mardi 23 septembre 2014

Un groupe plus que « spécial » ? Asaib Ahl al-Haq en Irak et en Syrie


Les deux nouveaux paragraphes sont en gras.


Asaib Ahl al-Haq (AAH), véritable tête de pont de l'Iran en Irak depuis 2006, a connu des évolutions notables jusqu'à l'offensive actuelle de ce qui est devenu l'Etat Islamique (EI) dans le nord du pays. Conçu comme le noyau des « groupes spéciaux » censés renouveler les attaques des milices chiites contre les forces américaines, le groupe est devenu, après le retrait des Etats-Unis, une formation politique capable de concurrencer le sadrisme. Mais l'appareil militaire, contrairement à ce qui avait été annoncé, n'a jamais disparu : dès 2012, il fournit des combattants aux milices étrangères pro-régime en Syrie, puis, devant la montée en puissance d'al-Qaïda en Irak devenu EIIL en 2013, combat de plus en plus en Irak. Le Premier Ministre Nouri al-Maliki a su aussi récupérer AAH et ses soldats pour faire pièce à ses opposants chiites, mais aussi pour combattre l'EIIL dès janvier 2014 dans la province d'Anbar entrée en rébellion sous les auspices du groupe djihadiste. Après l'offensive de l'EIIL dans le nord et la chute de Mossoul, AHH et ses miliciens sont en première ligne, à tous les points cardinaux autour de Bagdad, pour affronter l'EI, mais perpètre aussi, de nouveau, des massacres sectaires contre les sunnites. L'étude de la production, sur les réseaux sociaux, d'une des brigades irakiennes d'AAH permet d'approcher non seulement le mode opératoire de l'organisation, ses tactiques, son équipement, les lieux où elle combat, mais aussi l'idéologie qui est véhiculée et qui s'assimile largement à celles des groupes étrangers financés, armés et encadrés par l'Iran depuis plusieurs décennies.

Peter TREMAYNE, La colombe de la mort, Grands Détectives 4523, Paris, 10/18, 2012, 380 p.

670 ap. J.-C. . De retour du concile d'Autun vers l'Irlande, soeur Fidelma, accompagnée de frère Eadulf, embarque au port de Naoned (Nantes) sur l'Oie Bernache, le navire qu'elle avait déjà utilisé pour son pélerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle y retrouve son cousin Bressal, ambassadeur de son frère, le roi Colgu de Cashel auprès du roi des Bretons. Mais au large des côtes bretonnes, l'Oie Bernache est assaillie par un navire mystérieux et abordé. Le chef des agresseurs tue Murchad, le capitaine du navire, et Bressal, le cousin de Fidelma. Celle-ci et Eadulf ont tout juste le temps de sauter à l'eau et d'être recueillis par frère Metellus, qui officie sur la péninsule où ils échouent. Or le navire agresseur porte l'emblème de la colombe, qui est justement celui du clan Canao, qui règne sur la péninsule...

Enfin une carte pour se repérer un peu dans ce dix-huitième volume des enquêtes de soeur Fidelma ! Et ce d'autant plus qu'à nouveau, comme dans le tome précédent, l'action se déroule en dehors de l'Irlande, ici en Bretagne (l'auteur ayant bénéficié de propositions de ses amis bretons de Sarzeau, au sud-ouest de Vannes, autour du golfe du Morbihan). Peter Tremayne y rajoute une dose d'exotisme avec ce Byzantin qui apporte avec lui le feu grégeois... la qualité est encore au rendez-vous avec une intrigue dont on ne dénoue un des fils qu'à la fin du volume, mais la solution finale est beaucoup plus difficile à trouver. On reste donc dans la lignée de bons volumes qui durent depuis 4 ou 5 tomes déjà. Avec le temps, la série a gagné en profondeur.


Peter TREMAYNE, Le concile des maudits, Grands Détectives 4466, Paris, 10/18, 356 p.

670 ap. J.-C. .Au concile d'Autun, qui réunit représentants des églises celtes et romaines, l'abbé Dabhoc de Tulach Oc, chef délégué du groupe irlandais, partisan de Rome, est retrouvé asssassiné avec à ses côtés, inconscients, Cadfan, abbé de Gwynedd et Ordgar, évêque de Kent, qui en sont presque venus aux mains précédemment lors des débats. Devant un crime pour le moins mystérieux et qui menace de semer la discorde parmi les royaumes d'Angleterre et d'Irlande, l'abbé Segdae, chef de la délégation irlandaise, sollicite soeur Fidelma, venue pour être conseillère juridique du concile, et accompagnée de son époux frère Eadulf, afin de démêler les fils d'une machination complexe...

Avec ce dix-septième tome des enquêtes de soeur Fidelma (à l'exception d'un recueil de nouvelles intercalé), Peter Tremayne continue sur une très bonne lancée à l'intérieur de la série puisque cela fait maintenant quatre tomes que le niveau est assez relevé. Ici, l'auteur situe à nouveau l'action en dehors de l'Irlande, dans un des royaumes francs, ce qui a pour effet de dépayser le lecteur des habituels thèmes irlandais. Néanmoins les problématiques abordées par Tremayne restent assez similaires, globalement. Au niveau de l'intrigue, une petite faiblesse tout de même par rapport aux précédents : la fin de l'enquête en dit trop, en dissimulant un indice qui permet de découvrir l'identité du meurtrier avant la confrontation finale. Le concile des maudits ne s'élève donc pas complètement au niveau des tomes précédents, mais n'en demeure pas moins un bon volume. On regrette encore une fois de ne pouvoir se situer dans les lieux évoqués ou les bâtiments (abbaye d'Autun), faute de cartes ou de plans.


lundi 22 septembre 2014

Benoît RONDEAU, Les divisions du débarquement, Editions Ouest-France, 2014, 192 p.

