qui est à la jonction de ces deux autoroutes. La plupart des affrontements autour d'Alep a d'ailleurs lieu à proximité de l'autoroute M5 : prise de la base aérienne de Taftanaz, capture de la base du 46ème régiment à Atareb, bataille de Maarat al Nu'man, siège de Wadi al Deif. Juste avant la chute d'Atareb en novembre 2012, les rebelles s'emparent de l'hôpital Al Kindi qui domine la portion de l'autoroute reliée à la Turquie et qui sert de cache d'armes au régime. En contrôlant les routes, les rebelles forcent le pouvoir à dépendre davantage du transport aérien, susceptible d'être visé par des MANPADS.

Source : http://www.france24.com/static/infographies/carte_syrie_turquie/version02/images/carte_syrie_turquie_fr_v2.jpg


La deuxième dominante est le contrôle des frontières, comme le montre le cas de la frontière libanaise. Homs et al-Qusayr sont des points essentiels car ces deux villes relient la bande côtière alaouite à Damas et au ravitaillement venant du Liban par la vallée de la Bekaa. C'est pourquoi les combats n'ont quasiment pas cessé à Homs et aux alentours depuis l'automne 2011. Bachar el-Assad n'hésite pas à y engager des unités d'élite comme la 4ème division blindée. On retrouve au nord comme au sud du pays cet enjeu autour des lignes de communication ; mais là où les rebelles cherchent à s'emparer d'Alep pour en faire leur capitale au nord, ils veulent isoler Damas au sud et faire tomber la ville. Autour de la capitale, les rebelles se heurtent à la 1ère division blindée qui protège l'approche sud, à la 9ème division blindée qui contrôle la portion d'autoroute vers la Jordanie, et à la 61ème brigade d'infanterie qui stationne autour du Golan et de Deraa. La guerre en Syrie a plus tendance à se livrer sur un axe nord-sud (Alep-Damas) qu'est-ouest. L'insurrection tente d'ailleurs d'infiltrer la capitale syrienne via les quartiers périphériques pour préparer un siège en bonne et due forme.

Conflit de basse intensité, la guerre en Syrie évolue progressivement vers une forme hybride, qui incorpore à la fois des éléments de guerre conventionnelle ou irrégulière, le terrorisme, une violence assumée contre les civils, etc3. Depuis février 2013, il semblerait que les rebelles reçoivent davantage d'armement via la frontière avec la Jordanie et la province de Deraa. Ont été aperçus des lance-roquettes antichars RPG-22, des lance-roquettes M79 Osa, des canons sans recul M60, des lance-grenades Milkor. Des RPG-75 auraient été entre les mains des rebelles à Alep. La présence de MANPADS FN-6 chinois est avérée, de même que celle de roquettes françaises SNEB de 68 mm avec leurs pods de lancement Matra.

L'enjeu du conflit est donc bien de contrôler les artères vitales de communication et les zones frontalières. Pour faire tomber la capitale, Damas, les rebelles doivent l'isoler en coupant la route Alep-Damas et celle menant à la bande côtièr -d'où l'importance de Homs-, tenir les zones frontalières et empêcher ou du moins perturber sérieusement le ravitaillement par air. C'est pourquoi l'armée de l'air syrienne, qui contrôle aussi les hélicoptères et qui a été relativement favorisée sous le règne du clan Assad, est un élément crucial du conflit. La supériorité aérienne du régime lui permet de ravitailler les postes isolés et de frapper les rebelles dans les secteurs perdus. Pour défaire Bachar el-Assad, l'opposition devra aussi éliminer le noyau d'élite de l'armée, et ce d'autant plus que les défections ne seront plus abondantes en raison de la tournure de guerre civile prise par le conflit.


