mardi 21 avril 2015

Jean TULARD, Napoléon chef de guerre, Texto, Paris, Tallandier, 2015, 379 p.

Jean Tulard, figure historique de l'étude de la période napoléonienne en France, avait sorti en 2012, en grand format, ce volume dédié à Napoléon, chef de guerre. C'est une synthèse sur l'art de la guerre tel que le pratiquait le personnage, de ses débuts à sa défaite finale. Tallandier le réédite aujourd'hui en collection de poche (Texto).

Le livre se découpe en trois parties. Dans la première, l'historien explique comment Napoléon préparait la guerre. C'est qu'il était justement un génie de l'organisation, ce qui explique pour bonne partie ses succès. Napoléon, lors de sa formation militaire sous la monarchie absolue, a été influencé par l'exemple du roi de Prusse Frédéric II. Surtout, il a lu Guibert, grand théoricien français du XVIIIème, et s'en souviendra. Du Teil, commandant de l'école d'artillerie Auxonne, enseigne à Napoléon comment se servir du canon pour créer des brèches dans la ligne ennemie. Il ignore Grandmaison et sa "petite guerre", ce qui explique les difficultés face à la guérilla. Surtout, Napoléon a un sens pratique : il lit les anciens, mais se forme sur le terrain.

Napoléon bénéficie d'une administration qui garde un compte précis des personnels, des régiments, des généraux. Berthier, son chef d'état-major, devient ministre de la Guerre dès 1799. En 1802, on crée un ministère de l'Administration de la guerre qui s'occupe des tâches purement administratives. Ce dernier s'occupe de l'intendance, de la solde, mais pas de la production des fusils et des canons. L'état-major de Napoléon a pour missions de faire exécuter les ordres aux corps d'armée : tout le système est tendu par la personne de Napoléon, qui devient moins efficace à partir de 1809. Berthier pilote l'état-major principal, copié au niveau des corps d'armée et des divisions. Les maréchaux, recréés en 1804, commandent surtout les corps d'armée en campagne. Leur qualité est variable. Berthier, bon chef d'état-major, ne se révèle pas sur le terrain. D'autres sont courageux mais manquent de sens stratégique (Murat, Lannes...). Davout, Suchet sont parmi les meilleurs. Les jalousies entre maréchaux font des ravages, particulièrement en Espagne et dans les ultimes campagnes. On compte aussi plusieurs centaines de généraux. 200 ont été tués au combat. Ce sont surtout les colonels, à la tête des régiments, qui font figure de "pères" de la troupe.

dimanche 19 avril 2015

Roger DUPUY, La Garde nationale 1789-1872, Folio Histoire, Paris, Gallimard, 2010, 606 p.

Cet ouvrage paru en Folio Histoire en 2010 est une continuation de la thèse de 3ème cycle (soutenue en 1972) et de tout le travail de l'historien Roger Dupuy. L'historien maîtrise donc bien le sujet de la Garde Nationale, acteur de nombreux événements et de débats historiographiques cruciaux autour de la Révolution : la force publique, la citoyenneté, le droit à l'insurrection, la domination de Paris et des classes moyennes sur la Révolution, etc. La Garde Nationale bénéficie d'une image très controversée, représentant pour certains le peuple en armes, pour d'autres un facteur de désordre. Prévenir la réaction et contenir les excès populaires : un équilibre difficile à atteindre que les gardes nationaux n'arrivent pas toujours à honorer, pour preuve les combats de juin 1848 où ils se retrouvent face-à-face sur les barricades. L'historien choisit un plan chronologique, qui montre certes que la Garde Nationale reste modérée en dépit de la radicalisation d'une petite bourgeoisie, qui décortique aussi de meilleure façon des journées importantes de la Révolution comme le 14 juillet 1789 ou le 9 Thermidor. Surtout, le travail s'attache à redécouvrir un personnage en particulier, La Fayette, très présent au fil des pages.

Malheureusement le texte, dense, ne s'accompagne ni de données statistiques (sous forme de tableaux par exemple), ni de cartes, défaut renforcé par le déséquilibre du propos : la période entre le début de la Révolution et le début du Directoire (1789-1795) occupe déjà la moitié de l'ouvrage (!), ce qui peut se comprendre de la part d'un historien de la Révolution, mais qui est dommageable au vu de l'ambition initiale présentée dans le titre. La période napoléonienne est particulièrement expédiée, et il semble que l'auteur ne tienne pas donc des dernières avancées historiographiques sur la Restauration. Autre problème : le livre reste très centré sur la situation parisienne, et s'aventure peu en province, ce qui est regrettable au vu des problématiques justement attachées à la Garde Nationale. D'autant que Roger Dupuy n'utilise pas les comparaisons internationales, et ne se penche pas, ce faisant, sur les fonctions ordinaires des gardes nationaux et de leur confiscation de la sécurité publique. On a donc là une histoire politique très classique, comme le définit l'auteur en introduction, mais un peu incongrue sur le plan historiographique, en tout cas pour le XIXème siècle.

