mardi 22 juillet 2014

Jean LOPEZ, Opération Bagration. La revanche de Staline (été 1944), Paris, Economica, 2014, 409 p.

En janvier 2012, alors que je rencontrais Jean Lopez au siège des éditions Mondadori à Paris, pour l'encadré « blog » du n°5 de Guerres et Histoire, j'avais posé une question à propos de l'écriture d'un possible ouvrage traitant de l'opération Bagration. Jean Lopez m'avait répondu que l'ouvrage était dans l'ordre des possibles, mais pas encore à l'ordre du jour. Or à peine deux ans plus tard, voici venu Opération Bagration. La revanche de Staline (qui emprunte son sous-titre à un ouvrage anglo-saxon), paru six mois après le Joukov de Jean Lopez.

Le Joukov, que j'avais commenté en détail ici, manifestait probablement l'ambition de Jean Lopez de sortir de son rôle réel : celui d'un vulgarisateur en français et d'un compilateur des meilleures sources anglo-saxonnes, allemandes, voire russes (avec l'aide précieuse de plusieurs traducteurs), de l'histoire militaire du front de l'est, ce qui se vérifie ici. Avec ce Bagration, Jean Lopez appuie sur la même ambition et poursuit sa série de volumes dans la collection Campagnes et Stratégies, chez Economica, quasiment au rythme d'un ouvrage par an, si l'on fait exception du Joukov, donc, et d'un autre ouvrage consacré à des témoignages soviétiques. J'avais commenté, avant le Joukov, certains ouvrages parus chez Economica, mais pas avec la distance critique nécessaire que j'ai maintenant. Pour le dire clairement, j'étais victime, moi aussi, d'une certaine « fascination » pour le travail de Jean Lopez, qui s'est dissipée depuis plus de deux ans et demi, à partir de mon propre travail, notamment pour les articles de magazines, de nombreuses lectures et d'un retour aux sources, pour ainsi dire, de la méthode historienne, le tout appliqué à l'histoire militaire. Cette fiche sera donc le premier ouvrage de la collection que je recense de manière critique, dans le bon sens du terme. Autant le dire tout de suite, Jean Lopez réalise encore, à nouveau, un bon travail de compilation/vulgarisation en français sur le sujet : rien de plus.

Cachez ces djihadistes que je ne saurais voir... les volontaires français en Syrie

Article publié simultanément sur l'Alliance Géostratégique.

N.B. :  les derniers ajouts apparaissent désormais en gras, pour ceux qui suivent le billet et ses mises à jour régulières.

Merci à Timothy Holman et à Yves Trotignon pour leur aide dans la rédaction de cet article.


Le cas des Français partis se battre en Syrie pose un problème particulier. Il n'est devenu vraiment visible (grâce aux médias, en particulier) qu'en 2013, année où le nombre de volontaires croît de manière importante. A l'image d'autres contingents européens, le djihad en Syrie est le plus grand mouvement du genre depuis la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan. Pour autant, rapporté à la population totale de la France ou même à la population musulmane de la tranche d'âge concernée, le mouvement n'a rien d'une lame de fond ou d'un exode massif1 ; on peut cependant noter qu'il s'accélère depuis l'été 2013, ce qui inquiète les autorités, et certains spécialistes, quant au retour des djihadistes. Mais il faut dire que jusqu'ici, les informations ont été très éparses. Le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, a multiplié les déclarations, à partir de mai 2013, au sujet du chiffre des Français impliqués dans le djihad en Syrie, pour arriver, en janvier 2014, à un total de 700, en tout, impliqués à un titre ou à un autre, depuis 2011. Chiffre difficile à vérifier, mais qui semble pourtant crédible, en tout cas pas forcément très exagéré. La dernière étude de l'ICSR, un institut britannique spécialisé sur la problématique des djihadistes étrangers, datée du 17 décembre 2013, plaçait l'estimation maximum, pour la France, à 413 individus2. Les Israëliens pensent que le dernier chiffre donné par Manuel Valls et F. Hollande est exagéré3. Ce que l'on peut savoir des cas bien identifiés montre pourtant que l'exemple français ne se distingue pas fondamentalement des autres contingents de volontaires européens, à quelques différences près4. Le recrutement, plutôt large au niveau de l'âge et des motivations au début, semble depuis s'être resserré vers des hommes jeunes, de 20 à 35 ans, plus déterminés et plus radicaux dans leurs choix sur le terrain. Il implique à la fois des personnes connues pour leur engagement antérieur, et souvent surveillées, mais aussi beaucoup d'hommes ou d'adolescents qui ont succombé au message radical, notamment délivré sur le web, sans que le phénomène se limite à des gens marginalisés sur le plan social. Comme pour l'ensemble des autres contingents, la majorité des volontaires français rejoint les deux formations djihadistes, le front al-Nosra (branche officielle d'al-Qaïda en Syrie depuis novembre 2013) et l'EIIL, en butte depuis janvier 2014 aux assauts des autres formations rebelles, parmi lesquelles le front al-Nosra lui-même. Les zones de départ sont assez bien identifiées : des grandes villes, Paris, Toulouse, Nice, Strasbourg, Lille-Roubaix-Tourcoing (ce qui correspond là encore à d'autres pays), avec une majorité de départs spontanés ou organisés en solitaire, sans forcément qu'il y ait recours à des réseaux organisés, la seule exception semblant être le sud-est (ce qui est une différence notoire cette fois avec d'autres Etats, comme la Belgique, où des réseaux plus structurés interviennent dans l'acheminement des volontaires, voire leur radicalisation). Les djihadistes français sont également, une fois arrivés, assez présents sur les réseaux sociaux, à des fins de recrutement, de propagande ou pour garder le contact avec les familles, comme on le verra à la fin de cet article.

Publications : 2ème Guerre Mondiale n°55 (juillet-août 2014)

Le numéro 55 de 2ème Guerre Mondiale est disponible à la vente depuis maintenant quelques jours. J'y contribue avec deux articles et deux petites chroniques.

Dans la rubrique Ecrire l'histoire, je propose une interview de Stéphane François, spécialiste français du mythe de l'occultisme et de l'ésotérisme nazi, que j'avais abondamment utilisé pour écrire le dossier du n°53. Cette lecture permettra sans doute à certains de ne pas hurler "au gag" à la vue du dossier concerné. A noter une coquille dans ma biographie personnelle p.20 qui n'est pas la bonne mais celle de mon collègue B. Rondeau.