La chute d'al-Raqqa


Le 4 mars 2013, les rebelles syriens s'emparent d'al-Raqqa, la première capitale provinciale à être tombée entre leurs mains depuis le début de l'insurrection4. L'offensive est pilotée par les groupes salafistes dont l'importance grandit au sein de la rébellion. La chute de la ville affaiblit encore le dispositif du régime dans l'est de la Syrie, désormais limité aux environs de la base aérienne de Deir es-Zour et de quelques avant-postes dans le nord-est kurde. Avec plus de 200 000 habitants, al-Raqqa était la sixième ville de Syrie avant la guerre, mais celle-ci, par l'apport de réfugiés, l'a gonflée à plus de 800 000 habitants. La province avait été relativement épargnée par le conflit jusqu'ici. Il faut dire que les autorités tribales de la province étaient pro-Assad et avaient collaboré avec le régime pendant deux ans. Ce dernier a livré des armes aux autorités et n'a maintenu sur place que la 93ème brigade de la 17ème division de réserve, une unité qui est l'un des parents pauvres de l'armée syrienne.

Source : http://www.understandingwar.org/sites/default/files/SyriaUpdate_3-15-13_map.png


L'offensive rebelle, qui commence le 11 février 2013, dure moins d'un mois, puisque la ville tombe le 4 mars. Les rebelles s'assurent rapidement du rétablissement de l'ordre, collaborent avec les autorités locales pour garantir l'approvisionnement de la population et instaurent même des tribunaux pour la justice. Les vainqueurs ne s'en prennent pas aux autorités locales mais exécutent, parfois en public, certains membres des forces de sécurité et détruisent aussi des lieux de culte chiites. Le régime syrien, plutôt que de chercher à porter secours aux troupes assiégées, a multiplié les frappes aériennes à partir de janvier 2013 et davantage encore après la chute de la ville en mars.


Les succès de la rébellion au sud


La rébellion conquiert, début 2013, de vastes portions du territoire syrien dans les régions de Kuneitra et de Deraa, frontalières du Golan et de la Jordanie5. Ces opérations montrent la coordination étroite entre les mouvements rebelles et la capacité à tirer les leçons des échecs précédents contre le régime.

Source : http://www.understandingwar.org/sites/default/files/Syria%20Map-JD.jpg


La brigade des Martyrs du Yarmouk a été largement impliquée dans cette offensive. Après avoir tenu la ville de Jaml, elle attaque un complexe du renseignement militaire près de Shagara. Sa chute aurait affaibli le régime et les shahibas qui, à partir de ce point, rayonnaient sur la ville. Trois jours plus tard, le 20 mars, la brigade intervient lors d'une opération au nord du Golan. Le 23 mars, elle capture la base de la 38ème division de défense aérienne sur l'autoroute Amman-Damas. Aidée par le front al-Nosra6, la brigade récupère des stocks d'armement dont des missiles Cobra de l'armée de l'air.

Le 29 mars, la brigade Fajr al-Islam, de l'Armée Syrienne Libre, dirige un groupement rebelle qui s'empare de la ville de Dael, sur la route Deraa-Damas. Les rebelles contrôlent alors pas moins de 25 km de frontière avec Israël, qui n'a pas hésité à répliquer en cas de tirs dirigés au-delà de la frontière. Le long de la frontière avec la Jordanie, la brigade Fajr al-Islam, renforcée par la brigade Moataz Billah, a également mis la main sur des postes frontaliers. Le régime n'a cependant pas baissé les bras dans la province de Deraa. Comme elle est frontalière d'Israël, celle-ci dispose, historiquement, de davantage de troupes. La 61ème brigade mécanisée est basée près de Nawa, l'armée contrôle encore la base aérienne de Suwayda et la ville de Deraa. Comme au nord, les rebelles cherchent à isoler les installations du régime en attaquant leurs lignes de communications, en nettoyant ensuite les postes avancés, avant de conduire des attaques concentrées.


L'armée syrienne brise le siège de Wadi al-Deif


Le 14 avril 2013, le régime lève le siège de Wadi al-Deif, assiégée depuis six mois, et du complexe militaire d'Hamidiya, autour de la ville de Maarat al-Numan7. Ce qui lui permet de redéployer ses forces plus au nord, particulièrement l'aviation, engagée dans le ravitaillement de ces deux postes assiégés. L'échec de la rébellion marque les limites de ses capacités militaires et le choix fait par le régime de concentrer ses forces sur un certain nombre d'endroits stratégiques.