C'est manifestement un choix délibéré de l'auteur que de se placer à contre-courant de l'historiographie actuelle de la Révolution, dans le prolongement de Louis Girard et avec une étude centrée sur Paris. C'est aussi la réévalution du rôle de La Fayette, qui a eu un rôle décisif à la tête de la Garde Nationale parisienne. Roger Dupuy analyse le processus de radicalisation en 1791-1792 : il y a plus d'après lui lassitude des partisans de l'ordre constitutionnel, qui parfois basculent du côté des insurgés, mais même le 10 août, on voit encore des bataillons tirer sur les assaillants des Tuileries. La Garde Nationale, dès avant le 10 août, mais encore plus après, s'aligne sur les sections de sans-culottes, en particulier sous la Terreur. Elle disparaît finalement dans le rôle qui a été le sien avec l'avènement du Directoire. Peut-être l'historien, d'ailleurs, ne revient-il que trop tard, et trop peu, sur les rapports entre la Garde Nationale et l'armée. Plus largement, les choix de l'auteur, notamment le déséquilibre en faveur de la période révolutionnaire, ne permettent pas de comprendre vraiment pourquoi l'institution perdure une fois la Révolution terminée et les raisons du maintien "d'une institution citoyenne et bourgeoise".

La question centrale à laquelle répond finalement l'historien, c'est plutôt celle selon laquelle la Garde Nationale a toujours constitué, dans son siècle d'existence, une source de légitimité politique. Mais elle est aussi toujours partagée entre le changement de régime et son maintien. La Garde Nationale finit par ne plus rassembler des citoyens aux opinions partagées mêlés ensemble, mais bien des bataillons aux idées radicalement différentes. L'analyse de l'historien est aussi que la bourgeoisie exerce, via la Garde, un contrôle sur les classes populaires, mais aucune étude de fond ne vient appuyer la théorie dans le livre. Roger Dupuy se met aussi en porte-à-faux avec l'école dite "révisioniste" de François Furet, en démontant l'idée "d'année heureuse" en 1790 -tout comme le fait aussi l'analyse de la radicalisation en 1792 décrite ci-dessus, ou la réhabilitation de La Fayette.

Il est dommage que l'ouvrage, qui comprend près de 30 pages de notes, ne soit pas pourvu d'une bibliographie récapitulative.

samedi 18 avril 2015

Escadrille Panthère (Men of the Fighting Lady) de Andrew Marton (1954)

1952, pendant la guerre de Corée. A bord du porte-avions USS Oriskany arrive le journaliste James A. Michener (Louis Calhern) pour prendre en notes un récit de guerre. Il rencontre d'abord le commandant, puis le chirurgien du bord, Ken Dowling (Walter Pidgeon), qui lui raconte une "histoire miracle" arrivée au moment du Noël précédent. L'histoire concerne une escadrille embarquée de F9F Panther, commandée par le Lieutenant Commander Paul Grayson (Frank Lovejoy), une tête brûlée qui n'hésite pas à prendre tous les risques pour lui et ses pilotes afin d'attaquer de plus en plus bas une voie de chemin de fer réparée chaque jour, en Corée du Nord, après les destructions infligées par les avions américains...

Men of the Fighting Lady (parfois appelé aussi Panther Squadron, d'où le titre biaisé en français), est un film inspiré d'une histoire vraie, racontée par le Commander Harry Burns, de l'US Navy, qui ramène à bon port un pilote aveuglé pendant une mission. Le film est également inspiré des récits de James A. Michener, le personnage parfaitement réel que l'on voit au début du film venir sur l'Oriskany, à propos des combattants américains en Corée.



