lundi 19 août 2013

Stéphane AUDOIN-ROUZEAU et Annette BECKER, La Grande Guerre 1914-1918, Découvertes Gallimard 357, Paris, Gallimard, 2010 (1ère éd. 1998), 160 p.

Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker sont deux des historiens français les plus éminents de la Première Guerre mondiale : liés à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, travaillant sur la culture de guerre, ils incarnent le volet "consentement à la guerre" du débat historiographique qui fait rage depuis maintenant des années entre les historiens cherchant à expliquer le pourquoi de l'engagement des soldats du conflit.

Une guerre mondiale, une guerre totale, près de 10 millions de morts, 900 Français et 1 300 Allemands qui meurent chaque jour en moyenne entre 1914 et 1918 : tel est le bilan. Les historiens se sont déchirés pour tenter de cerner les causes du conflit. S. Audoin-Rouzeau et A. Becker insistent sur les menaces perçues par chaque camp, qui incitent d'ailleurs à la formation des alliances. La tension franco-allemande, latente depuis la guerre de 1870-1871, est ravivée par les crises au Maroc en 1905 et en 1911. Les Balkans, véritable poudrière, n'ont besoin que de l'étincelle de l'attentat de Sarajevo pour s'embraser. L'Allemagne assume le risque d'une guerre courte et limitée pour soutenir l'Autriche-Hongrie mais la crise échappe à la diplomatie pour concerner toute l'Europe. L'Union Sacrée est de mise, pour la forme, mais moins que ce que l'on a pu en dire, et varie aussi selon les pays. La guerre offensive et courte souhaitée par tous s'enlise bientôt à l'ouest, après l'échec du Plan XVII français et du plan Schlieffen allemand. A l'est, après de premiers revers, les Allemands remportent le grand succès de Tannenberg, baptisé ainsi pour venger "l'affront" de 1410.

La guerre de positions, symbolisée par les tranchées, n'a pas empêché des offensives pour user l'adversaire ou pour percer le front et revenir à une guerre de mouvement. L'année 1916 est la plus chargée en symbole, avec Verdun pour les Français et la Somme pour les Britanniques et les Allemands, qui jouent cette fois, à l'envers, le rôle que tenaient les poilus. Dès cette date, il est évident que l'attaque frontale est vouée à l'échec : l'artillerie ne peut accompagner la progression des fantassins, faute de mobilité suffisante, et le défenseur peut amener à temps ses réserves, en chemin de fer, en auto, à pied. L'artillerie est responsable de la plupart des pertes, les mitrailleuses et les gaz ajoutant au calvaire du combattant. Pour les deux historiens, dans ces conditions, les poilus n'ont pu tenir qu'à cause d'un "patriotisme défensif". En outre, ils sont soudés avec leurs camarades les plus proches et guère coupés de l'arrière, comme on a trop tendance à le croire. Il est exact en revanche que les soldats ont connu une forme de "brutalisation". On retrouve là les arguments de l'école du "consentement".

Très vite, les Etats prennent en charge la production de guerre, pour alimenter le front. Pour payer la guerre, il faut emprunter, ce qui entraîne l'inflation. Le blocus allié provoque la disette puis la famine dans les Empires Centraux, particulièrement en Allemagne entre 1916 et 1918. Paradoxalement la condition ouvrière, elle, tend à s'améliorer un peu. On mobilise les esprits par la propagande mais la population a aussi accès à un autre discours qui relativise la portée du "bourrage de crâne". Le champ religieux envahit également l'espace du deuil et sert à justifier la mission. La culture de guerre est imprégnée d'un ton millénariste, particulièrement en France.