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Le siège avait commencé en octobre 2012, alors que la ville de Maarat al-Numan était tombée. Les deux places tenues par le régime sont alors régulièrement attaquées par les rebelles, dont les assauts sont coordonnés par le front al-Nosra, qui dirigent les forces du conseil militaire de la province d'Idlib. Mais des dissensions éclatent entre les bataillons locaux et les brigades plus importantes, le front al-Nosra part combattre dans les provinces d'al-Raqqa et d'Hasaka, et l'approvisionnement en armes et en munitions devient déficient.

Le régime avait choisi, faute d'effectifs, de se cantonner à Alep et Idlib dans le nord et de maintenir des postes avancés ravitaillés par air, l'aviation servant aussi à harasser les rebelles et à frapper les centres urbains perdus. Le ravitaillement aérien n'est pas sans danger puisqu'un hélicoptère est abattu au-dessus de Wadi al-Deif le 11 avril 2013. Cependant, l'épisode montre bien que les rebelles, s'ils peuvent aligner des effectifs importants, ne peuvent l'emporter que quand la cohésion règne à l'intérieur de leurs rangs. Si leurs forces sont trop étirées, ils ne peuvent venir à bout des places défendues par le régime. D'autant que celui-ci utilise abondamment l'atout aérien.


La reconquête d'al-Qusayr


Avec l'aide de centaines de combattants du Hezbollah, d'Iran et d'Irak, Bachar el-Assad marque un de ses plus beaux coups depuis le début du conflit en reprenant à la rébellion le contrôle de la ville d'al-Qusayr, dans la province de Homs, elle-même un enjeu stratégique de par sa position géographique8. Le régime sécurise ainsi ses lignes de communication entre Damas et la côte et empêche la capitale d'être isolée9. On constate d'autant plus de progrès qu'une première offensive avait été repoussée en mars, notamment parce que les rebelles étaient ravitaillés via le Liban.

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L'offensive de l'armée, commencée en mai, débouche finalement à la mi-juin. La chute d'al-Qusayr est un tournant car elle permet au régime de renforcer sa position dans la province de Homs pour se retourner contre les bastions rebelles au nord et à l'est. Par ailleurs, la bataille montre l'internationalisation du conflit avec, notamment, la participation de nombreux combattants du Hezbollah en soutien de l'armée syrienne.

La bataille a fait rage à Homs depuis décembre 2012, après le siège de février-mars où l'armée avait chassé la rébellion de la ville. Les rebelles parviennent à réinvestir le quartier de Babr Amr, notamment grâce aux renforts provenant d'al-Qusayr. Dès le mois de mars, les rebelles signalent la présence de combattants du Hezbollah autour d'al-Qusayr, mais en octobre 2012, un dirigeant de l'organisation y avait déjà trouvé la mort. Au mois de mars 2013, c'est par unités entières que le Hezbollah contribue à la bataille, forçant les rebelles à retirer des troupes de Homs pour tenir leurs positions à al-Qusayr. L'armée syrienne et le Hezbollah parviennent à isoler les rebelles dans cette dernière ville pour les assiéger. Les milices pro-régime nettoient les environs de la cité pour les couper de l'extérieur, puis l'armée achemine des renforts de Deraa et Damas.

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Début mai, l'armée (des unités de la Garde Républicaine), le Hezbollah et les milices des Forces Nationales de Défense entrent dans al-Qusayr. Le régime emploie massivement l'artillerie et l'aviation. Pas moins de 20 brigades rebelles participent au siège : les brigades Farouq, la brigade al-Haqq, le bataillon Mughaweer, les brigades Wadi, le bataillon de Quassioun et celui d'Ayman. Le front al-Nosra est également présent mais son influence diminue après la mort d'un de ses chefs, Abu Omar. Au départ, les rebelles tiennent bon et repoussent le Hezbollah qui subit de lourdes pertes. Les armes viennent du Liban et sont acheminées via Homs, et des renforts arrivent d'Alep et d'al-Raqqa. Ces renforts, installés dans les districts de Ratan et Talbissa, attaquent en particulier les convois gouvernementaux. La brigade Tawhid arrive d'Alep, le bataillon Nasr Salahaddin d'al-Raqqa et la brigade Usra de Deir al-Zour. Pour disposer de davantage d'infanterie, l'armée syrienne pioche dans la Garde Républicaine à Damas et dans les 3ème et 4ème divisions.

