mardi 20 août 2013

Yann LE BOHEC, La bataille de Lyon 197 ap. J.-C., Illustoria, Lemme Edit, 2013, 105 p.

La bataille de Lyon, en 197 ap. J.-C., est assez connue des personnes qui s'intéressent à l'Antiquité romaine : c'est elle qui donne à Septime Sévère la victoire contre son dernier compétiteur, Clodius Albinus, et lui permet de devenir définitivement l'empereur de Rome. Si la date est bien connue, la bataille l'est beaucoup moins. C'est d'autant plus regrettable que Dion Cassius, contemporain de cet affrontement, en a laissé le récit, certes déformé par le moine Xiphilin, le Byzantin qui nous l'a transmis. Yann Le Bohec, un des spécialistes universitaires français de l'armée romaine, veut s'attacher à en retracer le déroulement. On s'étonne en revanche -mais je ne m'attarde pas là-dessus, l'ayant déjà fait un peu ailleurs- que l'historien donne comme seule explication du "déclin" de l'histoire militaire l'influence du marxisme-léninisme ( sic), qui aurait laissé le sujet aux "colonels retraités", formule fétiche et ressassée de Yann Le Bohec. L'historien, en plus de revenir sur le texte fondamental, se propose d'examiner les découvertes archéologiques et de revenir sur la question politique, puisque l'avènement de Septime Sévère est souvent vue comme un changement important dans l'ère du Haut-Empire.



Dans la première partie, Yann Le Bohec revient sur les causes de la guerre civile qui va s'achever, de fait, à Lyon. Celle-ci débute avec l'assassinat de Commode, le 31 décembre 192, qui met fin à la dynastie des Antonins. Septime Sévère, quant à lui, est né en 146 dans la province de Tripolitaine, à Lepcis Magna, dans la partie latinisée du continent africain sous domination romaine. Septime Sévère, contrairement à une croyance solidement établie, n'a pas favorisé les Africains sous son règne : bien au contraire, les provinces africaines, prospères, avaient déjà investi les postes de responsabilité et ont permis son ascension. Fils de chevalier, Septime Sévère passe dans les rangs sénatoriaux grâce à un parent influent. Son cursus honorum dénote une attirance pour le droit et le premier commandement militaire ne vient qu'en 185. En Syrie, où son supérieur est un certain Pertinax, il épouse Julia Domna, fille du grand prête d'Emèse (Homs). En désaccord avec le préfet du prétoire Perennis, Septime Sévère stagne dans le cursus honorum et en profite pour séjourner à Athènes, pôle culturel du Haut-Empire. Le futur empereur n'est donc pas seulement un soudard mal dégrossi, comme on le croit souvent également. Sa carrière reprend quand Laetus remplace Perennis. En tant que gouverneur de la Lyonnaise, il défait une bande de brigands avec le renfort de Pescennius Niger. Après avoir été gouverneur de Sicile, il prend le commandement des légions de Pannonie, où il se trouve à la mort de Commode. Pertinax, le préfet de la Ville, prend un temps la pourpre ; vir militaris, issu du milieu équestre, il promet un donativum important aux prétoriens, mais incapable de l'honorer, il est rapidement mis à mort par ces derniers. Deux sénateurs s'affrontent alors pour l'Empire en mettant celui-ci aux enchères devant les prétoriens : Didius Julianus l'emporte. Septime Sévère, outré, consulte ses collègues des provinces frontalières et marche sur Rome avec ses légions. Julianus est bientôt mis à mort par les prétoriens. Septime Sévère se rallie le Sénat en divinisant Pertinax et en se rattachant fictivement aux Antonins ; il remplace les prétoriens par des hommes issus de ses légions de Pannonie. L'empereur peut se tourner contre le légat de Syrie, Pescennius Niger, qui s'est lui aussi proclamé empereur. Après une campagne rapide et plusieurs batailles successives, Niger est défait et tué, en mai 194. Reste le problème Clodius Albinus, le gouverneur de Bretagne, guère enchanté par les initiatives de Sévère dès 193. Celui-ci l'amadoue en le faisant son César. Albinus, Africain lui aussi, avec une brillante carrière sénatoriale, rompt cependant avec Septime Sévère à la fin de 195. Parallèlement l'empereur mène une campagne contre les Parthes, entre 196 et 198, d'abord par l'intermédiaire d'un général, Clodius Gallus, puis en personne. Les Romains remportent quelques succès mais ne peuvent venir à bout de la cité d'Hatra. Yann Le Bohec présente ensuite l'armée romaine du Haut-Empire, principal protagoniste de cette guerre civile : on retrouve des éléments tirés de ces autres ouvrages sur le sujet. Une armée efficace de par sa hiérarchie, sa division en unités spécifiques, son recrutement, son exercice, ses tactiques en particulier. Septime Sévère ajoute des gratifications symboliques et une augmentation de la solde qui, paradoxalement, entraîne aussi une inflation et n'est pas sans conséquence sur la crise du IIIème siècle. Il améliore le ravitaillement, permet aux soldats de contracter des unions légitimes et de passer la nuit en dehors du camp, tout en instaurant des collèges militaires. Trois nouvelles légions, les Ière, IIème et IIIème Parthiques sont créées : deux sont envoyées en Mésopotamie tandis que la IIème reste en Italie. Il multiplie aussi les stationes, postes de police à l'intérieur de l'Empire, pour améliorer le renseignement. En augmentant les forces à Rome (cohortes prétoriennes et urbaines) et en stationnant une légion au centre de l'Italie, il introduit une modification stratégique en installant une réserve à disposition immédiate de l'empereur. En 196, Clodius Albinus, utilisant la flotte de Bretagne, traverse la Manche avec ses troupes, débarque à Boulogne et installe son quartier général à Lyon, dont le gouverneur fidèle à l'empereur prend la fuite. Septime Sévère envoie son fils Caracalla, devenu César, près des légions de Pannonie. Début 197, l'armée se met en marche, gagne la Suisse puis débouche en Germanie Supérieure, probablement en Alsace, avant de descendre la Saône, arrivant donc sur Lyon par le nord. Une escarmouche à Tournus semble avoir tourné en faveur d'Albinus.

