dimanche 19 octobre 2014

Mary R. HABECK, Storm of Steel. The Development of Armor Doctrine in Germany and the Soviet Union, 1919-1939, Cornell University Press, 2003, 309 p.

Mary R. Habeck est une spécialiste des relations internationales. Diplômée de l'université de Yale, elle est professeur d'études stratégiques à l'université John Hopkins. Par ailleurs, elle maîtrise également le russe.

Dans cet ouvrage important paru en 2003, elle cherche à comprendre comment les Allemands ont pu maîtriser en 1941 une technique efficace et innovante dans l'emploi de leurs forces mécanisées, alors que cinq ans avant l'opération Barbarossa, les Soviétiques disposaient de l'organisation la plus sophistiquée en ce qui concerne l'arme blindée. La question a donné lieu à de multiples réponses, privilégiant, selon Habeck, les facteurs internes. Gudmundsson insiste sur la reprise des tactiques des Stormtruppen ; Citino souligne la construction de ce qui devient la Blitzkrieg face à la "menace" polonaise, puis met en avant le rôle de von Seeckt qui aurait jeté les bases théoriques transformées en doctrine pratique par des innovateurs plus jeunes. Corum insiste aussi sur le rôle de von Seeckt. Côté soviétique, on met en lumière la volonté de créer un art de la guerre prolétarien différent de celui du monde capitaliste, sans parler du rôle de certaines personnalités, Toukhatchevsky et Triandafillov pour l'URSS, Guderian pour l'Allemagne. Or, en réalité, l'Armée Rouge et la Reichswehr, puis la Wehrmacht, ont développé des théories similaires, qui ne sont pas liées à un copiage de l'adversaire, mais bien à des influences et des idées communes à propos de l'art de la guerre. En particulier, les deux armées s'inspirent de l'exemple britannique de l'utilisation des chars. Mais les réticences quant à l'emploi des chars ne sont vaincues qu'à partir de 1926, en raison de l'amélioration technologique des blindés. C'est là que les personnalités entrent en jeu : même si, côté allemand, Guderian ne fait que prolonger un effort collectif de la Reichswehr. Même situation du côté soviétique, où la mise au pinacle de Toukhatchevsky est le fait de son disciple Isserson, alors que l'effort est là aussi collectif. Les deux armées peuvent aussi appliquer leurs nouveaux concepts car elles sont soutenues par le pouvoir politique, Staline jusqu'en 1936 et Hitler à partir de 1933. L'Armée Rouge et la Reichswehr partagent un autre point commun, celui d'avoir privilégié un art de la guerre offensif, mobile, mais qui ne néglige pas l'infanterie dans le cadre d'un système de combinaison des armes. En somme, elles ont greffé toutes deux les progrès technologiques sur des doctrines anciennes. En URSS en revanche, l'Armée Rouge a dû attendre qu'un complexe militaro-industriel soit créé avant de réfléchir à la mécanisation/motorisation. En 1936, les deux armées ont des conceptions similaires. L'URSS démonte l'oeuvre de réflexion collective car elle n'a pas réussi à mettre en oeuvre la bataille/l'opération en profondeur lors des exercices, ce qui discrédite ses partisans ; en outre elle tire des conclusions des "petites guerres" des années 30 qui ne correspondent pas à ce schéma. Côté allemand, les succès du début de la guerre ne doivent pas masquer le fait que la Wehrmacht n'a pas su résoudre deux problèmes qui seront fatals : la question logistique et surtout la coopération chars-infanterie, cette dernière évoluant majoritairement à pied et ne disposant pas de moyens de transport mécanisés pour suivre les chars.

samedi 18 octobre 2014

[Nicolas AUBIN] Cédric Mas & Daniel Feldmann, Montgomery, Economica, 2014, 180p.

Nicolas Aubin propose cette fiche de lecture "croisée", si l'on peut dire, entre ce Montgomery écrit à quatre mains et celui paru à peu près en même temps dans la collection "Maîtres de guerre" chez Perrin. Je suis en train de lire l'ouvrage de D. Feldmann et C. Mas, en revanche, je n'ai pas encore pu me procurer celui d'A. Capet. Je rejoins déjà N. Aubin sur certaines conclusions mais j'aurais probablement un avis, aussi, un peu différent, d'autant que je connais par exemple beaucoup mieux le "cas" Rommel que le "cas" Montgomery.

Après avoir revisité Rommel, Cédric Mas et Daniel Feldmann se sont attelés à son "meilleur ennemi" Montgomery. L'ouvrage reste fidèle à la ligne éditoriale de la collection "Guerres et guerriers":
  • brièveté,
  • problématique axée sur la carrière militaire et
  • choix assumé de dépasser le récit biographique au profit d'une analyse.
Elle exige de la part des auteurs un exercice de style redoutable: conserver un subtil équilibre entre densité et clarté, entre concision et précision, entre le factuel et l'analytique. Disons-le franchement, seule une poignée d'écrivains en maîtrisent la recette et je n'ai que rarement lu des ouvrage aussi réussis de ce point de vue. Les progrès sont considérables depuis leur "Rommel". Là où ce dernier, à force d'être épuré et concentré en devenait clinique, Montgomery conserve une fraicheur remarquable. Maîtrisant parfaitement l'équilibre de leur propos, ils ont su introduire la vie privée – une vie touchante aux accents dramatiques - à bon escient donnant ainsi de la chair au récit tout en éclairant sa carrière militaire. Sceptique initialement avec ce format, je suis maintenant séduit. Le Rommel ne me paraissait pas être une biographie mais davantage une enquête sur le soldat car si l'on comprenait le Renard du désert, on ne le voyait pas vivre. Ce n'est pas le cas pour Montgomery. Son portrait moral est parfaitement cerné, son itinéraire décrit et explicité. Ma seule critique récurrente concerne la portion congrue accordée à l'appareil critique. Les auteurs n'y sont bien sûr pour rien et tentent de faire au mieux en proposant en début de chapitre une liste des ouvrages utilisés, mais ce n'est qu'un pis-aller. 

samedi 11 octobre 2014

Thierry DESJARDINS, Avec les otages du Tchad, Paris, Presses de la Cité, 1975, 288 p.