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Fin mai, avec l'aide du Hezbollah, l'armée reprend le contrôle de la base de Dabaa et d'une bonne partie du sud d'al-Qusayr. Elle coupe les lignes de ravitaillement des rebelles qui se maintiennent dans le nord, l'ouest et le centre. Un corridor permet cependant aux défenseurs d'attaquer l'armée et ceux-ci sont bien retranchés, ayant même creusé des tunnels. Le 3 juin, l'armée pilonne les quartiers nord et y lance le Hezbollah, de façon à forcer les rebelles, à court d'armes et de munitions, à s'exfiltrer par un corridor laissé à leur disposition. L'armée syrienne a donc su adapter ses tactiques et sa stratégie d'ensemble face à la rébellion : le Hezbollah a joué un rôle de poids dans la bataille et contribue d'ailleurs à la formation des milices pro-régime. Bachar el-Assad engage désormais l'artillerie et l'aviation, puis les miliciens du Hezbollah ou pro-régime, enfin l'infanterie et les blindés. Cette tactique sera répétée à plusieurs reprises pendant les combats suivants.


Le rôle du Hezbollah


Le Hezbollah a son propre agenda en ce qui concerne l'intervention en Syrie, aux côtés de Bachar el-Assad. Certains spécialistes pensent qu'il pourrait essayer de récupérer des armements plus sophistiqués ou même de prendre pied sur le Golan pour ouvrir un nouveau front contre Israël10. Les miliciens du Hezbollah sont également intervenus plutôt dans les régions syriennes où l'on trouve des populations chiites : al-Qusayr, mais aussi la tombe d'Al-Set Zaynab, au sud de Damas, où se trouve un important lieu de pélerinage. Le Hezbollah est présent depuis 2012 mais son intervention massive dans la première moitié de 2013, avec plusieurs milliers d'hommes, montre probablement que les soutiens extérieurs de Bachar el-Assad craignaient une défaite. Le Hezbollah intervient d'abord pour former les forces de sécurité syriennes aux techniques qu'il maîtrise depuis longtemps : guérilla, sniping, sabotage, etc. En outre, il collabore à l'oeuvre de renseignement du régime et sécurise la frontière avec le Liban. Dès l'été 2012, le Hezbollah prend en charge l'encadrement des milices alaouites ou chiites, de concert avec l'Iran. Ce sont peut-être 50 000 miliciens qui ont ainsi été formés par le Hezbollah. Ces miliciens sont engagés dans la région côtière, près de Lattaquié notamment, et autour de Damas, dans les faubourgs, comme celui de Zabadani.

23 mai 2013. Le Hezbollah enterre un de ses martyrs tombés pendant le siège d'al-Qusayr.-Source : http://www.globalpost.com/sites/default/files/imagecache/gp3_slideshow_large/photos/2013-May/hezbollah_syria_border_popular_2013_20_05.jpg


Le 19 mai 2013, le Hezbollah est partie prenante, à hauteur de plusieurs milliers d'hommes, dans l'assaut contre la ville d'al-Qusayr, où vit une importante minorité chiite. La ville a surtout connu alors des échanges de tirs d'armes légères, des poses d'engins explosifs improvisés ou des tirs d'artillerie et raids aériens du régime. A Damas, sur la tombe Al-Set Zaynab, des attentats ont lieu dans la seconde moitié du 2012. Mais début 2013, les groupes salafistes appellent à la destruction des lieux saints chiites, provoquant une nouvelle vague de violence. Le 2 avril 2013, le front al-Nosra capture le commandant d'une brigade chiite formée pour protéger le site. Cette brigade, composée de beaucoup d'Irakiens, a été formée par le Hezbollah. Au moins 20 combattants de l'organisation ont trouvé la mort dans ces combats ; en tout, il y a peut-être 250 hommes du Hezbollah dans ce secteur. Au moins de juin 2013, le Hezbollah a probablement perdu plus de 100 tués en Syrie, la plupart au siège d'al-Qusayr (baptisé par certains le « hachoir à viande »), dont plusieurs responsables importants.


