lundi 3 août 2015

Berlin Express (1948) de Jacques Tourneur

Paris, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un train de l'armée américaine transporte le docteur Bernhardt (Paul Lukas), ancien résistant antinazi, à une conférence où celui-ci doit défendre un accord pacifique entre les vainqueurs de la guerre. A bord du train se trouve également une Française, Lucienne (Merle Oberon), l'expert agricole américain Robert Lindley (Robert Ryan), le Français Perrot (Charles Korvin), l'enseignant britannique Sterling (Robert Coot), un Allemand, Otto Franzen alias Hans Schmidt (Peter von Franzen) et le lieutenant soviétique Kirochilov (Roman Toporow). Bernhardt tente de sympathiser avec les autres passagers, mais la plupart sont froids car il est Allemand. Peu avant un arrêt à Francfort, Bernhardt, qui s'est retiré dans son compartiment, est tué par une grenade. Arrivé à Francfort, les passagers apprennent que l'homme qui a été tué était en réalité un de ses gardes du corps, qui a payé la ruse de sa vie. Le meurtrier est donc forcément parmi les passagers restants...

Berlin Express est l'un des premiers films à être tourné en Allemagne occupée, après 1945. On peut voir notamment les intérieurs et les extérieurs de la ville de Francfort, encore en bonne partie en ruines, dont les bâtiments de la firme IG Farben et ses fameux ascenseurs dits paternoster. C'est un film atypique de Jacques Tourneur, qui plaide, alors que démarre la guerre froide, pour une entente entre les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale pour reconstruire l'Europe. Le message de paix se double cependant d'un film d'espionnage à la tournure quasi documentaire, notamment dans la première moitié, avec une voix off.



La RKO se dépêche de produire le film de Jacques Tourneur, alors que les pays européens adoptent des mesures protectionnistes en vue de leur reconstruction. L'idée du scénariste, Kurt Siodmack, est excellente : les dialogues d'Harold Smeldford le sont un peu moins, et donnent des personnages un peu caricaturaux représentant les 4 puissances alliées victorieuses (le Britannique gentleman, le Soviétique martial, etc). Le personnage soviétique, d'ailleurs, incarne le changement de la posture américaine : alors que l'Armée Rouge est valorisée depuis la guerre, l'entrée dans la guerre froide modifie le postulat. Le lieutenant soviétique apparaît naïf, borné, et reçoit aussi de Ryan à la fin du film quelques phrases bien moralisatrices sur l'incapacité des Soviétiques à essayer de comprendre les Américains... néanmoins, le producteur Dore Schary, un des seuls producteurs à s'opposer au licenciement d'employés supposés "rouges" en 1947, évite au film de tomber dans l'anticommunisme. On est dans une période transitoire, en quelque sorte.



Pour le reste, le film d'espionnage de Tourneur joue sur la confusion. Certains ne sont pas ce qu'ils prétendent être, et c'est bien tout ce qui fait le mystère de l'intrigue. Là où le réalisateur pèche, c'est qu'il ne donne peut-être pas tous les détails attendus par le spectateur : on ne saura rien du groupe qui enlève Bernhardt (on devine que ce sont des néo-nazis mais on n'en a pas confirmation, on peut tout aussi bien croire qu'il s'agit de truands avec un vernis politique). La grande force du film est d'avoir été tourné dans les ruines de Francfort : la voix off insiste sur les difficultés de la population, accentue le contraste entre le centre ancien dévasté et les bâtiments d'IG Farben, préservés par les Américains et récupérés par eux... c'est la même voix off qui présente, au début du film, les personnages, chacun penché à la fenêtre du compartiment du train. Tourneur joue souvent aussi avec les effets d'ombre et de lumière (les lampes sont très présentes dans la plupart des scènes). Le casting est contrasté : au puissant Robert Ryan, à l'expérience de Lukas ou Coote s'oppose le jeu stéréotypé de Toporow et un manque de charisme, peut-être, de Merle Oberon. Le pari de Tourneur est néanmoins réussi : le message du film passe assez bien, et la scène finale a quelque chose de vraiment émouvant, surtout quand on pense à la suite.


dimanche 2 août 2015

Farid AMEUR, Gettysburg 1er-3 juillet 1863, L'histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2014, 220 p.

Farid Ameur, docteur en histoire, est spécialiste de l'histoire des Etats-Unis au XIXème siècle. Rattaché à l'IRICE, il a soutenu sa thèse sur les Français dans la guerre de Sécession (2010). Auteur du Que-Sais-Je ? sur le conflit, c'est donc logiquement qu'il écrit pour la collection L'histoire en batailles la synthèse sur Gettysburg.

L'historien rappelle en prologue que Lincoln a choisi le champ de bataille de Gettysburg pour son adresse, le 19 novembre 1863, que lui-même trouvait raté, mais qui devient LE discours fédérateur de l'Union.