Benoît Rondeau, mon collègue du magazine 2ème Guerre Mondiale, est très productif depuis l'an passé. Après l'ouvrage consacré à l'Afrikakorps et celui dédié à la vision allemande de la campagne de Normandie, ce livre-ci aborde les divisions du débarquement.

Les divisions sont en effet, comme le rappelle l'auteur, les "chevilles ouvrières" de la campagne, véritables armées en miniature. C'est pourquoi la mémoire a souvent retenu les faits d'armes ou autres actes des divisions, même si Benoît Rondeau évoque aussi quelques formations plus petites ou plus grandes qui ont elles aussi retenu l'attention. Cette courte présentation ne permet pas bien sûr d'être exhaustif car, on s'en doute, la réalité est un plus complexe.

La sélection de divisions, qui se présente un peu comme une liste, est néanmoins découpée en trois parties : le jour J, la phase d'enlisement et la percée et la victoire des alliés. Pour chaque division, on trouve le même format : un mannequin avec uniforme et équipement commenté, un historique rapide de l'unité pendant la bataille puis jusqu'à la fin de la guerre, des photos commentées et un encadré développant un point plus précis. Pour la première partie, toutes les divisions alliées impliquées dans le débarquement sont passées en revue, ainsi que d'autres formations comme les Funnies de la 79th Armoured Division de Hobart, les commandos ou les Rangers. Côté allemand ne sont évoqués, dans cette première partie, que les 352. et 716. I.D. qui encaissent le gros du débarquement, et la 21. Panzerdivision.

Dans la partie sur l'enlisement, Benoît Rondeau commence en revanche avec quelques unités allemandes, Fallschirmjäger-Regiment 6, 12. SS-Panzerdivision et Panzer-Lehr. Là encore on note la présence de quelques unités hors divisions comme les Osttruppen, les s. Panzer-Abteilungen de Tigres ou le III. Flak-Korps. Côté allié sont abordées aussi bien les divisions britanniques qu'américaines ou canadiennes.

La dernière partie permet de mettre en lumière les divisions blindées américaines, des formations non divisionnaires comme le s. Panzerjäger Abteilung 654 ou les divisions engagées plus tardivement, 9. Panzerdivision ou 116. Panzerdivision côté allemand par exemple. Benoît Rondeau termine sur la 2ème division blindée française et la 1ère division blindée polonaise, sans oublier les US Cavalry Groups.

Au total, un ouvrage qui se présente surtout comme un outil de travail, idéal si on recherche des informations rapidement disponible sur telle ou telle division de la campagne de Normandie -elles n'y sont pas toutes mais la plupart s'y trouvent quand même. Le texte est clair, les légendes des illustrations également, même si quelques photos ne semblent pas correspondre aux légendes (changements de dernière minute ?). Le livre se termine sur une liste des divisions engagées dans la bataille de Normandie et par une bibliographie sélective. A côté d'ouvrages grand public (Beevor), ou plus spécialisés en histoire militaire (Osprey), ou de nature universitaire (T. Copp, etc), on constate aussi la présence d'ouvrages ou de magazines comme ceux des éditions Heimdal ou Histoire et Collections,. Le livre n'apprendra probablement pas grand chose aux passionnés et autres férus de la campagne de Normandie, il se destine plus aux personnes déjà un peu familières du sujet qui souhaitent approfondir leurs connaissances.

Clotide BRUNEAU, Vincent DELMAS, Geneviève BUHRER-THIERRY et Gwendal LEMERCIER, Tome 3 : Charlemagne, Ils ont fait l'histoire, Paris, Glénat, 2014, 48 p.


Idée très intéressante que celle des éditions Glénat, partenaire ici des éditions Fayard, pour cette nouvelle collection, Ils ont fait l'histoire, dont les premiers tomes sont sortis en début d'année. Celle-ci associe scénaristes et dessinateurs de BD et historiens universitaires (sérieux) pour retracer la vie de grands personnages ayant marqué l'histoire.

Le tome consacré à Charlemagne bénéficie ainsi du concours de Geneviève Bührer-Thierry, ancienne élève de l'ENS Saint-Cloud, agrégée d'histoire, professeur d'histoire médiévale à l'université Paris-Est-Marne-la-Vallée, codirectrice de la revue Médiévales. En tant que spécialiste des relations de pouvoir dans le monde franc et germanique du Haut Moyen-Age, j'avais eu l'occasion de la lire pour mon sujet d'histoire médiévale à l'agrégation.

