mardi 30 juillet 2013

Olivier HANNE, Charlemagne, l'empereur des temps hostiles, Biographies express, Paris, Bernard Giovanangeli Editeur, 2006, 144 p.

Les éditions Bernard Giovangeli proposent depuis maintenant une dizaine d'années de plus en plus d'ouvrages, qui sont surtout liés à l'histoire du Premier Empire ou de l'armée française, et essentiellement du point de vue de la mémoire des combattants. Néanmoins le spectre s'élargit, comme le montre cette collection Biographies express, où l'on trouve ce volume dédié à Charlemagne. Il est signé Olivier Hanne, un chercheur en histoire médiévale qui a réalisé sa thèse sur la formation intellectuelle du pape Innocent III.

L'ouvrage ne comporte malheureusement pas d'introduction où l'auteur précise ses intentions. Il démarre directement sur le premier chapitre, où Olivier Hanne présente le monde dans lequel évolue Charlemagne, probablement né en 747. Un monde entre Seine et Rhin, en Austrasie, où les conditions de vie sont rudes, tout comme les moeurs des Francs qui ont succédé à l'Empire romain. La culture reste le fait des monastères, en particulier. La famille de Charlemagne, les Pippinides, a réussi à s'imposer, grâce à ses possessions foncières, ses réformes ecclésiastiques et surtout via l'habileté de ses chefs, Charles Martel et Pépin le Bref, le père de Charlemagne, qui fait déposer le dernier roi mérovingien, Childéric III, en 751. Pépin se fait sacrer par le pape Etienne II avec ses deux fils en 754, avant d'aller combattre en Italie du Nord. A sa mort, en 768, il laisse en héritage cette relation étroite entre son royaume et la papauté, un trône désormais solide et une législation que Charlemagne va s'attacher à renforcer.



Conformément à la coutume franque, le royaume est divisé entre Charlemagne et Carloman, qui ne s'entendent pas, malgré l'entremise de leur mère Berthe qui organise aussi des mariages avec des princesses lombardes. La mort de Carloman en 771 simplifie les choses même si Charlemagne se retrouve seul à la tête de l'ensemble franc. Après avoir écarté sa mère, Charlemagne défait le roi des Lombards, Didier, et ceint sa couronne. La deuxième phase de son règne s'étend jusqu'en 796 : il mène des expéditions militaires, organise ses possessions et légifère. On y distingue deux moments de crise : le premier suit la défaite en Espagne, en 778-779, et le second reflète le mécontentement de l'aristocratie, entre 792 et 795, avec un acmé en 793. Charlemagne surmonte ces crises grâce à sa personnalité, mais aussi grâce à son assise foncière et au concours de l'aristocratie, sans laquelle il ne peut rien. C'est l'un des rares souverains francs pour lequel on dispose d'un portrait physique et psychologique assez précis, en dépit de l'imitation des auteurs antiques par les sources ecclésiastiques. Charlemagne est d'abord le souverain des Francs, de cette tribu, de sa famille, d'un groupe.

