mardi 30 juillet 2013

Sylvain GOUGUENHEIM, Tannenberg 15 juillet 1410, L'histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2012, 263 p.

La collection L'histoire en batailles de Tallandier s'enrichit au fil des mois. L'un des derniers volumes, sorti l'an passé, est ainsi consacré à la fameuse bataille de Tannenberg, en 1410, qui oppose les chevaliers Teutoniques aux Polonais et aux Lituaniens. Il est signé de la main de Sylvain Gouguenheim, un historien médiéviste français qui est un des grands spécialistes des ordres religieux militaires, et en particulier des Teutoniques. Sylvain Gouguenheim avait publié en 2008 le fameux ouvrage Aristote au mont Saint-Michel, destiné au grand public, et qui a fait l'objet d'une vive polémique parmi les historiens. Le livre minimisait en effet le rôle du monde musulman dans la transmission de l'héritage grec antique en Occident, et s'inscrivait dans des débats éminemment contemporains : d'ailleurs, il a été apprécié et soutenu par la plupart des historiens, journalistes et essayistes d'extrême-droite. Il semble malheureusement que Sylvain Gouguenheim se soit aventuré sur un terrain où il n'était pas spécialiste : sa thèse est partisane et sélectionne les sources en fonction de ses objectifs, et il semble bien que certaines idées soient plus que contestables. On se demande bien pourquoi il s'est lancé sur cette thématique. Avec ce livre sur la bataille de Tannenberg, Sylvain Gouguenheim est plus dans ses cordes, pour ainsi dire.

Comme il le rappelle dans sa préface, la bataille de Tannenberg, en 1410, a été effacée par celle de septembre 1914, lorsque les Allemands écrasent deux armées russes non loin du champ de bataille médiéval. C'est l'aide de camp de Ludendorff qui propose d'appeler la bataille du nom de Tannenberg, bien qu'elle ne se soit pas déroulée exactement à cet endroit. Il fallait que le souvenir de la défaite des Teutoniques soit particulièrement puissant pour mériter d'être vengé ainsi.



Tannenberg contribue aussi à forger le sentiment national polonais au XIXème siècle. D'ailleurs, l'historien choisit de parler de la bataille de Grunwald, à l'instar des historiens polonais, car les dernières découvertes montrent que l'affrontement eut plutôt lieu près de ce dernier village.

La guerre oppose un Etat féodal à un ordre religieux militaire. L'Etat teutonique est alors une principauté unique en son genre en Europe, qui fascine bien des nobles d'autres royaumes. Le déclenchement du conflit vient de la mort de Louis d'Anjou, roi de Pologne, en 1382. Son successeur sera Jagellon, converti au christianisme et qui rassemble sous sa coupe la Pologne et la Lituanie, cette dernière à christianiser. Cet événement bouleverse à la fois l'équilibre géopolitique de la région mais remet aussi en cause la mission même des Teutoniques : convertir les païens. Après de premières escarmouches, un traité est signé en 1404. Le Grand Maître Ulrich de Jungingen ne veut cependant pas s'en tenir là. Quand la Samogitie se soulève, en 1409, il déclare aussitôt la guerre à la Pologne. Un armistice est conclu en octobre, après de sanglants combats. Jagellon en profite pour mener une véritable campagne de relations publiques en Europe afin d'empêcher les Teutoniques d'être soutenus, avec succès. Privé de l'aide de la branche livonienne menacée par les Lituaniens, Jungingen doit se résoudre à une stratégique défensive. Jagellon et Witold, le grand duc lituanien, optent pour l'offensive : leurs deux armées franchiront ensemble la frontière pour fondre sur le coeur de la principauté teutonique, en juillet 1410. Comme le rappelle Sylvain Gouguenheim, plusieurs sources allemandes, polonaises et lituaniennes racontent la campagne et la bataille : les fouilles archéologiques, en revanche, ont plutôt été décevantes jusqu'ici. L'historien souligne aussi que les sources écrites donnent une vision différente de ce qu'à dû être la bataille, mais n'y voit pas un schéma calqué sur des auteurs anciens, hypothèse émise par un autre historien.