Thierry Desjardins, qui a à son actif une longue carrière au Figaro, livre en 1975 un de ses premiers ouvrages (sur une trentaine) consacré à son périple auprès des otages français retenus au Tchad. Desjardins accompagne sur place Pierre Claustre, le mari de l'ethnologue Françoise Claustre, prise en otage en 1974 par la 2ème armée du FROLINAT commandée par Hissène Habré et Goukouni Oueddeï, dans le Tibesti, en compagnie d'un coopération français, Marc Combe, et d'un Allemand, le docteur Staewens (dont la femme a été tuée au moment de l'enlèvement).

En route pour le Tchad via Alger, Desjardins rencontre Abba Siddick, un des fondateurs du FROLINAT réfugié à l'étranger et qui est fortement contesté par les combattants du FROLINAT, en particulier ceux de la 2ème armée, qu'il n'apprécie pas beaucoup, ainsi qu'il le confie au journaliste. Passant par In Aménas, désormais de sinistre mémoire, Desjardins se crashe avec Claustre sur le Tibesti, où leur avion se pose en catastrophe. Puis ils sont récupérés par les combattants d'Hissène Habré.

Claustre et Desjardins sont hébergés dans des conditions spartiates, qui sont celles en réalité du quotidien des Toubous de l'insurrection. Le journaliste retrace à grands traits - parfois un peu trop grands- l'histoire de la contestation du régime de Tombalbaye. Il a cependant raison d'insister sur le fait que malgré l'intervention française, le FROLINAT, malgré ses difficultés et ses dissensions internes, n'a jamais été complètement éradiqué, d'autant plus pour la 2ème armée des Toubous qui est progressivement soutenue par la Libye de Kadhafi (même si Habré n'apprécie guère l'ingérence libyenne). Claustre évoque pour Desjardins le commandant Gourvennec, un Français à la triste réputation, plus ou moins lié au SDECE, qui dirige le service de renseignements de Tombalbaye. Il raconte aussi l'enlèvement de son épouse, qui fournit l'occasion aux Toubous de capturer leurs premières Land Rover -lointains prémices de la "guerre en Toyota" de 1987... Claustre prétend qu'une opération a été conçue pour libérer les otages, avec la participation de 150 paras tchadiens soutenus par les AD-4 locaux, mais qu'elle n'a jamais été mise en oeuvre en raison de problèmes insurmontables.

Desjardins a des mots durs pour le commandant Galopin, le négociateur français envoyé auprès de Hissène Habré et retenu à son tour en août 1974 -même si effectivement le personnage a participé à la répression orchestrée par le régime tchadien. Il est intéressant de voir aussi que les premiers véhicules récupérés par les Toubous sont réparés par les Français, Claustre, puis plus tard Combe - les Tchadiens savent les conduire mais n'en maîtrisent pas encore la mécanique. Desjardins sépare assez articiellement Habré, le "révolutionnaire", de Oueddeï, le "guerrier", alors que les deux oeuvrent de concert, même s'ils finiront par se brouiller. Le journaliste et Claustre sont en fait arrivés alors que Habré ordonnait l'exécution du commandant Galopin, en avril 1975. Claustre négocie la libération de sa femme contre 500 millions de francs en liquide pour acheter des armes (4 Land Rover, 2 AML, 1 500 paires de chaussures, 1 000 fusils FN FAL, etc) et 500 millions sur des comptes en banque en Suisse. Pour Desjardins, l'enlèvement des otages par Habré sert surtout à ce dernier à obtenir une image internationale, et des fonds, pour se propulser à la tête du FROLINAT en évincant Siddick, réfugié à l'extérieur, tout en ralliant les autres composantes du mouvement.

Dans la nuit du 12 au 13 avril 1975, Tombalbaye est renversé par un coup d'Etat militaire qui propulse au pouvoir le général Malloum. Mais les Toubous n'en ont cure. Lors des déplacements en véhicule, Desjardins décrit le ravitaillement en essence qui s'opère via des bidons cachés sur l'itinéraire. A Gouro, il rencontre Adoum Togoï, le chef d'état-major de Habré. C'est lui qui a mené l'enlèvement des otages. Il précise que la 2ème armée du FROLINAT ne compte à l'époque que 850 combattants et manque de cadres (50 à 60 seulement). Desjardins est assez déçu de sa rencontre avec l'otage Marc Combe. Au Borkou, on remarque que le FROLINAT dispose aussi de quelques Toyotas fournies par les Libyens.

Desjardins, par contre, ne verra jamais Françoise Claustre, probablement parce que Habré ne le souhaitait pas. D'ailleurs ce dernier met à l'épreuve le journaliste qui craint, un temps, d'être lui aussi retenu en otage (!). Desjardins affirme avoir eu entre les mains une feuille où Galopin avait listé pour Habré les armes et munitions à fournir par Claustre... Le 2 mai 1975, il est de retour à Paris. Un mois plus tard, Marc Combe parvient à s'évader avec un des véhicules pris par les Toubous lors de sa capture.

Le témoignage de T. Desjardins, bien que limité de par sa méconnaissance initiale du Tchad et des soubresauts survenus depuis l'indépendance (ainsi que de l'histoire longue du pays), a en revanche l'avantage de nous présenter, vu de l'intérieur, le CC-FAN -ou 2ème armée du FROLINAT) entre la fin de l'opération Limousin et l'offensive de 1977-1978 appuyée par la Libye, c'est à dire à un tournant. La prise d'otages d'Hissène Habré relance les Toubous et montre que l'insurrection tchadienne n'est pas écrasée. Avec le soutien libyen, elle prendra une nouvelle expression, entraînant l'intervention française de 1978. Je signale aussi que ce volume, que j'ai acheté d'occasion, a été visiblement annoté par un militaire français ayant participé aux opérations sur place (Limousin en particulier). Ce militaire, qui prend plaisir à insulter Desjardins ("gauchiste", "salopard", etc), fournit cependant quelques commentaires intéressants et corrige certaines des erreurs du journaliste (sur les opérations ou les thématiques miltaires, les personnages aussi, en particulier les officiers tchadiens qu'il a manifestement côtoyés). Une lecture dans la lecture, en somme...


jeudi 9 octobre 2014

Jean-Yves LE NAOUR, A. DAN, Sébastien BOUET, La faute au Midi, Grand Angle, Bamboo Editions, 2014, 48 p.

