J'ai déjà parlé il y a quelques temps de la nouvelle collection des éditions Perrin, "Maîtres de guerre". J'avais été un peu échaudé à la lecture du premier volume, sur Hitler, signé François Kersaudy. Je ne comptais pas, de fait, lire le deuxième consacré à Patton. Et puis Yannis Kadari m'a contacté et nous avons longuement échangé. Il a de plus eu la gentillesse de m'expédier gratuitement son volume, ce dont je le remercie encore ici. Autant l'échange avec M. Kersaudy sur Amazon a été plutôt houleux, autant celui avec M. Kadari est resté très cordial, et nous avons pu évoquer beaucoup de points relatifs à cette nouvelle collection -y compris celui des sources, mais M. Kersaudy lui-même, sur Amazon, indiquait que cela serait corrigé à l'avenir (comme quoi le progrès naît du débat, vive la démocratie).
J'ai donc mis de côté la question des sources et je me suis plongé rapidement dans la lecture de ce Patton, que j'avais terminé, en fait, il y a plusieurs semaines. Je l'ai donc relu une deuxième fois avec plaisir pour bien me le remettre dans la tête, histoire d'être précis.
Vous l'avez compris, si j'ai dit avec plaisir, c'est que j'ai bien aimé le livre. Yannis Kadari, patron des éditions Caraktère, qui publient désormais cinq revues grand public, a un style qui coule bien dans ses magazines, et on le retrouve dans l'ouvrage. C'était déjà le cas chez François Kersaudy avec son Hitler.
J'ai bien aimé ce Patton pour plusieurs raisons. D'abord, et pour désarmer toute prévention précédant un éventuel achat, ce n'est pas un plagiat d'ouvrages anglo-saxons tels que les travaux de Martin Blumenson, l'un des grands spécialistes du sujet. C'est une oeuvre originale, qui s'appuie notamment sur l'abondante littérature produite par Patton lui-même durant son existence (qu'on pense à la fameuse prière de Patton pour obtenir le beau temps, reproduite in extenso dans le volume). Ensuite, M. Kadari n'est pas tombé dans le piège qui consiste à ne parler que du Patton de la Seconde Guerre mondiale. Près de la moitié du livre est consacrée à Patton de sa naissance à 1941, moment de l'entrée en guerre des Etats-Unis dans le conflit. Yannis Kadari met d'ailleurs bien en relief certains moments-clés qui ont concouru à la formation du "maître de guerre" que fut Patton : l'expédition au Mexique contre Pancho Villa en 1916, l'expérience des chars pendant la Première Guerre mondiale, les manoeuvres en Louisiane de mai 1940, pour n'en citer que quelques-uns. Concernant la deuxième moitié du livre, plus particulièrement dédiée à l'engagement de Patton pendant la Seconde Guerre mondiale, Yannis Kadari évite un autre piège qui aurait consisté à ne parler que des moments de gloire du personnage. Ainsi, les difficultés rencontrées en Afrique du Nord sont bien mentionnées, et l'incident des gifles est accompagné d'un excursus sur la question des massacres de prisonniers, indispensable pour comprendre le fond de l'affaire. De même que "l'exil" de Patton jusqu'à son rôle de Fortitude est remarquablement bien décrit et expliqué. L'un des chapitres les plus intéressants du livre est peut-être le chapitre 14, Le cauchemar lorrain, où Yannis Kadari détaille la crise au sein du commandement allié à l'automne 1944, liée aux contraintes logistiques et au choix de l'axe de l'offensive principale contre l'Allemagne. Patton piétine devant Nancy et surtout Metz, où de violents combats font rage jusqu'à l'hiver, puis "Blood and guts" (un surnom d'ailleurs dû à une erreur, ce que mentionne aussi l'auteur) connaît son heure de gloire en secourant les paras de la 101st Airborne assiégés dans Bastogne suite à la contre-offensive des Ardennes. Patton entre ensuite en Allemagne, marche jusqu'en Tchécoslovaquie, vite évacuée pour respecter à la lettre les accords inter-alliés. Gouverneur de Bavière après la capitulation allemande, Patton ne cesse de tempêter contre la menace soviétique, anticipant ainsi la guerre froide qui ne se déclenche vraiment qu'en 1947. Sa mort prématurée suite à un accident de voiture, le 21 décembre 1945, met fin aux polémiques nées suite à ses déclarations dans les dernières semaines précédant le drame.