P.58, je continue la chronique cinéma avec le film L'Etoile (2002) de N. Lebedev, un grand classique du film de guerre russe à découvrir. Autre coquille, la date de début d'article qui mentionne 1941 au lieu de 1944.

En ce qui concerne les articles, j'en signe un premier sur l'opération Bagration, anniversaire oblige, que je résume rapidement, car il est impossible d'être exhaustif et complet en si peu de place. J'en profite pour signaler que la recension du livre sur l'opération Bagration de Jean Lopez (.5) n'est pas de moi. Ceux qui sont intéressés pourront en revanche lire la fiche détaillée que j'ai mise en ligne il y a quelques semaines (avec déjà 600 vues en moins de trois semaines...). En revanche la recension du livre Invasion ! est de mon fait, même si cela n'est pas mentionné, autre coquille.

Enfin, le dernier article que j'ai écrit traite du fameux comparatif StG 44-AK 47, en l'honneur de la mort de M. Kalachnikov en décembre dernier. Ce n'est pas un comparatif technique mais plutôt d'histoire militaire et des armes à feu, pour comprendre comment Allemands et Soviétiques se sont mutuellement influencés dans la quête du fusil d'assaut, initiée pendant la Grande Guerre.

Bonne lecture.

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 20/Les Pakistanais

De nombreux commandants du Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP) ont précisé avoir envoyé des militants en Syrie pour combattre le régime de Bachar el-Assad1. Mohammed Amin, le coordinateur du TTP pour la Syrie, a ainsi affirmé que son organisation avait établi une base en Syrie avec l'aide de vétérans de l'Afghanistan. Un commandant de rang intermédiaire du TTP justifie l'envoi de militants par le fait que des chiites seraient également recrutés par l'Iran au Pakistan pour aller combattre aux côtés du régime de Bachar el-Assad. Le réseau qui se charge d'acheminer les volontaires en Syrie est tenu conjointement par le TTP et par le Laschkar-i-Jangvi (LJ), deux groupes affiliés à al-Qaïda. Il aurait envoyé de 100 à 150 hommes. Abdul Rashid Abbasi, un proche du chef du TTP, Hakimullah Mehsud, a précisé que 120 combattants pakistanais se trouvaient en Syrie et qu'ils étaient sous les ordres du commandement local d'al-Qaïda. Le réseau est dirigé par Usman Ghani, un ancien commandant du LJ, et Alimullah Umry, un commandant du TTP de la province de Khyber Pakhtunkhwa. Selon al-Jazeera, les Pakistanais se trouvent dans la Katibat Mujahiroon, un groupe djihadiste composé de volontaires étrangers qui combat à Lattaquié et qui est commandé par un Libyen, Abu Jaafar il Libi. Le TTP, le LJ et un autre groupe sectaire, le Hafiz Gul Bahadur, ont envoyé des combattants. Le TTP a également demandé à ses commandants de Mohmand, Bajaur, Khyber, Orakzai et des agences tribales du Waziristan de procéder à des recrutements.

Une première vidéo, le 31 juillet 2013, confirme la présence de combattants du TTP en Syrie. Elle montre un groupe de 10 à 20 Pakistanais et a été mise en ligne par l'EIIL. En septembre, les médias annoncent que les corps de 30 Pakistanais ont déjà été rapatriés au pays, la plupart appartenant au LJ ou à la faction du Punjab du TTP. Cette participation du TTP à l'insurrection syrienne ne doit pas surprendre : elle fait partie de la stratégie d'internationalisation promue par Mehsud, qui veut participer aux djihads à l'étranger en lien avec al-Qaïda. Il y en a eu d'autres exemples : en juin 2012, le président du Niger affirmait que des Afghans et des Pakistanais entraînaient des hommes au nord du Mali. Au Yémen, des Pakistanais convoyés par al-Qaïda formeraient des militants aux explosifs, l'un d'entre eux, Ragaa Bin Ali, étant même tué par un drone américain en 2013. Faisal Shahzad, un jeune Pakistanais résidant aux Etats-Unis et qui avait tenté de placer une bombe à Times Square en mai 2010, était lié au TTP. L'envoi de combattants en Syrie a aussi eu pour effet de raviver les tensions sectaires au Pakistan entre sunnites et chiites.

En juillet 2014, Tehreek-e-Khilafat, un groupe responsable d'attentats à Karachi, a annoncé qu'il se ralliait sous la bannière de l'Etat Islamique. C'est le premier groupe hors du Moyen-Orient à prendre cette position, ce qui renforce l'idée de djihad global de l'Etat Islamique, non son influence régionale, encore limitée. Ce groupe pakistanais est lié aux talibans du même Etat2. Il faut rappeler que Zarqawi, qui a dirigé al-Qaïda en Irak, a séjourné au Pakistan, dans le cadre du djihad afghan, à Hayatabad (Peshawar), qui est vite devenue l'une des villes phares de l'organisation. C'est là qu'il s'est radicalisé et qu'il a dirigé un camp d'entraînement sous la frontière, grâce à l'aide logistique du mouvement Lashkar-e-Jhangvi (LeJ). Il s'est également rendu régulièrement à Karachi avant de quitter le Pakistan en 1999. Son attitude très dure à l'égard des chiites se retrouve d'ailleurs au sein des mouvements radicaux sunnites pakistanais qui s'en prennent particulièrement à cette communauté3.


1Zia Ur Rehman, « Pakistani Fighters Joining the War in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 9, septembre 2013, p.9-11.

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 19/Les Turcs

Depuis trois décennies, des Turcs participent aux conflits extérieurs impliquant des combattants étrangers. Ils ont combattu en Afghanistan (contre les Soviétiques puis les Occidentaux), en Irak, en Bosnie, et dans le Nord-Caucase, certains ayant même occupé de hautes fonctions dans les groupes armés. Cevdet Doger, alias Emir Abdullah Kurd, était le commandant en second des combattants du Nord-Caucase avant sa mort en mai 2011. En août 2012, un journaliste turc rapportait la mort de 4 combattants turcs près d'Alep, où opérait alors au moins 50 hommes de même nationalité1.

