Le travail de prof reprend ses droits et me voilà à présent bien moins présent sur le blog... sans compter que ma chronique histoire pour l'Alliance Géostratégique est encore en retard ! Il va falloir corriger tout ça... pourtant, je trouve encore le temps de lire un peu, à l'exemple de ce court ouvrage consacré à la Shoah. L'auteur, Gilles Martinez, agrégé, docteur en histoire et professeur d'histoire-géographie dans le secondaire, tout comme moi, cherche ici à fournir une petite synthèse sur le sujet.
La première partie du livre détaille la transformation de l'antijudaïsme en Allemagne, phénomène ancien, en antisémitisme, apparu au XIXème siècle. Celui-ci découle de l'idée que les Juifs exercent une sorte de domination sur la société allemande, au détriment de celle-ci. L'antisémitisme devient une donnée importante en Allemagne, avec une poussée nette pendant la Première Guerre mondiale. Il se maintient durant les années 20 et fait partie intégrante du programme politique nazi.
Pour Hitler, qui a vécu une partie de sa jeunesse à Vienne, l'antisémitisme repose sur l'idée du complot juif mondial (cf Les Protocoles des Sages de Sion). Les Juifs sont également responsables, pour lui, de la défaite de 1918. Il existe donc un problème juif que l'Etat allemand doit prendre en charge, sans laisser libre cours aux pogroms. Dans la conception des races d'Hitler, les Juifs sont un élément corrupteur, d'autant plus qu'ils complotent à l'échelle du monde : la lutte est donc sans merci. Les nazis ont longtemps hésité sur le sort à réserver aux Juifs : les séparer de la société, les prendre comme otage, les exterminer. Au-delà du débat entre intentionnalistes (Hitler avait l'intention d'exterminer les Juifs très tôt) et fonctionnalistes (la guerre permet de réaliser cet objectif), un historien comme Philippe Burrin pense que c'est l'échec du projet d'Hitler et la victoire du complot juif, dans sa théorie, qui précipitent l'extermination.
La prise de pouvoir par les nazis provoque les premières mesures contre les Juifs : boycotts, lois de Nuremberg... qui ne réussissent pas, malgré la définition du Juif, à en faire partir assez, sans compter l'intermède des Jeux Olympiques de 1936. L'Anschluss, au contraire, s'accompagne d'un durcissement net des actions contre les Juifs, prolongé en Allemagne, où 15 000 Juifs polonais sont expulsés en Pologne en octobre 1938. La Nuit de Cristal accélère le processus et entraîne l'aryanisation économique, bientôt suivi de l'érection de véritables ghettos. A la veille de la guerre, c'est la politique d'expulsion globale qui est envisagée.
Les Allemands, s'ils approuvent les mesures légales de l'Etat nazi, désapprouvent fortement les coups de violence comme la Nuit de Cristal. En revanche, ils acceptent l'idée d'exclusion des Juifs de la communauté, tout comme le font les différentes églises. Pendant la guerre, les Allemands se désintéressent assez largement du sort des Juifs, tout en alimentant les rangs des "hommes ordinaires" de Browning qui assurent les exécutions par balles. Plutôt que voir comme Goldhagen les Allemands comme un peuple "judéocide", il faut plutôt constater que la passivité et le conformisme expliquent beaucoup mieux l'ampleur du problème.
Dans les Etats alliés, l'Italie ne passe à l'antisémitisme qu'au fur et à mesure de son rapprochement avec l'Allemagne. La Roumanie et la Bulgarie, en revanche, s'empressent d'adopter des mesures antisémites. Quant à la Hongrie, les Juifs ne furent pas déportés avant 1944 et l'Eglise catholique protège les Juifs convertis. Deux Etats se distinguent par la virulence de leur politique antisémite : la Slovaquie détachée de la Tchécoslovaquie et surtout la Croatie, où l'enfermement dans les camps commence dès mai 1941, après la victoire allemande et le démantèlement de la Yougoslavie. En Serbie, les exactions débutent aussi rapidement. En Grèce, il faudra attendre 1943. Le Danemark est le seul pays d'Europe où la population et le souverain résistent massivement à la déportation des Juifs. La communauté de Norvège n'est que légèrement concernée en raison de l'aide apportée par la population et du voisinage de la Suède. La Belgique et les Pays-Bas, en revanche, sont beaucoup plus impliqués. En France, le régime de Vichy édicte lui-même deux statuts des Juifs et offre sa collaboration pour les déportations.
A l'est, dès la campagne de Pologne, Himmler lance des Einsatzgruppen qui liquident, avec l'aide de l'armée, 16 000 Polonais. Les premiers ghettos apparaissent en octobre 1939 et se développent en 1940, avec des déplacements forcés de population. Le nombre de Juifs sous domination nazie a considérablement augmenté : les dirigeants envisagent une déportation à Madagascar. La campagne contre l'URSS étant profondément idéologique, Hitler fait passer "l'ordre des commissaires" ; Himmler renforce les Einsatzgruppen pour liquider les cadres communistes et les Juifs. 4 de ces groupes opèrent à l'est selon une logique géographique, avec une composition hétéroclite. Les Allemands emploient souvent des auxiliaires baltes et ukrainiens. En Serbie, l'armée allemande participe au massacre des Juifs à la fin 1941. Au début de Barbarossa, les Einsatzgruppen ciblent encore les victimes. Ce n'est plus le cas fin juillet, où tous les Juifs rencontrés sont abattus, sous couvert de la lutte antipartisans. A Babi Yar, en septembre, plus de 33 000 Juifs sont ainsi tués en une seule fois. 500 000 sont mis à mort par balles en 1941. Devant l'incapacité à venir à bout de l'URSS, les chefs nazis vont choisir l'extermination au lieu de la déportation.
En juillet 1941, Göring et Heydrich commencent à évoquer une "solution finale" au problème juif. Mais la déportation reste à l'ordre du jour en septembre, où le port de l'étoile jaune devient obligatoire. On provoque alors les déportations des Juifs du Reich vers l'URSS car les ghettos polonais sont saturés. Les déportés sont exécutés par balles. Himmler a cependant décidé, mi-août, d'expérimenter un système de camions à gaz pour faciliter le travail des Einsatzgruppen. Fin octobre, un camp est construit à Chelmno où les premiers gazages sont réalisés le 8 décembre. Aucun document n'implique Hitler directement, mais il est derrière la planification et l'idée de l'extermination. La guerre devenue mondiale et les premières difficultés face à l'URSS le poussent dans cette voie. La conférence de Wannsee, présidée par Heydrich, parachève l'organisation de la déportation : tous les Juifs d'Europe sont concernés, et ce pour une extermination à l'arrivée.
Le RSHA, et Eichmann, responsable du bureau des affaires juives, se chargent de l'arrestation, de la déportation et du dénombrement, aussi, des victimes. Tout est prévu : ainsi ce camp modèle de Theresienstadt pour faire croire à la thèse de la déportation, y compris en Allemagne. Les Juifs, arrêtés de nuit ou au petit matin, sont conduits vers des centres de transit et on leur fait croire le plus longtemps possible à un simple transfert. Tous leurs biens sont récupérés. Le transport par wagon se fait dans des conditions épouvantables. Plusieurs centaines de convois acheminent les Juifs vers les ghettos et les camps de la mort (76 de France). Les Juifs du Reich et ceux de Slovaquie sont les premiers visés, dès 1942. Les Juifs polonais suivent entre le printemps 1942 et l'automne 1943 (opération "Reinhard", en hommage à Heydrich, assassiné). Les rafles sont brutales, tout comme en Serbie et en Croatie, où les Juifs sont exterminés dès la fin 1941. En Grèce, les déportations débutent en 1943 et durent jusqu'en juillet 1944. Si les Juifs roumains sont relativement épargnés, ce n'est pas le cas des Juifs hongrois qui sont victimes de l'occupation allemande de plus en plus serrée du pays : les déportations s'accélèrent entre mars et juillet 1944. 40 000 Juifs hollandais et 15 000 Juifs belges sont déportés à partir de 1942. En France, les Juifs étrangers sont sacrifiés pour "sauver" les Juifs français : plus de 16 000 arrestations lors de la rafle du Vel' d'Hiv', en juillet 1942. En avril 1944, les Juifs français sont eux aussi déportés. Au total, plus de 75 000 sont partis dans les camps de la mort. La chute de Mussolini en septembre 1943 et l'occupation allemande de l'Italie entraînent la déportation des Juifs italiens, jusqu'en 1944. Souvent, les Allemands se servent des organisations juives existantes comme relais, celle-ci voulant à tout prix faire montrer de légalité. Au départ, par ailleurs, les Juifs ignorent le sort qui les attend. Enfin, les Allemands disposent de la force militaire. Cela n'empêche pas une résistance spécifiquement juive d'émerger, en particulier en Pologne, en Lituanie et en Biélorussie. Le ghetto de Varsovie commence à être vidé dès l'été 1942. L'Organisation Juive de Combat, créée en juillet, prend les armes lors de la liquidation finale du ghetto, en avril 1943 : les Juifs résistent trois semaines face à 2 000 soldats allemands appuyés par des moyens considérables.
Les camps de concentration ont été ouverts dès 1933 (Dachau). Gardés par les SS, ils vivent selon une hiérarchie stricte, fondée sur des critères raciaux. Ils sont répartis sur tout le territoire du Reich. On y pratique parfois le gazage, comme à Mathausen. Les conditions sont terribles : déshumanisation, faim, mauvais traitements, absence totale d'hygiène, logements insalubres, vêtements en lambeaux... et ce même dans le camp vitrine de Theresienstadt, où la mortalité est particulièrement élevée. Les camps d'extermination sont opérationnels dès le début de 1942. Ils sont situés en Pologne : Chelmno, avec les camions à gaz, et surtout dans le gouvernement général : Belzec, Sobibor et Treblinka. Maïdanek, à l'origine un camp de travail, est équipé de petites chambres à gaz au Zyklon B en 1942. Il cesse de fonctionner en 1943 (tous les Juifs survivants sont fusillés). Les trois autres sont bâtis sur le même modèle : baraquement pour les gardes, rampe d'accès pour le train où les Juifs débarquent à l'intérieur du camp, chambre de déshabillage où on accède par un "boyau". Les camps sont gardés par une trentaine de SS, souvent des Ukrainiens. Dès l'arrivée, les Juifs les plus faibles sont emmenés à l'écart pour être abattus dans des fosses. Les autres sont mis en confiance avec le prétexte du transit et de la douche. Après le gazage, les Sonderkommmandos enlèvent les corps et prélèvent ce qu'il reste de précieux, avant d'être eux-mêmes remplacés rapidement. Très vite, les fosses sont pleines : il faut prévoir des chambres à gaz plus grande combinées à des fours crématoires. Souvent, les révoltes sont le fait des Sonderkommandos, comme à Sobibor et Treblinka, en 1943. Mais elles échouent toutes. La liquidation des Juifs polonais entraîne la fermeture des trois camps dès 1943, les traces sont effacées : désormais l'extermination a lieu à Auschwitz II-Birkenau.
Le premier camp d'Auschwitz, en février 1940, est un camp de travail classique. En avril 1941, on y pratique pourtant les premiers gazages. Le Block n°10 voit les opérations monstrueuses du docteur Mengele. Le camp II de Birkenau devient le centre de l'extermination en 1942. Devant l'ampleur du processus de l'extermination, on ajoute 4 fours crématoires en 1943. Les victimes sont gazées au Zyklon B. Le camp III de Monowitz sert de réservoir de main d'oeuvre pour l'industrie allemande (notamment IG-Farben). La sélection se fait dès l'arrivée du train : les "aptes" sont conservés pour le travail, les autres sont exterminés directement. Les conditions de vie sont les mêmes que dans les autres camps (avec tatouage d'un numéro indélébile). Les Allemands recrutent des Kapos pour instaurer une hiérarchie entre les détenus. Les premiers convois de Juifs polonais et slovaques arrivent dès mai 1942. A partir de 1943, quasiment tous les Juifs exterminés arrivent à Auschwitz, tels les Juifs hongrois en 1944. En octobre-novembre 1944, devant l'avance de l'Armée Rouge, Himmler fait opérer les premières destructions. En janvier 1945, les quelques 60 000 détenus restants sont rapatriés dans le Reich dans de sinistres "marches de la mort". Les Soviétiques entrent à Auschwitz le 27 janvier, trouvant 5 000 survivants.
Pour les SS, le secret est essentiel. D'où les subterfuges utilisés avec les Juifs et la destruction des installations. Dès l'automne 1941, les Alliés ont connaissance des massacres commis par les Einsatzgruppen. En 1942, les informations se font plus précises. Dès 1943-1944, les Alliés sont au courant du système des camps. Les populations sont en général passives face à la déportation des Juifs, sauf au Danemark, qui est l'exception. Certaines organisations juives, notamment américaines, tentent de négocier avec les Allemands pour sauver leurs coreligionnaires. Dans le cas des Juifs hongrois, Horthy a momentanément stoppé les déportations au vu des bombardements américains interprétés comme des représailles : preuve qu'une action était possible. Les Alliés, obsédés par la victoire militaire, ne se soucient pas particulièrement du sort des Juifs. Par ailleurs, un fort courant antisémite existe aux Etats-Unis depuis les années 30. Si la Suède devient une terre d'asile, la Suisse stoppe les entrées entre août 1942 et juillet 1944. Le pape Pie XII se tait de peur de provoquer une réaction féroce de la part des nazis, au vu de son expérience passée, ce qui lui sera beaucoup reproché bien après la fin de la guerre.
Le total des victimes est particulièrement difficile à dresser. Depuis 1946, le chiffre de 6 millions de victimes est avancé. Raul Hilberg arrive à 5,1 millions de morts : 800 000 dans les ghettos ou de privations, 1,3 millions par fusillade et 3 millions dans les camps dont 1 million à Auschwitz, où les Juifs constituent le gros des victimes. Les Juifs d'Europe orientale ont plus souffert, en raison des conceptions raciales des nazis, de l'absence de soutien et de l'occupation prolongée des territoires concernés. En Europe de l'Ouest, la Solution Finale a été un échec en raison de la libération, des résistances. Les survivants émigrent souvent aux Etats-Unis avant que la création d'Israël, en 1948, ne constitue un point de ralliement. Au procès de Nuremberg, le crime contre l'humanité à l'encontre des Juifs n'est que l'un des crimes reprochés aux dirigeants nazis. Ceux commis par l'armée allemande ne sont pas pris en compte. Certains nazis parviennent à s'échapper, certains sont accueillis à bras ouverts par les Américains déjà obsédés par l'affrontement avec l'URSS.
Le terme génocide semble ne pas bien correspondre à l'événement. Plutôt que de reprendre le terme allemand de Solution Finale, on a préféré, surtout en France, le terme hébreu "catastrophe" (Shoah). Anglo-Saxons et Israëliens préfèrent quant à eux Holocauste. La recherche sur le phénomène s'est développée autour de trois grands centres : le Centre de Documentation Juive Contemporaine, le Yivo Institute for Jewish Research, et la fondation Yad Vashem. Les Juifs n'ont pas été les seules victimes des nazis mais l'extermination présente des caractères spécifiques. Depuis, certains historiens comme Hilgruber ou Nolte ont mis en parallèle crimes soviétiques et nazis ou nié la spécificité. Pourtant, les nazis ont réussi à concrétiser leurs fantasmes meurtriers : la déshumanisation en est un exemple frappant. Les camps d'Auschwitz soulignent aussi leur logique industrielle, et en sont devenus le symbole.

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