mercredi 10 juillet 2013

Un an après...

Voilà un an que je suis en disponibilité de l'Education Nationale, comme je l'annonçais à l'époque. L'heure de tirer un petit bilan.

A la question principale que je me posais alors, à savoir est-il possible de redémarrer en sortant de l'Education Nationale et d'exercer une autre activité, même au début "de secours", et de s'en sortir, la réponse est clairement oui. Il n'y a donc aucune fatalité pour les enseignants qui vivent mal leur profession et qui veulent passer à autre chose. Simplement, il faut un peu préparer le terrain en amont, c'est certain : c'était mon cas. Petit tour d'horizon des pistes que j'avais choisies.




1) La presse spécialisée en histoire militaire. J'avais déjà travaillé comme pigiste pour le magazine Champs de bataille, étant étudiant, mais la problématique était différente. Disons-le tout de suite, pour les personnes intéressées, il n'y a pas d'espoir ou presque d'obtenir une place avec un CDD et un CDI. Il faut se contenter d'être pigiste, c'est à dire d'écrire des articles, dossiers, magazines entiers, parfois, en étant payé à la page -les prix variant selon les employeurs et en fonction de la quantité produite, on peut gagner assez d'argent -à condition que les articles intéressent, ce qui est un autre problème. C'est un statut qui a ses avantages (liberté assez grande dans le travail, rythme autodéfini d'écriture, etc) mais aussi de graves inconvénients (paiement souvent décalé après publication, ce qui est pénible, employeurs qui parfois ne s'embarrassent pas d'établir des relations régulières et un tantinet correctes -ou alors qui sont mielleux au début et beaucoup moins par la suite-, aucune couverture sociale par défaut, etc).

Cette année m'a permis de travailler pour de nombreux magazines différents du secteur (pas tous, bien sûr), ce qui m'autorise à analyser leur fonctionnement, les qualités et les défauts de chacun. J'ai été surpris d'abord par la richesse et la variété des intervenants : on trouve de tout , du pire au très bon. Comme souvent, de la même façon que les ouvrages que je peux commenter ici sur l'histoire militaire ou l'histoire tout court, tout dépend de la personne qui écrit et/ou qui dirige. Après un peu de pratique, on distingue assez vite les magazines ou groupes de presse qui proposent le contenu le plus intéressant, ce qui ne signifie pas d'ailleurs que ce sont ceux qui se vendent le mieux (mais les chiffres ne sont quasiment jamais révélés, on ne peut que l'apprendre de manière détournée, et encore, c'est plutôt des tendances que des données numériques). En effet, on pourra dire ce que l'on voudra, mais pour vendre, il faut encore mettre de l'Allemand, de préférence du Panzer et du Waffen-SS. Un argument commercial qu'il faudrait d'ailleurs prouver avec une analyse serrée et chiffrée, pour ne pas parler dans le vide (mais les chiffres sont, là encore, évidemment très difficiles à obtenir). Ceci étant dit, on peut évoquer l'armée allemande, à condition de ne pas ressasser tout le temps les mêmes sujets, de piocher dans les derniers ouvrages parus, et de suivre une méthode que j'appelle, par défaut, "historienne". Comprenez : une problématisation, des sources (eh oui, gros mot pour certains...), quelques notes de bas de pages (sans que cela atteigne le niveau d'une revue scientifique : on reste sur des magazines de vulgarisation, ce ne sont pas non plus des références que l'on citerait à tours de bras dans des livres plus sérieux...), une analyse véritable. Or, tous les magazines sont loin de le faire, pour des raisons assez variées, d'ailleurs. Et ce que l'on baptise péjorativement le "German Bias" finit aussi par faire tourner en rond : on s'enferme dans les mêmes sujets, dans un cercle restreint, et on ne fait plus que ça. On finit même par se convaincre que c'est un postulat incontournable (!). Personnellement, je refuse de me laisser enfermer ainsi. C'est entre autres ce constat qui est à l'origine de la naissance du blog collectif L'autre côté de la colline, avec mes deux amis, depuis mars dernier. Ce n'est pas le seul problème, d'ailleurs, pour certains magazines.

Ne noircissions pas complètement le tableau : comme je le disais, tout n'est pas à jeter. Il y a de bons magazines, non exempts de défauts eux aussi -on peut toujours s'améliorer-, qui remplissent les conditions que je viens d'énumérer, du moins pour l'essentiel. Avec même des rédacteurs en chefs agréables, disponibles, prêts à accepter la critique, à débattre, à proposer des solutions ou des innovations pour s'améliorer. Il y en a peu, mais il y en a. C'est donc rassurant. Malheureusement le secteur n'offre pas de perspective d'emploi stable dans un avenir proche, pour ma part. Ce ne peut être donc qu'une solution temporaire.