Les djihadistes proposent un large éventail de données en ligne en langue turque, comme le font les pages Facebook d'al-Nosra ou de l'EIIL. Des vidéos de combattants turcs, justifiant leur action et appelant les volontaires au djihad, sont mises en ligne régulièrement. L'émir Seyfullah, un Tchétchéne qui a vécu en Turquie et qui dirige une fraction dissidente du groupe Jaysh al-Muhajirin wa Ansar, groupe désormais rallié à l'EIIL, s'est directement adressé aux Turcs dans une vidéo datée de juillet 2013. De nombreux combattants du Nord-Caucase vivaient encore en Turquie ces dernières années. Une vidéo postée également en juillet 2013 dresse la liste de 27 « martyrs » turcs tombés en Syrie, la plupart venant de l'est du pays : Gazianatep, Diyarbakir, Adana. L'âge des martyrs va de 17 ans à des personnes beaucoup plus âgées.



Ahmet Zorlu, 30 ans, alias Emir Ahmed Seyyaf, a été tué avec 4 autres Turcs lors d'une opération à Han el-Asel, près d'Alep. Arrivé en Syrie quelques mois plus tôt, Zorlu dirigeait vraisemblablement un groupe composé de combattants turcs. Abdurrahman Koc, originaire de la province d'Adiyaman, était un homme âgé chef d'une association religieuse. Il est arrivé en Syrie en janvier 2013 et a été tué par un sniper lors du siège de la base aérienne de Minagh, en juillet. Un de ses associés, Yakup Senatas, d'origine kurde, a également été tué le 25 juillet au même endroit. Metin Ekinci a été tué un an plus tôt, en juillet 2012, à Alep. Membre d'une organisation religieuse plutôt modérée, il est surtout le frère d'Azaz Ekinci, impliqué dans l'attentat contre l'immeuble d'HSBC à Istanbul le 20 novembre 2003, une des attaques organisées par al-Qaïda dans la ville qui ont coûté la vie à 57 personnes.

Ahmet Zorlu.-Source : http://3.bp.blogspot.com/-QDrR38zf8Ug/UUZQJfEJpqI/AAAAAAAAL-s/jNJk1PGb8KM/s1600/208698_323349947767433_583799344_n%5B1%5D.jpg


En septembre 2013, les services de renseignement turcs estiment que 500 citoyens de leurs pays se battent en Syrie du côté des insurgés. Des Kurdes turcs ont également rejoint la milice de l'YPG, qui a adopté jusqu'à la fin 2013 une prudente neutralité, combattant parfois les rebelles, en particulier des formations djihadistes. A côté des volontaires pour le djihad, il y a également des mercenaires qui seraient recrutés pour 1 500 dollars par mois pour protéger les biens de riches Syriens2. Selon l'enquête d'un quotidien turc, 200 Turcs au moins auraient été recrutés dans la ville d'Adiyaman, au sud-est du pays. Le père de jumeaux explique aux journalistes que le processus de radicalisation a duré environ un an avant que ses fils ne disparaissent le 2 septembre 2013. Le père part chercher ces deux fils à Alep, croise de nombreux autres Turcs dans les rangs des insurgés, finit par les trouver dans un camp d'entraînement mais ne peut les ramener. Le recrutement s'effectue discrètement en marge des mosquées, pour éviter la surveillance de la police, qui affirme qu'Urfa et Diyarbarkir sont d'autres plaques tournantes du djihad. Les Turcs qui partent pour la Syrie reçoivent une formation militaire accélérée de 45 jours, selon la police3. Abu Huseyin, un des recruteurs, se vante d'avoir fait partir des douzaines de Turcs pour le djihad en Syrie. D'après l'association islamiste Ozgur-Der, qui opère en Syrie, au moins 50 Turcs étaient morts en novembre 20134.





1North Caucasus Caucus, « Turkish Fighters in Syria, Online and Off », Jihadology.net, 20 août 2013.

lundi 21 juillet 2014

Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU et Igor KORDEY, Jour J, tome 12 : Le lion d'Egypte, Paris, Delcourt, 2013, 56 p.

1503. 50 ans après la prise de Constantinople par les Ottomans, la citadelle de Smyrne est assaillie par une flotte mamelouke venue d'Egypte et qui utilise de mystérieuses machines de guerre. Les assaillants laissent partir les commerçants génois et vénitiens qui colportent la nouvelle en Occident. A Alexandrie, sur l'emplacement de l'ancien phare, dans le fort Qaitbay, l'ingénieur al Asad, alias Léonard de Vinci, réclame son dû : son jeune ami Salaï, resté en Occident. Pendant ce temps, le pape Alexandre VI Borgia, qui se doute de l'origine de ces machines, fait emprisonner Salaï dans les geôles de Venise pour attirer le maître d'oeuvre des armes extraordinaires des mamelouks...

Dans la série des Jour J, chez Delcourt, je m'étais arrêté dernièrement au tome 9 ; je saute donc deux épisodes, ce qui n'a pas grande importance car chaque épisode étant le plus souvent indépendant, nul besoin d'avoir les autres pour suivre l'histoire. Avantage et défaut aussi de la série, car il est difficile de mener en profondeur un scénario sur un seul tome...

Source : http://www.bedetheque.com/media/Planches/PlancheA_181798.jpg


Ici le problème ne se pose pas : l'intrigue tient tout à fait dans ce seul volume. L'idée de départ est originale, avec un Léonard de Vinci en quête de financement pour mener à bien ses projets, et qui déserte l'Europe pour aller chercher fortune chez les Mamelouks (après avoir échoué chez les Ottomans). Cependant, les auteurs prennent bien soin de montrer la face plus sombre du personnage, à la fois ambitieux et terriblement cynique (la fameuse scène où un esclave noir s'écrase sur les rochers en testant une de ses machines volantes, ce qui ne lui arrache pas une larme mais des récriminations contre le "maladroit"...). L'intérêt du volume est aussi de ne pas trop accabler le lecteur sous les références historiques, puisqu'un minimum de connaissances est nécessaire pour comprendre l'uchronie (avec comme d'habitude un utile rappel en début de volume). Autre avantage : la série sort enfin des XIXème-XXème siècles qui avaient focalisé l'attention des scénaristes jusqu'ici. C'est donc une très bonne chose et les tomes suivants confirment d'ailleurs la tendance. Pour ce qu'il est, un "one shot" d'une série basée sur ce principe, ce volume n'est pas loin d'être un des meilleurs de la série. Peut-être en tout un de ceux qui l'incarne le mieux.