Outre les 48 pages de BD, l'historienne signe aussi en fin de volume un encart avec 5 pages racontant l'essentiel sur Charlemagne -le tout bien illustré et légendé. La partie la plus intéressante, qui vient ensuite, est sans doute le "making of" de la BD. Geneviève Bührer-Thierry explique ainsi que les sources sur la vie de Charlemagne sont nombreuses juste après sa mort : la vie d'Eginhard, bien sûr, mais aussi le Livre des papes pour les relations avec la papauté et les nombreuses correspondances épistolaires. L'historienne a fait le choix de ne pas s'appuyer sur les sources tardives comme le texte du moine de Saint-Gall, de la fin du IXème siècle, d'où est tirée la légende républicaine d'un Charlemagne inventaire de l'école. En revanche, elle souligne dans la BD le rôle d'Alcuin pour promouvoir l'instruction. Elle écarte d'autres aspects de la légende, comme la reconstruction de la bataille de Roncevaux par La chanson de Roland et le mythe de l'empereur à la barbe fleurie, alors qu'en réalité, on est bien en peine de retrouver une représentation fidèle de Charlemagne. La reconstitution des décors est rendue difficile par l'absence de vestiges monumentaux, hormis Aix et quelques églises ; c'est particulièrement vrai pour Rome. Si on connaît bien les éléments de la culture matérielle par l'archéologie, il est difficile en revanche de restituer les couleurs exactes. Le parti pris narratif choisit d'arrêter l'album avec le sacre en 800 ; la narration fait aussi des raccourcis pour introduire des personnages sur un temps plus resserré qu'en réalité. Le propos de l'historienne se complète d'une chronologie et d'une bibliographie indicative, ce qui est une excellente chose.






Le dessin de Gwendal Lemercier, qui a déjà traité des séries de BD médiévales-fantastiques, cadre bien avec le propos. Le défi consistait ici dans le traitement d'une vie bien remplie, celle de Charlemagne, que les auteurs ont choisi de cisailler pour ne l'aborder que dans la partie la plus intense, finalement, jusqu'en 800. Néanmoins, on n'évite pas les cases explicatives pour bien situer l'action et pour la personne qui découvre le sujet, il peut être utile de commencer la BD par les 5 pages du dossier de l'historienne Geneviève Bührer-Thierry, pour ne pas être perdu. L'avantage de ce dernier est aussi que l'historienne souligne les limites de l'exercice, mené pourtant par une universitaire : le lecteur est prévenu. Ce qui est important ici, c'est que la collaboration entre auteurs de BD et historiens universitaires permet à l'outil qu'est la bande dessinée de devenir un moyen de vulgarisation crédible sur un sujet d'histoire sérieux, ici la vie de Charlemagne. La finalité est aussi pédagogique et il est clair que cette collection de BD se destine à être utilisée par les enseignants du secondaire, les CDI et autres acteurs de l'Education Nationale concernés. Un beau et sérieux travail de vulgarisation historique à destination du grand public.



dimanche 21 septembre 2014

Richard H. SHULTZ, Jr, The Secret War Against Hanoi. The Untold Story of Spies, Saboteurs and Covert Warriors in North Vietnam, Perennial, 2000, 408 p.

Richard H. Shultz est historien spécialiste des questions de sécurité internationale. Il est professeur de relations internationales à la Fletcher School of Law and Diplomacy de l'université de Tufts, où il dirige un programme d'études sur les questions de sécurité internationale. Shultz, dès le début de sa carrière universitaire, s'est spécialisé sur la guerre du Viêtnam, en particulier la question de l'insurrection. Comme il a servi, en tant que civil, au ministère de la Défense, il a des contacts appréciables dans le milieu des militaires américains.

Ce livre, paru en 1999, en bénéficie. Shultz s'attaque en effet à l'histoire de la campagne secrète menée par les Etats-Unis contre le Nord-Viêtnam entre 1964 et 1972. Pour ce faire, il a bénéficié de documents déclassifiés du MACV-SOG en 1995, ainsi que de l'aide du commandant de l'Army Special Operations Command de l'époque, le général Scott, qui a déclassifié des documents et encouragé les officiers vétérans à témoigner. Shultz s'intéresse non seulement au volet militaire de l'opération mais aussi à l'implication des administrations politiques américaines successives dans celle-ci. L'historien, à travers 8 chapitres, explique comment le président Kennedy lance l'opération dès janvier 1961, qui débouche en 1964 sur l'OPLAN 34A, qui forme la base de la campagne clandestine contre le Nord-Viêtnam. Puis il explique la lente mise en oeuvre de cette opération et ses différentes composantes, qui visent deux centres de gravité adverses : la sécurité intérieure du Nord-Viêtnam et la piste Hô Chi Minh. Il évoque également la non intégration ou presque de ces opérations dans la stratégie générale du commandement américain pendant la guerre. Pour conclure, il montre combien Kennedy avait voulu utiliser cette campagne clandestine pour affaiblir le nord, la transférant de la CIA aux militaires ; Johnson y mit pourtant de fortes contraintes politiques. En 1968, malgré les échecs, les Nord-Viêtnamiens s'inquiètent de la proportion prise par la campagne, développent leur contre-espionnage et la protection de la piste Hô Chi Minh.

mercredi 17 septembre 2014

Peter TREMAYNE, Une danse avec les démons, Paris, 10/18, 2011, 346 p.