Lee, en mai 1863, après son succès à Chancelorsville (victoire à la Pyrrhus, comme le souligne Farid Ameur) , cherche désormais la bataille décisive pour venir à bout du Nord. L'historique du conflit présente la fracture entre le Nord et le Sud, aux horizons opposés. Mais c'est bien la question de l'esclavage qui met le feu aux poudres (p.22), car le problème moral devient un enjeu politique avec l'extension continue du pays vers l'ouest. Les nouveaux Etats sont disputés entre abolitonnistes et esclavagistes, le Kansas est à feu et à sang dès avant la guerre. L'élection de Lincoln, en 1860, sert de détonateur : on prête au candidat, qui représente les intérêts du Nord, l'intention d'abolir l'esclavage et d'émanciper les 3,5 millions d'esclaves du Sud, ce qui est faux. Dès le 20 décembre 1860, la Caroline du Sud est le premier Etat à faire sécession, suivie bientôt par d'autres, 11 au total. Le Nord est plus peuplé (22 millions d'habitants contre 9, dont plus de 3 millions d'esclaves au Sud, par définition non combattants, en principe), plus industrialisé, et compte bien sur ses ressources humaines et matérielles pour étouffer son rival. Mais le Sud, mieux commandé, va opposer une farouche résistance. Les combats se concentrent à l'est, entre les Appalaches et la côte atlantique, dans le nord de la Virginie, entre les deux capitales rivales. Sur le théâtre est, c'est l'impasse : aucun des deux camps n'obtient de résultat décisif, même si le Sud tient (il y a un peu répétition entre ce passage, p.24-29, et la biographie de Lee qui le précède, p.16-19). A l'ouest en revanche, Grant s'ouvre la voie du Tennessee en 1862, Farragut s'empare de la Nouvelle-Orléans. Les sudistes parviennent à conserver le contrôle du cours moyen du Mississipi, qui leur permet de communiquer avec les Etats d'au-delà du fleuve, Texas, Arkansas. Les diversions sudistes pour soulager la pression de ce côté échouent. Avec la proclamation d'émancipation de Lincoln en 1863, la guerre devient totale, d'autant qu'elle est marquée par l'industrialisation et l'évolution des tactiques militaires. Le 15 mai 1863, le président confédéré, Jefferson Davis, est loin de céder à l'optimisme : Vicksburg, clé du Mississipi, est assiégée ; le Tennessee est menacé, de même que la côte est de la Confédération. Davis se rallie à l'idée du transfert d'une partie de l'armée de Lee à l'ouest, pour débloquer la situation. Lee, lui, s'y oppose : il préfère envahir le Nord pour rechercher la bataille décisive, celle qui briserait le moral de l'armée de l'Union, autoriserait la reconnnaissance diplomatique du Sud par la France et l'Angleterre, éviterait la guerre d'usure -Richmond souffre déjà de la faim, les pertes en hommes sont difficiles à combler. Lee propose d'envahir la Pennsylvanie et de menacer Washington par le nord. Le plan ne fait pas l'unanimité mais le prestige de Lee, alors à son zénith, pousse Davis et ses ministres à l'accepter. Si Lee dispose de troupes aguerries, la mort de Jackson à Chancelorsville le force à réorganiser le commandement de son armée. Ses 3 corps, regroupant infanterie et artillerie, sont commandés respectivement par Longstreet, prudent, taciturne, à l'aise en défense ; Ewell, divisionnaire de Jackson, qui remplace ce dernier (sans avoir son génie ; gravement blessé en août 1862, il a une jambe de bois) ; Hill, commandant agressif mais à la santé précaire. L'artillerie est présente dans chaque corps d'armée, mais il y a aussi une réserve générale. La cavalerie, en revanche, est regroupée en une division, confiée au flamboyant Stuart : elle constitue les yeux et les oreilles de l'armée, chargée de la reconnaissance et de raids sur les arrières ennemis. L'armée nordiste est plus nombreuse (110 000 hommes contre 80 000) ; elle vient de créer un corps de cavalerie autonome et une réserve d'artillerie. C'est le moral qui pèche : les soldats n'ont plus confiance en Hooker, le vaincu de Chancelorsville, et les officiers généraux valsent depuis le début du conflit, sans compter la part des intrigues politiques. Et pourtant Hooker améliore cette armée : l'arrière notamment, le renforcement de l'esprit de corps aussi. Les soldats nordistes ne sont peut-être pas aussi enflammés que les confédérés, mais ils ont montré leur ténacité même dans la défaite.

Ordres d'exécution (Orders to Kill) d'Anthony Asquith

Pendant la Seconde Guerre mondiale. Un jeune pilote de bombardier américain, Gene Summers (Paul Massie), est choisi par le major Kimball (John Crawford) pour une mission spéciale : assassiner un homme à Paris qu'on pense être un agent double dans la Résistance. Summers a été choisi en raison de sa connaissance du français, de Paris, et ses capacités militaires. Il reçoit un entraînement spécial dispensé par le major MacMahon (Eddie Justice) et un officier de la marine britannique (James Robertson Justice). Enthousiaste, Summers retient les informations vitales en fredonnant des comptines pour enfant modifiées (Cadet Roussel). En France, il rencontre son contact, Léonie (Irene Worth). Elle lui donne plus d'informations sur sa cible, Marcel Lafitte (Leslie French). Néanmoins, en s'approchant de lui, Summers a des doutes : Lafitte est-il vraiment coupable ?

Film britannique, Ordres d'exécution a été récompensé plusieurs fois a été présenté au festival de Cannes. Il est inspiré du parcours de Donald C. Downes, officier de l'OSS pendant la guerre. C'est un film très intéressant (notamment par la performance de l'acteur canadien Paul Massie) sur le dilemme moral d'un homme propulsé très rapidement dans le monde de l'espionnage.


Les canons de Batasi (Guns at Batasi) de John Guillermin (1964)

Afrique, dans un pays fictif. Un groupe de vétérans britanniques, sergents dans l'armée de sa Majesté, dirigé par un sergent-major (Richard Attenborough), s'ennuie dans une base anglais où l'on forme l'armée indigène. Mais soudain, le gouvernement post-colonial est renversé par un soulèvement populaire. Une partie de l'armée indigène fait défection. Coincés dans le mess, les sergents protègent le capitaine Abraham (Earl Cameron), blessé, qui a refusé de rejoindre les mutins et a échappé à l'exécution. La situation se complique avec l'arrivée de Miss Barker-Wise (Flora Robson), députée anglaise qui ne cache pas sa sympathie pour les rebelles, et Karen Eriksson (Mia Farrow), une employée de l'ONU...

Les canons de Batasi est inspiré d'un roman de Robert Holles, engagé à 14 ans dans l'armée britannique, vétéran de la Corée : The Siege of Battersea. Bien que le film mette en scène un pays africain, dans lequel on reconnaît facilement le Kenya, il a été tourné entièrement en Angleterre, notamment aux studios Pinewood (en même temps que le James Bond Goldfinger).



Le film a un casting impressionnant : Richard Attenborough campe un sergent-major Lauderdale impeccable, dans la tradition militaire britannique ; Jack Hawkins joue le colonel de la vieille école, désabusé par les changements de la décolonisation (gros fumeur, c'est quasiment un des derniers films où on l'entend parler : il sera opéré des cordes vocales en raison d'un cancer de la gorge peu après). Flora Robson est dans un rôle qui ne lui permet pas d'exprimer complètement son talent. Enfin, John Leyton et Mia Farrow apportent une touche de jeunesse.



John Guillermin, réalisateur touche-à-tout, capable de vraies réussites, signe un film de guerre en huis-clos plutôt sobre, qui ne vaut pas tant par l'action que par son jeu d'acteurs (notamment Attenborough) et par le message qu'il délivre sur la colonisation et le rapport des armées des puissances coloniales à cet événement majeur. A découvrir.


samedi 1 août 2015

Hernan CORTES (éd. Bernard Grunberg), La conquête du Mexique, Paris, La Découverte, 1991, 458 p.