Source : http://www.avoir-alire.com/IMG/jpg/9782756035482_pl04.jpg


Quelques défauts pourtant : d'abord le dessin, inégal, avec de bonnes planches, d'autres qui plaisent moins, notamment sur les personnages (Kordey a notamment à son actif L'Histoire Secrète, que je n'ai pas encore lue, et Keltos, dont j'ai lu le premier tome, mais ça date). Une ou deux petites erreurs aussi : Vinci ne travaille pas à Rome en 1498 avec les Borgia, mais à Milan, pour les Sforza. Et puis on sent des choses, faute de place, qui restent inexploitées, comme l'histoire de la Joconde ou le personnage de Machiavel. Un peu dommage, mais ça n'enlève pas trop aux qualités du volume. Pour autant, on peut comprendre que seuls les fans et amateurs d'histoire puissent être intéressés par ce tome-là, un peu plus exotique que les précédents, notamment de par l'époque traitée, qui sera moins connue que certains grands événements du XIXème ou XXème siècle abordés précédemment.

Source : http://img600.imageshack.us/img600/6569/rscp.jpg




Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 18/Les Indonésiens

Le conflit syrien est la première manifestation d'un départ massif de combattants indonésiens pour prendre part à un djihad, et pas seulement s'entraîner ou assurer un soutien logistique. Au moins 50 personnes sont parties en Syrie jusqu'en décembre 2013, selon les autorités. Les volontaires sont attirés par l'eschatologie de l'islam, qui place le combat final au Levant, par la traduction d'un livre, La Stratégie des Deux Bras (qui affirme que les printemps arabes peuvent être exploités pour instaurer un califat islamique), par les atrocités commises par le régime contre les sunnites et relayées dans les médias et enfin, comme de nombreux autres contingents, par les facilités d'accès au champ de bataille via la Turquie1.


Sur une colline sans nom (На безымянной высоте = Na bezymyannoy vysote) de Vyacheslav Nikiforov (2004)

Biélorussie, été 1944, près de la frontière polonaise, pendant l'opération Bagration. L'Armée Rouge, après une courte pause, se prépare à avancer de nouveau. Sur une partie du front toutefois, les Soviétiques se heurtent à deux obstacles : une colline sans nom tenue par les Allemands, dont ils ignorent les défenses, et un sniper particulièrement redouté qui abat les officiers de l'Armée Rouge mais aussi les prisonniers récupérés par les éclaireurs soviétiques. Le commandant local, le major Inozemtsev (Andrey Golubev), suspecte à cause de cela que la colline dissimule un piège allemand. Les Soviétiques font appel à un de leurs tireurs d'élité d'exception, qui n'est autre qu'une femme, Olga Pozdneyeva (Viktoriya Tolstoganova), pour abattre son homologue allemand. Celle-ci arrive en même temps que des renforts soviétiques qui comprennent l'ancien détenu de droit commun Kolya Malakhov (Alexey Chadov), un nouveau lieutenant pour commander la section d'éclaireurs, Alexey Malyutin (Vladimir Yaglych), et un sergent de cette section de retour de convalescence, Ivan Bessonov (Alexander Pashutin).

Sur une colline sans nom n'est en réalité pas un film mais un téléfilm russo-biélorusse, de 4 parties d'environ 50 minutes chacune. Dans l'esprit, le téléfilm est en quelque sorte la continuation d'un film comme L'Etoile (Zvezda) de Lebedev (2002), bien que ce dernier soit sans doute plus réussi. Le téléfilm s'intéresse à l'offensive soviétique de l'été 1944, tout comme l'Etoile, et se focalise en particulier sur deux aspects : les éclaireurs, thème déjà choisi pour l'Etoile (avec la présence d'un acteur commun aux deux productions, Anatoliy Gushchin, qui joue à chaque fois un éclaireur), et les tireurs d'élite (influence du Stalingrad de Jean-Jacques Annaud ou prolongation de choix faits sous le cinéma soviétique ? Difficile à dire). Le jeu des acteurs est inégal. Si la plupart s'en sortent assez bien, notamment Tolstoganova qui campe à la perfection le sniper féminin froid et méthodique, Alexey Chadov, qui incarne l'ancien détenu, Kolya, est peut-être un peu trop exubérant par rapport à l'ensemble et a du mal à trouver sa place. On le préfère sans doute dans 9 Rota sorti l'année suivante, et qui traite de l'engagement soviétique en Afghanistan. Mention spéciale cependant aux officiers, bien campés, notamment A. Kot qui joue l'officier du SMERSH fatalement suspicieux de tout.

Un éclaireur soviétique avec l'incontournable PPSh-41.-Source : http://www.imfdb.org/images/1/1d/Soviet_soldier-bv-PPSh-41.jpg


Le téléfilm vise assez nettement au réalisme, mais l'effort de reconstitution assez impressionnant est cependant parfois gâché des raccourcis ou des erreurs un peu trop visibles. Si le premier épisode commence sur les chapeaux de roue avec un raid de Stukas, l'embuscade montée par des Allemands pris au piège sur les arrières des Soviétiques qui survient peu après, elle, n'est pas très réaliste dans le contexte -tout comme la réaction des soldats de l'Armée Rouge après les premiers tirs, d'ailleurs. Difficile aussi de croire qu'une section d'éclaireurs soviétiques, qui généralement est formée de l'élite de l'unité où elle sert, accepte sans sourciller des anciens détenus de droit commun. L'incorporation, plus tard, d'autres détenus relâchés des prisons militaires, en vue d'une offensive, sonne déjà un peu mieux. Tout comme la présence d'agents allemands infiltrés sur les arrières soviétiques, une obsession des films de guerre russes et soviétiques, mais qui, dans les faits, a réellement existé (bien qu'avec des résultats peu probants). Si les passages concernant les éclaireurs sont bien menés, on est plus sceptique également sur ceux concernant les snipers. Olga opère en effet seule, ce qui est contraire à la pratique de l'époque et qui reste valable aujourd'hui, où les snipers opèrent généralement par paire. En outre, ici, Kolya, qui n'a rien d'un sniper ni du compagnon idéal pour un tireur d'élite chevronné, n'est pas le choix le plus indiqué pour l'accompagner... comme un autre commentateur du téléfilm le notait aussi, l'offensive finale sur la colline est un peu ratée. Les moyens du téléfilm, probablement limités, n'ont pas permis de donner à l'ensemble un final réussi. Les officiers du régiment suivi envoient ainsi une simple section de reconnaissance renforcée dans une attaque frontale (!) sur la colline, alors même que deux Russes servant sous l'uniforme allemand ont fait défection et seraient donc capables de renseigner les Soviétiques sur le dispositif adverse. En outre, il est dit dans le téléfilm que cette attaque doit recevoir un soutien d'artillerie au niveau du corps d'armée pour convaincre les Allemands qu'il s'agit de l'attaque principale et leur faire engager leurs réserves blindées ; or, on voit à peine le tir des mortiers d'un bataillon. Mention spéciale également aux chars allemands et soviétiques bricolés à partir de T-54/55 (!), qui ne trompent personne, contrairement à d'autres films y compris de l'époque soviétique.