669 ap. J.-C. . A Tara, la capitale des cinq royaumes d'Irlande, le haut roi Sechnassach est assassiné par Dubh Duin, chef de clan des Cinel Cairpre, dans sa chambre, à l'intérieur même de l'enceinte de la forteresse royale. Le meurtrier, pris sur le fait, se suicide sur les lieux. Pour résoudre l'affaire en toute impartialité, le successeur du haut-roi fait appel à Fidelma de Cashel et à son compagnon Eadulf afin de déterminer les raisons de la mort du souverain. La mort de Sechnassach risque en effet de plonger les cinq royaumes dans une guerre civile, d'autant que des brigands se réclament d'anciennes divinités multiplient les agressions contre les abbayes de Tara...

Le dix-septième volume des enquêtes de soeur Fidelma, Une danse avec les démons, voit le trépas du haut-roi d'Irlande Sechnassach, que l'on voyait  intervenir dans plusieurs romans précédents, en particulier lors des dénouements avec les démonstrations de l'avocate pour élucider les crimes. Les thèmes utilisés par Peter Tremayne sont encore une fois très classiques pour la série. Ce tome-ci comporte une bonne enquête, peut-être un cran en-dessous des deux volumes précédents, parce qu'on devine progressivement l'identité des coupables. Malgré tout le scénario est bien construit, on ne s'ennuie pas. Il est d'ailleurs bâti sur un événement authentique tiré des Annales des rois d'Irlande. Encore une fois on peut regretter l'absence d'une carte a minima pour se repérer sommairement dans les royaumes d'Irlande et sur les lieux de l'action.


Publication : 2ème Guerre Mondiale n°36. Le choc des matériels-Koursk-1943

Je signale la parution pour le magazine 2ème Guerre Mondiale du dernier thématique, le N°36, écrit par mes soins (même si mon nom n'apparaît que dans l'ours, à la fin). C'est un texte qui accompagne des somptueux profils couleur de Thierry Vallet (parmi les meilleurs du marché) à propos des matériels, soviétiques et allemands utilisés durant la bataille de Koursk.

Rien de très original, le sujet est rebattu dans les magazines, j'ai essayé d'être le plus précis possible dans l'espace qui m'était imparti pour chaque matériel (il y en a 22, dont les deux tiers sont allemands). Je précise aussi que le sujet m'a été imposé, je ne l'ai pas choisi : j'ai donc tenté de faire au mieux avec les contraintes de rédaction pour illustrer les profils. Néanmoins j'ai veillé à lister les ouvrages dont je me suis servi, une bonne quarantaine en tout, que vous trouverez sur la dernière page. Le lecteur saura ainsi d'où viennent les informations fournies ici, et il n'y aura aucune surprise particulière quant au contenu. Ce n'est pas pour dire que je ne l'ai pas fait sérieusement, loin de là, mais on traite ici d'un sujet assez classique, voilà tout.

Bonne lecture !

dimanche 14 septembre 2014

Richard D. NOLANE, MAZA, Wunderwaffen, tome 5 : Disaster Day, Paris, Soleil, 2014, 50 p.

6 juin 1946. Goebbels, aux côtés de Laval, célèbre en Normandie l'échec du débarquement allié sur les plages, deux ans plus tôt. Murnau, à bord de son Lippisch et aux côtés des Horten Ho 229 et autres Me 262 dernier cri, assure la protection aérienne de l'événement contre les attaques des avions alliés. Il se souvient également du désastre du 6 juin 1944...

Cette fois-ci, je dis stop. J'ai émis des réserves sur la série Wunderwaffen depuis le tome 3, mais avec Disaster Day -un titre qui fait fortement penser à une autre bande dessinée, D Day, le jour du désastre-, c'est la goutte d'eau.

Commençons par l'auteur. Richard D. Nolane (pseudonyme d'Olivier Raynaud), s'intéresse, selon sa page Wikipédia, à la science-fiction, au fantastique et au paranormal. Il a participé, entre autres, à la rédaction de deux livres dans la collection rouge chez J'ai Lu, Les mystères de l'univers : un baptisé Des sociétés secrètes au paranormal, l'autre Les Illuminati. Rien de très remarquable jusque là, en plus d'une fascination évidente pour le mythe de l'occultisme nazi. Ce qui l'est davantage, ce sont les noms de ces deux coauteurs pour les ouvrages concernés. Le premier est Arnaud de l'Estoile, un auteur à classer à l'extrême-droite, plutôt dans une tendance catholique intégriste. La seconde, Geneviève Béduneau, a un profil encore plus détonnant. Elle a été candidate aux élections législatives de 2012 dans le 20ème arrondissement de Paris, sur une liste du Rassemblement Bleu Marine, où l'on trouve notamment nombre de candidats dont le Front National ne veut pas, pour des questions d'images, sur ses propres listes (identitaires, royalistes, etc). C'est en fait une militante du SIEL, un parti qui se propose notamment de faire la jonction entre l'UMP et le FN. Elle est proche de milieux catholiques intégristes, défend les criminels de guerre serbes du conflit en ex-Yougoslavie et, plus récemment, le régime syrien de Bachar el-Assad. Elle est en outre adepte de la théorie du complot à propos des attentats du 11 septembre : pour résumer, on peut la classer dans une extrême-droite piquée d'ésotérisme et sensible à l'occultisme. Pour revenir à Richard D. Nolane, il tient un nombre important de blogs en ligne, avec des contenus thématiques ; parmi ces derniers, celui-là, qui s'intéresse à la littérature que l'on pourrait appeler "naziexploitation", laquelle s'inspire du nazisme pour des romans laissant court à tous les fantasmes guerriers et sexuels issus du IIIème Reich, comme ceux des éditions Gerfaut que je commentais ici il y a quelques temps... quelles sont donc réellement les motivations de l'auteur ? Difficile à dire, puisqu'il collabore avec des personnes ouvertement associées avec l'extrême-droite (apparemment sans en être partisan, comme il nous le dit dans les commentaires ci-dessous), et qu'il semble très au fait du mythe de l'occultisme/ésotérisme nazi (ce qu'il  confirme également dans son commentaire).