Les forces en présence, comme souvent au Moyen Age, sont difficiles à évaluer avec précision en raison de la pauvreté des sources. Seule certitude : les Teutoniques étaient inférieurs en nombre aux Polonais et aux Lituaniens, peut-être 15 000 hommes contre plus de 20 000. Les deux armées font un usage massif des mercenaires, qui sont plusieurs milliers dans chaque camp, particulièrement du côté polonais qui a eu davantage de possibilités de recrutement. Loin des fantasmes nationalistes du XIXème siècle, on trouve des Allemands combattants du côté polonais et vice-versa... Chaque force compte sur sa cavalerie lourde, son infanterie (arbalétriers et archers, en particulier), et sur une artillerie alors en plein développement. Les troupes sont organisées des deux côtés en bannières, mais on est assez mal renseigné sur les dispositions tactiques. On a davantage d'informations sur l'espionnage mis en oeuvre par les deux camps. Les Teutoniques ont un réseau d'espions et d'informateurs mais qui déversent trop d'informations contradictoires pour être utiles. Les Polonais, au contraire, ont su leurrer les Teutoniques sur leurs intentions : ils leur ont fait croire, jusqu'au dernier moment, que l'action des deux armées serait séparée, alors qu'elles vont opérer de concert.

Le 3 juillet, les Polonais et les Lituaniens franchissent la Vistule. Jungingen cherche à s'appuyer sur les cours d'eau et autres avantages du terrain pour mieux assurer la défense du territoire teutonique. Il barre la route des assaillants sur la Drweca. Les Polono-Lituaniens se déplacent alors vers le sud, puis remontent au nord sur Dabrowno, mise à sac le 13 juillet : les Teutoniques se servent de ce massacre pour soutenir leur cause en Europe. Jagellon a probablement voulu forcer Jungingen à la bataille en ravageant la contrée. L'itinéraire des 14-15 juillet jusqu'à Tannenberg-Grunwald est incertain : en revanche, l'armée teutonique y arrive épuisée par sa marche, détrempée par un violent orage nocturne.

Au matin du 15 juillet, les deux armées se font face dans un combat de rencontre, qui prend au dépourvu les deux camps. Jagellon, après sa prière, se place en retrait pour diriger les opérations. Witold est en première ligne avec ses troupes, sur le flanc droit. Les Teutoniques envoient alors des hérauts avec deux épées pour forcer les Polono-Lituaniens à sortir de la forêt pour combattre dans la plaine, un épisode que les sources polonaises et lituaniennes s'empressent de retourner contre leurs auteurs.

La bataille se divise en quatre phases distinctes. Sur l'aile droite, Witold lance ses troupes sur l'aile gauche des Teutoniques, et après un violent combat qui voit l'artillerie teutonique mise hors d'action, finit par reculer. L'aile gauche des Teutoniques se lance à la poursuite des Lituaniens mais est prise en écharpe par des contingents polonais du centre, tandis que les Lituaniens reviennent sur leurs pas et les encerclent. Les combats sont furieux autour des bannières, signes de ralliement et où campent les chefs. A 16h00, Jungingen, qui a pris la tête d'une réserve de 15 ou 16 bannières, lance une charge par trois fois contre la position où se trouve Jagellon, probablement dans l'intention de le tuer et d'emporter la décision. Mais c'est lui qui trouve la mort dans ce paroxysme de la bataille. L'armée teutonique commence alors à se débander. Le camp est pris, beaucoup de fuyards sont massacrés. On écrira beaucoup par la suite sur la fuite des Lituaniens, vue d'abord comme une véritable débâcle, avant que les historiens ne se demandent finalement s'il ne s'agissait pas de la vieille tactique de la fuite simulée des peuples de la steppe -on trouve d'ailleurs avec les Lituaniens des membres de la Horde d'Or. Les pertes sont difficiles à évaluer, mais ont probablement été lourdes pour les Teutoniques : certainement 200 chevaliers tués, 400 familiers, sergents et valets d'armes de l'oirdre, et peut-être 8 000 hommes en tout. Les pertes polonaises sont beaucoup moins élevées. L'Ordre Teutonique est amoindri mais pas encore anéanti.

Les vainqueurs occupent le champ de bataille ; les prisonniers sont assez bien traités, sauf quelques-uns exécutés pour l'exemple. Jagellon fait rechercher le corps de Jungingen pour l'honorer. Il ne marche pas immédiatement sur la capitale des Teutoniques, Malbork/Marienbourg, mise en état de défense et sauvée par Henri de Plauen. Après une nouvelle défaite à Koronowo le 10 octobre, Plauen, élu Grand Maître, signe finalement le traité de Torun en 1411. Une cinquantaine de bannières sont suspendues dans la cathédrale de Cracovie.