La bataille d'Alep


Après la victoire d'al-Qusayr, le régime syrien redéploie ses forces dans la province d'Alep, de façon à prolonger son succès dans le nord11. L'armée vise en particulier à déloger les rebelles des alentours de la base aérienne de Minnakh, au nord d'Alep, ce qui permettrait d'isoler les bastions rebelles d'Idlib et d'al-Raqqa. Dès le 2 juin, l'armée entame sa campagne dans la province d'Alep avec des milliers de combattants du Hezbollah, sans consolider sa présence à al-Qusayr. Bachar el-Assad cherche manifestement à capitaliser sur son succès mais la stratégie a aussi ses limites, car l'apport du Hezbollah n'est pas inépuisable et l'armée manque toujours d'une masse de manoeuvre suffisante pour à la fois former des garnisons et reprendre les fiefs rebelles.

Source : http://www.understandingwar.org/sites/default/files/Aleppo%20Map%20graphic.png


L'opération Tempête du Nord suit la même stratégie qu'à Wadi al-Deif et à al-Qusayr. L'armée expédie par air des renforts dans la base de Minnakh pour briser l'encerclement. En cas de victoire, elle pourrait pousser au sud sur l'autoroute menant à Alep, ville qui serait dès lors menacée d'être investie par le nord et par le sud. Comme précédemment, le régime commence par faire nettoyer les environs de la base par des irréguliers ou des combattants étrangers.

Les villes de Nebul et Zahra ont une importance cruciale car elles peuvent servir de points de concentration contre Alep. En outre, elles se trouvent sur l'autoroute Alep-Minnakh qui mène en Turquie. Les prendre signifie couper l'approvisionnement des rebelles à Alep. Enfin, dégager la base aérienne de Minnakh permettrait à l'aviation syrienne d'intervenir plus facilement au-dessus de la ville. Nebul et Zahra sont défendus par les Comités de défense populaire, les milices armées par les minorités, soutenues par le régime et encadrées par l'Iran. L'ensemble est renforcé par des miliciens alaouites des Forces de Défense Nationale, tandis que près de 2 000 combattants du Hezbollah se regroupent dans le secteur pour l'assaut. Les rebelles doivent en outre affronter les Kurdes des Unités de Protection Populaire (YPG) qui pactisent avec le régime.


Retour à Homs


Fin juin 2013, n'ayant pu emporter la décision dans la province d'Alep, l'armée syrienne se retourne contre Homs12. Le résultat montre les difficultés du régime, qui lance des campagnes séquentielles sans pause opérationnelle, et ses problèmes à alimenter en parallèle plusieurs offensives simultanées sur la durée, à Alep, Homs ou Damas.

Après deux jours de bombardement de la ville, l'armée régulière, appuyée par les miliciens du Hezbollah, pénètre dans Homs. Comme de coutume, le régime a procédé au nettoyage des environs avant de se lancer à l'attaque de la cité. En manoeuvrant pour mettre le siège devant Alep, l'armée syrienne a en fait permis aux rebelles de rouvrir une voie de ravitaillement en provenance du Liban pour poursuivre le combat à Homs, après la chute d'al-Qusayr. Les survivants du siège ont réussi à se regrouper dans les alentours de la ville, profitant du départ des miliciens du Hezbollah et des Forces Nationales de Défense vers Alep. Tal Kalak en particulier devient le lieu de rassemblement des combattants et des armes. Pourtant, les rebelles concluent un accord avec le régime, pressés par la population, qui craint des destructions dans une attaque et l'emploi de l'arme aérienne, pour évacuer les lieux.