Synopsis : Le 21 août 1914, les soldats provençaux du XVe corps sont lancés dans la bataille de Lorraine, sans appui d’artillerie. C’est un massacre. 10 000 soldats sont fauchés par les obus et la mitraille avant même de voir un seul casque à pointe. Pour Joffre, généralissime des armées françaises, cette défaite est catastrophique, car elle ruine ses plans. Afin de se dédouaner, il rejette la faute sur les soldats du Midi, à la mauvaise réputation. Humble combattant provençal, Auguste Odde, comme trois autres soldats, participe à cette affreuse bataille. Blessé au bras, il est soupçonné de lâcheté et risque la peine de mort...

Encore un volume "one shot" de la collection Grand Angle de Bamboo Editions, pour commémorer le centenaire de la Grande Guerre. Avec toujours Jean-Yves le Naour au scénario, sur un sujet qu'il connaît bien pour y avoir consacré un livre aux éditions Vendémiaire : le discrédit jeté sur les soldats méridionaux, en août 1914, pour l'échec de l'offensive française en Lorraine. Comme dans le volume sur François-Ferdinand, un encart de 8 pages en fin de volume rappelle cet épisode historique peu glorieux qui donne la matière à l'album. Le XVème corps, composé de soldats du Midi, tombe dans le piège tendu par les Allemands en Lorraine, malgré les avertissements d'une reconnaissance aérienne et des habitants du cru, et à cause de l'empressement à en découdre de Foch. Le XXème corps, composé de Lorrains, lâche en premier, et le XVème, dont le flanc est découvert, suit. Les méridionaux se reprennent quelques jours plus tard mais il faut à Joffre un bouc-émissaire pour justifier l'échec de son plan de bataille. C'est lui qui souffle au ministre de la Guerre Messimy que les méridionaux, par leur lâcheté, ont fait capoter l'opération. Messimy utilise les services du sénateur de la Seine, Gervais, pour répandre l'information dans la presse. Le tollé est tel que Messimy doit rendre son portefeuille quelques jours plus tard, le 25 août. Mais le mal est fait : un médecin-major examine 16 blessés dans la nuit du 10 au 11 septembre et en identifie 6 comme coupables de "mutilation volontaire". Une cour martiale condamne les 6 hommes à mort le 18 septembre, et 2 d'entre eux, Auguste Odde, le personnage principal de la BD, et Joseph Tomasini, sont exécutés le lendemain. En raison du contexte de guerre, les garanties habituelles de la justice ont été supprimées : l'iniquité de la sentence s'en trouve renforcée. Un chirurgien découvre quelques jours plus tard que les soldats du Midi ont bien été blessés par des éclats d'obus allemands. Les deux soldats sont réhabilités en septembre 1918, le docteur qui les avait condamnés est blâmé. En mars 1919, des représentants de l'Etat viennent présenter leurs excuses aux familles, avec croix de guerre et médailes militaires comme "baume réparateur".




Dans la bande dessinée, Jean-Yves Le Naour choisit de relater les faits, sans s'attacher, faute de place, à l'explication des causes profondes de cet incident dramatique : pourquoi l'application folle de l'offensive à outrance en Lorraine, pourquoi le mépris des méridionaux a-t-il si bien fonctionné (même s'il l'explique rapidement dans l'encart final), pourquoi surtout les cours de justice militaire avaient obtenu de tels pouvoirs exceptionnels, choses qui pour certaines ont été bien travaillées par certains écrits (comme je le disais sur François-Ferdinand, une bibliographie sommaire pour creuser ne serait pas de trop, comme dans la collection Ils ont fait l'histoire de Glénat). La finalité du propos est cependant très pédagogique : à travers le personnage d'Auguste Odde, J.-Y. Le Naour laisse entrevoir le parcours de soldats partis faire leur devoir mais qui ont été pris au piège d'une mécanique folle, sans aucun recours possible. Dans cette bande dessinée, l'histoire prend le pas sur la fiction. Le travail ayant bénéficié de la collaboration des Archives départementales des Bouches-du-Rhône, on regrette d'autant plus de ne pas connaître dans l'encart les sources de ces faits historiques peu connus jusqu'à récemment. 


mercredi 8 octobre 2014

John PRADOS, The Blood Road. The Ho Chi Minh Trail and the Vietnam War, John Wiley & Sons, Inc, 1998, 432 p.

John Prados, historien militaire américain, est l'un des spécialistes "historiques" de la guerre du Viêtnam, sur laquelle il a beaucoup écrit : un ouvrage sur Khe Sanh, une histoire du conflit qui avait été traduite par Perrin en français il y a quelques années et que j'ai déjà commentée ici-même. En 1998, il livre ce livre important consacrée à la piste Hô Chi Minh.

Le terme est devenu familier aux Américains et aux autres habitants de la planète, mais peu de personnes savent exactement ce qu'il a recouvert pendant la guerre. La piste Hô Chi Minh est en réalité au centre du conflit : pour Hanoï, c'est le moyen principal pour procéder à la réunification du Nord et du Sud ; pour les Nord-Viêtnamiens, une expérience fondamentale que de l'emprunter. Ensemble complexe, la piste Hô Chi Minh représente un effort colossal, un véritable casse-tête pour le Sud et ses alliés américains. Les assauts à travers les frontières, au Cambodge et au Laos, provoquent la montée de la contestation aux Etats-Unis. La piste Hô Chi Minh représente la guerre du Viêtnam comme microcosme, et c'est bien en tant que tel que Prados a voulu l'étudier, à partir de nombreuses archives américaines, dont certaines inédites, tout en donnant aussi la parole aux adversaires nord-viêtnamiens et viêtcongs.


lundi 6 octobre 2014

Jean-Yves LE NAOUR, CHANDRE et Sébastien BOUET, François-Ferdinand. La mort vous attend à Sarajevo, Grand Angle, Bamboo Editions, 2014, 48 p.

