lundi 29 juillet 2013

Patrick CABANEL, Histoire des Cévennes, Que-Sais-Je n°3442, Paris, PUF, 2009, 128 p. (1ère éd. 1998)

Patrick Cabanel, professeur d'histoire contemporaine à l'université Toulouse-Le Mirail, publie en 2009 la 5ème édition revue de son Que-Sais-Je sur l'histoire des Cévennes.

Les Cévennes n'ont jamais eu, contrairement à d'autres régions du Midi, une unité politique ou administrative : aujourd'hui encore, elles restent partagées entre plusieurs départements (Gard et Lozère pour l'essentiel). C'est la guerre des Camisards, au début du XVIIIème siècle, qui les font connaître et cartographier : paysage construit, les Cévennes ont également été le lieu d'une révolution industrielle et d'un capitalisme à la française, tout en restant une terre de refuge pour les proscrits. Patrick Cabanel place donc son histoire des Cévennes sous le signe du temps long cher à Braudel.

La définition des Cévennes est passée d'un constat géographique à une autre plus culturelle : elles ont été "inventées" par R.L. Stevenson en 1878. Les Cévennes sont à la fois une marche et une porte, mais elles n'existent que par une construction d'une identité historico-culturelle, bien qu'elles soient connues, déjà, par les géographes de l'Antiquité. Elles sont un piémont où circulent des hommes et des marchandises, entre le massif au nord et la plaine au sud. Montagnes de vallées, les Cévennes comprennent une forêt presque entièrement artificielle (châtaigniers), et nombre de murs des clôtures et de terrasses, ouvrages de l'homme en partie abandonnés au XXème siècle.

De fait, les Cévennes entrent véritablement dans l'histoire au XVIème siècle, avec l'arrivée du châtaignier, du mûrier et du ver à soie, et du protestantisme. Les périodes anciennes et médiévales restent mal connues. Il manque ainsi une synthèse de géographie historique et une autre d'histoire médiévale sur ce massif. Occupées dès le Paléolithique, les Cévennes sont ensuite divisées entre plusieurs tribus gauloises. On sait qu'il y eut plusieurs villae importantes sous l'Empire romain, avant que la montagne ne devienne une frontière entre royaumes franc et wisigoth. La période médiévale est surtout riche pour les XIVème et XVème siècle : la famille d'Anduze a cependant un pouvoir seigneurial important dès le Xème siècle. Les Cévennes donnent même un pape à la chrétienté, Urbain V. Le châtaignier bouleverse le paysage agricole et bâti.

Le calvinisme pénètre très tôt dans les Cévennes, dès 1530 : le massif est un bastion méditerranéen du protestantisme. Les catholiques deviennent minoritaires, mais cela n'empêche pas la coexistence de villages voisins des deux confessions, qui s'opposent néanmoins fréquemment. Outre le clergé, les voyageurs/colporteurs et les artisans du cuir et du textile semblent avoir joué un rôle important dans la diffusion de la Réforme. Les Cévennes traversent ainsi les guerres de religion du XVIème siècle, avant de servir de forteresse au duc de Rohan au XVIIème siècle : celui-ci signe d'ailleurs la paix d'Alès depuis Anduze. Les Cévennes sont ensuite administrées par un consistoire propre, mais la société reste tout aussi inégalitaire que celle des catholiques ; en revanche, la population est plus alphabétisée et ce en français. La révocation de l'édit de Nantes, en 1685, les dragonnades, violences et autres moyens de pression sèment la terreur dans les Cévennes mais ne parviennent pas à éradiquer la Religion Prétendue Réformée. A peine 2 000 Cévenols rejoignent le "Refuge" des pays protestants voisins de la France. Les autres "nouveaux convertis" restent mais ne sont pas gagnés à Rome : ils suivent les prêches des prédicants au Désert, malgré les persécutions, avant de se soulever à partir de 1702 : c'est la guerre des camisards. Les autorités en viennent à pratiquer la politique de la terre brûlée pour l'emporter : aveu d'impuissance face à des hommes soutenus par la population, profitant du terrain et qui suscitent de l'intérêt dans l'Europe protestante. En 1710, le pays est ruiné, la population décimée, mais la révolte a en quelque sorte sauvé le protestantisme français : le royaume se rend compte qu'on ne peut en venir à bout par la force. Sous la houlette d'Antoine Court, le protestantisme renaît de ses cendres après la fin des camisards et la disparition du prophétisme.

Les Cévennes vont ensuite connaître leur révolution industrielle, après le temps de la polyculture et du châtaignier. Le mûrier, présent dès la fin du Moyen Age, s'impose au XVIIIème siècle et la soie devient un moteur économique jusqu'à l'apparition d'une maladie, la prébine, au milieu du XIXème siècle. Il faut importer des graines du Japon avant que Pasteur n'éradique le mal en 1869. La soie est produite et filée sur place. De même, dès la fin de l'Ancien Régime, on commence l'exploitation du charbon et de métaux. C'est dans les Cévennes qu'est fondée la firme Pechiney, qui entame la fabrication de l'aluminium à partir de 1860. Alès devient ainsi une ville-usine.

La région connaît son âge d'or entre 1800 et 1950 : démographique, économique, culturel et même politique en raison des liens étroits avec la IIIème République. La mémoire du protestantisme cimente l'identité des Cévennes, qui restent une pépinière de pasteurs. La force des Cévennes, c'est que toute la société protestante adhère à cette mémoire du Désert et de la révolte des Camisards dans une formidable cohérence. La maison du chef Rolland est ainsi racheté par la Société d'Histoire du Protestantisme Français et transformée en musée du Désert (1911). Le Réveil protestant touche également les Cévennes où se maintient, aussi, la minorité catholique. Les Cévenols adhèrent massivement à la Révolution, puis confirment ensuite leur attachement à la République, dans l'hostilité à Napoléon III, notamment, puis plus tard en étant dreyfusardes. Le massif fournit beaucoup de "hussards noirs" de la République.

Le XXème siècle est néanmoins le temps du recul, démographique d'abord, en raison des catastrophes agricoles, économique ensuite, à cause de la concurrence. La soie, l'activité minière, périclitent, et l'exode rural fait son oeuvre. L'émigration, saisonnière, devient définitive après la Seconde Guerre mondiale. Pendant le conflit, les Cévennes sont une place forte de la Résistance, parfois animée par des protestants, dans la ligne directe des Camisards. On y cache aussi beaucoup de Juifs. La démographie se redresse dès 1975, avec l'amorce du mouvement hippie et l'arrivée de néo-ruraux. L'espace est même de plus en plus convoité. Sur le plan économique, c'est le tourisme qui prédomine, avec également la création du Parc National des Cévennes. Celles-ci sont une terre littéraire par excellence : après Stevenson, une première génération s'affirme dans les années 1920, une autre dans les années 1960, une troisième aujourd'hui. Des films et des documentaires racontent l'histoire des Cévennes -camisards surtout- ou y sont tournés.

Voici au final une bonne introduction à l'histoire des Cévennes, même si la seule carte est insuffisante et placée en fin de volume. La bibliographie thématique (p.123-126) permet d'aller plus loin.

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