Quant au contenu même de la BD, il y a plusieurs éléments troublants, et ce n'est en rien lié au fait que ce soit une uchronie basée sur un renversement de la guerre en faveur des nazis. C'est plutôt l'insistance sur un point de vue quasi uniquement nazi de l'histoire, avec une fascination qui finit par mettre mal à l'aise et par interroger. Dans les premières planches de combat aérien du tome, p.6-9 notamment, et ce n'est pas la première fois, les Wunderwaffen aériennes ne font qu'une bouchée des appareils alliés, y compris à réaction. Aucun avion allemand n'est abattu. En ce qui concerne la mise à jour de l'opération Fortitude, on note aussi que l'auteur choisit de mettre en scène un traître homosexuel et deux autres Juifs, le premier étant trompé par un espion nazi qui se fait passer pour un communiste... ce qui permet aux dignitaires nazis, Himmler et Kaltenbrunner, de s'en donner à coeur joie sur le sujet. La deuxième séquence de combats aériens, où les Me 262 sont opposés à des B-17 et P-51 (p.14-19), elle aussi, ne voit aucun avion allemand tomber. Pire : l'auteur rajoute dans le sordide avec ce corps de pilote américain éjecté de son Mustang qui vient s'écraser en contrebas dans le cockpit d'un B-17 américain (!), avec tous les détails sanguinolents. On remarque aussi, lors de la séquence d'attaque au sol (p.23-30) de la Leibstandarte par des Mosquitos, que c'est un des appareils britanniques touchés par les Allemands qui s'écrase malencontreusement sur un bus bondé d'enfants qui passe par là... tout un symbole. Et là encore, les Mosquitos n'ont quasiment aucune possibilité de riposter face aux Me 262. Le thème de l'échec du D Day, lui, comme je le disais au début de la fiche, a déjà été utilisé dans la bande dessinée dans cette reprise du mythe de l'occultisme/ésotérisme nazi. L'auteur s'en donne ainsi à coeur joie pour nous montrer les He 219 Uhu tirer comme des pigeons les C-47 bourrés de parachutistes. Puis ce sont les Arado Ar 234 Blitz qui bombardent la flotte alliée avant que celle-ci ne soit désintégrée par des nuées d'éclairs que l'on devine liés à un phénomène occulte...

Quant au bonus, le fiasco du Jour J vu par les médias (en fait Die Deutsche Wochenschau), il est théoriquement là pour prolonger l'uchronie. Mais que penser devant ce language reprenant la propagande nazie, mot pour mot ou presque, et ce même si c'est dans le cadre d'une uchronie ? Avec ces images de Dieppe qui furent bel et bien utilisées par la propagande du IIIème Reich pour rassurer la population allemande au moment du débarquement en Normandie, ou cette affiche inspirée des canons du docteur Goebbels... il manque une certaine distance, pour le lecteur, par rapport à l'utilisation de tels documents.

Bref, Wunderwaffen, d'une idée plutôt entraînante au départ, tournant autour des armes "miracles" nazies et du mythe de l'ésotérisme/occultisme du IIIème Reich, commence à prendre un tour franchement contestable. La mise en scène de victoires continues des nazis grâce à des interventions paranormales ou à des avancées technologiques, provoquant un véritable carnage chez les alliés, interrogent sur les intentions profondes de l'auteur. S'agit-il seulement de proposer une énième uchronie sur le sujet, et ce quand bien même est-elle bien illustrée, ou de faire passer un message plus implicite ? On est en droit de se le demander. D'autant que l'auteur propose maintenant une uchronie sur la Première Guerre mondiale, Zeppelin's War, où intervient encore Hitler... de mon côté, Wunderwaffen, c'est terminé.



Luca BLENGINO, Pasquale DEL VECCHIO, HUBERT, WW2.2, tome 5 : Une odyssée sicilienne, Paris, Dargaud, 2013, 56 p.

1942. Montgomery lance l'assaut à El Alamein tandis que les Américains débarquent en Afrique du Nord. Les Allemands doivent également faire face à des pilonnages aériens de plus en plus nombreux. Les Japonais, quant à eux, reculent face aux Soviétiques et aux Chinois rouges de Mao. Pour les soutenir, les Américains entrent en action avec l'US Navy et débarquent au nord de Vladivostok, fonçant jusqu'au lac Baïkal. L'Italie est menacée par l'opération Sirocco, qui vise à la faire sortir de la guerre... Mars 1943, Sicile. Le sous-lieutenant Nada, ancien de Decima Mas, est sauvé du peloton d'exécution par le Saint-Siège. Avec un autre rescapé, l'enseigne de vaisseau Velasco, il se voit confier une mission particulièrement dangereuse : récupérer un document écrit par le pape Pie XII, qui vient juste de périr sous les bombes américaines à Rome, confié à un pilote italien abattu par la DCA allemande au large de la Sicile...