Synopsis : Plus que de l’attentat de Sarajevo, cette histoire vraie fait le récit de l’amour qui unit François-Ferdinand de Habsbourg et sa femme, malgré la pression de l’étiquette et les efforts de l’empereur François-Joseph qui a tout tenté pour les séparer. Jusqu’à les inciter vivement à se rendre à Sarajevo, le jour de l’ex-fête nationale de la Serbie fraîchement annexée. Ce voyage qui sonne comme une provocation pour les nationalistes serbes, François-Ferdinand ne s’y dérobera pas. L’ombre de l’attentat – qui se profile de plus en plus – pèse peu à peu comme une mort annoncée à laquelle, par fierté, François-Ferdinand ne veut ni ne peut échapper tandis que sa femme l’accompagne parce qu’elle refuse de l’abandonner face au péril...


La collection Grand Angle, de Bamboo Edition, a décidément pris les devants pour le centenaire de la Grande Guerre. En plus d'autres titres sortis bien avant la commémoration (comme la série L'Ambulance 13 que je commentais récemment), la collection s'enrichit cette année de nouveaux titres, en un seul tome, qui aborde des sujets particuliers du conflit. Au scénario, rien moins que Jean-Yves Le Naour, docteur en histoire, spécialiste de la Première Guerre mondiale et de l'histoire du XXème siècle - que je n'ai pas lu mais dont j'ai entendu le plus grand bien, à confirmer pour moi donc. Comme souvent dans les BD que j'ai commenté ces derniers temps, la collaboration entre un historien et le monde de la bande dessinée donne d'assez bonnes choses.


C'est le cas avec ce tome "one-shot" sur François-Ferdinand. Faute de place, l'historien s'est concentré sur les derniers mois de la vie de l'héritier de l'empire d'Autriche-Hongrie : l'opposition avec l'empereur François-Joseph, le lien très fort avec son épouse morganatique, Sophie Chotek, l'admiration de François-Ferdinand pour les Tchèques et son mépris des Hongrois, etc. Une large place est aussi consacrée au choix de la visite à Sarajevo le 28 juin 1914 par l'empereur pour son neveu, et aux menaces qui pèsent sur ce dernier. Jean-Yves Le Naour accorde également quelques pages à la visite du Kaiser Guillaume II à François-Ferdinand dans sa résidence de Konopischt, quelques semaines seulement avant l'assassinat. Il insiste donc sur les causes de la guerre, tout comme le montre aussi la savoureuse leçon de géopolitique de François-Ferdinand à son fils, qui résume à elle seule l'esprit de l'époque. Il passe relativement vite sur les terroristes de la Main Noire, dans la bande dessinée, pour relater en détails, en revanche, la journée du 28 juin. De manière plutôt réussie, il faut bien le dire, de même que les dernières cases sur les suites de l'attentat.


Le tout se complète d'un livret historique de 8 pages de Jean-Yves Le Naour à propos de François-Ferdinand. C'est bien ficelé, mais si on le compare à celui de la collection Ils font fait l'histoire de Glénat, où les historiens expliquent aussi comment ils ont écrit la BD et quels compromis ils ont dû faire par rapport à l'histoire, c'est peut-être un peu moins abouti, quoiqu'appréciable. Le dessin pourrait être probablement meilleur, mais c'est à mon avis un détail face à un tome unique (avantage aussi) qui dépeint sans le romancer, avec un historien au scénario, un événement capital du XXème siècle. On en redemande. 


dimanche 5 octobre 2014

Jean-Luc DAUPHIN, Le dernier jacobin de Sens, Histoire en histoires, Les Amis du Vieux Villeneuve-sur-Yonne, 2014, 132 p.

1801. La France vit sous les auspices du Consulat instauré par Bonaparte. Jean-Baptiste Gautier, au service du sous-préfet de l'arrondissement, remarque chez son oncle, l'abbé Colin, un tableau qui provient de l'ancien couvent des Jacobins de Sens. Or l'abbé Dubouchet, le dernier responsable du couvent avant sa suppression pendant la Révolution, a été assassiné dans des circonstances non élucidées en septembre 1790. A la demande de Colin, Gautier commence à enquêter pour tenter de résoudre cette mystérieuse affaire...

Voilà un roman policier bien sympathique ancré dans le contexte historique de la Révolution et du Consulat dans l'Yonne. Il est signé Jean-Luc Dauphin, ancien maire de Villeneuve-sur-Yonne entre 1995 et 2001 (RPR-UMP), qui en a d'ailleurs écrit un certain nombre pour cette collection, et je n'ai pas commencé par le premier. Néanmoins cela n'empêche pas de suivre l'histoire et de 
 s'y retrouver, au bout du compte.

L'auteur se sert d'un canevas historique autour de la fermeture des couvents et maisons religieuses en 1790, de la saisie de leurs archives ou de leurs bibliothèques, et de personnages tout à fait authentiques comme le premier sous-préfet de Sens Edmond Sangrier, pour développer son intrigue. Pour les besoins de celle-ci, en revanche, il imagine un petit peu le destin des derniers jacobins de Sens, beaucoup plus prosaïque en réalité. Ce n'est assurément pas un roman policier révolutionnaire -d'autant qu'il est assez court et peut-être un peu cher pour le contenu-, mais il se lit bien, et permet de passer un agréable moment de lecture dans des lieux familiers à l'habitant de la région. J'essaierai de prendre la collection dans l'ordre pour la suite, depuis le début...