Tourné sur l'Oriskany, au large de la Californie, en 1953, le film utilise également de nombreuses images d'archives du conflit, en particulier pour les scènes d'attaque au sol -où l'on peut d'ailleurs reconnaître parfois d'autres appareils comme des F4U Corsairs, et même des séquences manifestement tournées pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le Pacifique ou en Europe. La célèbre scène du crash d'un F9 sur le pont du porte-avions est une scène authentique qui a eu lieu durant les essais de l'appareil (on la voit aussi dans le film La bataille de Midway, quand Charlton Heston se crashe sur le pont d'un porte-avions dans son Dauntless). Le pilote a d'ailleurs miraculeusement survécu au crash, très impressionnant. L'histoire racontée dans le film, survenue le 22 mars 1952, concernait des pilotes de Skyraiders, mais le pilote blessé a été ramené par son camarade sur un terrain au sol des Marines, non sur un porte-avions. Sorti juste après la fin du conflit, le film a été bien accueilli, notamment en raison du réalisme des séquences aériennes mêlant vrais appareils et images d'archives. Il faut dire aussi que contrairement à d'autres films "aériens" sur la guerre de Corée, celui-ci n'implique quasiment pas d'histoire sentimentale ou familiale : le seul sujet ou presque et la vie des pilotes sur un porte-avions durant la guerre de Corée, et le quotidien frustrant de leurs missions de combat.



Concernant les appareils visibles, outre l'Oriskany, des scènes ont également été prises en tandem sur le Princeton. Les Panther, type F9F-5, qui sont les plus nombreux, appartiennent à la VF-192, d'autres à la VF-191 et un seul à la VF-71 ou 72 basée sur le porte-avions Bonhomme Richard. On aperçoit également un hélicoptère de secours en mer Sikorsky HO3S du squadron HU-1.

mercredi 15 avril 2015

Richard L. DINARDO, Breakthrough. The Gorlice-Tarnow Campaign, 1915, Praeger, 2010, 216 p.

Richard L. Dinardo est professeur au Command and Staff College de l'US Marine Corps, à Quantico, en Virginie. Il a publié plusieurs ouvrages consacrés à l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, et d'autres sur la guerre de Sécession. Cet ouvrage est son premier travail sur la Première Guerre mondiale, vue ici du côté allemand surtout.

En introduction, l'historien souligne que le renouveau de l'historiographie sur la Première Guerre mondiale peine à couvrir le front de l'est, y compris en anglais, bien que la lacune se comble progressivement. Côté allemand, on a surtout étudié Tannenberg et la capture des îles de la Baltique en 1917. Il subsiste encore un vaste "trou" historiographique sur les années 1915-1916. Dinardo cherche à remplir en partie ce trou par l'étude de l'offensive dite Gorlice-Tarnow en mai 1915. C'est la première offensive qui rétablit la guerre de mouvement à l'est, en opposition avec la guerre de tranchées à l'ouest, grâce à la puissance de l'artillerie. L'infanterie, et non la cavalerie, sert à l'exploitation. C'est aussi la première offensive à grande échelle coordonnée entre Allemands et Austro-Hongrois, deux alliés qui opèrent non sans tiraillements. Cette offensive est notamment le fait de von Seeckt, l'un des bâtisseurs de la future Reichswehr, et de von Mackensen, un des généraux allemands méconnus du conflit. L'auteur vise à fournir une meilleure compréhension de la guerre à l'est, en particulier du côté allemand.

Les rats du désert (The Desert Rats) de Robert Wise (1953)

Avril 1941. Le général Rommel (James Mason) et l'Afrikakorps repousse les Britanniques tout le long de la Libye, jusqu'en Egypte. Encerclée, la garnison du port de Tobrouk, notamment composée par la 9ème division australienne, reçoit l'ordre de tenir deux mois le temps d'être dégagée par une contre-offensive de grande envergure. Le général commandant la garnison (Robert Douglas) choisit le capitaine MacRoberts (Richard Burton), un Britannique, pour commander des Australiens qui viennent de débarquer à Tobrouk. Désappointé par le manque de discipline des Australiens, MacRoberts a la surprise de retrouver parmi eux un de ses anciens professeurs, Tom Bartlett (Robert Newton). Celui-ci, ayant perdu son emploi à cause de l'alcool, s'est engagé dans l'armée en Australie alors qu'il était ivre...

Les Rats du Désert fait écho à la résistance exceptionnelle des Australiens de la 9th Division, qui tiennent 8 mois face à Rommel, en 1941. La garnison était commandée par le général Leslie Morshead, qui, chose étrange, reste anonyme dans le film. 

C'est une quasi-suite au film Le Renard du Désert : d'ailleurs James Mason incarne à nouveau Rommel. Ce film avait beaucoup fait pour propager dans le grand public la légende dorée de Rommel, alors en pleine construction : des critiques ayant été assez virulentes, Mason joue ici un Rommel un peu moins sympathique, qui parle d'ailleurs en allemand et non plus en anglais (!). Mais l'acteur porte néanmoins le véritable foulard de Rommel, que la veuve de ce dernier lui avait donné... Le scénario a été écrit par un Américain qui a côtoyé les Australiens de la 9th Division en Nouvelle-Guinée, après leur transfert dans le Pacifique en 1942. Les scènes de combat ont été tournées dans le désert californien ; certaines images d'archives visibles dans le film proviennent du documentaire Victoire dans le désert (1943).