2) Les ouvrages. J'avais déjà démarré le premier au moment de ma disponibilité. Il es terminé et sortira à la fin de l'été, j'en reparlerai alors. Il paraîtra dans la collection L'histoire en batailles, chez Tallandier, et portera sur l'offensive du Têt. La collection étant clairement orientée vers le grand public et la vulgarisation, ce sera le propos de cet ouvrage : il ne faudra pas y chercher une analyse fouillée sur le plan du matériel ou une relation très détaillée des combats. C'est une présentation synthétique, problématisée et le plus actualisé possible historiographiquement, de ce moment important de la guerre du Viêtnam, à laquelle je m'intéresse depuis maintenant plusieurs années.

Ce travail d'écriture a été intense et passionnant et m'a permis, aussi, d'entrer dans le monde de l'édition pour voir comment il fonctionnait. J'ai d'autres projets d'ouvrages en cours qui pourront peut-être se concrétiser dès cette année. Là encore, tout reste possible à condition de s'en donner les moyens, mais aussi d'avoir les réseaux pour, comme j'ai pu m'en rendre compte. Merci d'ailleurs à ceux qui m'ont donné un coup de pouce, et qui se reconnaîtront.


3) La thèse. Le gros morceau, et probablement une voie de sortie possible si je ne trouve malheureusement pas d'emploi stable dans les secteurs précédents. J'avoue avoir sans cesse reporter le moment de m'y mettre sérieusement. Pourtant, c'est pour cela que j'avais passé l'agrégation d'histoire : l'historien de formation que je suis aspire à travailler à nouveau sur des sources primaires, avec de vrais questionnements, pour faire un travail de fond qui apporte quelque chose à la recherche -j'aime beaucoup faire de la vulgarisation, la plus intelligente possible, mais cela ne me satisfait pas complètement.

Pris par mes travaux d'écriture dans les magazines en raison d'impératifs financiers, je ne m'y suis mis qu'en mai-juin dernier. J'ai un directeur de thèse potentiel -et pas des moindres- j'ai des contacts avec des personnes qui travailleraient sur des sujets proches du mien. Fin juin, j'ai fourni un gros travail pour tenter, lors d'un oral, d'obtenir une allocation doctorale à l'université de Paris I, où se trouve le laboratoire et le directeur de recherches que je souhaitais rejoindre. J'ai malheureusement échoué : il faut dire que ma préparation s'est faite dans un temps très court (trop court, probablement), que la concurrence était au rendez-vous, et puis, il faut bien le reconnaître, Paris I,  c'est d'un autre niveau que la presse spécialisée en histoire militaire. Il n'y a aucune honte à l'avouer et c'est même plutôt rassurant.

Malgré cet échec, la piste de la thèse reste pour moi la plus sérieuse et surtout la plus stimulante, même si pour cela je dois retourner dans l'Education Nationale. Cela me donnera peut-être enfin la motivation nécessaire pour apprendre sérieusement le russe, par exemple, de façon à avoir accès à certaines sources. Il me semble aussi que c'est finalement, pour moi, la meilleure solution. Tout comme j'avais vu les limites propres au fonctionnement actuel de l'Education Nationale au bout de deux ans, et ne les avais pas supportées, j'ai également rencontré les limites de l'écriture en tant que pigiste dans la presse spécialisée, qui contient ses propres problèmes, dans un tout autre registre. Mon statut d'agrégé d'histoire, attaché à certaines exigences, me pousse vers la recherche sérieuse et ce projet de thèse, quite à ne pas trouver de place ensuite, ce qui sera probablement le cas. Mais avec la satisfaction, au moins, d'avoir été jusqu'au bout de la démarche.


4) Internet. Je tiens à le mentionner car c'est une vraie possibilité alternative, pour l'histoire militaire, comme j'essaie de le montrer sur ce blog et ailleurs. Je participe moins, depuis l'an passé, à l'Alliance Géostratégique, même si j'ai eu l'occasion récemment de rencontrer plusieurs collègues blogueurs que je n'avais pas encore vus. Il faut dire que mes autres activités m'ont laissé moins de temps pour ce faire.