Bernard LANNE, Histoire politique du Tchad de 1945 à 1958. Administration, partis, élections, Paris, Editions Karthala, 1998, 352 p.

Bernard Lanne (disparu en 2000) est un ancien administrateur de la France d'outre-mer, ayant servi au Tchad entre 1960 et 1975. Il a été directeur de cabinet de François Tombalbaye (1960-1961) et a été le premier directeur de l'ENA tchadienne (1963-1974). Sa carrière s'achève à la Documentation Française, où il devient rédacteur en chef de la revue Afrique Contemporaine. Il a beaucoup écrit ensuite sur l'histoire politique du Tchad au XXème siècle, dont il est devenu un des spécialistes.

Dans ce livre de plus de 300 pages, Bernard Lanne s'intéresse à la période s'étalant de 1945 à 1958, moment où le Tchad passe du régime colonial à une très large autonomie interne, préfigurant l'indépendance. L'auteur a bénéficié du concours de Gabriel Lisette, personnage politique important de l'époque. 

Le Tchad, qui fait partie de l'AEF depuis sa création, a souvent changé de statut. Il ne devient vraiment une colonie, dirigée par un gouverneur qui n'est pas un militaire, qu'en 1938... Le Tchad est divisé en 10 circonscriptions administratives, elles-mêmes réparties en subdivisions. Le gouverneur, qui dispose de peu de moyens, gouverne grâce aux chefs de cantons et de villages : les chefs traditionnels dans le nord musulman, ou ceux créés par le colonisateur dans le sud où il n'y en avait pas, historiquement. Les communications et les transports sont difficiles. C'est la Seconde Guerre mondiale, où le Tchad joue un rôle important pour la France Libre, qui ouvre le pays sur l'extérieur et de même sur le plan politique. Les libertés fondamentales, qui n'existaient pas ou de manière réduite, sont accordées ; les prestations dues par les indigènes, parfois de véritables corvées, sont abolies.

2ème Guerre Mondiale n°56 (octobre-novembre 2014)

En plus du dossier et de la chronique que j'ai déjà signalée et qui font partie de ce numéro, je précise qu'une de mes fiches de lecture apparaît p.5 (résumé de celle sur le livre à propos de l'atlas de Stalingrad d'A. Joly).

- la double page Actualité : focus est consacrée à l'Ukraine et aux Ukrainiens pendant la Seconde Guerre mondiale (et non à la Crimée et la Seconde Guerre mondiale, comme indiqué en haut de la p.9, traité dans un numéro précédent). Difficile d'être efficace en deux pages, vu le sujet. La chronologie indicative sur le conflit ukrainien, en bas de la p.9, ne fait bizarrement pas mention de l'intervention russe en Crimée au début de l'année (un oubli ?). Les deux références citées en notes renvoient en fait à deux liens internet sur le même site, infooukes.com.  Mais ce sont des travaux déjà anciens : l'article de P. Potichnyj, a manifestement été rédigé dans les années 1980 ; l'ouvrage d'A. Gregorovich, mis en ligne en 1995 pour le cinquantenaire de la victoire de 1945, a été écrit juste après la chute de l'URSS. Or, bénéficiant d'ouvertures d'archives et autres avancées plus récentes, les travaux se sont depuis multipliés, en anglais tout particulièrement, sur la place de l'Ukraine durant la Seconde Guerre mondiale. Même si l'on met de côté l'ouvrage de T. Snyder, très débattu, de nombreux autres livres (ou articles de revues) sont venus éclairer notre connaissance du phénomène de la collaboration ukrainienne avec les nazis, de l'implication des Ukrainiens dans le mouvement des partisans, etc. Du coup, on peut se demander si la conclusion de Potichnyj que cite l'auteur a la fin du focus est toujours valide : les Ukrainiens avaient-il majoritairement un agenda politique nationaliste, que ce soit contre les nazis ou les soviétiques ? Il y a eu en fait des expériences très différentes à l'ouest et à l'est de l'Ukraine, et même entre régions de l'ouest du pays pour descendre à un niveau plus réduit. Plus de 5 millions d'Ukrainiens ont servi dans l'Armée Rouge ou dans les partisans, qui pour ces derniers ont compté probablement jusqu'à 50 000 hommes fin 1943, alors que l'OUN-B alignait à la même période pas plus de 20 à 23 000 hommes. L'OUN puis l'UPA n'ont pas combattu de la même façon les Soviétiques et les Allemands : pour ces derniers, ils ont tué à peine quelques centaines d'hommes, notamment des formations de police composées d'anciens prisonniers polonais ou soviétiques. Au contraire, 55% des chefs de l'UPA ont été tués au combat contre les forces soviétiques ou alliées, alors que les partisans soviétiques en Ukraine, d'après les sources allemandes elles-mêmes, auraient tué au bas mot 15 à 25 000 adversaires (soldats, policiers, miliciens supplétifs, etc). En réalité, la perspective nationaliste était très peu présente chez les Ukrainiens servant dans les partisans (encadrés par des Russes du NKVD) ou dans l'Armée Rouge. Contrairement à l'OUN/UPA où l'essentiel de l'effectif était ukrainien, pro-nazi en grande partie, et a participé à des massacres de Polonais ou de Juifs. Malgré la focalisation récente de l'historiographie sur les collaborateurs (et l'assimilation maladroite qui peut être faite avec l'ensemble des Ukrainiens), ceux-ci ont relativement été probablement bien moins nombreux (même en comptant, en plus de l'OUN, les unités de sécurité et la division SS Galice, entre autres) que les Ukrainiens servant côté soviétique (partisans, Armée Rouge, etc). Plus intéressantes encore sont les questions, que je ne développerai pas ici, de mémoire et d'instrumentalisation de l'histoire par les différents acteurs pendant la guerre froide puis après la chute de l'URSS et  la naissance de l'Ukraine, jusqu'au conflit actuel. La rhétorique et la réhabilitation nationalistes n'ont pas l'exclusivité du discours parmi les acteurs en présence, et là encore les différences régionales et interrégionales sont très marquées.