Bref, pas une production transcendante du téléfilm de guerre russe, mais qui vaut le coup d'oeil, ne serait-ce que pour l'effort de reconstitution.  Pour ceux qui sont intéressés, vous pouvez voir le téléfilm, sous-titré en anglais (mauvaise qualité, mais c'est mieux que rien) ici.


dimanche 20 juillet 2014

Peter TREMAYNE, Le châtiment de l'au-delà, Grands Détectives 4160, Paris, 10/18, 2008, 346 p.

Décembre 666. Fidelma et Eadulf, désormais liés par une union d'essai d'un an et d'un jour, atteignent le royaume des Angles de l'Est, où se trouve la terre natale d'Eadulf, Seaxmund's Ham. Le royaume a été évangélisé quelques dizaines d'années plus tôt par des missionnaires et les traditions païennes y restent encore bien présentes. Appelé en urgence par un ami, Botulf, moine à l'abbaye d'Aldred, Eadulf apprend à leur arrivée sur place que son ami vient d'être assassiné. Face à l'abbé Cild, qui dirige l'abbaye sans aucune forme de compassion, Eadulf aura fort à faire pour démêler les fils de la mort de son ami mais aussi sauver leurs propres existences...

La onzième enquête du tandem soeur Fidelma/frère Eadulf, comme la précédente, se déroule en dehors de l'Irlande. Ici, nous ne sommes plus dans les royaumes bretons de l'actuel pays de Galles mais dans celui des Angles de l'Est, région natale d'Eadulf. C'est la première fois dans la série que l'on retrouve les terres anglo-saxonnes, après le tout premier tome qui se déroulait pendant le concile de Whitby. Peter Tremayne fait malgré tout usage des thèmes classiques employés dans les enquêtes en Irlande, mais combine habilement intrigue politico-militaire-religieuse et enquête policière. Malheureusement, si le suspense est assez bien maintenu pour la première jusqu'à la fin du livre, il n'en est pas de même pour la seconde, l'auteur glissant encore une fois un indice qui permet en grande partie de deviner la solution de l'énigme avant les dernières pages.

Le tome vaut surtout par la place beaucoup plus prononcée que d'ordinaire pour Eadulf, qui mène une bonne partie de l'enquête seule, Fidelma étant confinée dans sa cellule de l'abbaye, malade. Il est également important pour ses dernières lignes, dans le contexte de la série. On regrette toujours qu'il n'y ait pas de carte locale, à défaut d'avoir une carte générale qui est absente ici.



Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 17/Les Azéris

Depuis les combats contre l'EIIL déclenchés le 3 janvier 2014, les annonces de décès de combattants azéris parmi les insurgés syriens se sont multipliées. Le 16 janvier, l'étudiant Tural Ahmadov est déclaré mort au combat. Deux autres Azéris, Rauf Khalilov et Najaf Karimov, âgé de 14 ans, avaient péri deux jours plus tôt. Deux autres sont morts le 4 janvier. Début août 2013, un combattant azéri appelait ses compatriotes à rejoindre le djihad. On estimait alors que 60 Azéris étaient déjà partis et que 20 avaient trouvé la mort en Syrie1. L'Azerbaïdjan, bien qu'il ait dénoncé la politique du régime syrien, n'a pas soutenu ouvertement les rebelles. Ses services de sécurité auraient déjoué plusieurs tentatives de djihadistes visant à commettre des attentats dans le pays. Les estimations varient de 100 à 400 Azéris, salafistes radicalisés, qui seraient partis pour le djihad. Le salafisme a pris pied en Azerbaïdjan, pays de tradition chiite, à Bakou et dans le nord du pays. Le 15 décembre 2013, la police a arrêté 15 personnes lors d'une rixe à Sumgaït, apparemment entre deux groupes salafistes qui discutaient des modalités du djihad en Syrie et qui en sont venus aux mains2...

Les Azéris ont rejoint le front al-Nosra et l'EIIL, mais ils combattent visiblement surtout avec le groupe d'Omar ash-Shishani, composé de Tchétchènes et également de nombreux Caucasiens. Les Azéris du groupe sont commandés par Abou Yahya al-Azeri et viennent pour l'essentiel du nord de l'Azerbaïdjan, plus proche du Nord-Caucase. Mais les Azéris, contrairement aux Tchétchènes par exemple, ne voient pas le combat comme la continuation de celui contre la Russie (qui soutient Assad). D'ailleurs des Azéris combattent aussi, probablement, parmi les miliciens étrangers pro-régime -le pays comprend 65% de chiites. Le voyage se fait probablement via la Turquie3. L'imam de la mosquée Abou Bakr à Bakou, Haji Gamat Suleiman, a été approché par des jeunes souhaitant partir faire le djihad soit pour défendre la communauté sunnite de Syrie, soit pour résoudre des problèmes personnels. Les volontaires sont pour la plupart des adolescents ou des hommes jeunes d'une vingtaine d'années, venant souvent de familles pauvres et assez pieuses4.

vendredi 18 juillet 2014

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 16/Les Danois

En 2013, la police danoise enquête sur Abou Ahmed, la mosquée Quba d'Amagen et l'organisation charitable Hjælp4Syrien1. Le lieu et l'organisation serviraient en effet de base de recrutement et de collecte de fonds pour le djihad syrien. Copenhague surveille en fait depuis le mois de mars l'activité de cette organisation qui semble appuyer le front al-Nosra. Ahmed est bien connu des services de police pour avoir parrainé spirituellement deux jeunes Danois qui avaient voulu organiser des attentats à Copenhague. Le groupe aurait apporté un soutien financier à un ancien détenu danois de Guantanamo tué en Syrie en février 2013, Slimane Hadj Abderrahmane. En août, un autre Danois, Abu Omar Altunes, trouve également la mort en Syrie. A ce moment-là, la police estime que 65 Danois au moins sont partis pour le djihad syrien, dont 6 ont déjà trouvé la mort. Le 16 août 2013, un djihadiste, Abu Khattab, poste une vidéo où il appelle des Danois à se joindre au djihad2. Quelques jours plus tard, une autre vidéo montre Khattab et trois autres combattants tirer sur 6 photos de personnes perçues comme « ennemies de l'islam » (un agent de police, des ministres, un avocat, un dessinateur de caricatures, l'imam Ahmed Akkari, qui s'était violemment impliqué dans l'affaire des caricatures de Mahomet en 2006, avant de dire qu'il le regrettait)3