C'est Bernard Grunberg, historien français spécialiste de la Nouvelle-Espagne, qui est l'auteur de cette réédition de la traduction des lettres envoyées par Cortès à Charles Quint, réalisée par Désiré Charnay en 1896. L'ouvrage publié initialement en 1982 a été plusieurs fois réédité (ici en 1991).

La conquête du Mexique met face à face deux mondes différents. L'empire aztèque est détruit par l'Espagne, mais la société coloniale qui s'intalle, hispano-indigène, est très originale. Cortès, issu d'une famille d'hidalgos d'Estrémadure, embarque pour l'Amérique dès 1504. Colon fortuné, secrétaire du gouverneur de Cuba, Velazquez, ayant participé à des opérations de pacification, il est pressenti pour prendre la tête de la 3ème expédition en direction du Mexique. Le gouverneur tente de lui retirer le commandement avant le départ mais en février 1519, Cortès prend la mer. Débarquant au Yucatan, il récupère un Espagnol naufrage maîtrisant la langue locale et une jeune Mexicaine, Dona Marina, qui lui sert d'interprète. En avril, il débarque sur le continent, fonde Vera Cruz pour se débarrasser de la tutelle de Velazquez, fait couler ses vaisseaux, rallie ou soumet les vassaux de l'empereur aztèque qui lui a envoyé des émissaires. Il est accueilli dans la capitale aztèque, Tenochtitlan, en novembre 1519. Mais Velazquez ayant envoyé une expédition punitive contre lui, Cortès doit sortir de la ville pour défaire Narvaez et enrôler ses hommes, en mai 1520. Entretemps son lieutenant Alvarado a massacré une partie de la noblesse aztèque et les Espagnols se retrouvent assiégés. La sortie manque de se transformer en désastre : c'est la Noche Triste (30 juin). Refaisant ses forces avec des Espagnols fraîchement débarqués et les hommes de la ville de Tlaxcala, Cortès entame le siège de Tenochtitlan (mai-août 1521). La ville est prise, l'empereur aztèque capturé, mais la capitale aztèque n'est plus qu'un champ de ruines et un charnier. Les pouvoirs de Cortès sont confirmés en 1522. Il gouverne directement la région jusqu'en 1524 et poursuit l'expansion territoriale. L'expédition au Honduras (1524-1526) est malheureuse : l'empereur aztèque est exécuté, les responsables laissés par Cortès se déchirent. En 1528, celui-ci doit partir en Espagne se justifier. Il ne regagne la Nouvelle-Espagne qu'en 1530, devenu marquis d'Oaxaca, et s'intéresse à la découverte du Pacifique, sans grand succès, à part la péninsule californienne. La Nouvelle-Espagne devient une vice-royauté (1535) ; Cortès, qui ne s'entend pas bien avec le vice-roi, doit retourner en Espagne se justifier (1540). Il prend part au siège d'Alger avec Charles Quint et poursuit sa vie de courtisan, sans reconquérir sa place antérieure. Il meurt en 1547.

A l'époque, la personnalité de Cortès est controversée. Grunberg souligne le manque d'une biographie française de Cortès (C. Duverger a depuis comblé ce manque). Il explique que les historiens ne le replacent pas assez dans son époque. Pour lui, l'origine extrémadurienne a une importance fondamentale : Cortès est un homme de la Reconquista, du Moyen Age, comme sa culture le montre aussi. Notaire, il connaît bien la loi espagnole. Mais c'est aussi un homme de la Renaissance : humaniste, avec la soif de savoir, de découverte, serviteur de Dieu et du roi.

Cortès a beaucoup écrit, pour se justifier ou obtenir des récompenses. On trouve éditées ici les 5 lettres qui racontent la conquête de la Nouvelle-Espagne, de 1519 à 1526. Cortès y met en oeuvre son génie, avec un don de la propagande tel qu'on a parfois comparé ses lettres aux Commentaires de César (!). Les conquêtes sont d'abord des entreprises commerciales. Cortès a financé le gros de l'expédition qu'il mène. Représentant d'intérêts, il sait les défendre et se démarque de Velazquez en se plaçant sous l'autorité directe du roi d'Espagne, et de Dieu, ce qui sert aussi à justifier la conquête. Cortès sait mener les conquistadors, alternant successivement fermeté et clémence pour maintenir la troupe soudée. L'âme de la conquête, c'est Cortès, rusé, qui paie de sa personne et qui est estimé de ses hommes. Il sait distribuer l'or et les cadeaux pour calmer les mécontentements.

Les Espagnols sont horrifiés par la religion aztèque et les sacrifices humains. Dans un premier temps, jusqu'en 1521, Cortès tente de faire changer les choses par la persuasion. A partir de cette date, le changement se fait par la force, avec notamment la destruction des temples. Les Espagnols ne considèrent pas les Indiens comme inférieurs : Cortès s'émerveille de la civilisation aztèque, respecte l'adversaire, mais les insoumis, en revanche, sont durement traités et bientôt promis à l'esclavage. Si l'empire aztèque s'effondre, c'est aussi que Cortès sait se rallier de nombreux vassaux des Aztèques, trop heureux de se libérer de leur domination. En outre, l'expédition de Narvaez amène les premières maladies qui vont décimer les habitants de Tenochtitlan pendant le siège. Des 25 millions d'habitants que comptaient la région, il n'en reste plus qu'un million à la fin du siècle. En outre, Cortès a cherché à impressionner les Indiens, même si les Aztèques ne les ont pas forcément pris pour des dieux. Le jeune empire aztèque, avec sa structure de domination de provinces et d'Etats plus ou moins indépendants, a joué en faveur de l'envahisseur. L'empereur Moctezuma II, par son attitude, favorise aussi la victoire espagnole. Sur le plan militaire, si l'équipement des Espagnols est supérieur, si les chevaux ont un rôle psychologique, c'est surtout le type de guerre qui diffère. A la guerre rituelle des Aztèques s'oppose la guerre "totale" des Espagnols. C'est la dualité même de la conquête : les exploits des conquistadors s'inscrivent dans la destruction de civilisations.


L.C. MOYZISCH, L'affaire Cicéron, J'ai Lu Leur Aventure 44, Paris, J'ai Lu, 1966, 187 p.

Moyzisch était l'un des attachés allemands à l'ambassade nazie en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1950, pour se disculper de l'accusation de crimes de guerre que lui vaut une lettre de Himmler à von Papen (ambassadeur allemand en Turquie) remerciant ce dernier pour les excellents états de service de Moyzisch, il publie son témoignage sur l'opération Cicéron.