- Franck Ségretain traite d'un sujet classique, la libération de Strasbourg par la 2ème DB en novembre 1944. Rien à dire de particulier sur le fond mais je trouve l'auteur un peu sévère sur la performance des divisions blindées américaines : effectivement elles manquent d'expérience, pour la plupart, au printemps 1944, mais l'opération Cobra donne les premières possibilités de manoeuvre et certaines divisions font déjà preuve d'une grande souplesse au feu, comme la 4th Armored. C'est seulement à partir de ce moment que les divisions blindées américaines peuvent être réellement utilisées pour des missions d'exploitation. Steven J. Zaloga, à travers un ouvrage qu'il me reste à ficher, avait bien fait le tour de ces questions de doctrine de l'arme blindée américaine, via le suivi du char Sherman, un des principaux exécutants. Je trouve Franck Ségretain plus intéressant sur ses sujets de prédilection, les phénomène d'occupation, résistance et répression en France, que sur ce thème d'histoire militaire pure.

- dans la chronique Ecrire l'histoire, B. Rondeau revient sur les questions de terminologie : comment désigne-t-on le 6 juin 1944, le conflit germano-soviétique ou la guerre du Pacifique. Ou quand même la dénomination d'une guerre est porteuse de sens et de subjectivité.

- la fiche personnage de Vincent Bernard porte sur le général Guillaume, personnage il est vrai méconnu, qui a notamment mené au combat les goumiers marocains en Italie mais aussi les tirailleurs algériens, plus tard. Je me souviens de lui surtout parce qu'il a été attaché militaire à Moscou juste après la guerre et qu'il a écrit  à ce moment-là un des rares livres en français consacré à l'Armée Rouge et à sa performance durant le conflit. A noter que la bibliographie indicative comprend un livre sur la campagne d'Italie d'un certain J.-C. Notin, qui avant de traiter "à la suite" les conflits actuels où est engagée à la France (plutôt sous l'angle de l'histoire officielle, quoique cela soit un peu moins vrai paraît-il pour son ouvrage sur la guerre au Mali, que je n'ai pas lu), a effectivement écrit quelques livres d'histoire.

- le même auteur signe un article sur le s. Panzer-Abteilung 508, un des bataillons de Tigres les moins connus, mais quand même souvent déjà abordé dans la presse spécialisée, et qui a servi exclusivement en Italie. Le contenu est classique, c'est un historique d'unité. Je m'interroge toujours par contre, à titre personnel et quand je vois le tableau des "rendements" des bataillons de Tigres, sur la crédibilité à accorder aux sources allemandes, un peu comme dans le cas des victoires aériennes. Que le Tigre ait remporté de nombre de succès contre les blindés alliés, c'est indubitable. Mais quelqu'un comme Schneider, cité en bibliographie, ne se repose que sur les sources allemandes, quasiment sans les critiquer. Même Wilbeck, également cité, beaucoup plus critique sur les bataillons de Tigres, fait peut-être un peu trop confiance aux chiffres allemands. J'avais rapidement réfléchi à la question, à partir de la perspective des spécialistes russes, dans mon article sur l'as des chars Dimitri Lavrinenko.

- le dernier article est plus original : Benoît Rondeau tente de dresser un rapide portrait de la 8th Army. Une armée symboliquement importante pour le Royaume-Uni, mais qui souffre de faiblesses tactiques, en dépit de réelles qualités, en défense, pour les raids en profondeur, etc. Elle pâtit du manque de coopération interarmes et d'une acclimatation nécessaire à la guerre du désert, comme les autres belligérants. Dans le domaine logistique en revanche, la supériorité britannique est nette, et le problème matériel pas si à l'avantage que ça de l'Allemagne. La 8th Army souffre peut-être en revanche, vu sa composition multinationale, d'un manque d'homogénéité et d'esprit corps, du moins selon l'auteur jusqu'à El Alamein. Par contre, à l'inverse de l'Afrika Korps, elle n'a jamais été considérée comme secondaire. A noter que l'auteur commente sa bibliographie, ce que j'ai également fait pour la première fois dans le magazine avec mon dossier "Peiper", lui aussi très classique (pour le sujet en tout cas). Une première que je compte rééditer si possible.

- la fiche Uniformes porte sur un fantassin britannique de la 5th Infantry Division de la 8th Army en Sicile.

mercredi 1 octobre 2014

Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU, EMEM, Jour J, tome 13 : Colomb Pacha, Paris, Delcourt, 2013, 56 p.

1492. Après 40 jours de navigation, les deux navires menés par Colomb Pacha touche terre, quelque part sur le continent américain. Cinq ans plus tôt, alors que le roi Ferdinand d'Espagne attaquait l'émirat de Cordoue, 20 000 combattants maures venus du Maghreb et fanatisés par le "maître de guerre" infligeait une défaite aux Espagnols dans la plaine de Santa Fe. Colomb tente en vain de vendre son projet d'expédition au roi de France. Déçu, il se convertit à l'islam, rassemble des équipages et des spécialistes chrétiens, juifs, pour son expédition. Surveillé par Moktar, l'oeil fanatique du maître de guerre, Colomb s'enfonce à l'intérieur de la forêt avec ses compagnons...

Ce tome de l'inégale mais parfois excellente collection uchronique Jour J, de Delcourt, rappelle un peu le précédent, Le Lion d'Egypte, en ce sens que l'histoire uchronique développée ici est suffisamment exploitée dans un seul tome et colle donc bien au format de la collection. On se dit tout de même en refermant la BD que certaines idées sont tellement bonnes qu'elles mériteraient une série entière à elles seules.