Patton (1970) de Franklin J. Schaffner est le film immanquable sur le général homonyme, avec George C. Scott dans le rôle titre -qui refusa d'ailleurs l'Oscar du meilleur acteur, une première dans le genre. Ci-dessous, un extrait du film, la fameuse scène sur l'absence de soutien aérien en Afrique du Nord !
Patton (1970) de Franklin J. Schaffner est le film immanquable sur le général homonyme, avec George C. Scott dans le rôle titre -qui refusa d'ailleurs l'Oscar du meilleur acteur, une première dans le genre. Ci-dessous, un extrait du film, la fameuse scène sur l'absence de soutien aérien en Afrique du Nord !
C'est d'ailleurs une autre qualité de ce travail que de ne rien cacher des faiblesses et des limites du personnage. Patton, issu d'une famille très marquée par la Confédération et la thématique de la "cause perdue", a grandi avec une cuillère en argent dans la bouche. Depuis les débuts de sa formation militaire, il s'est montré terriblement ambitieux et soucieux de son image : pour reprendre une expression commune, Patton cherche à jouer les "prima donna". Mais ce faisant, il n'hésite pas à écarter quiconque se dresse sur sa route tout en allant jusqu'à l'affrontement s'il le faut. La rencontre avec Douglas Mac Arthur pendant la Première Guerre mondiale ou les relations avec Omar Bradley et Eisenhower, aux tempéraments très différents, l'illustrent bien. Et pourtant, Patton est aussi capable d'une étrange proximité avec la troupe, d'une certaine sensibilité qui le rendent très populaire auprès de ses hommes, mais également vis-à-vis de l'opinion publique. L'incident de la gifle est également révélateur dans le sens où Patton manque de gâcher sa carrière pour n'avoir pas compris que tous les soldats américains ne peuvent se hisser à sa démesure de personnage romantique perdu en plein XXème siècle. C'est peut-être là d'ailleurs une clé de lecture fondamentale du personnage : par certains côtés, Patton fait penser à certains grands généraux sudistes de la guerre de Sécession, comme Thomas Stonewall Jackson, dont les tableaux ornaient la demeure familiale. De son origine sociale, Patton hérite d'une mentalité de sudiste très marquée par la ségrégation des Noirs et une vision foncièrement raciale du genre humain. Ce n'est que contraint et forcé qu'il met en première une ligne une unité blindée formée de Noirs, le 761st Tank Battalion. Quand il est gouverneur de Bavière, il met rapidement un terme à la politique de dénazification : obsédé la peur des Rouges, il en vient à préférer les Allemands, et commence même, sur la fin, à tenir des discours foncièrement antisémites... alors même qu'il avait été révolté par la découverte des camps de concentration comme Buchenwald, libéré par la 3rd US Army, et où il avait conduit de force les Allemands du voisinage... c'est une réussite, donc, pour Yannis Kadari, de ne pas avoir écrit une biographie de "Patton et moi", idéalisée, mais bien une biographie de Patton tel que l'on peut l'entrevoir par ses écrits et les travaux qui ont été fait sur lui plus tard.
Autre extrait du film Patton : la fameuse scène de la gifle au soldat américain, lors de la campagne de Sicile, qui faillit coûter sa carrière au général.
Autre extrait du film Patton : la fameuse scène de la gifle au soldat américain, lors de la campagne de Sicile, qui faillit coûter sa carrière au général.
Et au chapitre des défauts, maintenant ? Eh bien, pas grand chose à signaler, il faut bien le reconnaître. Certaines cartes (p.174, 189, 217) mériteraient une légende plus détaillée -pour ma part je me suis adressé directement à l'auteur pour demander les précisions nécessaires. La question des sources est toujours lancinante, évidemment. J'attendais peut-être un avis un peu plus tranché concernant la querelle de l'automne 1944 (Montgomery contre Patton, quel axe privilégier ?), mais ceci étant dit, ce n'est pas vraiment le sujet, Yannis Kadari se contentant d'exposer la colère de Blood and Guts devant la rupture de l'approvisionnement et la "collusion" entre Einsenhower et Monty. Par contre, l'auteur mentionne bien que Patton aurait pu être à l'origine de l'opération Cobra, que l'on attribue souvent à Bradley. En somme, cela paraît équilibré. Il y a bien quelques coquilles dans le texte, en revanche, cette fois, je n'ai pas relevé d'erreurs flagrantes dans les légendes des illustrations -toujours abondantes, ce qui reste un gros point fort de la collection.
Au final, une lecture bien plaisante et qui rehausse sans aucun doute le niveau de "Maîtres de guerre", relançant mon intérêt pour les volumes suivants. Sans aucun doute la synthèse de référence, en français, sur le personnage.

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