Celle-ci se déroule entre octobre 1943 et avril 1944. Moyzisch dépend officiellement du ministère des Affaires Etrangères de von Ribbentrop. A Ankara, la concurrence entre les services nazis joue à plein : outre les Affaires Etrangères, la SS, l'Abwehr, l'Auslandsorganization der Partei, l'Ostministerium de Rosenberg ont leurs agents en Turquie, pays neutre, lieu de nombreuses tractations. D'après Moyzisch, von Papen ne s'entend pas très bien avec von Ribbentrop. A Ankara, l'ambassadeur anglais est Sir Hughe Knatchbull-Hugessen. Moyzisch part en Allemagne en septembre 1943 ; la situation se dégrade pour les Allemands, et on lui fait comprendre qu'il serait peut-être plus utile au front... suite à un accident, il doit embaucher une nouvelle secrétaire. Enfin, la colonie allemande d'Ankara accueille en héros deux pilotes allemands venus de mer Noire, qui s'avèrent être en fait des déserteurs soldés par les Britanniques... début du faisceau d'événements menant à l'opération Cicéron.

Le 26 octobre 1943, dans la soirée, Moyzisch est appelé par le premier secrétaire de l'ambassade et sa femme, les Jenke, peut-être des espions de Ribbentrop qui surveillent von Papen. Se présente un étrange personnage, qui se prétend le valet de chambre de l'ambassadeur britannique, et qui est disposé à fournir des renseignements importants contre 20 000 livres sterling. Moyzisch et von Papen ont des doutes ; il câble l'information à Ribbentrop, ne pensant pas que celui-ci donne suite, mais l'inverse se produit, le feu vert arrive le 29 octobre. Le lendemain, comme convenu, l'homme revient voir Moyzisch. Celui-ci développe les photos des documents (Cicéron photographie des documents avant de les remettre en place dans le coffre de l'ambassade, ce qui limite les risques), qui s'avèrent authentiques, avant de remettre l'argent. Dans sa précipitation à aller voir von Papen, Moyzisch égare une des 52 photos sur le trottoir, qu'il récupère en catastrophe ! C'est l'ambassadeur allemand qui propose de baptiser l'espion "Cicéron".

L'homme revient le lendemain. Moyzisch le presse de question, mais Cicéron est peu disert. Désormais les rendez-vous ont lieu en ville, et non plus à l'ambassade allemande. Cicéron confie à Moyzisch qu'il déteste les Britanniques, son père ayant été tué par eux (ce qui est en réalité inventé de toutes pièces). Kaltenbrunner commence à s'intéresser lui aussi à Cicéron. Moyzisch reçoit 200 000 livres pour les futures transactions. Puis, début novembre, il est appelé à Berlin par Ribbentrop. Il voyage en train jusqu'à Istanbul en compagnie d'un Anglais (!), puis à Sofia, Kaltenbrunner le convoque avant de voir Ribbentrop une fois arrivé à Berlin. Kaltenbrunner, qui a envoyé les 200 000 livres, pense que Cicéron n'opère pas seul, contrairement à ses dires ; une sourde lutte l'oppose à Ribbentrop, qui n'apprécie pas Moyzisch en raison d'une vieille querelle, et qui pense que Cicéron est manipulé par les Anglais. Consigné à Berlin, Moyzisch devient célèbre grâce à Cicéron : il rencontre Rachid Ali, le dirigeant irakien exilé, le grand mufti de Jérusalem, l'ambassadeur japonais Oshima. Fin novembre, il peut retourner à Ankara. Lors d'une transaction de change effectuée pour Cicéron, Moyzisch est informé que les livres sterling fournies par Kaltenbrunner sont des fausses. Ce dernier lui enjoint d'ailleurs de ne plus informer von Ribbentrop des informations données par Cicéron.

Moyzisch craint pour Cicéron, à qui il fournit à sa demande un appareil Leica, et qui se couvre de bijoux et se fait manucurer, ce qui ne peut manquer de se faire remarquer. Fin décembre, alors que Cicéron remet à Moyzisch l'empreinte de cire du coffre de l'ambassade en plus des rouleaux de pellicule, Moyzisch doit pour la première fois semer une voiture qui semble le suivre. En outre, von Papen, qui se sert des renseignements que Moyzisch lui a fourni, montre à l'ambassadeur turc qu'il en sait plus qu'il ne devrait ; ce dernier prévient les Britanniques, désormais sur leurs gardes. Les Allemands, eux, envoient expert sur expert pour déterminer si Cicéron agit seul ou non... Moyzisch recrute une nouvelle secrétaire allemande, d'une famille expatriée à Sofia, travaillant à la légation. Le 14 janvier 1944, un bombardement allié sur Sofia confirme l'exactitude des renseignements de Cicéron, alors même que les mesures de sécurité à l'ambassade britannique sont renforcées (même si Cicéron assiste à la mise en place d'une alarme électrique, qu'il sait donc désamorcer). Fin janvier, alors que Moyzisch est en vacances à Brousse, un membre de l'Abwehr en Turquie fait défection. Moyzisch se méfie de plus en plus de sa nouvelle secrétaire, personnalité étrange, qu'il veut faire renvoyer. Il demande à Cicéron de mettre la main sur les documents parlant d'une opération Overlord, qu'il pense être le nom de code du deuxième front, même si Berlin est sceptique (en réalité l'ambassadeur anglais n'a jamais eu de documents évoquant Overlord). Mais les derniers documents sont transmis en mars 1944. La secrétaire prend connaissance par hasard de Cicéron ce même mois. Elle amène les deux aviateurs déserteurs à Moyzisch pour qu'ils trouvent un emploi, ce qui renforce les soupçons de ce dernier. Alors que Moyzisch l'emmène faire les boutiques, ils tombent sur Cicéron. Le 6 avril, la secrétaire, qui doit regagner Sofia et ses parents, fausse compagnie à Moyzisch, et rejoint les Anglais. Cicéron lui-même avertit son officier traitant. Moyzisch, convoqué en Allemagne, est contacté par les Britanniques qui tentent de le débaucher. Finalement, après avoir organisé le départ de la colonie allemande et de l'ambassadeur en raison du revirement turc, Moyzisch est interné avec sa famille jusqu'en mai 1945. Il apprend plus tard que tous les billets remis à Cicéron, ou presque, étaient des faux, farbiqués par les SS dans le cadre de l'opération Bernhard. Il se montre amer devant les responsables nazis qui ont appliqué leurs idées préconçues aux renseignements fournis par Cicéron, sans y croire vraiment.


vendredi 31 juillet 2015

Tal BRUTTMANN, Auschwitz, Repères, Paris, La Découverte, 2015, 122 p.