L'idée de départ de l'uchronie est bien trouvée : et si la Reconquista de la fin du XVème siècle avait échoué et que l'Espagne était restée musulmane ? D'où l'idée d'un Christophe Colomb converti à l'islam pour financer son expédition... et qui touche terre sur le continent américain, où l'attendent certaines surprises, liées là encore à des faits historiques que l'on connaît d'ailleurs de mieux en mieux ces dernières années. Un regret toutefois : deux petites erreurs qui se sont glissées au fil des cases. Page 5, l'émir de Cordoue devient l'émir de Corfou (l'erreur est corrigée ensuite), et p.11, Isidore de Séville aurait vécu en 600 av. J.-C. (sic), alors que c'est bien sûr après.


Les auteurs ont fait le choix de se concentrer non pas sur l'uchronie elle-même et ses suites directes -les musulmans redressent la barre en Espagne, découvrent l'Amérique à la place des Européens et deviennent donc le centre du monde- mais sur le voyage d'exploration de Colomb devenu musulman. Le scénario tourne donc autour du fanatisme religieux et du contact avec des autochtones ou des autres étrangers qui ont précédé l'islam en Amérique (sic). Le tout renforcé par un dessin plutôt sombre qui colle bien aux tensions à l'intérieur des équipages, aux scènes de combat et de mort. Avec une perspective renversée en forme de pied-de-nez avec notre situation actuelle, où le monde musulman serait en position centrale... ramassé sur un tome, c'est peut-être pour le coup l'un des plus efficaces de la série, dans le principe ; je l'ai préféré au précédent.


Publication : D'al-Qaïda en Irak à l'Etat Islamique (2003-2014)-DSI

Dans la livraison d'octobre du magazine DSI (n°107), vous trouverez un court article que j'ai écrit intitulé "D'al-Qaïda en Irak à l'Etat Islamique (2003-2014)". Merci à Joseph Henrotin de m'avoir sollicité pour ce faire.

Il s'agit d'une (très) rapide synthèse sur les racines de ce qui est devenu l'Etat Islamique, en partant de Zarqawi puis de la naissance d'al-Qaïda en Irak. La place étant réduite pour traiter plus d'une décennie, il a évidemment fallu faire des choix en termes de contenu et de notes pour les références, aussi. De par mon travail sur la Syrie je connaissais davantage la fin de la période, néanmoins j'ai beaucoup lu pour être en mesure d'insister sur les points phares du reste de la période.

Bonne lecture.

mardi 30 septembre 2014

Peter TREMAYNE, Un calice de sang, Grands Détectives 4632, Paris, 10/18, 2013, 377 p.

670. Dans l'abbaye de Lios Mor, un moine érudit de retour de Terre Sainte est retrouvé poignardé dans sa cellule, fermée de l'intérieur. Les manuscrits qu'il avait ramenés avec lui ont été subtilisés. Soeur Fidelma et son époux, Eadulf, sont envoyés dans l'abbaye pour résoudre, à nouveau, une affaire criminelle plus complexe qu'il n'y paraît...

Peter Tremayne est l'un des pseudonymes du romancier Peter Berresford Ellis, auteur de plus de 90 romans et 95 nouvelles. Sa série la plus fameuse est celle de soeur Fidelma, une religieuse irlandaise, avocate des cours de justice, qui travaille sur des affaires criminelles dans l'Irlande et l'Europe du VIIème siècle de notre ère. Ces enquêtes policières se situent dans la droite ligne du Nom de la Rose d'Umberto Ecco et surtout des enquêtes de Frère Cadfaël, le personnage créé par Ellis Peters et que l'on peut retrouver dans la même collection. La renommée de la série a dépassé les frontières, donnant même naissance à une société internationale de Soeur Fidelma basée à Charleston, en Caroline du Sud, avec son propre site internet.

Le premier tome, Absolution par le meurtre, est sorti en 1994. La série en compte actuellement 24 (dont deux recueils de nouvelles). Si l'essentiel des intrigues a lieu en Irlande, soeur Fidelma voyage aussi dans le reste de l'Europe, à Rome, dans les royaumes francs (Autun), dans la Bretagne (pays de Galles, royaumes angles et saxons) et une des enquêtes a même lieu lors d'un trajet maritime vers l'Espagne. L'un des thèmes fétiches de l'auteur est de mettre en opposition l'Irlande des premiers siècles après la conversion chrétienne, dont la société et la pratique religieuse restent originales, avec les autres sociétés et la religion romaine. Ce thème général se décline en une multitude de sous-thèmes : différences entre les systèmes de gouvernement, entre les systèmes juridiques, place de l'esclavage ou des femmes, etc. Autre thème récurrent : celui des tensions internes à l'Irlande, les conflits entre le Haut Roi et les souverains des 5 royaumes, les guerres entre clans, différents aspects de la société irlandaise, etc. Par dessus cet ensemble se rajoute, quasiment à chaque fois, le conflit entre la chrétienté irlandaise et le pouvoir romain, décliné lui aussi selon différentes thématiques (opposition pour la suprématie dans les îles britanniques, tolérance de l'héritage païen, application des principes chrétiens ou non au cadre juridique, célibat du clergé, valeur de l'astrologie, etc). Le succès de la série vient probablement du fait que ces thèmes renvoient, aussi, à certaines réalités contemporaines : en outre, la dimension historique est soignée, bien que les intrigues soient de qualité inégale, même si globalement, elles sont plutôt bien construites.

Un calice de sang, qui est le 21ème tome paru en français, ne déroge pas à la tradition de soeur Fidelma. Cependant, le thème général abordé ici est traité quasiment pour la première fois, ce qui amène un petit souffle de fraîcheur. D'ailleurs l'auteur s'en explique par quelques pages en fin de volume. L'action se déroule en Irlande, comme souvent, mais l'enquête est bien menée et il est difficile de déterminer exactement toutes les responsabilités -souvent complexes dans les crimes traités par soeur Fidelma- avant la solution. On devine facilement l'identité d'un des coupables mais celle de son complice reste bien dissimulée jusqu'à la fin. J'ai par contre l'impression que l'histoire de Tremayne reprend une des nouvelles du second recueil, La parole des morts, car la ressemblance est furieuse.  Un calice de sang est peut-être un ton en-dessous de la série excellente autour du quinzième volume mais se laisse néanmoins bien lire dans la suite des précédents.

lundi 29 septembre 2014

Patrick COUTHAS, Patrice ORDAS, Alain MOUNIER et Sébastien BOUET, Ambulance 13, tome 1 : Croix de Sang, Paris, Bamboo Editions, 2010, 48 p.