Source : http://www.understandingwar.org/sites/default/files/Homs-Update-Map.gif


Le 29 juin, l'aviation syrienne commence le bombardement de Homs. L'artillerie et les chars prennent le relais deux jours plus tard avant l'entrée des troupes dans la ville. Les rebelles doivent faire face à ce qui est probablement la plus violente offensive de l'armée sur place depuis le début du conflit, soutenue par le Hezbollah et des irréguliers irakiens. Le régime cherche à prendre le contrôle de cette cité stratégique et à consolider sa mainmise pour un nettoyage de la province d'Alep. Afin d'empêcher les réfugiés sunnites de se résintaller, Bachar el-Assad a encouragé les alaouites à venir peupler les zones occupées de la province, que l'armée ceinture par des barbelés, de barricades et des champs de mines. C'est la stratégie inverse du siège de février-mars 2012 où l'armée tentait de reprendre d'abord le contrôle des espaces urbains, sans s'intéresser davantage aux environs ruraux des grandes villes.


La bataille de Damas


L'opposition au régime est pourtant capable de relancer le combat à Damas, la capitale, et d'infiltrer de nouvelles zones, preuve que le pouvoir est incapable d'écraser militairement la rébellion en dépit de l'aide extérieure de ses alliés13.

Le 24 juillet 2013, les rebelles attaquent dans la capitale à partir de Jobar, et parviennnent même à s'emparer d'une installation du régime. Ils prennent une des centrales électriques et pilonnent à la roquette artisanale un centre de réparation des chars au sud du Qaboun. A Barzeh, les rebelles progressent vers l'académie militaire et dans la zone des bâtiments commerciaux. Ils parviennent à s'approcher du ministère de la Défense et du club des officiers, des zones réputées alors comme infranchissables.

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Le 26 juillet, l'aviation pilonne tous les quartiers où les rebelles ont avancé, mais le lendemain, la contre-attaque au sol est bloquée. Les pertes sont lourdes des deux côtés. C'est la première fois que les rebelles arrivent à progresser simultanément dans trois quartiers différents de la ville tout en maintenant la pression autour de l'aéroport international de Damas et de celui de Mazzeh. 

 
Carte animée : comprendre la bataille de Damas... par lemondefr

Pour mieux coordonner les actions à Jobar, Qaboun et Barzeh, les groupes rebelles se sont fondus dans le Jabhat Fatah al-Asima, ou « front pour ouvrir la capitale ». Ce front comprend 23 bataillons dont le fameux bataillon Farouq al-Sham et la brigade Habib Moustafa. D'un mouvement clandestin, opérant dans l'ombre pour échapper au régime, la rébellion se fait plus massive et aussi plus visible.

Parallèlement les attaques continuent contre les autres endroits stratégiques de la ville, menées par la brigade Ahrar al-Sham. Le 25 juillet, une bombe explose près de la prison militaire de Mazzeh, suivie par une attaque contre l'aéroport. La base aérienne est attaquée depuis un an, mais c'est seulement récemment que les rebelles ont pu mettre la pression sur les unités militaires stationnées à proximité. Le régime réagit cependant. Le 7 août, les forces de sécurité prennent en embuscade un convoi à Adra, entre Damas le faubourg est de Ghouta : plus de 60 rebelles sont tués.

Début août, les rebelles du Liwa al-Islam, du bataillon Mughaweer et du bataillon des martyrs de Qalamoun s'emparent d'un dépôt de munitions dans le village de Qaldoun. Ils mettent probablement la main sur des armes antichars qui servent, quelques jours plus tard, à détruire une colonne de blindés sur la route de l'hôpital de Barzeh. Par la suite, une vidéo montre un groupe associé à Ansar al-Islam utiliser des lance-missiles antiaériens portables SA-16 à Ghouta. Ces armes plus sophistiquées aident les rebelles à tenir plusieurs positions à Damas.