Le titre peut induire en erreur car le surnom "rats du désert" est d'ordinaire réservé à la 7th Armoured Division britannique. En réalité, les Australiens ont repris un raccourci de la propagande allemande, qui les décrivait piégés comme des rats, et se sont surnommés d'eux-mêmes les "rats de Tobrouk" (un film du même nom a d'ailleurs été réalisé en 1944). Le réalisateur a choisi ce titre pour faire le pont avec le film Le Renard du Désert. On relève quelques erreurs de détail, la plus flagrante étant que Rommel est maréchal dans le film, alors qu'il n'obtient ce titre qu'en juin 1942, après la chute de Tobrouk. Les images d'archives montrent aussi des véhicules non encore utilisés à l'époque : char M3 Lee américain, chars Crusader et Churchill britanniques, etc. Les vétérans ne se sont pas trop reconnus dans le film, côté allié, en raison de ces imprécisions et d'autres (notamment que les non-Australiens, à part le rôle de Burton, ne sont jamais montrés). En revanche le film a reçu un bon accueil en Angleterre.


La bataille d'El Alamein (La battaglia di El Alamein) de Giorgio Ferroni (1969)

La bataille d'El Alamein est un film franco-italien traitant de cet affrontement décisif pour le cours de la guerre en Afrique du Nord. Il dépeint en particulier l'héroïsme de la division italienne de parachutistes Folgore, qui a participé à la bataille. Le casting met surtout en avant les acteurs anglo-saxons : Frederick Stafford (lieutenant Giorgio Borri), George Hilton (lieutenant Graham) et Michael Rennie (qui joue Monty).

Le film se dispense de préambule : on attaque d'entrée avec une colonne de Bersaglieris qui tente de se frayer un passage à travers un champ de mines, et qui est décimée par le feu précis des Britanniques, en dépit des efforts du sergent Claudio Borri (Enrico Maria Salerno). On voit ensuite Monty arriver au QG de la 8th Army pour remplacer Auchinleck pour insuffler un nouvel esprit au commandement, puis à la troupe. C'est un des rares moments vus du côté allié du film, qui se concentre sur l'Axe et en particulier sur les Italiens. Michael Rennie incarne assez bien Montgomery, grâce aussi à une bonne ressemblance physique. Robert Hossein en Rommel, en revanche, est un peu pâlichon, d'autant que l'époque perpétue encore le mythe d'un Rommel antinazi, flanqué d'un général nazi bon teint, fictif, pour avoir quand même un "méchant".



Tout le reste du film traite du parcours de la division Folgore, qui tient la ligne au sud du front à El Alamein. Le lieutenant Borri, frère du sergent, cherche à se couvrir de gloire, et finit par capturer un général britannique, mais au prix de lourdes pertes. Le film insiste également sur le fait que les Italiens se soucient davantage de l'alliance avec les Allemands, l'inverse étant moins vrai : le lieutenant Borri porte secours à un Allemand blessé lors d'une patrouille conjointe. Le film se termine sur la résistance désespérée de la Folgore pour couvrir le retrait allemand à El Alamein, où le lieutenant Borri finit par trouver la mort. La note finale porte sur le respect mutuel entre adversaires dans la guerre du désert, là encore, un lieu commun d'une certaine historiographie datée sur lequel on est en partie revenu depuis. La bataille d'El Alamein, malgré son manque de moyens et des matériels anachroniques (M113 côté britannique...), ressemble à certaines productions américaines de la même décennie, sans parvenir à se hisser véritablement à leur niveau toutefois.


Drango (1957) de Hall Bartlett

1865. Le major nordiste Drango (Jeff Chandler) et le capitaine Banning (John Lupton) arrivent dans une petite localité de Géorgie, juste après la fin de la guerre de Sécession, pour représenter l'autorité de l'Union. Ils sont accueillis de mauvaise grâce par les habitants, encore sous le choc des destructions et des ravages humains entraînés par le conflit. Calder, un sympathisant local de l'Union persécuté par les autres habitants, finit par être lynché par les sudistes les plus acharnés. Sa fille, Kate (Joanne Dru), reproche à Drango de n'avoir pas su empêcher la mort de son père. Drango tente tant bien que mal de rétablir la justice sur des plaies encore brûlantes...