Mais c'est d'abord un soldat. Sur 46 années de règne, il n'y en eut que 6 sans expédition militaire. La guerre ne dure pas toute l'année, seulement 3 ou 4 mois. Charlemagne ne dispose cependant que de moyens limités. Si son armée est l'une des meilleures de son temps, c'est grâce à sa troupe de cavaliers lourds. L'armée n'est pas imposante -quelques dizaines de milliers d'hommes au maximum, quelques milliers de cavaliers, dont peut-être un millier de lourds- mais elle est rapide, bien équipée (pour la cavalerie) et efficace. Après avoir combattu en Aquitaine et en Italie, il s'attaque à la Saxe païenne, qui résiste farouchement. Charlemagne doit mener des campagnes militaires parfois sur toute l'année, une première. La conquête de la Saxe est l'obsession de son règne. Il croit y être parvenu en 778, mais la défaite en Espagne rallume la révolte, sous les auspices de Widukind. Charlemagne n'a en fait aucun plan d'ensemble pour ses conquêtes : elles sont assez opportunistes. Sur le plan tactique, il divise fréquemment son armée en plusieurs corps, chargés de converger ensemble sur l'ennemi après avoir séparé ses forces pour la défense. La cavalerie lourde emporte alors la décision. Il prend la tête des campagnes en Saxe dès 779, mais ses lieutenants subissent une défaite au Süntelgebirge, en 782. Charlemagne pratique alors une politique de la terre brûlée et la terreur contre les civils : il fait exécuter 4 500 Saxons à Verden. Le Capitulaire Saxon, en 785, entraîne finalement la reddition et la conversion de Widukind. Charlemagne intervient ensuite en Italie, pour soutenir la papauté et contrecarrer les Byzantins. Il soumet aussi la Bavière du bouillant duc Tassilon, écrase une dernière révolte en Saxe en 793. Le second Capitulaire Saxon, en 797, montre les progrès accomplis, par le fer et par le feu. Il s'est aussi attaqué aux Avars, peuple de la steppe qui s'est installé dans la plaine hongroise. Il prend leur camp, le fameux Ring, où il s'empare d'un fabuleux butin. Mais les Avars ne seront pas totalement soumis et la zone devient une marche, tout comme l'Espagne, où Charlemagne est revenu et a pris Barcelone en 801. L'effort s'essouffle ensuite, comme le souverain : il faut contrer les incursions slaves, vikings et musulmanes. Charlemagne a abandonné la levée de tous les hommes libres pour se reposer sur ses vassaux, capables de fournir des troupes bien équipées rapidement. Il reste impuissant devant les premières attaques vikings. L'armée carolingienne conquiert, certes, mais n'assimile pas : les révoltes sont fréquentes, et il faut même créer une marche contre les Bretons. La guerre est d'abord offensive et doit rapporter du butin, faute de quoi, l'armée perd de son efficacité. Le recours aux vassaux fait perdre à la guerre sa fonction sociale et menace la cohésion du monde franc. 


Charlemagne, le prince à cheval (1993), est l'une des rares fictions consacrées à l'empereur franc.




Charlemagne 1 par apo-catholique

Roi itinérant, Charlemagne a le souci de ses possessions rurales. Il reste en Austrasie d'abord, puis, après 779, on le trouve parfois en Neustrie, avant qu'il ne s'installe, à partir de 794, à Aix-la-Chapelle. Dans cette dernière ville, il se construit un palais à l'imitation des empereurs romains et byzantins, dont il reste la chapelle. Charlemagne n'a pas mené de politique économique, mais a favorisé la prospérité de son royaume : conquêtes, gestion des domaines royaux, largesses pour l'Eglise, confiance dans la monnaie et réforme monétaire, même s'il interdit le prêt usurier en 806. L'administration est encore embryonnaire, mais suffit au gouvernement du temps : le plaid ne fait qu'approuver les décisions du souverain. Charlemagne doit composer avec les comtes, héritage mérovingien, mais il ne les contrôle pas vraiment, malgré l'envoi des missi dominici. La corruption et les abus de pouvoir sont fréquents, comme le dénonce la législation. C'est pourquoi Charlemagne a favorisé la vassalité, pour renforcer son pouvoir. Mais ce faisant, il a aussi gonflé l'importance de l'aristocratie, avec laquelle il établit des liens privés pour pallier le manque d'autorité publique.