Tal Bruttmann est historien, spécialiste des politiques antisémites en France pendant la Seconde Guerre mondiale et de la "solution finale". Il a notamment travaillé sur le département de l'Isère.

Ce petit volume de la collection Repères des éditions La Découverte est consacré à Auschwitz. Plus qu'un symbole, le nom lui-même, comme le rappelle l'historien dans l'introduction, est devenu une métonymie du système concentrationnaire et de la Shoah. La réalité est pourtant plus complexe. Si 1,3 millions de personnes y ont été déportées, dont 1,1 millions y sont mortes, le site est resté inachevé, et n'a cessé de se développer sur trois années. D'ailleurs, la plupart des détenus n'ont jamais vu Birkenau, camp qui a regroupé jusqu'à 100 000 personnes : 900 000 sont morts dans les chambres à gaz situées à l'extérieur du camp. C'est qu'Auschwitz cumule politique concentrationnaire, politique de colonisation et politique antisémite, elles-mêmes multiples. Or le lieu est singulier, y compris dans l'extermination. Certaines idées reçues tombent alors d'elles-mêmes : la division en trois camps, l'extermination elle-même (qui ne commence que bien tard, au printemps 1942)... sans compter qu'Auschwitz est d'abord une ville, le camp s'intégrant dans l'ensemble urbain. Le livre présente ces trois facettes, en trois parties : le camp de concentration, le centre de mise à mort, le complexe urbain et industriel.

mercredi 29 juillet 2015

Aurélien GABORIT, En pays dogon, Découvertes Gallimard/Hors-série, Paris, Gallimard, 2011

Ce Découvertes/Hors-série Gallimard, avec pages dépliables, s'inspire de l'exposition du musée du quai Branly de 2011 consacrée aux Dogons, peuplade du Mali, qui s'étend de Mopti à la boucle du Niger jusqu'à la longue falaise de Bandiagara. La culture du mil, des oignons et la forge favorisent les échanges entre les Dogons et leurs voisins. L'identité dogon s'est construite depuis le XVème siècle : elle a été découverte par des missions ethnologiques dans le premier tiers du XXème siècle.

Les Dogons ont pour origine des populations animistes, fuyant l'islamisation et la guerre, qui s'installent entre les XIVème et XVIème siècles, comme les habitants de Djenné, qui quittent la ville prise par les Songhay en 1469. Les Tellem, qui vivent dans la région où arrivent ces populations depuis le XIème siècle, notamment dans des grottes, disparaissent progressivement, mais leur art influence les Dogons, notamment pour les statuettes cultuelles. Ceux-ci disposent d'une mythologie et d'une cosmogonie très élaborées. Le clan, le lignage, la famille sont au centre de l'identité dogon.

Les villages sont constitués de concessions, ensemble de petits bâtiments accolés qui regroupent la cellule familiale. La ginna est la maison du patriarche. La sculpture est très présente sur les bâtiments. Dans le culte, les masques et les costumes sont très importants chez les Dogons. Seuls les hommes portent les masques, qu'ils fabriquent eux-mêmes après être entrés dans la société des masques (Awa), ceux-ci représentant des éléments du mythe, des animaux, ou des archétypes. Le hogon, le plus vieil homme du village, fait figure de chef, de prêtre : il incarne la mémoire des ancêtres. Après sa désignation, il doit se retirer dans un endroit isolé, pour montrer sa disparition symbolique. Une fois revenu, il vit isolé dans sa concession, recevant les visiteurs. L'art pré-dogon, dès le XIIème siècle, montre qu'on maîtrisait déjà bien les techniques de forge. Les objets forgés ont souvent une valeur rituelle, sacrée. Comme souvent dans les sociétés d'agriculteurs en Afrique, les forgerons s'occupent aussi de la sculpture sur bois (sauf les masques).

La culture dogon a été découverte et popularisée par des chercheurs français dans la première moitié du XXème siècle. Le lieutenant Louis Desplagnes rapporte les premiers objets en 1905. La mission Dakar-Djibouti de Marcel Griaule (1931) réalise une étude approfondie de la société et de la culture dogon. D'autres missions complètent ces découvertes. Griaule a eu cette phrase fameuse : "Il ne s'agit pas de dire ce que nous pensons des arts noirs mais ce qu'en pensent les Noirs eux-mêmes [...] de respecter toujours la conscience que les hommes de tous les groupes ont de leur propre société".

Un livre idéal pour s'initier au sujet : les pages dépliables permettent de belles reproductions des objets de l'art dogon, abondamment commentées.


mardi 28 juillet 2015

Thomas A. BASS, Agent Z.21. Le meilleur ennemi des Américains. Saïgon 1946-1975, Paris, Tallandier, 2010, 329 p.

En 2010, Tallandier propose la traduction d'un ouvrage américain paru l'année précédente : The spy who loved us : the Vietnam War and Pham Xuan An's dangerous game, du journaliste Thomas Bass.

Pham Xuan An, après la chute de Saïgon, a été le dernier correspondant du Time jusqu'au 10 mai 1976 dans le Viêtnam réunifié par les communistes. Connu comme étant le doyen de la presse viêtnamienne et pour ses analyses politiques, An était en en réalité un agent de Hanoï, où il expédia pas loin de 500 rapports secrets. En 1975, sa famille part aux Etats-Unis, mais revient au bout d'un an : le régime ne veut pas y envoyer An, car il commence à s'en méfier, du fait de sa très grande proximité avec les Américains pendant la guerre. Bass, qui a rencontré An à plusieurs reprises depuis 1992, a profité de la mort du personnage en 2006 : des informations ont filtré du gouvernement viêtnamien, alors même que sa biographie était très contrôlée de son vivant.