Dès 1914, les armées se rendent coupables de représailles sur les civils : Allemands en France et en Belgique, Russes en Prusse Orientale, Autrichiens en Serbie. Ces atrocités tiennent à la peur, au climat de suspicion contre les civils, mais aussi, souvent, à un climat de supériorité "ethnique". Le génocide arménien n'en est que la conclusion. Certains territoires, comme en France ou en Belgique, ont aussi connu une longue période d'occupation. Les Alliés tentent d'élargir le front aux Dardanelles en 1915, année où l'Italie entre en guerre à leurs côtés, sans succès. L'armée d'Orient tente tant bien que mal de soutenir la Roumanie contre la Bulgarie et les Puissances Centrales. Les Alliés font largement appel à leurs colonies sur les plans humain et économique, et la guerre s'y prolonge comme en Afrique. La guerre sous-marine à outrance déclenchée par l'Allemagne provoque l'entrée en guerre des Etats-Unis, le 2 avril 1917.

Mais l'apport américain ne se fait sentir qu'à l'été 1918. Entretemps, la Russie des tsars s'est effondrée, alors que son armée avait montré encore des capacités en 1916. L'armée russe, amoindrie par la désorganisation de l'économie de guerre, les pénuries, aspire à la paix : c'est la seule du conflit qui se dissout ainsi. Le traité de Brest-Litovsk, signé en mars 1918 après le triomphe des bolcheviks, marque la victoire allemande à l'est, mais il faut du temps et des troupes pour gérer cet espace, qui vont manquer à l'ouest. A l'ouest, en 1917, de nouvelles offensives aboutissent à des échecs sanglants, et après celle du Chemin des Dames, l'armée française connaît des mutineries, plutôt motivées par la rupture du contrat entre le commandement et la troupe que par des sentiments défaitistes ou pacifistes. La situation est la même à l'arrière, où les premières grèves sérieuses et la fin de l'union sacrée ne se font vraiment sentir qu'en 1917.

En mars 1918, les Allemands relancent la guerre de mouvement via des tactiques nouvelles d'infiltration et d'assaut de l'infanterie, expérimentées depuis presque deux ans sur une échelle moindre. Les premiers succès ne portent cependant pas. Il faut dire que Ludendorff et Hindenburg n'ont pas cru aux chars, nouveau matériel qui joue un facteur décisif dans la percée ; en outre l'aviation alliée contrôle le ciel malgré les prouesses des pilotes allemands. L'Allemagne est tout simplement épuisée : elle n'a plus de réserves, l'approvisionnement est défaillant, l'armée est sur le point de craquer. L'armistice consacre la défaite des Puissances Centrales, mais l'armée allemande a l'impression d'avoir sauvé sa réputation : ce n'est pas vraiment une défaite... et la révolution qui éclate dans le pays permet aux anciens soldats de se tourner contre "l'ennemi intérieur" responsable de tous les maux. Le traité de Versailles consacre la victoire des Alliés, mais la SDN n'est pas approuvée par le Sénat américain, tandis que les vaincus sont soumis à des conditions humiliantes, et que certains vainqueurs se sentent frustrés, comme l'Italie.

Le carnage est à la mesure de ce gigantesque affrontement. En France, les ruraux ont beaucoup souffert, mais les élites aussi. Pour la France, les pertes et les destructions matérielles dans certaines régions sont une catastrophe économique et sociale. La guerre a ouvert une parenthèse qui ne se refermera pas. Commémorations et monuments fleurissent dès la décennie 1920. On crée le culte du "soldat inconnu". La Grande Guerre a ébranlé toute l'Europe et constitue un événement majeur de l'histoire du XXème siècle.

La section Témoignages et documents complète utilement le texte principal : on y trouve des extraits de journaux de tranchées, des lettres de l'arrière, des écrits d'enfants, ceux évoquant les attentes après le conflit, des réflexions sur le témoignage des vétérans et une présentation de l'Historial de Péronne. La bibliographie (p.154-155 et complétée d'une filmographie, ce qui est intéressant), essentiellement francophone, illustre bien le débat historiographique de la Grande Guerre : tous les travaux cités relèvent, plus ou moins, de l'école du "consentement à la guerre". A noter aussi que le propos se concentre surtout sur le front de l'ouest, faute de place.

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