Le souvenir de la bataille commence dès après l'affrontement, entre l'Ordre et les Polonais, et insiste sur quelques épisodes phares. Côté polonais, le récit de Nicolas Traba forge le souvenir d'un moment fondateur du sentiment national, l'anniversaire de la bataille étant commémoré dès 1420. L'Ordre teutonique établit une chapelle à Grunwald dès 1411. La bataille est relue à l'aune des nationalismes du XIXème siècle. Les romantiques allemands vantent les mérites d'Henri de Plauen, sauveur de l'Ordre, tandis que la Pologne disparue territorialement parlant survit aussi par la mémoire de cette victoire médiévale. Les Allemands, en 1927, construisent un mémorial à Tannenberg pour célébrer la victoire de 1914, et y déposent les cendres de Hindenburg en 1935. Le monument n'est pas détruit par les Soviétiques en janvier 1945, comme le dit Gouguenheim : ce sont les Allemands qui le font sauter à l'explosif avant l'arrivée de l'Armée Rouge. Désormais le souvenir de la bataille s'inscrit dans celui de la Seconde Guerre mondiale puis de la guerre froide. Après la fin de celle-ci, il perdure encore en Pologne, comme le montre la commémoration de 2010.

Si les Teutoniques ont perdu à Tannenberg, c'est que l'armée était divisée, épuisée, et qu'elle s'est laissée prendre au piège des Lituaniens. En outre, Jungingen, dans sa stratégie défensive, colle aux raids traditionnels des chevaliers teutoniques, là où les Polono-Lituaniens mènent une invasion en règle, avec des moyens conséquents et modernes. C'est une campagne réfléchie qui fait entrer les conflits entre Teutoniques et Polono-Lituaniens dans l'ère des guerres modernes. La victoire n'a pas provoqué la chute de l'Ordre, mais a détruit sur le plan psychologique sa réputation militaire. Les Teutoniques voient leur domination sociale contestée et n'arrivent plus à justifier de leur mission : le traité de 1411 reconnaît d'ailleurs pour la première fois leur défaite. Tannenberg est donc bien la "Grande Bataille" des chroniqueurs.

Avec ce travail, Sylvain Gouguenheim montre qu'il est capable d'un travail tout à fait pertinent sur un sujet dont il est manifestement spécialiste, comme le montre la bibliographie et les liens étroits avec les autres historiens travaillant sur le sujet, dont ceux polonais. Ce n'est pas un simple ouvrage d'histoire militaire mais une tentative d'explication de la mémoire de la bataille, en particulier du côté polonais. On regrette d'ailleurs que la dernière partie soit si courte, en particulier sur le XXème siècle : il y a là manifestement quelque chose à creuser. Comme souvent dans la collection, les cartes, placées ici au fil du texte, sont trop peu nombreuses et l'on déplore encore l'absence d'illustrations.

2 commentaires:

  1. Est-il précisé dans le livre comment Jagellon s'assure du soutien des princes européens en 1409 ?

    Pour ce qui est du "Aristote au Mont Saint-Michel", il me semble que l'auteur avait été un peu victime de ses soutiens, qu'il ne semble pas avoir cherché. J'ai souvenir d'un livre qui cherchait en premier lieu à rappeler l'apport byzantin et à préciser l'apport arabe. En réaction à ce qui est souvent enseigné sur l'Humanisme et ce que certains interprètent comme un mythe scholo-républicain á but intégrateur ?

    Etait-il imparfait ? Sans nul doute, mais c'est l'extrême majorité de ce qui s'imprime aussi ! ^^

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  2. Bonjour,

    Oui, Gouguenheim en parle, et d'ailleurs plutôt comment Jagellon arrive à s'assurer de leur neutralité plus que de leur soutien, à vrai dire.

    Sur Aristote au mont Saint-Michel, ce n'est pas la thèse qui me rebute (après tout, c'est intéressant) mais la méthode qui visiblement a été viciée et mise au service d'objectifs moins historiens. J'ai encore souvenir de l'année de la sortie du livre, en 2008, où je passais le CAPES. On avait une épreuve d'historiographie à l'oral, et un de nos professeurs d'histoire médiévale nous a parlé de l'affaire car on nous posait dans cette épreuve des questions sur l'actualité de la recherche. C'était un professeur spécialiste du Haut-Moyen Age et de la dimension intellectuelle, pour aller vite, et plutôt à droite voire plus : or, il nous expliquait lui-même combien visiblement Gouguenheim s'était aventuré à tort sur un terrain qui ne lui était pas familier.

    Cordialement.

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