WW2.2 est la série uchronique sur la Seconde Guerre mondiale de Dargaud. Après un premier tome poussif, elle a connu une véritable montée en puissance, les tomes 3 et 4 en particulier étant nettement relevés. La série compte en tout 7 tomes. Le n°5 est encore bon, bien que peut-être inférieur aux deux précédents.



Le scénariste a l'habileté de conserver certains éléments historiques, comme la victoire d'El Alamein et le débarquement en Afrique du Nord, mélangés à de la pure uchronie comme le maintien de l'alliance URSS-Allemagne et l'intervention américaine en faveur du Japon qui combat les Soviétiques. D'ailleurs chronologiquement l'invasion de la Sicile, qui commence le 10 juillet 1943 en réalité, est assez proche de celle de l'uchronie qui débute un peu plus tôt.

Le scénario joue ici la carte italienne, un des belligérants les plus méconnus traditionnellement de la Seconde Guerre mondiale. Il n'est guère étonnant que les auteurs aient choisi d'évoquer un corps d'élite, la Decima Mas, celui des nageurs de combat et autres armes marines et sous-marines spéciales comme les Maiali -et qui historiquement d'ailleurs, restèrent souvent jusqu'à la fin avec Mussolini, après la capitulation de septembre 1943, sous la république de Salo ; certains contribuèrent même au néo-fascisme italien après 1945. L'évocation du rôle de la papauté n'est pas en soi inintéressant -avec un coup de paumade pour Pie XII- mais le scénario peine à en exploiter tous les ressorts. La réhabilitation des Italiens comme combattants -et notamment de leur marine- fait appel à des refrains connus : commandement inefficace ou incapable, fanatisme de quelques-uns, etc. L'ensemble du scénario peine à convaincre, l'histoire ne décolle pas, même si les auteurs jouent aussi sur le côté "mystère" (que contient donc la fameuse valise remise par Pie XII au pilote ?).



Au final, le tome fait un peu redescendre la série en se rapprochant trop de l'histoire et sans doute pas assez de l'uchronie construite depuis le premier tome. Ces héros italiens, résistants malgré eux, manipulés par le Saint-Siège et pourchassés par leur propre armée sur fond de complot politico-religieux, ne font pas très crédibles. Malgré de belles planches, espérons que les deux derniers tomes feront remonter un peu l'épopée de WW2.2.



jeudi 11 septembre 2014

Charles E. NEU (éd.), After Vietnam. Legacies of a Lost War, The John Hopkins University Press, 2000, 166 p.

Ce livre est le produit d'un symposium tenu en 1998 et voulu par Louis Galambos, professeur d'histoire à l'université John Hopkins, lui-même opposant à la guerre du Viêtnam après avoir été un fervent soutien de la politique extérieure anticommuniste sous Eisenhower. Ce symposium, à travers quelques contributions seulement, s'intéressait à l'héritage de la guerre du Viêtnam pour les acteurs impliqués et à ses conséquences profondes pour les Etats-Unis. 

Charles Neu, qui a coordonné l'ensemble, rappelle que le premier ambassadeur américain envoyé au Viêtnam, après le rétablissement des liens diplomatiques entre les deux pays, en 1997, était un ancien prisonnier de guerre américain à Hanoï. L'année suivante, les Etats-Unis démolissent l'ancienne et imposante ambassade américaine d'Hô Chi Minh Ville (précédemment Saïgon) pour en construire une beaucoup plus modeste. Ces symboles montrent aussi que l'héritage de la guerre du Viêtnam aux Etats-Unis est présent au quotidien. La guerre du Viêtnam caractérise la décennie 1960 si importante pour l'histoire du pays. Elle a eu un effet puissant sur toutes les institutions américaines, au premier rang desquelles l'armée. Mais la guerre a eu également un profond impact pour les Viêtnamiens, vainqueurs ou vaincus. Les historiens ont réussi à faire intervenir dans le symposium Robert McNamara, secrétaire à la Défense de Kennedy puis de Johnson, qui a joué un rôle non négligeable dans l'escalade de l'engagement américain avant de plaider pour le retrait. McNamara n'a commencé à se confier dans ses mémoires qu'à partir de 1995 ; en tant qu'homme politique, l'expérience viêtnamienne lui sert à tirer des leçons pour le présent.

mercredi 10 septembre 2014

Jacques ROBICHON, Le débarquement en Provence, J'ai Lu Leur Aventure 53, Paris, Editions J'ai Lu, 1970, 565 p.

Le débarquement en Provence du 15 août 1944 a souvent été "éclipsé" par son grand frère de Normandie du 6 juin 1944. En 1962, Jacques Robichon publie cet ouvrage assez imposant (plus de 500 pages de texte) sur le débarquement en Provence, réédité en poche par J'ai Lu dans la collection bleue en 1970 et même encore récemment, aux Presses de la Cité, en 2003. Robichon s'est notamment appuyé, dans son travail, sur les ouvrages de Morison aux Etats-Unis et sur les services des armées en France, en Allemagne, et au Canada. Il a puisé également dans de nombreux témoignages d'acteurs : ceux de Speidel côté allemand ou de De Lattre côté français, de Churchill côté anglais, ou bien encore dans ceux plus obscurs des résistants locaux, ou du journaliste Pierre Ichac. Il a également pris contact avec de nombreux survivants, en particulier français, mais aussi allemands, plus d'un millier de personnes lui ayant répondu par écrit.