Drango est un film produit par la propre société de Chandler, Earlmar Productions. C'est un film sombre qui traite d'une période peu abordée en général dans les films américains, celle de la Reconstruction après la guerre de Sécession. Le film appartient bien au genre du western, dont il a les caractéristiques : pourtant, l'ambiance de fin du monde du Sud vaincu n'est pas sans rappeler certains films de la même époque sur la fin de l'Allemagne nazie. Le film a été tourné en studio et certaines scènes sur une plantation de Louisiane : la pauvreté des décors intérieurs est là pour renforcer les déprédations supposées commises pendant la marche de Sherman jusqu'à la mer.



Le film met en lumière la diversité des comportements nordistes à l'égard du sud. Le colonel qui est le supérieur immédiat de Drango adopte une attitude dure face aux sudistes, qui correspond au changement de perception après l'assasinat de Lincoln. Drango, dans le film, incarne davantage les sentiments du défunt président, prêt à pardonner. Drango rechigne à imposer sa volonté par la force : on apprend plus tard dans le film qu'il a fait partie du détachement nordiste ayant mis à sac la ville. Les rôles féminins du film sont assez négligés : il faut dire que Joanne Dru, par exemple, était un remplacement de dernière minute. Le scénario souffre de plusieurs faiblesses : la révélation du passé de Drango n'est pas bien exploitée, et les habitants passent soudainement de sudistes revanchards prêt à mettre le pays à feu et à sang à d'honnêtes citoyens désirant la paix... autre problème, l'absence complète des Noirs. On se demande où sont les esclaves libérés... mais les premiers pas de Chandler comme producteur ne sont pas inintéressants.


Giusto TRAINA, Carrhes 9 juin 53 av. J.-C.. Anatomie d'une défaite, Histoire, Paris, Les Belles Lettres, 2011, 238 p.

Dans l'introduction à cet ouvrage, l'historien Giovanni Brizzi souligne que la bataille de Carrhes, contrairement à ce que l'on a longtemps pensé, ne montre pas la supériorité décisive des Parthes sur les Romains. Les archers montés restent l'arme principale des Parthes, combinés aux lanciers cuirassés, le tout avec une supériorité numérique recherchée face à l'adversaire romain. La défaite de Carrhes est donc exceptionnelle, et les Romains imputeront leur défaite à la mollesse des légionnaires orientaux, un lieu commun promis à un brillant avenir dans leur littérature. La défaite donne ainsi naissance à une légende, celle de l'invincibilité des Parthes.

Giusto Traiana, historien italien à Paris-Sorbonne, rappelle quant à lui que le récit de Plutarque dans sa vie de Crassus, qui reste la source principale sur la bataille, a été écrite à la veille de l'expédition de Trajan contre les Parthes. Crassus est donc le modèle à ne pas suivre pour l'empereur romain. Les sources écrites sont quasiment, pourtant, les seules à notre disposition, et seulement du côté romain, même si les sources iraniennes parlent d'un "Démon blanc" qui pourrait bien être Crassus.

mercredi 1 avril 2015

Hans VON LUCK, Panzer Commander. The Memoirs of Colonel Hans von Luck, Dell Books, 1991, 355 p.

Hans von Luck est un officier de la Wehrmacht, ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale en atteignant le grade de colonel (Oberst). Il a servi sur quasiment tous les fronts, en Pologne, en France, en URSS, en Afrique du Nord, en Italie. Il a été proche du maréchal Rommel. Von Luck écrit ses mémoires seulement à partir de 1983, après une rencontre avec l'historien américain Stephen Ambrose, qui vient l'interroger, au départ, sur son rôle le 6 juin 1944. C'est après l'avoir rencontré qu'Ambrose le pousse à écrire ses mémoires. Celles-ci sont donc produites bien après les faits, ce qui ouvre la voie, bien évidemment, aux reconstructions. Von Luck appartient à la catégorie des mémorialistes allemands (non pas les généraux, cette fois, ou les maréchaux, mais l'échelon inférieur) qui ont probablement beaucoup fait pour la fascination américaine à l'égard de l'armée allemande, née dans le contexte de guerre froide et qui perdure aujourd'hui.

Ce n'est d'ailleurs probablement pas un hasard si von Luck commence ses mémoires par la fin : en 1949, prisonnier des Soviétiques en URSS, il se sort d'une mauvaise passe lors d'un interrogatoire avec un des officiers qui se trouvent en face de lui en jouant du destin commun des officiers pris dans la guerre. Façon, déjà, de dédiaboliser le comportement des Allemands en URSS et de réhumaniser celui des Soviétiques...


Pierre MARAVAL, Théodose le Grand, Paris, Fayard, 2009, 381 p.

Pierre Maraval est un historien, déjà âgé, spécialiste de l'histoire des débuts du christianisme et de l'Antiquité Tardive. Il est d'ailleurs professeur émérite à l'université Paris-IV.