Charlemagne favorise également une certaine renaissance culturelle et religieuse, qui commence dès le règne de son père. Trivium, quadrivium, mécénat à l'instar des empereurs romains portent sa marque. Il collecte les savants pendant ses voyages, mais les penseurs carolingiens sont surtout attachés à une érudition et à un conformisme religieux. En revanche, les moines multiplient les copies et sauvent ainsi une part importante de l'héritage antique. Charlemagne a besoin des clercs bien formés pour relayer ses instructions et propager correctement la foi chrétienne. Des centres culturels apparaissent : à la mort de Charlemagne, la cour palatiale se disperse et propage la renaissance carolingienne un peu partout. L'Etat et l'Eglise sont en fait quasiment confondus dans la personne du roi, qui veut réformer l'Eglise assez tôt, comme le montre le capitulaire de Herstal en 779. L'Admonitio Generalis de 789 est un programme de réforme morale et religieuse de toute la société. Pour soutenir les évêques, Charlemagne crée les chanoines, puis s'attaque à la réforme monastique. Il demande la règle de Benoît de Nursie au mont Cassin, puis instaure une nouvelle règle pour le monastère d'Aniane, en 792. Charlemagne a essayé d'appliquer les principes chrétiens non seulement aux ecclésiastiques, mais également aux laïcs. Cependant, l'utilisation de l'Eglise comme appui du pouvoir freine cette ambition : les écclésiastiques restent des hommes du rite, la foi vient ensuite, sauf dans les monastères. Charlemagne a voulu créer une société chrétienne parfaite, une tâche sans doute impossible : la preuve, son programme est repris au XIème siècle par la réforme grégorienne.

A partir de 796, Charlemagne se tourne vers la renovatio imperii : la restauration de l'Empire. Il faut d'abord l'imiter : c'est à partir de ce moment que l'on commence à appeler Charles magnus. Charles a eu l'occasion de légiférer sur le dogme en Espagne, contre les adoptianistes. Il récidive en 792 avec les Libri Carolini, qui s'opposent aux Byzantins, déchirés alors par la querelle de l'iconoclasme. Il fait adopter le Filioque, alors que la papauté soutient les décisions du concile de Nicée en 787 et le rejette, jusqu'en 1203. Alcuin pousse Charlemagne dans le sens d'un contrôle plus étroit sur l'Eglise. Le roi franc profite des troubles à Rome contre le pape Léon III et de l'usurpation d'Irène à Byzance pour s'imposer. Il réinstalle Léon III en novembre 800 et se fait couronner empereur le 25 décembre. Le pape pose la couronne sur la tête de Charlemagne, un symbole lourd de conséquences pour l'avenir.

Byzance ne reconnaît le nouvel empereur qu'en 812, conservant le titre d'empereur des Romains pour le basileus. Dès 806, Charlemagne se préoccupe de sa succession, et divise à nouveau l'empire entre ses fils. L'empire tourne à la théocratie avec le vieillissement du souverain : les cinq conciles présidés en 813 sont d'ailleurs une répétition des voeux de l'Admonitio Generalis. Deux de ses trois héritiers étant morts, Charlemagne se décide, la même année, à confier l'Empire à Louis, futur le Pieux. L'empereur meurt le 27 janvier 814.

Les ambitions de Charlemagne étaient immenses, peut-être démesurées. L'empire d'ailleurs, n'y résiste pas et succombe en 888, un déclin favorisé par les coups portés par les Vikings. A t-il été le père de l'Europe ? Oui, si on la considère dans le sens d'une Europe occidentale chrétienne : les conquêtes forgent cet espace, de même que les liens avec la papauté et l'idéal de l'Empire. Mais il a aussi séparé cet espace des Byzantins : l'identité se fait en réaction contre d'autres puissances. L'empereur n'est appelé définitivement Charlemagne qu'aux Xème-XIème siècles. Son règne est passé rapidement au statut de légende, se confondant avec ceux de l'Ancien Testament. On se le dispute en France, en Espagne, dans le Saint-Empire : Frédéric Barberousse le fait canoniser en 1165, avant que les Lumières puis les historiens du XIXème siècle jugent de manière plus critique son action. Il a cependant laissé une marque indélébile dans l'histoire du Haut-Moyen Age.

Une introduction intéressante au personnage, même si l'on s'étonne de voir cité en tête de la bibliographie p.141 l'ouvrage de Georges Bordonove (!), auteur plus littéraire qu'historien, et pas très en phase avec la recherche historique dans nombre de ses travaux... le reste de la bibliographie est correct, même si l'on n'y trouve que des ouvrages français, ce qui est peut-être dommage.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire