dimanche 8 janvier 2012

Au commencement était la guerre...9/Les larmes du soleil-Réflexions sur le massacre de Nankin (1937)

Article publié en parallèle sur le site de l'Alliance Géostratégique. Version tronquée d'un article que je voulais plus fourni, mais que j'ai raccourci faute de temps.

Le suicide d'Iris Chang1, auteur d'un ouvrage à succès sur le massacre de Nankin, avait relancé, en 2004, l'intérêt pour l'historiographie des violences japonaises pendant la guerre du Pacifique et provoqué un débat particulièrement vif entre les chercheurs spécialistes du sujet. L'ouvrage de Chang, Le viol de Nankin, sorti en 1997, replaçait sur le devant de la scène ce massacre souvent minimisé par l'historiographie japonaise et même occidentale, alors qu'il était devenu en Chine un des hauts lieux de la guerre sino-japonaise. En 2004, l'éditeur du manga Le pays brûle, écrit par Hiroshi Motomiya, refuse de publier cette oeuvre sous la pression des ultrantionalistes japonais, ulcérés par les pages montrant les soldats japonais passant au fil de la baïonnette la population de Nankin. Ces mêmes ultranationalistes avaient également fait pression pour que la traduction japonaise du livre d'Iris Chang ne soit pas publiée ; peu de temps après, celle-ci met fin à ses jours. La diplomatie japonaise a en tout cas cherché à éviter toute publicité à ce livre et à son auteur en insistant sur les imprécisions qu'il contenait. Ce qui change alors pour le Japon, ce n'est pas le refus d'accepter un passé récent, toujours présent, mais la mise au jour de ce déni d'histoire, et ce sur d'autres exemples que celui de Nankin : en 1998, on parle de plus en plus de la question des « femmes de réconfort » et de l'unité 731 et de ses expériences monstrueuses près d'Harbin, en Mandchourie. Dans son livre, Iris Chang fait plus oeuvre d'engagement que d'historienne, ce qu'elle n'est d'ailleurs pas du tout. Elle a une confiance sans doute trop aveugle dans ses sources, et ne connaît pas bien l'histoire de l'archipel japonais. La dénonciation masque donc les causes profondes de l'événement lui-même. Les reproches faits à l'ouvrage d'Iris Chang, la querelle sans fin sur les chiffres du massacre, cachent souvent un fait évident : l'horreur du massacre, la déshumanisation totale des victimes par les Japonais, à l'image des nazis à l'égard des Juifs, et surtout la stratégie militaire qui est à l'origine du massacre. Ce billet apporte quelques éléments de réflexion dans un débat ô combien fourni et passionant.


Un Japon expansionniste et colonial


A partir de la fin du XIXème siècle, le Japon, entré dans la modernité, se présente comme une puissance coloniale au même titre que d'autres nations européennes. Les territoires voisins sont soumis et occupés : à la fin des années 30, la majeure partie de l'Asie du Nord-Est se trouve sous domination japonaise. Les îles Kouriles sont acquises par traité en 1875. Taïwan est conquise après la première guerre sino-japonaise (1895), tout comme la moitié sud de l'île de Sakhaline après la guerre russo-japonaise. La Corée tombe sous le joug japonais en 1910, et le Japon, du côté des vainqueurs pendant la Première Guerre mondiale, acquiert un certain nombre d'îles dans le Pacifique, la plupart anciennement territoires allemands.






L'armée du Kwantung, créé sur le continent en 1919, est le fer de lance d'un nationalisme japonais qui insiste sur les opportunités de conquête coloniale, surtout après la crise de 1929. Pour ces hommes, la colonisation est alors le seul moyen de survie du Japon, combinée à une forme d'autarcie économique. Par ailleurs, les conflits se multiplient entre les populations locales sous domination japonaise en Chine et les colons venus de l'archipel. Le seigneur de guerre Zhang Zuolin, qui domine la Mandchourie du Sud, est éliminé par les Japonais dès 1928. Le 18 septembre 1931, l'armée du Kwantung organise un sabotage sur une voie de chemin de fer de la Mandchourie du Sud et accuse les Chinois. Elle agit alors de son propre chef, recevant ultérieurement l'aval des autorités japonaises centrales.

L'incident de Moukden débouche sur l'occupation de la Mandchourie par les Japonais et la création d'un Etat fantoche sous la coupe nipponne, le Mandchoukouo, dirigé par le dernier empereur, Pou-Yi2 . Quelques mois plus tard, le 28 janvier 1932, les Japonais orchestrent un autre incident à Shanghaï où les combats font rage jusqu'en mars. Le Japon se retire également de la Société Des Nations. Pour les Japonais, l'annexion de la Mandchourie marque le début de la « guerre de quinze ans », ce qui montre la différence du découpage chronologique avec les Occidentaux qui considèrent traditionnellement que la guerre du Pacifique commence à Pearl Harbor le 7 décembre 1941. 1931 marque donc le début d'une violence de masse japonaise contre un ennemi exclusivement, au départ, asiatique, et surtout chinois, qui acquiert une dimension mondiale en 1941. Pendant le conflit, les Japonais parleront de « guerre de la Grande Asie », un terme interdit par les autorités d'occupation après 1945. Le but de cette guerre est de « libérer » l'Asie de l'impérialisme occidental pour le remplacer par la domination japonaise.

La vision différente du conflit explique, d'ailleurs, les disparités de traitement entre ses différentes composantes. En Occident, les dix premières années de la guerre sont considérées comme une affaire entre le Japon et la Chine. Cela explique aussi que la querelle historiographique autour du massacre de Nankin, ancienne au Japon, ait mis du temps à arriver en Europe. Dans ce contexte, les sources japonaises sont essentielles pour comprendre les logiques à l'oeuvre, et ne pas les traiter sous un angle par trop occidental. La spirale des atrocités japonaises contre les puissances alliées au cours de la guerre du Pacifique commence, en fait, en Chine.


La violence de guerre japonaise en Chine


En juillet 1937, après l'incident du pont Marco Polo, l'armée japonaise entre dans le reste de la Chine. En deux ans, les soldats nippons vont conquérir une bonne partie des zones précédemment contrôlées par le gouvernement nationaliste de Tchang-Kaï-Chek. Ce faisant, ces 600 000 combattants y laissent 60 000 des leurs mais ont aussi massacré plus de 2 millions de Chinois sur leur passage. Comptant sur une campagne facile, les Japonais se sont pourtant heurtés, au départ, à une féroce résistance dans la ville de Shanghaï, où la bataille fait rage jusqu'en novembre 1937. L'armée japonaise se met ensuite en marche sur Nankin, la capitale du gouvernement nationaliste.

Le comportement de l'armée japonaise lors de cette campagne peut s'expliquer par une série de facteurs. Tout d'abord, la logistique est défaillante, voire inexistante : l'armée japonaise se conduit comme une armée pré-moderne, vivant sur le terrain. Le pillage et les viols sont omniprésents et montrent un relâchement total de la discipline. Par ailleurs, le sentiment antijaponais s'est beaucoup développé parmi la population chinoise à partir de la fin des années 20 ; l'armée nippone trouve fréquemment sur sa route des soldats en haillons ou ayant passé rapidement des vêtements civils, et prend l'habitude d'exécuter tous les hommes en âge de porter les armes, qui sont soupçonnés d'être des combattants nationalistes. Les deux camps ont en outre pris l'habitude d'incendier les villages et les habitations : les Chinois appliquent la politique de la terre brûlée, les Japonais cherchent à priver de refuge la guérilla ou les traînards nationalistes. Parfois, le relâchement de la discipline se fait sentir quand des soldats japonais mettent le feu à des maisons pour leur bon plaisir, ce dont témoigne les journaux des combattants de l'Empereur.

Depuis le début du conflit, en juillet 1937, la propagande japonaise rejette la faute de la guerre sur les Chinois, accusés d'avoir fomenté l'incident qui a conduit aux hostilités. Les médias japonais se font l'écho d'atrocités attribuées aux soldats réguliers ou à la guérilla chinoise contre des Japonais en Chine. En outre, l'armée japonaise elle-même impose un traitement particulièrement brutal à ses propres soldats. Les manuels scolaires reflètent aussi les préoccupations du moment en soulignant l'importance de la Chine et de la Mandchourie pour la survie du Japon. L'empereur est au centre d'un monde hiérarchisé, où les Japonais sont supérieurs aux autres peuples. La Chine est d'abord un modèle, puis devient un repoussoir au fur et à mesure que la politique d'expansion l'emporte. Les Chinois sont considérés comme décadents et moralement impotents.

Mais le massacre de Nankin s'explique également par la résistance rencontrée par les Japonais à Shanghaï, au début de leur campagne. Les pertes sont particulièrement lourdes. Nankin, bombardée dès août 1937, est la prochaine cible des Japonais. Les officiers japonais ordonnent alors à leurs hommes de vivre sur le terrain : sur la route de Nankin, des villages entiers sont mis à sac et détruits. On promet aux soldats le pillage et les femmes à disposition dans la capitale nationaliste.


Le viol de Nankin


Le massacre de Nankin regroupe en fait un ensemble de violations au droit international : destructions, incendies de bâtiments publics ou privés, pillages, violences à l'encontre des femmes, massacres de civils, de réfugiés et de militaires chinois par l'armée japonaise. Le premier bombardement de Nankin, le 15 août 1937, jusqu'à la prise effective de la ville, le 13 décembre, en forme, en quelque sorte, le préambule. Le massacre commence réellement à partir du 4 décembre, au moment où l'armée japonaise pénètre dans le voisinage de Nankin après en avoir reçu l'ordre de l'état-major. Celui-ci décide d'arrêter son avance vers le centre de la Chine le 14 février 1938, mais cela ne met pas fin à tous les actes barbares qui ont lieu dans la ville. L'installation d'un Etat fantoche à Nankin, le 28 mars, marque une baisse significative des exactions dans la cité.

Le massacre se déroule dans la ville sous-province de Nankin, c'est à dire la ville elle-même et les six districts environnants. C'est également la zone où se sont affrontées les armées chinoises et japonaises et qui a été annexée par le Japon après la chute de la ville. On parle parfois de ville-château à propos de Nankin, car les villes étaient fortifiées dans la Chine ancienne. Dans le cas de Nankin, il s'agit d'un mur d'enceinte.

La première catégorie de victimes exécutée en masse par les Japonais réside dans les prisonniers chinois, systématiquement exécutés. Par ailleurs, les soldats nippons passent par les armes un grand nombre d'hommes jeunes suspectés d'être des soldats déguisés, sous prétexte qu'ils ont les mains calleuses ou le front plus clair en raison du port d'un casque. Quand l'armée japonaise s'empare de Nankin, les soldats exécutent également beaucoup de vieillards qui n'avaient pas réussi à s'enfuir et étaient restés dans la ville pour veiller sur leurs biens ou sur leurs proches. Les hommes représentent quasiment les deux tiers des victimes civiles, et les trois quarts pour ceux dans la force de l'âge (30-44 ans), ce qui montre bien le ciblage des massacres.

L'aspect le plus dramatique du massacre de Nankin consiste dans le nombre important de viols, souvent collectifs et fréquemment accompagnés de la mise à mort des victimes. Après le 16 décembre, le comité international de la zone de sécurité qui fournit une bonne partie des témoignages directs sur le massacre recense plus de 1 000 cas par jour. Ce sont au moins 8 000 femmes qui ont été violées au début de l'occupation. Pour l'ensemble de la période, le chiffre se monte au moins à plusieurs dizaines de milliers. Sans oublier les cas de suicides après les viols et les traumatismes physiques et psychologiques liés à l'acte lui-même. Une femme violée sur dix s'est retrouvée enceinte, et la plupart de celles-ci se sont suicidées en l'apprenant. Les enfants nés de ces viols ont systématiquement été tués à la naissance : il n'y a pas eu d'enfant métis. Ce sont encore des victimes indirectes de l'agression japonaise.

L'armée japonaise ne s'en prend pas seulement aux personnes, mais aussi aux biens. 74 % des maisons de Nankin sont pillés. Les incendies volontaires déclenchés par les Japonais ont détruit près d'un quart de la ville. Le chiffre monte à 40% pour les campagnes environnant la cité.

En ce qui concerne le nombre des victimes, le Tribunal Militaire International pour l'Extrême-Orient, qui prend en charge les procès de Tokyo (1946-1948) estime que 200 000 civils ont été victimes des Japonais lors du massacre de Nankin. Le tribunal de Nankin, qui se tient en Chine dans les mêmes années, fixe lui un chiffre de plus de 300 000 morts. Les historiens japonais sérieux se mettent d'accord, quant à eux, sur un chiffre de 150 000 victimes, dont 80 000 soldats chinois exécutés par les Japonais. Si le massacre suscite le débat aujourd'hui, c'est notamment parce qu'il est le symbole des violences japonaises commises contre les Chinois : c'est le pire massacre organisé par les troupes nippones dans une ville de Chine, la plus grande démonstration de violence militaire contre une population civile. La question du chiffre des victimes ne cesse d'agiter les historiens, les révisionnistes et les négationnistes japonais en faisant l'un de leurs violons d'Ingres. On a déjà rappelé en introduction que cette vaine querelle -les sources étant sujettes à problèmes, on ne connaître sans doute jamais le nombre exact de victimes- cachait des préoccupations moins louables...


La mémoire du massacre


La mémoire du massacre, puis son histoire, ont suivi des méandres compliqués. Les événements ont vité été connus en Chine et à l'étranger, notamment parce que les principaux témoins furent les Occidentaux présents dans la ville, qui essayèrent d'ailleurs de protéger les civils et les soldats chinois. Mais le gouvernement nationaliste, en pleine retraite dans le sud-ouest du pays en 1938, choisit de ne pas mettre en avant le massacre de Nankin, tout simplement car cela montrerait son incapacité à défendre la population. Il n'y a pas de changement fondamental pendant la période de la guerre civile entre communistes et nationalistes (1945-1949). Les Chinois n'ont pas retenu d'événement symbolique du conflit contre les Japonais : pour les nationalistes par exemple, on met sur le même plan les bombardements de la capitale suivante du gouvernement, Chongqing, par l'aviation japonaise (en particulier les raids meurtriers de mai 1939), et le massacre de Nankin.

Les communistes n'évoquent pas le massacre, parce qu'il a trait au gouvernement nationaliste. Par ailleurs, le régime ne veut pas se mettre à dos le Japon : au contraire, il accuse les Américains d'avoir sciemment organisé la zone de sécurité dans la ville pour faciliter les exactions... Par ailleurs, les communistes taisent ainsi la véritable tâche de construction d'un Etat moderne entamée par Tchang-Kaï-Chek, rendue impossible par la guerre, d'où la vision d'un despote dirigeant une clique corrompue qui s'est largement imposée depuis. La perte de Nankin et de la base politique et financière la plus prometteuse des nationalistes a créé un vide que seuls ont pu combler les communistes de Mao.

Les choses commencent à changer avec, d'abord, le rapprochement entre la RPC et Taïwan en 1972, année de la reconnaissance mutuelle, et avec le rapprochement américain lors de la visite du président Nixon à Pékin. De même, l'ouverture économique de la Chine après la mort de Mao va bouleverser la donne. Au début des années 80, les autorités chinoises relancent l'idée d'une réévaluation du massacre, qui va devenir l'objet d'un des trois grands musées dédiés à l'expérience de la guerre. La commémoration du massacre de Nankin fait l'objet d'articles réguliers dans les journaux. Mais alors que le sentiment antijaponais renaît dans une bonne partie de la population chinoise, ce n'est pas le cas dans les travaux universitaires écrits à partir des années 80, comme ceux du professeur Sun Zhaïwei. Au contraire, les récits populaires japonais font dans le sensationnel et qualifient d'ailleurs souvent les Japonais de « diables-soldats ».

Au Japon, la mémoire du massacre de Nankin s'est cristallisée depuis la querelle autour des manuels scolaires, qui commence également au début des années 80. Le remplacement de phrases telles que « l'agression japonaise en Chine » par « l'avancée japonaise en Chine » provoque des tollés à Pékin mais aussi dans les deux Corées, occupées pendant la guerre et victimes de la colonisation japonaise. En 2005, en Chine, des manifestations antijaponaises ont débouché sur de nombreux incidents... alors que le manuel litigieux n'était utilisé que par 4% des établissements nippons. En fait, de nombreux manuels scolaires japonais sont plutôt précis sur la question : les syndicats d'enseignants japonais, de gauche, contrebalancent le ministère de l'Education, plutôt conservateur. L'historien Ienaga Saburo a plusieurs fois attaqué en justice ce même ministère sur la question des manuels, et a fini par l'emporter.

De même, la population japonaise a pu être informé de l'ampleur des massacres commis par l'armée japonaise en Chine, contrairement à une légende tenace. Le livre d'Iris Chang l'a fait pour le public anglophone, tout comme pour l'Occident, qui longtemps n'en a pas beaucoup parlé. Car les premiers à le faire ont été, de fait, les journalistes de gauche japonais : en 1971, Honda Katsuichi publie Voyages en Chine, collectant des témoignages chinois qui démontrent la brutalité des massacres. Son but était de provoquer une réaction au Japon, où le sujet était alors tabou. Evidemment, ce travail fut violemment attaqué par la droite et l'extrême-droite japonaises.

Et il est vrai que le Japon a encore du mal à accepter pleinement sa responsabilité. Le succès du manga de Kobayashi Yoshinori, qui dépeint les exactions japonaises comme une mission héroïque des Japonais consistant à libérer l'Asie de la domination blanche, ne se dément pas. On s'inquiète aussi des visites répétées des responsables du Parti Libéral-Démocrate (PLD) au sanctuaire de Yasukuni, où sont enterrés des criminels de guerre japonais. La situation est rendue compliquée par les bombardements atomiques de 1945 et l'occupation américaine du Japon qui en a découlé : les Japonais en ont effet profité pour se poser en victimes, et rejeter leur statut de bourreaux. Cette décontextualisation a été facilitée par le désintérêt relatif, en Occident, de la guerre en Chine. En revanche, le sentiment dominant de la plupart des hommes politiques de droite au Japon est sans doute plus de vouloir effacer l'héritage de la guerre que de le glorifier. Or la Chine, dont l'importance sur la scène mondiale ne cesse de croître, n'est pas prête à laisser faire ce processus d'oubli. C'est ainsi que les manifestations antijaponaises de 2005 ont eu lieu au moment où le Japon demandait une place de membre permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU...

Le conflit sino-japonais autour de la mémoire du massacre de Nankin est donc aussi  lié au conflit des victimologies (Nagasaki et Hiroshima contre Nankin) tout en sachant que, du côte chinois, le retour en force de la mémoire se fait dans un pays qui n'a pas pas commencé de transition démocratique. Rien à voir, donc, avec l'Afrique du Sud au sortir de l'apartheid. Dans le musée consacré au massacre de Nankin en Chine, l'épisode est présenté sous l'angle de la mémoire patriotique, dans une réécriture de l'histoire unique mais encore différente de celle de l'époque de Mao. Ce contentieux fait pourtant figure d'anomalie car la Chine joue un rôle majeur à travers le monde et bénéficie d'une image relativement bonne à l'étranger. Cependant, la relation avec les Etats-Unis et la question de Taïwan constituent, avec le problème énergétique, des motifs de tensions. En Occident, d'une part le conflit sino-japonais a été éclipsé, mais d'autre part la victoire des communistes à l'issue de la guerre civile a aussi rangé la Chine dans le camp ennemi pendant la guerre froide. Cela n'a pas aidé à améliorer l'historiographie de la période du conflit sino-japonais.

Dans les années 90, le massacre de Nankin a fait partie du discours officiel sur cette nouvelle représentation de la guerre, au même titre que d'autres exemples d'atrocités telles les expériences de l'unité 731 d'Harbin. Actuellement, les chercheurs sortent de la dualité sino-japonaise pour réinscrire le massacre dans l'ensemble de la mémoire de guerre propre à la Seconde Guerre mondiale. On fait ainsi souvent la comparaison avec la repentance des Allemands vis-à-vis de la Shoah. Celle-ci est souvent avancée par la Chine, qui cherche à avancer un parallèle moral. Or Pékin oublie que sa position ressemble fort à celle de l'ex-RDA (une des deux Allemagnes de la guerre froide), qui n'a jamais récupéré la succession de l'Etat nazi, tout en étant exploitée économiquement par les Soviétiques. Les Chinois refusent également d'analyser les zones grises : ainsi, après la prise de Nankin, les Japonais ont tout de même réussi à y installer un gouvernement collaborateur.


En guise de conclusion


Avec son livre, Iris Chang a eu sans doute le mérite de renverser la perspective des historiens. En se plaçant du point de vue des populations, pour dénoncer les atrocités japonaises, elle a écrit un ouvrage dérangeant, dans tous les sens du terme. L'historiographie du massacre de Nankin met en tout cas en lumière la difficulté, pour les chercheurs occidentaux, à sortir de schémas de pensée hérités d'un contexte de guerre froide qui, quoiqu'on pense, reste finalement assez présent.


Pour en savoir plus :


Arnaud DOGLIA, « Les violences de masse japonaises et leurs victimes pendant la "guerre de Quinze Ans" (1931-1945) », Online Encyclopedia of Mass Violence.

William GUERAICHE, « Controverse universitaire sur les violences en Chine », Cahiers d'histoire, revue d'histoire critique n°100, 2007, p.121-134.

Rana MITTER, « Le massacre de Nankin. Mémoire et oubli en Chine et au Japon », Vingtième Siècle Revue d'histoire n°94, 2007, p.11-23.



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