Abou Khattab.-Source : http://cphpost.dk/image/box/25351/1920/1080.jpg
 

En mai, la brigade des Muhajireen annonce la mort, deux mois plus tôt, d'un djihadiste danois, Sørensen. Celui-ci aurait voyagé en Egypte, au Yémen, au Liban et en Libye avant de rejoindre le groupe armé. Il a été emprisonné au Yémen et au Liban et, selon ses dires, torturé dans le premier pays. Il suit au Yémen les cours de l'université Imam de Sanaa, avec l'imam Abdulmajid al Zindani, lié à Ben Laden. Sørensen a ensuite vécu trois ans en Egypte avant de partir faire la guerre en Libye, puis de rejoindre la Syrie. Il trouve la mort dans la province de Lattaquié4. En octobre 2013, les salafistes danois de Kaldet til Islam intensifient leur effort de propagande dans les prisons après la mort de leur chef, Shiraz Tariq, en Syrie. Tariq serait mort le 25 septembre dans la province de Lattaquié : lui aussi faisait partie du groupe d'Omar ash-Shishani, lié à l'EIIL. Tariq commandait probablement le contingent danois du groupe5. Le 17 novembre 2013 survient l'annonce de la mort de deux Danois supplémentaires, dont un jeune de 17 ans, tués à Alep6. Le 13 janvier 2014, les insurgés confirment que Abou Khattab, dont le sort était en suspens depuis plusieurs mois, a bien été tué en novembre dans les combats, pendant que deux autres Danois étaient blessés. Depuis l'été 2012, ce serait plus de 80 Danois, selon les autorités, qui seraient partis en Syrie, dont 7 au moins, jusqu'ici, ont été tués7.


Kenneth Sorensen.-Source : http://www.longwarjournal.org/images/Kenneth-S%C3%B8rensen-Muhajireen-Brigade.png


Les motivations des volontaires danois semblent assez variées. Certains partent pour aider des frères sunnites, d'autres pour renverser une dictature jugée ignoble. D'autres partent pour établir la charia, voire un califat islamique, ou tout simplement pour subir le martyre. Enfin, des volontaires recherchent tout simplement l'aventure. La plupart sont des hommes de 16 à 25 ans, majoritairement issus de l'immigration musulmane, mais il y a aussi des convertis danois. Le groupe est donc plus jeune et diversifié que les contingents précédents (Afghanistan, Somalie, Irak). Parmi les immigrés, certains sont liés aux milieux criminels. Le recrutement se fait notamment par la sensibilisation via les vidéos et les réseaux sociaux. Il semble, encore une fois, que certains criminels partent pour le « rachat des fautes ». La majorité des volontaires a rejoint le front al-Nosra ou l'EIIL. La moitié des personnes est déjà retournée au Danemark, et plusieurs ont effectué des aller-retour8.

Big A est l'un des chefs de gangs les plus connus du Danemark, à Copenhague. De son vrai nom Abderozzak Benarabe, il a rejoint le djihad en Syrie et a été approché par un journaliste du Guardian, qui a suivi son parcours en 2012. Big A franchit la frontière en rampant sous les barbelés turcs, puis une voiture le conduit dans la province d'Idlib, à Sarjeh. Avec un autre Danois avec lequel il a fait le voyage, il intègre une brigade d'Ahrar al-Sham qui comprend 25 hommes, dont un Canadien d'origine irakienne et 4 Ouzbeks -les autres sont des Syriens. Il n'est pas engagé dans le combat près de la ville d'Ariha : au contraire, son commandant de brigade le renvoie au Danemark pour collecter des fonds, tâche où il estime qu'il sera plus utile. Il retourne en Syrie après avoir collecté de l'argent et du matériel, puis retourne à Copenhague où la guerre des gangs fait rage. Après s'être exilé au Maroc car recherché par les autorités danoises, il est arrêté et emprisonné à Copenhague9.







Fin juin 2014, une étude du Centre d'Analyse Terroriste danois estime que plus de 100 personnes sont parties pour la Syrie, que 15 au moins y ont été tuées et que de plus en plus de femmes gagnent également ce pays. Certains Danois combattent aussi avec l'Etat Islamique en Irak. La plupart des Danois qui font le djihad en Syrie proviennent des cercles islamistes de Copenhague, Aarhus et Odense. Quelques-uns sont liés aux milieux criminels. Le recrutement se fait surtout par la propagande menée par les islamistes. La moitié des personnes concernées est revenue au Danemark et, selon le centre, la plupart tentent de tracer un trait sur leur expérience combattante en Syrie et de reprendre leur vie d'avant10.

Le Danemark est le pays scandinave où se trouve les cercles islamistes radicaux les plus établis historiquement parlant. Hizb-ut-Tahrir y est bien implanté et des prêcheurs radicaux opèrent dans certaines mosquées. De nombreux candidats au djihad syrien sont cependant proches d'une autre organisation, Kaldet til Islam, calquée sur Sharia4UK et qui est en contact avec le fondateur de celle-ci, Omar Bakri, réfugié au Liban. En 2012, les sympathisants de Kaldet til Islam s'étaient rassemblés sur Kongens Nytorv, la grande place de Copenhague, pour écouter les slogans de Bakri au téléphone, depuis le Liban. Ces manifestations peuvent sembler contre-productives mais en réalité, les vides dans la législation danoise permettent au mouvement de se faire connaître et de recruter plus facilement11.


8Truslen mod Danmark fra personer udrejst til Syrien, PET, Center for Terroranalyse, 24 novembre 2013.

jeudi 17 juillet 2014

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 15/ Les Canadiens

On estimait, en septembre 2013, qu'une centaine de Canadiens avait rejoint le djihad syrien, soit beaucoup plus que leurs homologues américains. Certains médias parlent de 3 Canadiens qui aurait déjà été tués en Syrie, sans que les autorités aient confirmé le chiffre. Un cinéaste américain, Bilal Abdul Kareen, qui a vécu au milieu d'un groupe islamiste pendant un an, prétend avoir croisé 20 à 30 Canadiens. D'après lui, l'un d'entre eux, Abou Muslim, aurait participé aux combats autour de l'aéroport de Damas en août 20131.