En introduction de cette biographie de Théodose, il fait un tour des sources, nombreuses sur le personnage, mais qui se contredisent. Outre les lois de Théodose conservées dans le code qui porte son nom, et publié par son petit-fils Théodose II en 438, on trouve des panégyriques de rhéteurs païens, des correspondances d'évêques, des historiens, souvent postérieurs (sauf Ammien Marcellin), des histoires écclésiastiques, des chroniques plus tardives, et même deux oeuvres poétiques. Les sources ne parlent pas de tout le règne de la même façon : elles traitent assez des rapports entre Théodose et Ambroise, beaucoup moins des opérations militaires. D'après P. Maraval, il n'y avait aucune biographie récente de Théodose disponible en français : son intention est de combler ce vide. C'est la disparité des sources, souvent critiques contre l'empereur, qui expliquent qu'il soit moins connu que Constantin ou Justinien.


lundi 30 mars 2015

2ème Guerre Mondiale thématique n°38 (avril-juin 2015)

Petite déception avec ce dernier thématique du magazine 2ème Guerre mondiale : au vu du titre, la Wehrmacht en France, invasion, occupation, libération, je m'attendais à un contenu allant un peu au-delà de l'histoire militaire classique que l'on trouve abondamment dans ce magazine et dans d'autres par ailleurs (aspects économiques et sociaux, politiques, voire mémoriels, etc).

Or Vincent Bernard livre surtout un portrait militaire de la présence allemande en France, qui, s'il va un peu plus loin que la remarque de Robert Paxton, éminent historien, qu'il prend comme base, n'est pas forcément plus achevé. Pour preuve, si la présentation de la mise en place de la structure d'occupation militaire en France (les 15 premières pages du travail) est sans doute la plus originale ett la moins traitée dans les magazines même en histoire militaire pure, la suite comprend des parties classiques parfois déjà traitées dans le magazine normal : mur de l'Atlantique, Osttruppen (sur lequel l'auteur a écrit un article récemment, auquel il fait référence d'ailleurs), bataille de Normandie (dont la Panzerwaffe, déjà abordée par B. Rondeau dans un autre thématique), pour finir par la liquidation des poches de l'Atlantique après une retraite allemande en France traitée relativement rapidement. La dimension militaire de l'occupation n'est donc pas si inconnue que ça, que ce soit dans les magazines spécialisés et a fortiori dans 2ème Guerre Mondiale.

C'est d'autant plus dommage que le sujet était porteur pour un sujet hors histoire militaire pure. D'ailleurs, il est surprenant que dans la bibliographie p.7, Vincent Bernard cite l'ouvrage collectif d'Eismann et Martens (que j'ai lu et utilisé moi-même, à la marge, pour mon dossier sur Joachim Peiper dans le n°56 du magazine normal), dont il ne se sert quasiment pas (et qui fourmille pourtant de sources, en bibliographie, à exploiter, outre les articles qui sont dedans). Cet ouvrage est une mine sur la question de l'occupation et de la répression, que l'auteur n'évoque qu'à peine dans le thématique. ll est vrai que Franck Ségretain a traité du sujet dans plusieurs articles du magazine normal, mais là encore, le nombre de sources est limité : on peut aller probablement chercher ailleurs. On est également étonné de voir apparaître l'ouvrage de Benoît Rondeau, qui traite davantage de la Wehrmacht et de la bataille de Normandie plutôt que de l'occupation à proprement parler (même s'il parle de l'invasion alliée et de la Libération). De la même façon, l'ouvrage récent sur le Rückzug semble avoir été peu employé, vu la place qui y est consacrée dans le thématique. On voit d'ailleurs que l'auteur reste assez  cantonné à la seule histoire militaire, quand il évoque dès la p.6 (et c'est répété de nouveau p.62), les massacres de la division Das Reich, qui les aurait commis en remontant vers le front de Normandie. En réalité, on sait depuis au moins les travaux de Max Hastings (et cela a été répété récemment dans le livre de F. Grenard sur le massacre de Tulle) que la division Das Reich a été chargée de la liquidation des maquis AVANT de monter sur le front de Normandie, ce sont donc deu mouvements bien distincts (que Fabrice Grenard remet en contexte dans son livre paru l'année dernière). On aimerait bien aussi avoir les liens précis des sites et forums spécialisés cités dans la bibliographie (que les connaisseurs fréquentent, effectivement, mais qui restent assez obscurs pour le lecteur moyen), pour savoir qui, justement, y intervient, et comment.