1er janvier 1916. Le médecin aide-major Louis-Charles Bouteloup rejoint le front, dans une carriole. Il remplace le lieutenant Jacquin, tué, à la 13ème escouade d'ambulanciers. Accueilli par le sergent de l'escouade, ancien prêtre, Bouteloup, qui traîne derrière lui des problèmes familiaux, découvre bientôt la réalité cruelle de la guerre des tranchées...

Parmi la floraison de bandes dessinées sur la Première Guerre mondiale, centenaire oblige, de plus ou moins bonne tenue, je découvre un peu en retard L'ambulance 13, qui dès le premier tome s'affirme comme une vraie réussite. Il s'agit en fait de l'adaptation d'un roman paru plus tôt en 2010.



La qualité de ce premier tome est de mêler fiction et côté documentaire et pédagogique. La vision de la guerre des tranchées par un officier médecin à peine sorti de la faculté de médecine permet au lecteur de s'identifier au personnage qui découvre la réalité de la Première Guerre mondiale. Les auteurs veillent également à peindre dès le départ de fortes individualités au sein de l'escouade d'ambulanciers, qui constituent tout de suite un décor quasi familier. La rencontre avec soeur Isabelle laisse également augurer de futurs développements. Un reproche peut-être, l'intervention récurrente du narrateur, Bouteloup, casse peut-être le rythme de certaines séquences. L'évocation assez précise du travail des ambulanciers et des médecins sur les blessés rappelle que la bande dessinée a bénéficié du concours du service de santé des armées. On n'échappe pas cependant à la scène classique de fraternisation qui conclut l'album et qui sent un peu trop le réchauffé. Néanmoins, c'est avec plaisir que je découvrirai les tomes suivants car ce premier volume est de bonne facture.



dimanche 28 septembre 2014

Eric M. BERGERUD, The Dynamics of Defeat. The Vietnam War in Hau Nghia Province, Westwiew Press, 1990, 383 p.

J'avais déjà eu l'occasion de ficher sur ce blog un des ouvrages d'Eric M. Bergerud, historien militaire américain, consacré à la guerre du Viêtnam. Il s'agissait d'une collection de témoignages américains de vétérans de la 25th Infantry Division, qui à vrai dire s'était avérée assez peu intéressante, notamment car complètement dépourvue d'appareil critique, à la fois dans le texte (a minima) et surtout en notes et bibliographie. C'est donc avec un certain a priori que j'ai acquis un livre un peu plus ancien du même auteur qui, comme le titre l'annonce, cherche à démonter les mécanismes de la défaite américaine au Viêtnam à travers le parcours d'une province du Sud-Viêtnam. Fort heureusement cette fois-ci, le résultat est d'un tout autre calibre, et il aurait été dommage de passer à côté.

Bergerud explique en introduction pourquoi il a choisi de mener l'analyse d'une province pendant la guerre. D'abord parce que la province est la catégorie administrative clé du Sud-Viêtnam rural pendant le conflit. Ensuite, Hau Nghia, créée en octobre 1963, juste avant la chute de Diêm, a la particularité de se situer entre Saïgon et les bases communistes près de la frontière cambodgienne ; en outre elle est peuplée majoritairement de Viêtnamiens et de paysans, et les Américains y ont été présents longtemps. Bergerud, au départ, avait été influencé par les vétérans américains qui pensaient que la guerre avait été mal conduite sur le plan militaire, que la stratégie de Westmoreland en particulier était inappropriée dans le Sud-Viêtnam rural. Progressivement, il en est venu à penser qu'en réalité, les Américains n'avaient aucune chance de l'emporter et ce dès l'intervention décidée par Johnson. Il explique cette situation par quatre facteurs : le manque de soutien des paysans et du monde rural pour le gouvernement sud-viêtnamien ; la très grande présence au contraire, dans ces mêmes couches de la population, du Front National de Libération ; l'importance que les Américains ont accordé au combat politique en zone rurale, mais sans jamais pouvoir renforcer la légitimité du gouvernement sud-viêtnamien ; enfin, l'inexorabilité de la lutte militaire contre les forces du FNL, qui crée des problèmes insurmontables. Bergerud s'appuie pour cette monographie sur des sources primaires américaines, et sur les interrogatoires des défecteurs du Viêtcong pendant la guerre.

vendredi 26 septembre 2014

Publication : 2ème Guerre Mondiale n°56

Le dernier numéro du magazine 2ème Guerre Mondiale est paru (56).

Vous y trouverez un dossier que j'ai signé consacré à Joachim Peiper, véritable "icône" de la Waffen-SS, encore aujourd'hui, dans une certaine littérature. C'est moi qui ait proposé, il y a déjà longtemps, ce sujet "German Bias" au rédacteur en chef car il me semblait intéressant de revenir sur ce personnage à travers un dossier appuyé sur une bibliographie solide (et pour le coup, commentée par mes soins, ce qui est une première dans mon cas pour le magazine, me semble-t-il), chose rare dans la littérature spécialisée. L'occasion de ne pas parler seulement du Peiper "soldat", mais aussi du SS et par extension du Waffen-SS, et pas que dans sa dimension militaire. D'ailleurs je termine le dossier sur la fin de la vie de Peiper après 1945 jusqu'à sa disparition mystérieuse en 1976 -j'ai préféré privilégier ce récit, cette fois, à l'approche historiographique du sujet que j'aurais pu mener pour boucler ce dossier.

Le seul autre papier que je signe dans ce numéro est la chronique cinéma consacré à un grand film du genre des camps de prisonniers de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, Stalag 17.

Bonne lecture !