En décembre, le gouvernement canadien évoquait « des douzaines » de citoyens partis en Syrie, sans être plus précis. Le Canada a mis sur sa liste d'organisations terroristes le front al-Nosra en novembre 2013, et depuis avril 2014, la législation s'est renforcée pour empêcher les candidats au djihad de quitter le sol canadien. Ali Dirie, membre du groupe terroriste Toronto 18 (qui avait été démantelé en 2006 au milieu de la préparation d'attentats), a pourtant gagné la Syrie après avoir purgé une peine de prison : relâché en 2011, il y est mort en septembre 2013. D'origine somalienne, né en 1983, Dirie a joué visiblement un rôle important dans la radicalisation de certains détenus en prison, mettant en lumière l'absence de structure canadienne pour éviter ce processus2. Un autre Canadien, le fameux Abou Muslim, est apparu dans un documentaire britannique tourné en Syrie au milieu d'un groupe armé composé essentiellement de combattants étrangers3.

Ali Dirie, vu ici en 2000.-Source : http://www.thestar.com/content/dam/thestar/news/gta/2013/09/25/toronto_18_ali_mohamed_dirie_convicted_in_plot_dies_in_syria/dirie.jpg.size.xxlarge.promo.jpg


Le premier Canadien à périr en Syrie est probablement Jamal Mohamed Abd al-Kader, né et élevé au Canada, mais dont la famille, d'origine kurde, vient du nord-est de la Syrie4. Devenu étudiant, il choisit de rejoindre le djihad et arrive en Turquie en juillet 2012. Il franchit la frontière et rallie la brigade Asifat a-Shimal de l'Armée Syrienne Libre, avant de rejoindre Ahrar al-Sham. Il combat d'abord à Alep durant l'été et l'automne 2012, puis rejoint Damas en décembre jusqu'à sa mort le 26 février 2013. Etudiant au parcours normal, il avait cependant été arrêté par la police en décembre 2010 avec deux amis en possession d'une arme sans avoir de permis5. Dès juillet 2011, Thwiba Kanafani, avait rejoint les rebelles syriens, puis, après plusieurs mois, était revenu au Canada pour rallier de l'aide pour le djihad.

Jamal Mohamed Abd al-Kader.-Source : http://4.bp.blogspot.com/-b6Nu8F5Mslc/UhFvrrkdzjI/AAAAAAAAFV4/0GoBTw1Rf9M/s1600/jamal+abd+qader.jpg


Récemment, un djihadiste américain, Abu Turab Al-Muhajir, a annoncé la mort d'Abou Muslim l'an passé lors de l'assaut de la base aérienne de Minnagh6. Abou Mouslim, alias André Poulin, est utilisé dans une vidéo de recrutement de l'EIIL, bien après sa mort au combat, en juillet 20147. D'après lui, il y aurait peut-être 100 Canadiens en Syrie, ce qui correspond à l'estimation haute de l'ISCR. Andre Poulin, c'était son vrai nom, venait de l'Ontario, et s'était converti à l'islam en 2009. Il était passé devant la justice pour avoir menacé son hôte, un musulman, car il avait une liaison avec la femme de ce dernier. Un autre Canadien, Damian Clairmont, alias Abu Talha al-Canadi, a également été tué à Alep. Il s'était converti à l'islam après une tentative de suicide. En novembre 2012, il avait annoncé à sa mère qu'il se rendait en Egypte pour apprendre l'arabe, mais les services de sécurité canadiens pensaient qu'il a rejoint la Syrie. Il était surveillé car il faisait partie d'un groupe extrêmiste à Calgary : il n'aurait pas gagné Le Caire mais Istanbul. Il appelle sa mère depuis la Syrie en février 20138. Il avait porté plusieurs noms et selon certaines sources, il aurait rejoint le front al-Nosra : il aurait d'ailleurs été blessé puis exécuté par des combattants de l'ASL9.



Damian Clairmont.-Source : http://i.cbc.ca/1.2497627.1389806171!/fileImage/httpImage/image.jpg_gen/derivatives/16x9_620/mustafa-al-gharib-damien-clairmont.jpg


En avril 2014, un autre Canadien apparaît dans une vidéo de propagande de l'EIIL : Farah Mohamed Shirdon, âgé de 20 ans, originaire de Calgary dans l'Alberta. Il étudiait jusqu'en 2012 au moins au Southern Alberta Institute of Technology. Dans la vidéo, il brûle son passeport canadien et menace le Canada et les Etats-Unis. Shirdon vient d'une famille d'origine somalienne tout à fait aisée : son père, Abdi Farah Shirdon, est un ancien Premier Ministre de la Somalie qui a survécu à plusieurs attentats des Shebaab. La soeur et la mère de Shirdon habitent à Calgary et sont très impliquées dans les affaires religieuses de la communauté10. Shirdon est l'un des derniers Canadiens identifiés comme étant parti se battre en Syrie, mais il n'est pas le seul. Umm Haritha, une jeune femme de 20 ans, quitte le Canada en décembre 2013 avec une valise à moitié vide et 1 500 dollars, contre l'avis de ses parents, et se rend en Turquie. Une semaine plus tard, elle est en Syrie et épouse Abu Ibrahim al-Suedi, un combattant suédois d'origine palestinienne qui combat pour l'EIIL. Le 5 mai dernier, le Suédois périt dans une attaque kamikaze menée par un combattant de la faction rivale de l'EIIL, le front al-Nosra. Umm Haritha, sur son compte Twitter, prétend avoir rejoint la Syrie par conviction. Sa radicalisation date de quatre mois à peine avant son départ, moment où elle commence à porter le niqab. Depuis qu'elle est veuve, elle réside à Manbij, une ville proche de la frontière turque contrôlée par l'EIIL. Elle publie beaucoup de photos de la vie quotidienne de la ville, et baptise même Raqqa, le bastion de l'EIIL, le « New York de la Syrie ». Elle ne compte pas revenir au Canada11.



Des femmes portant le niqab photographiées par Umm Haritha à Manjib, en Syrie.-Source : http://pbs.twimg.com/media/BmW-sDSIQAA3PB-.jpg:medium



mardi 15 juillet 2014

"La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur". De la manière d'évoquer l'histoire locale

Il y a quelques mois, je publiais un article à propos de la présence des troupes américaines dans l'Yonne, en particulier à Joigny, en 1945; sous le label "Au fil de Joigny", un site qui sous l'apparence d'une valorisation du patrimoine jovinien, masque mal certaines finalités politiques, comme l'a montré la récente campagne électorale pour les élections municipales -le site prenant assez nettement parti, sans l'avouer franchement, pour le candidat de l'opposition, classé à droite. D'ailleurs, le blog associé, le premier en date historiquement, est né le 6 décembre 2012, un peu plus d'un an avant la campagne des élections municipales, ce qui ne manque pas d'interroger, vu les positions ensuite adoptées, en plus d'autres indices. Ne voulant pas continuer à travailler pour un site faisant trop ouvertement part de ses préférences politiques, y compris dans un contenu qui n'y est pas directement lié, j'ai mis fin à ma collaboration avec cette plate-forme.