Même si le thématique comporte de nombreux tableaux et encadrés, ils restent au final peu exploités. Dommage, car le sujet méritait peut-être une approche un peu différente, dépassant la simple histoire militaire en forme de récit. L'auteur fait certes le portrait de la présence militaire allemande en France, entre 1940 et 1945, mais sans analyser beaucoup les enjeux.

dimanche 29 mars 2015

David M. GLANTZ (éd.), The Initial Period of War on the Eastern Front 22 June-August 1941, Frank Cass Publishers, 1997, 511 p.

Ce livre est la transcription d'un symposium tenu en octobre 1987 à Garmisch, dans l'ancienne RFA, le dernier d'une série de quatre organisé par l'US Army War College à partir de 1984. Ce symposium s'intéresse aux débuts de l'opération Barbarossa, du 22 juin 1941 au mois d'août. Il a la particularité, pour l'époque, de s'appuyer des sources allemandes et soviétiques nouvelles, de rassembler des vétérans allemands encore vie, tandis que le côté soviétique est pris en charge par des historiens anglo-saxons, américains principalement.

Le colonel Glantz se charge de l'introduction dans laquelle il évoque l'Armée Rouge avant Barbarossa. Comme il le rappelle, après la victoire de la guerre civile, cette armée reste encore largement composée de fantassins et de cavaliers. C'est dans les années 1920 que les Soviétiques théorisent l'exploitation en profondeur après la percée du front adverse, et pensent utiliser à cette fin des moyens motorisés et mécanisés. Cette théorisation atteint son paroxysme en 1936. Mais Glantz idéalise probablement encore, à cette date, les résultats obtenus par les Soviétiques : les purges qu'il décrit ensuite sont aussi le résultat du manque d'efficacité dans la pratique des théories très en avance soutenues par de grands penseurs de l'Armée Rouge, comme le rappelle M. Habeck dans son important ouvrage. Non seulement l'Armée Rouge revient à des ambitions limitées en termes de blindés, avec l'expérience espagnole puis celle, désastreuse, en Finlande, mais son état logistique est déplorable. Ce n'est qu'avec les victoires allemandes, et en particulier celle contre la France en juin 1940, que les Soviétiques reviennent à l'idée de plus vastes formations mécanisées. Globalement, l'Armée Rouge recherche les unités les plus vastes possible. Le déploiement des forces avant le 22 juin 1941 montre que Staline a fait déplacer des armées vers l'ouest dès le mois d'avril, ainsi que l'échelonnement des armées en profondeur, de même que celui des corps mécanisés, dont les formations sont dispersées sur un même secteur. Les corps mécanisés sont répartis en 3 échelons successifs, et le district militaire spécial de Kiev est le mieux doté, parce que les Soviétiques attendent l'effort allemand principal sur ce front.


Publication : 2ème Guerre Mondiale n°59 (avril-mai 2015)

Le prochain numéro du magazine 2ème Guerre Mondiale sort le 8 avril prochain. Ce sera le dernier du genre, puisque la rédaction entreprend une refonte du numéro classique comme du thématique, avec un contenu et une forme différents.

Dans ce numéro 59, je ne signe pas le dossier, mais un article plus petit sur l'invasion et l'occupation de la moitié est de la Pologne par les Soviétiques, en septembre 1939. Un sujet peu traité et mal connu dans les sources occidentales : il faut dire qu'il nous reste probablement encore à apprendre des archives soviétiques non encore exploitées et de la littérature russe non accessible pour beaucoup, non historiens, travaillant sur le sujet. En ce qui concerne l'invasion soviétique et les opérations militaires, j'ai néanmoins utilisé une source très récente, l'article d'A. Hill du Journal of Slavic Military Studies, paru l'année dernière, et qui fait bien le point, côté soviétique, de ce que l'on peut savoir sur cette opération.

Pour l'occupation de la Pologne jusqu'en juin 1941, et la vision polonaise de l'événement (invasion-occupation), j'ai surtout employé l'ouvrage de Jan Gross. C'est un livre ancien, écrit juste avant la fin de la guerre froide, donc avant l'ouverture des archives soviétiques. Il a été réédité au début des années 2000, l'auteur estimant, à la lumière des sources nouvelles disponibles, que son travail n'était pas fondamentalement remis en questions, sauf sur quelques points (chiffres de la répression soviétique, revus à la baisse). Depuis, on attend toujours un travail plus neuf sur la question. J'ai également utilisé un article de C. Mick pour illustrer la période de l'occupation soviétique de la Pologne à travers un exemple précis, celui de la ville de Lvov.

