vendredi 28 août 2015

Djihad au pays de Cham 2/Les Suisses

Dans les années 1960, la Suisse a accueilli le QG des Frères Musulmans égyptiens chassés par Nasser, à Genève. Leur membre le plus influent était Saïd Ramadan (le père de Tariq). Mais ce début de présence islamiste sur le sol suisse était tourné vers l'Egypte. Dans les années 1990, des militants nord-africains ont parfois utilisé la Suisse comme support logistique1. Ce n'est qu'après les attentats du 11 septembre 2001 que la Suisse commence à surveiller d'un peu plus près la scène islamiste, mise en pleine lumière par « l'affaire Saoud », après les attentats de Riyad en mai 2003. Moez Garsallaoui2, recruteur d'al-Qaïda, arrêté en 2004, a été tué par un drone américain au Pakistan en octobre 2012. Sa compagne Malika el-Aroud est toujours emprisonnée. Les premiers djihadistes suisses étaient des réfugiés disposant déjà de réseaux à l'étranger. A partir de 2004-2005, on voit l'émergence de personnes nées en Suisse et radicalisées sur place. Abu Saad al Tunisi a été le premier Suisse tué en Irak, en 2006. Ensuite, des Suisses sont partis dans des camps d'entraînement en Somalie, au Pakistan, au Yémen. Les volontaires bénéficient non pas de recruteurs mais de facilitateurs : radicalisés en solitaire, via Internet par exemple, les candidats entrent en contact avec des intermédiaires, souvent anciens combattants du djihad. C'est le cas pour le groupe balkanique de Suisse alémanique en contact avec la scène salafiste allemande. Le phénomène, à l'échelle du pays, reste néanmoins marginal3.

Moez Garsallaoui, avec sa compagne.
 
Abu Saad al Tunisi

Les Suisses ne représentent qu'un petit contingent des combattants partis se battre aux côtés de la rébellion syrienne ou de l'Etat Islamique : en janvier 2015, l'ICSR estimait leur nombre à 40, ce qui est très peu. Les informations sur les Suisses partant se battre sur cette nouvelle terre de djihad sont comme souvent assez tardives, encore plus dans le cas de ce petit contingent. A l'été 2012, la Suisse s'inquiète surtout de voir ses grenades nationales, fabriquées par la société RUAG, être utilisées par les rebelles syriens4 à Mare, au nord-est d'Alep, ville défendue actuellement par les rebelles contre les assauts de l'Etat Islamique. Les grenades, vendues aux Emirats arabes unis en 2003, ont fini entre les mains des rebelles syriens5. En septembre 2012, la Suisse accueille un premier contingent de réfugiés venus de Syrie6.

En 2012, la Suisse s'inquiète de voir des grenades de fabrication nationale être utilisées  par les rebelles syriens.


Les premiers articles sur le départ de Suisses en Syrie n'apparaissent en fait qu'à l'automne 2013. Ce n'est pas surprenant : la date suit de quelques mois la déclaration de naissance de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (avril 2013), et sa rupture avec le front al-Nosra qu'il avait créé, et dont nombre de combattants rejoignent l'EIIL. Celui-ci commence à attire de plus en plus de combattants étrangers, notamment en Europe occidentale où les chiffres vont fortement augmenter à partir de ce moment. En outre, c'est en juillet que Mourad Fares gagne la Syrie : ce Français va se retrouver en position d'intermédiaire pour recruter des Suisses pour le djihad au sein d'al-Nosra.

En octobre 20137, les journaux suisses parlent d'une dizaine d'hommes qui seraient déjà partis en Syrie. L'un d'entre eux intervient sur le forum Ansar al-Haqq, bien connu pour être suivi par les djihadistes. Une femme suisse est arrêtée après avoir voulu rejoindre al-Qaïda (donc probablement le front al-Nosra). Omar Bakri, le recruteur du mouvement Sharia4you, prétend déjà avoir réussi à faire venir un Suisse auprès du groupe Ahrar al-Sham ; les services de renseignement helvétiques, eux, restent remarquablement discrets sur la question. Les djihadistes parlent de 2 Suisses combattant avec le front al-Nosra, tandis que « Al-Swissri », à Raqqa, serait avec l'EIIL. Ce dernier, père de famille, serait passé de l'ASL à l'EIIL, avant de revenir à l'ASL, puis de rentrer en Suisse, déçu par l'évolution interne aux groupes rebelles. Comme dans le cas d'autres contingents, le recrutement est facilité par la possibilité aisée de se rendre en Syrie ; en outre, les candidats sont aiguillés par des intermédiaires.

En novembre 2013, un autre quotidien suisse évoquent ses partisans du djihad, en Suisse, près de Liestal, où se trouve une mosquée salafiste radicale liée à la mouvance allemande. Lorenzo Vidino, spécialiste du phénomène en Suisse, a constaté que les aspirants djihadistes consultent beaucoup les sites djihadistes. Le SRC (Service de Renseignements de la Confédération) continue pourtant alors de nier les départs de Suisses en Syrie. Certaines sources parlent pourtant de 5 Suisses ayant déjà rejoint le front al-Nosra, dont plusieurs d'origine balkanique (parmi lesquels on trouve beaucoup de candidats au djihad). Une autre source dit en avoir rencontré 2 en Syrie, dont un Franco-Suisse. Les volontaires se radicalisent de manière solitaire, puis entrent en contact avec des intermédiaires qui facilitent leur arrivée en Syrie8.