Yann Le Bohec se livre ensuite à une savante démonstration pour tenter de déterminer où la bataille a pu prendre place. En raison de l'importance des forces en présence et du trajet des deux adversaires, la bataille s'est sans doute déroulée au nord de Lyon, sur le plateau de Sathonay. La date, elle, en revanche, ne fait aucun doute : c'est le 19 février 197. De manière intéressante, si elle est mentionnée sur l'arc de Caracalla, son souvenir s'est déjà dissipé sous le règne d'Alexandre Sévère. La question des effectifs est problématique, Dion Cassius n'étant pas fiable. Les deux chefs, en revanche, ont la même expérience des armes. En ce qui concerne l'armée sévérienne, elle compte sans doute les cohortes prétoriennes, peut-être la IIème légion Parthique, la plupart des légions de Pannonie. En revanche, les légions de Syrie, qui avaient soutenu Niger, ne sont pas impliquées ; celles de Germanie restent dans une prudente expectative, même si la XXIIème Primigena dégage Trèves assiégée par Albinus. Avec les prétoriens, Sévère dispose peut-être de 75 000 hommes, sans compter les auxiliaires, et qui ne sont pas tous engagés. En outre, il bénéficie de l'appui des civils dans le centre et le sud de la Gaule, car il a été gouverneur de Lyonnaise. En face, Albinus peut compter sur les trois légions de Bretagne, mais il a dû en laisser une partie pour tenir la province. La VIIème Gemina d'Espagne se rallie à lui, sans bouger. Albinus mobilise la cohorte urbaine de Lyon (500 hommes) et recrute dans l'urgence pour gonfler ses effectifs. Il se heurte à l'hostilité de cités restées fidèles à Sévère. Pour la bataille, Sévère forme deux réserves, ce qui est assez rare : une avec les prétoriens qu'il dirige, et une autre de cavalerie sous Laetus. Il renforce probablement son aile droite selon la tradition remontant à Epaminondas. Albinus construit un camp solide pour servir de recueil ; il place les recrues, plus faible, à gauche, et les soldats de Bretagne à droite. Devant cette dernière ligne, il dispose un fossé et plus loin en avant, des chausses-trappes. Le début de la bataille voit la défaite de l'aile gauche d'Albinus : les sévériens poursuivent et prennent le camp, qui aurait pu constituer une menace si les survivants s'y étaient enfermés. A droite, l'infanterie sévérienne tombe dans les pièges, attirée par une fuite simulée des légionnaires bretons, et subit des pertes. Sévère engage la réserve des prétoriens pour rallier les fuyards. Laetus intervient avec la cavalerie au moment de la poursuite, pour sabrer les adversaires en déroute ; Yann Le Bohec pense qu'il ne faut pas y avoir une manoeuvre attentiste pour laisser les deux chefs en présence s'entretuer et réclamer ensuite la pourpre :  la cavalerie romaine est conçue pour ce rôle.