Outre cet article, j'ai également réalisé l'habituelle chronique cinéma, consacrée cette fois-ci au film Okinawa (1951), le dernier film sur la Seconde Guerre mondiale du grand réalisateur Lewis Milestone. Ce dernier réalise une production assez convenue, car il ne dispose pas de la marge de manoeuvre qu'il avait pu avoir précédemment sur d'autres films.

Bonne lecture !

samedi 28 mars 2015

Jean-Jacques MARIE, Histoire de la guerre civile russe 1917-1922, Texto, Paris, Tallandier, 2015, 427 p.

Le livre est une réédition en format poche d'un ouvrage paru chez Autrement en 2005. Jean-Jacques Marie explique en introduction que le bilan humain de la guerre civile russe a été exagéré : le chiffre le plus vraisemblable est celui de 4,5 millions de victimes, ce qui n'enlève rien au caractère féroce du conflit. Une guerre civile, internationalisée, dans laquelle l'histoire écrite par les Blancs ou par les Rouges après la fin du conflit a aussi souvent gommé les "Verts", ces groupes locaux ou régionaux de paysans hostiles à la conscription et à la réquisition, qui ont parfois été intégrés à l'Armée Rouge avant de s'en détacher. On retient surtout l'anarchiste Makhno ; on oublie plus facilement Antonov, le chef de l'insurrection de Tambov, en 1920-1921. Dans son livre, Jean-Jacques Marie, à travers le commentaire de témoignages ou de documents d'époque, cherche plus à rendre l'atmosphère de la guerre civile russe qu'à l'expliquer vraiment en profondeur.

Pour l'auteur, la guerre civile est en germes politiquement dès la constitution de février, qui instaure une Douma à côté des soviets. Elle devient conflit armé avec la révolution d'Octobre. L'armée blanche s'organise tant bien que mal dans le sud de la Russie, pas forcément soutenue par les cosaques. Ce début de guerre civile voit surtout des mouvements par rail. En guise de prologue sanglant, les communistes finlandais sont écrasés par les Blancs locaux soutenus par des renforts allemands, en avril-mai 1918.

jeudi 26 mars 2015

Joseph DE FREMINVILLE, Les Ecorcheurs en Bourgogne (1435-1445). Etude sur les compagnies franches au XVème siècle, Paris, Le Livre d'Histoire, 2012, 274 p.

Ce texte est une réédition d'un ouvrage paru initialement en 1887, dans les Mémoires de l'académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon. L'auteur, formé à l'Ecole des Chartes, était un archiviste, qui a contribué à des inventaires d'archives départementaux et à des études régionales dans les départements où il était en fonction.

En 1435, après la paix d'Arras qui réconcilie le roi de France Charles VII et le duc de Bourgogne Philippe le Bon, de nombreux mercenaires armagnacs ou bourguignons se retrouvent sans emploi. Ils se regroupent et vivent sur l'habitant, sous l'autorité de chefs de bandes, bâtards, cadets de la noblesse pour lesquels la guerre est devenue une nécessité. Pendant dix ans, ils écument la Bourgogne sous la coupe de Jacques et Antoine de Chabannes, Etienne de Vignolles, Poton de Xaintrailles, Rodrigue de Villandrando... qui ont parfois combattu les Anglais pour le compte du roi. Regroupés en petites bandes, ils menacent d'assiéger et de prendre les villes si elles ne paient pas rançon. Pour faire pression, ils coupent les blés, saisissent le bétail, commettent les pires atrocités sur les habitants des alentours.. En dix ans, les Etats de Bourgogne doivent se réunir 15 fois et payer pas moins de 80 000 livres. Il faut emprunter aux marchands de Genève. Les villes doivent aussi consentir des dépenses pour augmenter leurs défenses. En 1437, les déprédations des Ecorcheurs, comme on les appelle, sont telles que la disette menace les paysans. Fin août 1438, c'est tout l'ouest de la Bourgogne qui est mis à sac par ces bandes de mercenaires désoeuvrés. Le 2 novembre 1439, l'ordonnance d'Orléans de Charles VII limite l'emploi des compagnies au roi seul, fixe le nombre de capitaines et de soldats. Cette décision provoque une rébellion des grands seigneurs, la Praguerie. En 1444, les mercenaires sont employés en Alsace ou en Lorraine ou bien au service de Frédéric III. L'année suivante, une convention entre le roi et la duchesse de Bourgogne met fin à l'épisode, et voit aussi la création d'une armée permanente dans le royaume.

Un ouvrage ancien, très descriptif, dans la ligne des mémoires qui pouvaient être faits alors dans ces académies. Idéal pour prendre connaissance du sujet, mais très limité sur le plan de l'analyse et du questionnement. Il faudra bien sûr se tourner vers des ouvrages plus récents.