An est né en 1927 près de Saïgon. Son père est géomètre-arpenteur dans l'administration coloniale française. An a comme amie d'enfance Nguyên Thi Binh, future ministre du Viêtcong, dont le grand-père Phan Chu Trinh, anticolonialiste, est envoyé au bagne de Poulo-Condor. Il accompagne son père dans son travail dans la forêt d'U Minh, futur bastion du Viêtcong. Après avoir séjourné chez ses grands-parents à Hué, il vient habiter avec ses parents à Gia Dinh, près de Saïgon. An n'est pas très studieux à l'école. En 1938, la famille déménage à Cân Tho. En 1941, après l'arrivée des Japonais, le père est de nouveau muté dans la forêt d'U Minh. Certains professeurs essaient de pousser An, comme Truong Vinh Kanh, qui enseigne le français. Ce professeur lui conseille même de devenir bandit, après lui avoir fait découvrir la littérature française ! Au printemps 1945, An rejoint le Viêtminh. En septembre, il suit une formation militaire dans un camp de Rach Gia. Les communistes se méfient de lui parce qu'il est propriétaire terrien. En avril 1946, il connaît son baptême du feu, qui sera pour ainsi dire le dernier. Son ancien professeur est tué dans une embuscade, par erreur, organisée par un futur général, Tran Van Tra.

lundi 27 juillet 2015

Rémy CAZALS, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte/Poche, 2003, 567 p.

Un témoignage devenu classique sur la Grande Guerre, dont je n'avais pas encore pris connaissance : celui de Louis Barthas, tonnelier de son état, édité par l'historien Rémy Cazals dès 1978 et réédité depuis. Militant socialiste, Barthas a consigné son expérience sur des cahiers d'écolier, illustrés de cartes postales. Né en 1879, il avait 35 ans en 1914. Père de famille, avec un certain bagage scolaire, engagé dans le syndicalisme, il est aussi catholique non pratiquant, mais devient anticlérical après l'opposition de l'Eglise au socialisme et au syndicalisme. Caporal dans l'infanterie, il est pour bonne partie sur le front d'août 1914 au 14 février 1919, date de sa démobilisation. Ses cahiers sont inspirés des notes qu'il a prises au quotidien, et qu'il a mises au propre après la fin de la guerre. La grande force du témoignage de Barthas, c'est son authenticité, car le tonnelier est un personnage ordinaire : les témoins simples soldats ou presque, dans la guerre de tranchées, ont été assez rares à coucher tout leur parcours par écrit. Le succès de l'ouvrage ne se dément pas, puisqu'il a été vendu à plus de 100 000 exemplaires. C'est même un tournant historiographique, puisqu'on redécouvre alors les témoignages de simples soldats. Tardi en fait un des éléments déclencheurs de son oeuvre de bande dessinée sur la Grande Guerre. Jeunet souhaite l'adapter en film avant de prendre une autre source d'inspiration pour Un long dimanche de fiançailles.

Louis Barthas, en raison de son âge, est mobilisé dans l'infanterie territoriale et reste à Narbonne pendant les premiers mois de la guerre. Mais dès l'automne, en raison des pertes subies, les territoriaux montent au front : Barthas rejoint avec une cinquantaine d'hommes le 280ème régiment d'infanterie, dans l'Artois. La rédaction des cahiers a une finalité pédagogique : Barthas cherche manifestement à faire comprendre l'absurdité d'une guerre vécue au quotidien. 7 des 19 cahiers sont consacrés aux combats en Artois, où Barthas reste jusqu'en mars 1916. Les deux offensives de Joffre en 1915 dans le secteur sont particulièrement sanglantes, Barthas est écoeuré par ce qu'il considère comme un véritable massacre. Le 10 décembre 1915, les pluies diluviennes transforment les tranchées en océan de boue : Français et Allemands se retrouvent à fraterniser, ce qui provoque la colère de l'état-major français. Le régiment de Barthas est dissous et son bataillon passe au 296ème régiment d'infanterie. Barthas n'obtient sa première permission qu'en janvier 1916 : 6 jours pour mesurer combien l'arrière est loin des préoccupations des hommes au front. En mars, Barthas perd son grade de caporal pour avoir refusé d'envoyer ses hommes nettoyer une tranchée en plein jour, pour creuser des feuillées, à découvert, contre le feu adverse. Le régiment est relevé par des Anglais et part en avril 1916 à Verdun, où il combat dans le secteur de la côte 304. Il y reste jusqu'à la fin mai avant de rejoindre la Champagne, un secteur calme, jusqu'à la fin août. Puis le régiment gagne la Somme jusqu'en janvier 1917. Après une nouvelle permission, c'est le sanglant échec de l'offensive du Chemin des Dames en avril. Le 22 mai, le régiment cantonne à l'arrière ; la révolution russe provoque des troubles mais Barthas refuse de prendre la tête d'un soviet. Jusqu'en mars 1918, il combat alors au sein du 248ème régiment composé majoritairement de Bretons. Epuisé, il est envoyé en convalescence dans un hôpital puis chez lui. Il termine la guerre dans un dépôt de Bretagne avant la démobilisation.

Le texte est clairement une référence parmi les témoignages de simples soldats de la Grande Guerre.


dimanche 26 juillet 2015

Géopolitique africaine, avril 1987, Tchad : la fin des mythes

Ce numéro de la revue Géopolitique africaine, daté d'avril 1987, comprend un dossier consacré au Tchad, alors même que les forces d'Hissène Habré commencent à infliger de sérieuses défaites à la Libye de Kadhafi. Il a donc été rédigé au moment des événements décrits.

Le numéro comprend plus précisément deux papiers consacrés aux affaires tchadiennes. Jean-Marc Kalflèche, qui a coordonné le numéro, est un journaliste français spécialiste de l'Afrique, décédé en 2001. Il explique d'abord combien le Tchad se prend à exister comme Etat grâce aux efforts d'Hissène Habré, le plus anti-libyen des rebelles tchadiens, qui a su rassembler autour de lui, à ce moment-là, d'anciens adversaires, et alors même que les FAP de Oueddeï se retournent contre la Libye. Ce faisant, Kalflèche démolit l'ouvrage de Thierry Michalon, sorti en 1984, qui disait exactement le contraire. Pour le journaliste, il n'y a pas d'Etat gorane, après l'Etat sara de Tombalbaye, puisque Habré a ouvert les postes de responsabilité au-delà de son cercle de fidèles. En revanche, il concède que l'armée et les forces de sécurité sont bien dominées par les proches du président. Habré, pour lui, reste cohérent depuis le programme du CC-FAN ; en outre Tombalbaye a eu le malheur de sous-estimer Kadhafi. C'est pourquoi d'ailleurs la Libye a très tôt voulu se débarrasser de Habré. En réalité, celui-ci acquiert au fil du temps et de la guerre civile tchadienne une posture nationale. Le Tchad existe en tant qu'Etat, mais son effondrement après l'indépendance repose sur 4 causes, d'après Kalflèche : l'hostilité entre populations du nord et du sud, l'héritage colonial, avec des trous énormes dans le maillage administratif, un sud laissé en position dominante et pas obligé de composer avec le reste du pays, et enfin la personnalité du premier président, Tombalbaye. Pour le journaliste, les deux premières causes sont déterminantes. L'Etat nouveau d'après lui ne peut se construire que d'après le programme du Frolinat. Malgré l'aide militaire extérieure, Kalflèche rappelle que le budget de l'Etat tchadien est ridiculement faible au vu de la tâche à accomplir. Car l'armée sera aussi à réinsérer après la fin des combats, comme l'anticipe le journaliste, qui rappelle aussi la méconnaissance française sur les richesses économiques du pays. Néanmoins, le Tchad, en ce printemps 1987, voit un certain nombre de mythes s'effondrer, d'où le titre du dossier.