Récemment, le site en question a lancé un petit magazine papier que l'on peut trouver dans certains commerces du vieux centre-ville. En feuilletant ce magazine, quelle n'a pas été ma surprise de découvrir, p.4 (illustration ci-dessous) la reproduction d'un billet paru sur ce site en décembre dernier et qui m'avait justement poussé à échanger avec ses responsables. J'ai été chagriné de constater que le billet est reproduit tel quel dans le magazine papier, sans aucune des modifications aux erreurs que j'avais signalées et qui avaient été actées par les tenants du site, et qui m'avait poussé à contribuer, à ma façon, à l'entreprise, pour corriger les fautes commises.


lundi 14 juillet 2014

2ème Guerre Mondiale Thématique n°35 : Le IIIème Reich pouvait-il repousser les Alliés en Normandie ?

A l'occasion du 70ème anniversaire du débarquement en Normandie, le dernier thématique de 2ème Guerre Mondiale donne la plume à Benoît Rondeau, auteur du récent Invasion ! que je commentais récemment. L'auteur revient sur des points négligés de la réaction allemande au débarquement et à la bataille de Normandie, à travers quatre chapitres.

Dans le premier, il est question des 48 premières heures du débarquement. Les forces allemandes ne réagissent que timidement, avec des attaques trop faibles et pas assez coordonnées, face à un adversaire encore fragile. La Wehrmacht ne se montre pas capable de monter une contre-attaque d'envergure pour éliminer ne serait-ce qu'une seule des têtes de pont du débarquement. Les 352. et 716. I.D., décimées sur les plages, ont certes joué leur rôle mais ne sont plus en mesure de mener des contre-attaques. L'armée allemande, victime de problèmes de communications, de la supériorité aérienne alliée, de fausses rumeurs et aussi d'un trop-plein d'optimisme, est obligée de faire feu de tout bois.

Les Panzerdivisionen ne peuvent monter une contre-attaque immédiate, contre le montre la tentative malheureuse de la 21. Panzer le 6 juin. La destruction du QG du Panzergruppe West quelques jours après le débarquement par l'aviation alliée anéantit toute possibilité de le faire. De fait, les Panzerdivisionen doivent être engagées devant Caen, secteur le plus favorable aux mouvements de chars mais qui est aussi le plus critique pour les Allemands. Les divisions blindées allemandes sont loin d'être homogènes et toutes à plein effectif mais elles doivent sans cesse parer les assauts alliés, notamment devant Caen. Il est donc impossible à la Wehrmacht de constituer une réserve stratégique. Les contre-attaques lancées dans le secteur américain manquent singulièrement de poids. Lüttich n'est qu'un coup d'épée dans l'eau. En outre, les Alliés jouent de la propension des Allemands à contre-attaquer systématiquement après la perte d'une position. Outre le problème dans la concentration des forces, il y a aussi le problème d'une vision très nazie du matériel et des hommes mis en ligne, censés l'emporter en raison de la puissance technologique et du triomphe de la volonté. Or ce ne sera pas le cas. On constate ainsi la permanence de défaillances présentes depuis au moins l'année précédente.

Les renforts allemands ne sont pas arrivés en quantité suffisante. Certaines unités rejoignent d'ailleurs leurs unités-mère à l'est, où la situation est tout aussi critique après le déclenchement de Bagration. Il n'y a que la première semaine après le débarquement et au début août que les renforts arrivent en quantité importante. Outre la difficulté à faire relever les Panzerdivisionen sur le front par des divisions d'infanterie, l'acheminement est compliqué par la sous-motorisation de l'armée allemande, la congestion des lignes de communication en raison de l'acheminement logistique et l'intervention massive de l'aviation alliée. Les réserves n'arrivent que fractionnées, les remplacements sont insuffisants, le carburant fait défaut.

La chaîne de commandement allemande à l'ouest est complexe et divisée, en raison du système nazi lui-même, où tout dépend d'Hitler. Le Führer commet des erreurs, mais ses généraux aussi. Rommel n'a pas la liberté de manoeuvre qu'il avait en Afrique du Nord. Kluge se rend vite aux raisons de Rommel, tandis que Model doit assurer la retraite, comme il l'a fait précédemment à l'est. Le commandement allemand, du corps d'armée à la division, se montre inégal face à la tâche. Faute de place, problème fréquent dans le magazine, Benoît Rondeau ne peut pas aller jusqu'au bout de la démonstration : les officiers allemands n'ont manifestement pas tiré toutes les leçons de la guerre à l'ouest, en particulier en 1943, comme le montre la sous-estimation des Américains. On retrouve là une problématiquement générale présente aussi à l'est.

L'artillerie allemande, hétéroclite, est pourtant dotée de bons matériels. Mais elle souffre de l'absence de motorisation. Les Nebelwerfer, en particulier, se montrent pourtant redoutables. Mais la puissance de l'artillerie britannique ou américaine défie la comparaison. L'artillerie allemande peut se montrer efficace, utilise des pièces de campagne en antichars, mais elle doit souvent abandonner ses pièces et manque de munitions. L'armée allemande n'a tout simplement pas les moyens de mener la guerre d'usure imposée par les Alliés.

En conclusion, l'auteur souligne que la Wehrmacht reste, à parité, le meilleur outil tactique en 1944. Pour ma part, je n'en suis pas persuadé. Sans tomber dans le travers qui consiste à dénigrer la performance de l'armée allemande pour en valoriser d'autres, je crois que l'armée allemande montre de plus en plus de limites, y compris sur le plan tactique, à partir de 1943. Et comme le souligne Benoît Rondeau, elle est étirée entre une lutte sur plusieurs fronts qui prend tout son sens à l'été 1944. Le succès du débarquement n'était pas écrit à l'avance mais à ce moment-là, la Wehrmacht est déjà sur le déclin. Les succès alliés de l'été 1944 vont contribuer à le précipiter. On trouvera p.79 les 7 titres qui ont servi à l'auteur pour monter ce thématique.