En revanche, si j'ai lancé l'idée de L'autre côté de la colline avec Adrien Fontanellaz et David François, c'est parce que nous voulions proposer une "vulgarisation" de qualité, si possible, en termes d'articles sur l'histoire militaire, avec des normes "historiennes". Nous sommes limités par le fait que nous ne sommes que trois, mais c'est également un facteur de cohésion : nous nous entendons bien, nous nous sommes rencontrés de visu, et tous les trois respectons les "canons" d'une méthode inspirée de l'université, et traitons de sujets différents et complémentaires. Par ailleurs nous cherchons à élargir le spectre : nous sommes preneurs de contributions externes respectant cette méthode (c'est déjà arrivé une fois), nous questionnons des historiens universitaires, etc. C'est une expérience très enrichissante. Je crois aussi que c'est une forme de réponse aux problèmes rencontrés dans les magazines que j'évoquais ci-dessus. Une des leçons que j'ai tirées de mon travail de pigiste, c'est bien que la plupart des magazines spécialisés du secteur n'a pas encore intégré l'apport que pouvait constituer Internet, en termes de contenus.

Pour conclure, je ne suis pas arrivé véritablement à l'objectif que je m'étais fixé -pas d'emploi stable avec salaire fixe retrouvé- mais le bilan, sur un an, est loin d'être négatif, ne serait-ce qu'en termes de publications papier ou en ligne et de ce que j'ai pu apprendre sur les secteurs concernés. Il faut maintenant rebondir pour faire mieux, si possible, dans la deuxième année de disponibilité que j'ai obtenue.

11 commentaires:

  1. r e s p e c t

    l'EN est un mammouth carnivore qui dévore ses enfants, tu as bien fait de tirer ta révérence et bravo pour un an d'indépendance.

    What's next? Un podcast?

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  2. Bonjour,

    Je pense plutôt essayer de concrétiser certaines options pour essayer de retrouver un boulot, mais surtout, comme je le dis ci-dessus, c'est la piste de la thèse qui semble la plus prometteuse.

    A suivre.

    Cordialement.

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  3. bonsoir,
    j'ai hâte de pouvoir lire votre bouquin sur l'offensive du Têt (je suis passionné par les conflits après 1945, d'ailleurs votre analyse sur la guerre d'aout 2008 entre la Russie et la Géorgie m'a beaucoup plu...). Je suis également "de l'autre côté de la colline" qui propose des articles très intéressants (celui sur le mig 29 ou encore sur l'offensive soviétique en 1945 en Mandchourie m'ont particulièrement intéressé).
    Pour le boulot, c'est vrai que c'est pas facile de nos jours d'enseigner l'historie à des jeunes qui préfèrent regarder secret story ou autre ânerie... Donc bon courage pour la thèse !
    amicalement
    François Ginestet

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  4. Bonjour,

    Merci pour votre commentaire. Ceci dit, résumer l'offensive du Têt et tous ses enjeux a été ardu (!). Sur la Géorgie, j'aimerai bien en faire un livre aussi, si j'ai l'occasion.

    Concernant l'enseignement, le public n'est qu'une partie du problème : ce sont surtout les conditions d'exercice du métier et le manque d'ambition pour l'école qui sont révoltants. Des cancres, il y en a toujours eu (lol).

    Cordialement.

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  5. Salut Stéphane !

    Je voudrais simplement revenir sur la "vulgarisation" que tu fais à travers "De l'autre côté de la colline". N'étant pas un lecteur assidu (il y a temps de choses à lire ou à faire par jour !), j'ai pris le temps de regarder le dernier article. Je ne sais pas s'il résume la méthode que vous utilisez, mais plusieurs choses m'interrogent. La "vulgarisation" doit-elle nécessairement passer par une simplification des contenus ? Personnellement je ne crois pas. Si pour le dernier article le fond est, me semble-t-il, de bonne qualité (je juge avec mes souvenirs de lectures pas comme "expert"), pourquoi ne pas mettre des notes de bas de page ou tout autre système de notation ? N'est-ce pas cela qui fait le sel de nos ouvrages ? Certes, une bibliographie est présente, mais tu comprendras bien qu'il peut être fastidieux pour les gens d'avoir à chercher la confirmation d'une petite information dans un ouvrage de 200, 300, 400 pages ou plus. In fine, on est obligé de croire l'auteur sur parole ce qui est dommage.
    Pour finir, je crois que la "vulgarisation" avec des "normes historiennes" est, comme vous y aspirez, est possible, mais c'est, pour moi, essentiellement par le biais de la forme (des textes simples et clairs [mais pas forcément concis !]) que cela passe. Qu'on s'entende bien, je ne dis pas que vous ne le faites pas déjà (l'article sur les combats de rue à Berlin était très sympa pour ça).

    Amicalement,

    Michel

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  6. Bonjour Michel,

    Merci pour ton commentaire.
    Nous mettons parfois des notes de bas de pages, peu souvent avec des références précises il est vrai (ça m'arrive de temps à autre). Il est vrai que pour être encore plus précis en termes de vulgarisation, on pourrait le faire plus systématiquement. J'en prends bonne note pour les prochains articles.