Les pertes sont lourdes, comme fréquemment dans les guerres civiles romaines, mais l'Empire a encore les moyens de les combler, largement. Albinus se suicide ou est mis à mort par les sévériens après la bataille. On sait par des découvertes archéologiques que des corps de soldats albiniens ont été rapatriés dans la cité, preuve qu'une partie des habitants a bien soutenu Albinus. La cohorte urbaine, dissoute, est remplacée par des légionnaires de Germanie. Lyon est mise à sac mais ne disparaît pas en tant que cité, elle reste d'ailleurs capitale provinciale. Des sénateurs qui ont choisi le mauvais camp sont également mis à mort, de même que les officiers supérieurs d'Albinus qui ont survécu -beaucoup dans les deux catégories se suicident avant d'être exécutés.

En conclusion, Yann Le Bohec rappelle qu'Albinus, en infériorité numérique, a joué des retranchements et des pièges pour compenser ses faiblesses, mais Sévère s'est montré tout aussi brillant. Pour l'historien, Sévère n'a pas forcément créé une monarchie militaire : les sénateurs ont aussi eu leur part de responsabilité dans ces coups d'Etat à répétition et la militarisation de la fonction impériale et de l'Empire ne survient qu'avec la crise du IIIème siècle.

Quand on referme le livre, on reste sur une impression mitigée. Comme toujours, le prix des volumes de la collection, plus de 17 euros, pour à peine 80 pages de texte ici, laisse songeur, malgré la présence d'un encadré central illustré de qualité et des cartes montrant bien les phases de la bataille. Yann Le Bohec livre en fait un récit très classique d'histoire-bataille sur ce combat de Lyon : les causes en sont bien expliquées, les protagonistes bien présentés, ainsi que les forces en présence. Le déroulement de la bataille fait l'objet d'une analyse serrée. Mais pourtant, l'historien ne développe pas suffisamment le lien entre cette guerre civile, la prise du pouvoir de Septime Sévère et l'influence que celui-ci a pu avoir sur l'Empire, la conclusion est trop courte. En outre, comme souvent avec Yann Le Bohec, on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne l'histoire sociale et économique, qui semble "honnie" comme le laisse à penser le ton de l'introduction. On est donc en présence d'un livre d'histoire militaire traitant d'une bataille méconnue, bien mené, mais ne traitant pas forcément le sujet sur tous ses aspects (la mémoire de l'affrontement, pourtant évoquée au détour de quelques lignes, aurait aussi mérité mieux).

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