Le résultat est un récit vivant, mais très classique dans la forme, de la genèse, du déroulement et des conséquences (jusqu'à la jonction entre 2ème DB et 1ère DFL en septembre 1944) du débarquement en Provence. Le livre fait immédiatement penser au Jour le plus long de C. Ryan, dont il est d'ailleurs contemporain, avec les mêmes défauts et peut-être un peu moins de qualités (style moins enlevé notamment). Il a sans doute le mérite, en français, d'être le premier à aborder le sujet dans l'ensemble, mais il se repose beaucoup sur des témoignages, anecdotes rapportées et pas forcément recoupées, bref, un travail simple qui se limite au minimum. Et qui est aussi marqué par une très forte tendance à ne traiter en détails que les aspects français de l'opération, beaucoup moins les côtés américain et allemand, qui sont cependants présents. Idéal sans doute pour une première approche ou découverte du sujet, ce travail, longtemps resté une référence, a été dépassé depuis par des travaux français -sans parler de ceux étrangers- plus sérieux, se reposant davantage sur des documents d'archives et faisant appel à une méthode plus historienne (on pense à ceux de Paul Gaujac dès les années 1980, mais depuis à d'autres qui lui ont succédé). On ira donc chercher de ce côté pour avoir un point de vue actualisé du sujet.



Peter TREMAYNE, Une prière pour les damnés, Grands Détectives 4390, Paris, 10/18, 2010, 375 p.

Janvier 668 ap. J.-C. . Dans la forteresse de Cashel, Fidelma et Eadulf, qui ont vécu un an et un jour en commun selon la loi irlandaise, sont sur le point de se marier. La veille de la célébration, l'abbé Ultan de Cill Ria, du royaume des Ulaidh du Nord, est retrouvé assassiné dans sa chambre. Partisan de l'église romaine, il s'était fait un nombre considérable d'ennemis dans les cinq royaumes irlandais. En outre, deux témoins voient le souverain du royaume de Connacht, Muirchertach, quitter la chambre d'Ultan peu après sa mort. Ce qui devait se dérouler en cérémonie de réjouissances laisse la place à une enquête particulièrement complexe et délicate, au vu des tensions entre royaumes irlandais et entre obédiences religieuses...

Une prière pour les damnés, le quinzième volume des enquêtes de soeur Fidelma, est à ranger, comme son prédécesseur Maître des âmes, au rang des meilleurs de la série jusqu'ici. Peter Tremayne conserve les thèmes classiques qui constituent la trame de ses romans policiers (affrontements entre royaumes irlandais, entre positions religieuses, problèmes des rapports sociaux à l'intérieur des lois irlandaises et face au statut religieux, place des femmes, etc) mais développe ici une enquête policière particulièrement efficace. Ce tome voit l'entrée en scène -rapide en raison de son assassinat- d'Ultan, la figure un peu lointaine qui a causé bien des soucis à Fidelma et Eadulf dans certains des premiers tomes par les machinations orchestrées contre le royaume de Cashel en particulier. La dénonciation de l'Eglise de Rome est toujours un peu convenue mais il est en revanche difficile de trouver la solution du crime avant les dernières pages, bien que Tremayne ait encore une fois laissé un indice avant la fin que je n'ai pas repéré cette fois-ci. Un bon polar sur fond historique original, à déguster sans modération.



samedi 30 août 2014

Gérard WAJCMAN, Les Experts. La police des morts, Paris, PUF, 2012, 137 p.

Cette collection "Série des séries" aux PUF, dirigée par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Claire Sécail, a pour but d'analyser les séries télévisées produites ces dernières années, particulièrement aux Etats-Unis, de comprendre les raisons de leur étonnant succès et d'offrir des clés de lecture à propos d'elles.

Le volume sur la (ou plutôt les, puisqu'il y avait, en plus de la série d'origine, la seule à continuer encore, deux séries dérivées aujourd'hui arrêtées) série Les Experts, que j'affectionnais particulièrement au moment de son lancement et qu'il m'arrive encore de suivre, pour les épisodes que je n'ai pas vus, aujourd'hui, est l'oeuvre de Gérard Wajcman. Ce dernier est un écrivain et un psychanaliste, maître de conférences à Paris 8, et dirige le Centre d'étude d'histoire et de théorie du regard.

Pour l'auteur, la série Les Experts incarne probablement le mieux possible le récit du monde d'aujourd'hui, un monde qui ne veut pas croire à l'impossible, et particulièrement dans le domaine du crime. Notre époque a connu ainsi un événement réel remettant les représentations en question : les attentats du 11 septembre 2001. Les Experts démarre en 2000, un peine un an plus tôt.

Ci-dessous, la parodie de Horatio Caine, le chef de l'équipe des Experts : Miami, par Jim Carey.



Une des séries les plus regardées dans le monde durant la décennie précédente, Les Experts appartient au genre des séries policières montrant l'enquête de fonctionnaires de police. Les crimes multiples et parallèles dans chaque épisode, et qui parfois se téléscopent, sont le moteur de la série. La multiplicité serait d'ailleurs, selon Wajcman, le témoin d'une désorientation du sujet moderne. Plus précisément, Les Experts met en scène une brigade de nuit de la police scientifique de Las Vegas : la science contre le crime, donc. Le concepteur a d'ailleurs eu du mal à vendre son idée, avant de connaître le succès que l'on sait.