Le second papier est signé Pierre Devoluy, grand reporter à RMC, et traite de la stratégie et de la tactique des FANT de Hissène Habré. L'article est bien renseigné, le journaliste a eu manifestement accès à des sources de première main (qui malheureusement, du reste, ne sont pas mentionnées ; on aurait aimé aussi une ou plusieurs cartes ou schémas tactiques ; sur Fada, on verra à ce propos l'ouvrage de Patrick Mercillon sur le Milan). Les FANT comprennent 25 000 hommes ; les instructeurs français apprennent parfois autant de leurs élèves. Ils forment un tireur Milan en 3 jours, contre 15 en moyenne ailleurs... Devoluy raconte avec un luxe de détails le rezzou sur Fada, première opération de grande envergure des FANT en 1987 (janvier). Les effectifs sont donnés avec précision. C'est Hassan Djamous qui supervise l'opération. L'auteur explique que les combattants tchadiens embarqués sur Toyota et équipés d'armes antichars n'apprécient pas les LOW ou les Apilas, à un coup, car trop encombrants et consommables après un tir unique : ils préfèrent les RPG-7 pour les qualités inverses. Mais ceux-ci ne sont pas venus à bout des T-55. Les Tchadiens réclament en fait des AML ou des jeeps à canon de 106 SR. Les Tchadiens utilisent 2 camions Mercedes 4232 pris aux Libyens à Fada, équipés de frigos, pour transporter les MILAN, SA-7 et SA-9. Ces deux dernières armes antiaériennes sont d'ailleurs préférées aux Redeyes, qui ne donnent pas satisfaction. En conclusion, le journaliste souligne combien le succès tchadien fixe de nouvelles règles de combat sur le théâtre.

Des textes qui restent intéressants à relire, donc, même presque 30 ans après. On regrette d'ailleurs que Devoluy n'est pas pu faire de même pour l'assaut de Ouadi-Doum, qui survient au moment où le numéro est mis sous presse. A noter aussi que son article constitue une des sources principales de Florent Séné dans son ouvrage sur les conflits tchadiens, à propos de la bataille de Fada.


Louis GENSOUL, Souvenirs de l'armée du nord, Paris, Berger-Levrault, 1914, 118 p.


Un ouvrage de récupération, tombé un peu fortuitement entre mes mains, et qui dormait dans la réerve d'un CDI de lycée... il s'agit des notes de campagnes de Louis Gensoul, officier dans un bataillon de gardes mobiles dans l'armée du Nord, pendant la guerre de 1870. Cette réédition de son témoignage est préfacé par le général Faidherbe, qui a commandé l'armée du Nord en 1870-1871. Le témoignage de Gensoul est tout à l'honneur de Faidherbe, qui a occupé des fonctions politiques importantes après la guerre.

A la déclaration  de guerre, en juillet 1870, Gensoul, étudiant en droit à Paris, ne peut revenir à Bagnols-sur-Cèze assez vite pour obtenir le grade de sous-lieutenant. Les gardes mobiles s'entraînent tant bien que mal, sans armes. Le 3ème bataillon du Gard est dirigé par un vieux chef ; les capitaines sont des sous-officiers d'active tout juste promus ; les lieutenants et sous-lieutenants sont de jeunes hommes inexpérimentés.

Stationné à Uzès, le bataillon apprend la proclamation de la République le 4 septembre. Il faut rattraper les trois quarts des hommes qui sont déjà repartis chez eux. Envoyé en Bretagne une semaine plus tard, le bataillon est finalement expédié à Amiens le 24 septembre, puis à Péronne le 30. C'est là que le bataillon fait ses premières armes, en tenant la place. Le 16 novembre, il gagne Amiens où deux bataillons de gardes mobiles du Gard sont fusionnés dans le 44ème régiment de marche. Le 27 novembre, Gensoul affronte les Prussiens lors de la bataille d'Amiens : il constate de visu l'infériorité de l'artillerie française, alors même que l'armée du Nord n'a pas eu le temps de s'organiser complètement.

La retraite porte les mobiles jusqu'à Lens, où le 2 décembre, on décide que les mobiles éliront leurs officiers : décision funeste pour Gensoul, car elle écarte d'après lui les plus compétents. Les mobiles marchent parfois 50 km par jour ou plus, comme le 11 décembre ; Faidherbe tente de fixer les Prussiens en Picardie pour limiter l'invasion du nord du pays et briser le siège de Paris. Gensoul assiste à la bataille de Bussy-en-Daours. Le 23 décembre, il combat à Pont-Noyelles, où là encore le feu de l'artillerie prussienne est mordant. Le bataillon charge, mais Gensoul doit mener une véritable odyssée nocturne, à la nuit tombée, pour rejoindre les lignes.

Faidherbe, malgré son succès local, décide de se replier pour s'appuyer entre Arras et Douai sur la rive droite de la Scarpe. Le 2 janvier 1871, pour dégager Péronne assiégée, les Français attaquent le village d'Achiet-le-Grand, défendu par 2 000 Prussiens et 5 canons. Les mobiles suivent un bataillon de chasseurs qui nettoie le village, à la baïonnette, de véritables combats de rues ont lieu, les Prussiens sont raccompagnés jusqu'aux environs de Bapaume. Le lendemain, cette dernière place est évacuée par les Prussiens. Néanmoins, Faidherbe n'insiste pas.