Liwa al-Islam, une des brigades les plus importantes de la région de Damas, a même employé des SA-8. Les deux premiers véhicules ont été capturés en octobre 2012 avec 6 missiles. Il a fallu presque une année pour les remettre en état tout en accroissant le stock de missiles par des prises. Le 29 juillet, les SA-8 auraient abattu un hélicoptère de l'armée. Les experts pensent qu'il est impossible d'avoir relancé ces systèmes sans assistance extérieure ou de personnels ayant servi les engins.


Le régime conserve la main dans la zone côtière


Comme le montre la bataille de Lattaquié, le pouvoir a su, dans la zone côtière, combiner l'emploi de milices paramilitaires et de l'aviation pour circonscrire la menace rebelle14. Le 4 août, les rebelles lancent l'opération « Libération de la côte », une offensive contre la montagne au nord de Lattaquié à partir du village de Salma. Près de 2 000 combattants sont engagés.

Source : http://www.understandingwar.org/sites/default/files/Latakia-Map.jpg


L'offensive est pilotée par des groupes locaux soutenus par le front al-Nosra et l'Etat islamique d'Irak et d'al-Sham, ce qui montre par ailleurs le poids grandissant des groupes salafistes dans la rébellion face aux groupes séculiers. Lattaquié et la côte ont été relativement épargnées par la guerre : dès 2011, le régime y a écrasé les manifestants sunnites et a déplacé cette population, contrôlant le terrain grâce à des milices recrutées dans les population alaouites ou chrétiennes dominantes. L'arrivée de 70 000 réfugiés a cependant augmenté la population sunnite et l'Armée Syrienne Libre a réussi à maintenir une présence sur place depuis l'été 2012. La zone au nord de Lattaquié est occupé par plusieurs groupes radicaux.

Le 4 août, l'offensive rebelle s'empare d'une dizaine de villages et approche à moins de 20 km du village natal des Assad, Kardaha. Deux jours plus tard, l'armée contre-attaque et affirme avoir repris quasiment toutes les positions le 18 août. Les rebelles avaient compté sur la connaissance du terrain montagneux et découpé par les groupes locaux, soutenus par les connaissances tactiques et le potentiel des groupes salafistes. Le régime, contrairement aux autres batailles importantes du conflit, se repose ici essentiellement sur les groupes paramilitaires qui doivent tenir ou reprendre les villages pour empêcher les rebelles de s'infiltrer jusqu'à Lattaquié. Ces miliciens sont sontenus par l'aviation. L'armée n'a pas besoin d'engager d'effectifs supplémentaires. Cependant, l'offensive rebelle montre la capacité grandissante des groupes salafistes qui ont pris l'ascendant dans ce secteur sur l'Armée Syrienne Libre dès le mois de juillet.


Conclusion


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L'année 2013 aura donc vu la guerre civile se poursuivre dans un schéma de basse intensité, mais l'on assiste de plus en plus à la fragmentation du pays en plusieurs parties bien distinctes15. Le régime contrôle la bande côtière alaouite, coeur du pouvoir, et une zone moins solide qui va de Damas à Homs, disputée par les rebelles. La base navale de Tartous permet à Bachar el-Assad de recevoir un flux logistique en provenance de Russie. Les rebelles, eux, contrôlent une zone en arc de cercle adossée à la frontière turque et irakienne, organisée autour d'Alep et des provinces nord et est. Les Kurdes, enfin, contrôlent une partie du nord-est qui touche à la frontière irakienne. Bachar el-Assad a su rebondir en 2013, notamment grâce à l'intervention du Hezbollah, comme le montre la victoire d'al-Qusayr. Cependant, il n'a pas été en mesure de pousser plus loin son avantage, même si l'affaiblissement supposé de la rébellion face au regain du régime à pousser les puissances occidentales à hausser de nouveau le ton contre le régime dès la fin août 2013. A long terme, on peut se demander si Bachar el-Assad peut tenir face à l'insurrection, alors qu'à moyen terme, il est probable que sauf changement majeur, la guerre perdure dans sa configuration actuelle.


Bibliographie :


« Hezbollah Involvement in the Syrian Civil War », The Meir Amit Intelligence and Terrorisme Information Center, 17 juin 2013.