Les Experts donnent ensuite naissance à Les Experts : Miami puis Manhattan. C'est que le crime est d'abord urbain. Et c'est tout le rôle des experts que de transformer, par le regard, la ville en scène de crime. S'assurer que la scène de crime n'a pas été "contaminée", en mettant à distance tous les non-experts ; récolter les indices ; travailler dessus, voilà le quotidien de la série, tout en faisant une abondante publicité aux dernières merveilles technologiques utilisées par les techniciens, et parfaitement authentiques pour la plupart.

Pour les experts, la preuve est un indice qui a parlé. La mort est le commencement de tout. L'indice matériel prime, analysé, décortiqué dans un environnement aseptisé. Il est considéré comme supérieur au témoignage, suivant le principe de Locard, datant des années 1930, selon lequel un crime laisse toujours des traces. Dans Les Experts, tout crime est matériel, et aucun matériel n'est par définition impénétrable. Les laboratoires de verre des experts sont refermés sur eux-mêmes et ne sont transparents que pour l'équipe, entre experts. Les Experts s'intéressent au crime, pas au criminel, et presque pas à la victime : triomphe, selon Wajcman, du "dessein inanimé de la science" (p.60).

La police scientifique est la police de la mort, ainsi que le montre la place grandissante du médecin légiste au détriment de l'enquêteur. A tel point que la série n'hésite pas à montrer les autopsies, non pas pour l'aspect "gore" mais toujours dans la quête de l'indice matériel et de l'élucidation du crime. Comme dans une autre série, Dr House, on ne vise pas ici la thérapeutique mais la résolution d'une énigme, crime ou maladie. A tel point qu'un médecin qui soigne ne peut être un expert, homme de la mort.

La fin de la saison 5 des Experts, qui se termine avec deux épisodes, a fait appel à Quentin Tarantino, grand fan de la série. Elle décortique tout ce qui fait l'esprit de la série, à savoir que la science est partout, adossée à la technique. La figure du détective solitaire semble s'effacer devant le travail collectif, froid et technicien des experts. Grissom, le chef de l'équipe des Experts, n'est pas à sa place par progression hiérarchique mais en raison de son savoir. Le double épisode de Tarantino retourne les méthodes des experts contre eux, remet en cause le culte de l'indice de la police scientifique et la confusion entre exactitude et vérité. Traiter le crime comme un fait purement matériel, sans les personnes, montre les limites d'une science réduite au silence. Tarantino remet les victimes au centre de l'histoire et montre que même la police scientifique peut se tromper.

Pour les experts, la vérité n'est pas de l'ordre du dire (p.127). C'est une série d'une époque du discours de la science, de la frénésie, même, de la science. Dans une époque moderne déshumanisée, les hommes cherchent toujours un sens à leur existence. Et si la religion ne peut rivaliser parfois avec la science, l'intervention de Tarantino montre que le regard de l'art peut encore contrer la politique des choses (p.136).



vendredi 29 août 2014

Jean CONTRUCCI, Les Diaboliques de Maldormé, Editions Jean-Claude Lattès, 2007, 442 p.

Marseille, été 1906. Panique à l’anse de Maldormé, dans le quartier de Malmousque : le notaire Théophile Deshôtels est retrouvé pendu à l’espagnolette de la fenêtre de sa chambre. Raoul Signoret, en chasse d’informations pour la rubrique judiciaire du Petit Provençal, se lance à corps perdu dans l’enquête, avec l’aide de son fidèle oncle Eugène chef de la police, et de Placide Boucard, ancien reporter. Tout semble accuser la gouvernante, une Allemande, Lislotte Ullman, une femme froide peu appréciée du fils de la victime. En dépit des efforts de l’avocat Bernard Pignet, ami d’enfance de Raoul, « La Bochesse » est condamnée par la cour d’assises à 20 ans de réclusion. A la joie des riverains, qui comptent bien désormais se concentrer sur l’étape marseillaise du Tour de France… Mais Raoul est persuadé de son innocence et, le jour où la pauvre femme se suicide dans sa cellule, laissant un petit orphelin, il se lance dans une périlleuse enquête. Heureusement Cécile est là pour jouer les infirmières espionnes, et Eugène pour l’empêcher se battre en duel…


Première rencontre avec les romans de Jean Contrucci, via mon épouse, qui me prête ce volume. Jean Contrucci est un journaliste et auteur de romans policiers : dans cette série, Les nouveaux mystères de Marseille, un clin d'oeil indirect à Emile Zola, ce tome-ci est le sixième (!), je ne commence donc pas la série exactement par le début...

Il y a des tonalités très contemporaines aux thèmes choisis par l'auteur dans ce tome : la rumeur, la manipulation, le racisme, la haine de l'autre... et l'auteur joue évidemment beaucoup de sa connaissance intime de Marseille et des Marseillais, où se déroule toute l'action. L'intrigue joue fortement des rebondissements et des coups de théâtre ,et privilégie peut-être davantage l'action (notamment pour le personnage principal et ses adjuvants) que la sophistication du crime et de l'enquête. Au final, ça se lit plutôt bien, notamment en raison du style de l'auteur. Il me reste à découvrir les tomes précédents et suivants pour être plus complet (!).