    Il se trouve aussi que chacun d'entre nous ou presque est passé par l'université (je suis agrégé, un de mes camarades est docteur en histoire après avoir soutenu une thèse), que nous avons déjà écrit dans des magazines spécialisés, donc de ce côté-là, nous estimons peut-être avoir un peu fait nos preuves. Mais un peu de rigueur en plus ne peut pas faire de mal.

    La forme effectivement est très importante : c'est pourquoi nous essayons de problématiser, nous avons inclus la bibliographie, etc. Ce n'est peut-être pas suffisant pour toi -mais j'apprécie la critique, tu l'as compris-, cependant, dans ce secteur, je t'assure que c'est déjà beaucoup ! Certains magazines, par exemple, ne citent quasiment pas leurs sources, sans parler du contenu lui-même où il y aurait à redire...

    Ceci étant, je mets des notes de bas de page avec des références précises dans les articles que je publie maintenant (cf le dernier numéro de 2ème Guerre Mondiale, le 49, sur Prokhorovka, billets plus anciens), donc je pourrais aussi le faire sur ceux du blog L'autre côté de la colline. Honnêtement, c'est peut-être plus par paresse qu'autre chose, car j'écris beaucoup ces temps-ci.

    Merci de me rappeler au "devoir d'historien" (lol).

    ++

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    1. Bonjour,

      Pour préciser la pensée de Stéphane, je tiens à ajouter que la mention d'une bibliographie scientifique n'est déjà pas une chose si courante. Nos articles sont avant tout des travaux de synthèse sur des sujets peu traités en français et qui n'utilise pas de sources primaires et non des articles de référence. Utilisé les notes de bas de page ne servirait qu'à alourdir la présentation et la mise en page en recopiant à l'infini la bibliographie avec pour seul ajout l'indication des pages consultés des 3 ou 4 titres utilisés. L’intérêt en est donc, à mon avis, limité même si ce serait certainement un plus et permettrait d'éviter les critiques des plus royalistes que le roi.

      Je ferais néanmoins l'effort, comme Stéphane, en attendant de lire vos travaux.

      David FRANCOIS

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    2. Stéphane et David,

      Qu'on se comprenne bien, mon commentaire n'est absolument pas une attaque en règle contre "De l'autre côté de la colline". Votre travail est déjà très bon en l'état et l'objectif de mon commentaire était uniquement votre logique de "normes historiennes" jusqu'au bout de sa logique. Je ne dis pas que vous ne maîtrisez pas tout cela, loin de moi l'idée, seulement que, au moins en théorie, des notes de bas de page pourraient être un plus. De même je ne me pose pas en "supérieur" à vous, cela serait d'ailleurs assez idiot puisque vos titres universitaires sont tous plus élevés que les miens. Désolé si vous l'avez mal pris, mon intention était toute autre. Sur le fond, vous restez bien entendu absolument maîtres de votre projet, qui est très bon d'ailleurs, et ce qu'on le compare avec la vulgarisation en histoire "générale" (histoire de France etc...) ou en histoire militaire. Après, comme David le dit très bien, si un ajout comme celui-là ne ferait qu'alourdir la présentation pour un gain limité, je comprends que vous puissiez être réticent.

      Si vous voulez vous "asseoir" sur ma remarque, et ce pour n'importe quelle raison, c'est votre droit le plus souverain et cela ne changera pas la sympathie que j'ai pour l'expérience de vulgarisation qu'est "De l'autre côté de la colline".

      Respectueusement,

      Michel

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  7. J'allais vous soumettre la remarque de Michel. Je viens de modifier l'article sur Xuan Loc en conséquence.

    Merci pour le commentaire.

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  8. C'est là, à travers ce que vous commencez à exprimer un peu, qu'on comprend qu'une pensée un tant soit peu libre ne peut plus exister aujourd'hui. C'est dommage de perdre cette énergie, dans les travaux de vulgarisation, dans les contraintes administratives. Je crois qu'en ces temps difficiles, il ne faudrait surtout pas perdre de vue la cible. Mais tout nous y conduit. Le travail de la pensée s'en ressent. Vous avez compris où était la meilleure voie, mais elle demeure obstruée, pour vous. Eh bien, alors, encore un petit effort, peut-être ! Je l'espère pour vous.

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  9. Bonjour,

    Comme vous dites, ma voie, je la vois (ça fait beaucoup de v-), mais pour l'instant, elle est hors de portée. Pour l'instant.

    Quant à la pensée libre, je suis un peu moins pessimiste que vous : elle peut exister, la preuve, je l'ai fait, même si ça m'a coûté. Simplement, un discours un tant soit peu honnête et construit ne plaît pas forcément à tout le monde, et c'est une constante me semble-t-il.

    Merci en tout cas pour vos encouragements.

    Cordialement.

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