Le général français adopte en fait une stratégie de harcèlement : il immobilise des forces prussiennes mais ne veut pas risquer son armée dans un seul engagement. Les mobiles du Gard se replient donc sur Arras, puis sur Lille. Gensoul décrie les blessés qui agonisent sur le champ de bataille : les services de santé ont le plus grand mal à les récupérer et les hôpitaux ne sont guère brillants non plus. Gensoul est requis en janvier pour participer à une cour martiale de l'armée du Nord. Il traite le cas d'un espion, un colporteur belge confondu par des preuves accablantes; Puis vient le tour d'un de ses hommes, qu'il a surpris en flagrant délit de désertion à Achiet-le-Grand et qui a été repris. Il est fusillé le lendemain, et Gensoul explique que ces cours martiales ont produit un effet salutaire. Fin janvier, le bataillon souffre du froid pendant ces déplacements. Le 18 janvier, le bataillon se bat à Vermand ; le lendemain, il est dans la bataille devant Saint-Quentin, qui s'achève en déroute pour les Français. Gensoul apprend l'armistice après avoir marché entre Valenciennes, Douai et Cambrai.

Replié à Dunkerque, Gensoul est convoyé par mer jusqu'à Cherbourg, le 21 février. Gensoul est ensuite chargé de démobiliser des gardes mobiles tout juste incorporés avant l'armistice. Il est de retour chez lui le 31 mars.

Un témoignage original sur la guerre de 1870, bien qu'à remettre dans son contexte d'écriture, évidemment.

lundi 13 juillet 2015

Robert W. THURSTON et Bernd BONWETSCH, The People's War. Responses to World War II in Soviet Union, University of Illinois Press, 2000, 275 p.

Ce recueil collectif d'articles, réunis par deux historiens, vise à aborder la façon dont a été vécu la guerre par le citoyen soviétique ordinaire. Il s'agit aussi de casser l'héroïsation de la population soviétique réalisée par le régime soviétique après la guerre, dont la propagande martelait que toute la société était regroupée derrière l'Etat. Comme l'indique les deux directeurs du travail, en 2000, les historiens russes n'avaient pas encore les moyens matériels de défricher toutes les archives disponibles depuis la fin de l'URSS. En Occident, si l'occupation allemande de l'URSS a été bien traitée, cela n'était pas le cas pour la vie des citoyens soviétiques pendant le conflit. Globalement cependant, les historiens occidentaux brisent désormais la vieille image de la dictature toute puissante, écrasant son propre peuple pour remporter la victoire. En réalité, tout dépend de la réaction de la société, et l'Etat soviétique n'a parfois que peu de prise sur le cours des événements.

Le recueil se divise en trois parties (chaque contribution s'accompagne de ses propres notes). La première, la plus importante (la moitié des contributions) se penche sur la façon dont les Soviétiques ont vécu et sont morts pendant la guerre. Uwe Gartenschlager évoque la survie des habitants dans Minsk occupée. Elle utilise surtout des sources allemandes, plus quelques témoignages et des travaux biélorusses. On mesure l'écart de la recherche à ce moment-là et lors de la publication de cet ouvrage collectif, douze ans plus tard, avec un article sur le même sujet infiniment plus précis car disposant de plus de sources. 

mercredi 8 juillet 2015

Geneviève BOUCHON, Vasco de Gama, Paris, Fayard, 1997, 409 p.

Geneviève Bouchon, directeur de recherches honoraires au CNRS, membre de l'Académie de marine de Lisbonne, publie cette biographie de Vasco de Gama à la veille du 500ème anniversaire du voyage de ce dernier aux Indes. Comme le dit un spécialiste, parmi les travaux parus à cette date, c'est sans doute la meilleure introduction au personnage, un livre d'un abord très facile.

C'est que Vasco de Gama reste une des plus figures les plus connues des Grandes Découvertes, bien qu'éclipsé par Christophe Colomb. Pour l'historienne, il appartient bien à cette génération qui changé les perspectives du monde. Mais les sources sont éparses : aussi le travail de la biographie consiste-t-il souvent en une contextualisation du personnage, comme l'explique Geneviève Bouchon. D'autant qu'une gloire posthume immense et déformante s'est vite attachée à son nom, au Portugal. Utilisant les textes d'époque, l'historienne présente aussi les autres acteurs qui interviennent dans la vie de l'explorateur, notamment aux Indes.

Vasco de Gama est originaire de Santiago do Cacém, près du cap Sines, une terre du sud du Portugal confiés par les rois portugais à l'ordre militaire des chevaliers de Santiago. Sa famille fait partie de serviteurs du roi anoblis pour leur dévouement et très liés à l'ordre de Santiago. Vasco est fils des Algarves, nom donné par les Arabes à leur terre de l'ouest de la péninsule ibérique, et qui au Portugal désigne la région la plus méridionale du royaume. Vasco grandit dans une terre ouverte sur la mer, où s'est déroulée, aussi, la Reconquista contre les musulmans, qui ont laissé derrière eux les mourarias, quartiers marqués de leur empreinte séculaire. Les Portugais partent aussi dans des expéditions au Maroc, qui reste pour eux une terre à christianiser. Ils longent la côte de l'Afrique, allant de plus en plus au sud. On ne connaît que fort peu de choses de l'enfance de Vasco.

mardi 7 juillet 2015

Ronald SPECTOR, After Tet. The Bloodiest Year in Vietnam, The Free Press, 1993, 390 p.

Ronald Spector est un historien militaire américain, qui enseigne aujourd'hui à l'université George Washington dans la capitale américaine. Il a servi dans le corps des Marines de 1967 à 1984 et a également travaillé pour l'US Army Center of Military History.

En 1993, Spector publie cet ouvrage consacré à l'année suivant l'offensive du Têt pendant la guerre du Viêtnam. Alors qu'il se rend lui-même au Viêtnam comme Marine, il apprend le discours de Johnson annonçant l'arrêt des bombardements sur le Nord-Viêtnam et sa non représentation à l'élection présidentielle de 1968. En tant qu'historien en 1969-1969 au sein des Marines présent au Viêtnam, Spector est évidemment un témoin précieux, mais son livre n'est pas un témoignage : c'est bien une description et une explication des événements suivant l'offensive du Têt. Moment le plus sanglant du conflit, côté américain ; moment où l'impasse est totale. Les Nord-Viêtnamiens et le Viêtcong, saignés par le Têt, ne sont pourtant pas vaincus ; le Sud-Viêtnam ne prend pas le dessus, l'armée américaine ne parvient toujours pas à adapter ses méthodes opérationnelles à l'adversaire, les problèmes raciaux et de consommation de drogue démarrent.