René-Éric Dagorn, « La Syrie déchirée : vers une tripartition ? », Sciences Humaines, 11 septembre 2013.

Jonathan Dupree, « Syria Update: The Southern Battlefronts », Institute for the Study of War, 5 avril 2013.

Jonathan Dupree, « Syria Update: Regime Breaks Siege of Wadi al-Deif », Institute for the Study of War, 18 avril 2013.

Liam Durfee, Conor McCormick, Stella Peisch, « The Battle for Aleppo », Institute for the Study of War, 13 juin 2013.

Joseph Holliday, « The Opposition Takeover in al-Raqqa », Institute for the Study of War, 15 mars 2013.

Can Kasapoğlu et F. Doruk Ergun, The Syrian Civil War : A Military Strategic Assessment, EDAM Discussion Paper Series 2013/6, 2 mai 2013.

Can Kasapoğlu, The Syrian Civil War : Understanding Qusayr and Defending Aleppo, EDAM Discussion Paper Series 2013/8, 28 juin 2013.

Isabel Nassief, « Regime Regains Ground on the Coast », Institute for the Study of War, 22 août 2013.

Elizabeth O'Bagy, « Syria Update: The Fall of al-Qusayr », Institute for the Study of War, 6 juin 2013.

Elizabeth O'Bagy, « The Syrian Army Renews Offensive in Homs », Institute for the Study of War, 5 juillet 2013.

Elizabeth O'Bagy, « The Opposition Advances in Damascus », Institute for the Study of War, 9 août 2013.


1Une quarantaine de généraux de brigade (sur 1 200) ont rejoint l'insurrection, et un seul général de corps d'armée.
2Can Kasapoğlu et F. Doruk Ergun, The Syrian Civil War : A Military Strategic Assessment, EDAM Discussion Paper Series 2013/6, 2 mai 2013.
3Can Kasapoğlu et F. Doruk Ergun, The Syrian Civil War : A Military Strategic Assessment, EDAM Discussion Paper Series 2013/6, 2 mai 2013.
4Joseph Holliday, « The Opposition Takeover in al-Raqqa », Institute for the Study of War, 15 mars 2013.
5Jonathan Dupree, « Syria Update: The Southern Battlefronts », Institute for the Study of War, 5 avril 2013.
6Le front al-Nosra, né en janvier 2012, est un groupe djihadiste qui s'est rattaché à Al-Qaïda. Il est considéré comme un des groupes rebelles les plus efficaces et les plus actifs.
7Jonathan Dupree, « Syria Update: Regime Breaks Siege of Wadi al-Deif », Institute for the Study of War, 18 avril 2013.
8Elizabeth O'Bagy, « Syria Update: The Fall of al-Qusayr », Institute for the Study of War, 6 juin 2013.
9Can Kasapoğlu, The Syrian Civil War : Understanding Qusayr and Defending Aleppo, EDAM Discussion Paper Series 2013/8, 28 juin 2013.
10« Hezbollah Involvement in the Syrian Civil War », The Meir Amit Intelligence and Terrorisme Information Center, 17 juin 2013.
11Liam Durfee, Conor McCormick, Stella Peisch, « The Battle for Aleppo », Institute for the Study of War, 13 juin 2013.
12Elizabeth O'Bagy, « The Syrian Army Renews Offensive in Homs », Institute for the Study of War, 5 juillet 2013.
13Elizabeth O'Bagy, « The Opposition Advances in Damascus », Institute for the Study of War, 9 août 2013.
14Isabel Nassief, « Regime Regains Ground on the Coast », Institute for the Study of War, 22 août 2013.
15René-Éric Dagorn, « La Syrie déchirée : vers une tripartition ? », Sciences Humaines, 11 septembre 2013.

2 commentaires:

  1. article intéressant et clair (comme d'habitude) sur ce conflit.

    Bien à vous,
    François Ginestet

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  2. Merci ! Je m'arrête là pour l'instant, j'ai d'autres priorités d'écriture (!).
    Mais de celui-là, je suis assez content, oui.

    Cordialement.

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