Le phénomène s'accélère en 2014. Le 20 mars, 3 membres de l'EIIL contrôlés à la frontière turque jettent une grenade qui tue un policier turc, un sous-officier de gendarmerie et un conducteur de camion. L'un des 3 est Cendrim, un Suisse originaire du Kosovo. Connu pour ses activités criminelle, condamné pour braquage en 2011, il est exilé au Kosovo à sa sortie de prison, où il se serait radicalisé. Il rejoint la Syrie et l'EIIL dès juin 20139. En avril, un ancien djihadiste revenu après avoir passé 3 mois en Syrie témoigne devant la presse10. Romand, cet homme, fils de notable catholique converti, qui regrette son engagement, a été radicalisé après des déboires personnels sur Internet (Facebook) par Abou al Hassan, un Français combattant en Syrie. Parti en avion de Lyon en Turquie à Istanbul, il passe ensuite en bus en Syrie, via Hatay. La formation dure un mois, puis les recrues sont expédiées au front. L'homme prend le nom de guerre de Abu Suleyman al Suissry. Partir est plus compliqué. On apprend plus tard que l'homme a servi dans l'EIIL, où il est resté deux semaines seulement dans un camp d'entraînement avant de vouloir rentrer11.On parle alors de 30 à 50 Suisses partis en Syrie ; le SRC évoque enfin une quarantaine de départs pour le djihad, mais pas uniquement en Syrie12. 10 à 15 personnes seraient dans ce cas pour les services de renseignement13, dont 5 certaines, avec 1 retour et 2 tués14. La plupart sont d'origine balkanique (Kosovo, Bosnie15). Mourad Fares, un djihadiste et recruteur français, avait au moins un compagnon suisse en Syrie16. Le même mois, on apprend qu'un jeune homme de 16 ans originaire de Neufchâtel combattrait avec l'EI à Raqqa17. En décembre 2014, deux adolescents zurichois, un frère et une soeur de 16 et 15 ans, partent pour la Syrie, attirés par l'Etat Islamique18.

Le jeune de Neuchâtel apprend à piéger des voitures avec l'Etat Islamique.

A droite, Mourad Fares, à gauche Abou Souleyman al Suissery.



En 2015, des Suisses continuent de partir pour la Syrie. Abou Souleyman al Suissery, parti d’Orbe en octobre 2013, et qui combat avec l'Etat Islamique, est le plus fameux. D'origine algérienne, il se convertit à l'islam en 2012. Il gagne la Syrie en octobre 2013, via la France et la Turquie. Il rejoint Abou Hassan, alias Mourad Fares, un des principaux recruteurs français. Le 11 avril 2014, il poste une photo sur Facebook où on le voit près d'Alep, en compagnie de Fares, alors n°2 de la brigade française du front al-Nosra derrière Omar Omsen. En mai 2014, il passe à l'Etat Islamique et rejoint Raqqa : certains prétendent qu'il dirige depuis un groupe de combattants francophones, ce qui n'est pas confirmé. Fares est arrêté en Turquie le 16 août 2014 puis extradé en France ; il était parti quant à lui en juillet 2013 pour la Syrie19. L'arrestation de Fares, en septembre 2014, provoque davantage de discrétion chez les djihadistes francophones sur les réseaux sociaux20. Abou Souleyman al Suissery est rejoint en février 2015 par un autre Suisse, originaire de Genève. Le SRC place alors à 43 départs le nombre de Suisses impliqués, dont 6 entre janvier et février 2015. 12 partis en Syrie ou en Irak seraient revenus en Suisse. 4 Suisses auraient péri, dont 3 sûrs. L'un d'entre eux, mort en 2013, était proches du groupe « Lies ! », un mouvement salafiste allemand qui recrute un grand nombre de djihadistes nationaux21. Fathi, un Thurgovien de Saint-Gall né en 1993, a été déclaré mort par ses camarades en novembre 201322. En mars 2015, un djihadiste d'al-Nosra, à la fois Suisse et Turc, retient sa femme d'origine allemande en otage en Syrie, après qu'elle l'ait rejointe, enceinte, en octobre 201423. Un autre djihadiste, Sandro, 18 ans, de Winterthour, qui a rejoint l'Etat Islamique en février, vante les mérites de l'organisation24. En avril 2015, pour la première fois, la Suisse arrête un jeune homme de Zurich qui voulait se rendre en Syrie ; peu de temps auparavant, un autre Suisse avait été arrêté à la frontière turque près de la Syrie25. Ce même mois, le djihadiste suisse d'al-Nosra finit par relâcher sa femme et leur enfant26.

A Gauche, peut-être Mourad Fares





Ci-dessus, 4 images de Sandro, le djihadiste suisse de 18 ans de l'Etat Islamique, qui se présente lourdement armé, ou brandissant la tête d'un ennemi décapité...

Le Suisse parti se battre auprès d'al-Nosra qui retenait sa femme allemande en Syrie. On remarque qu'il a fait partie du groupe salafiste allemand Lies ! comme le montre le T-Shirt.

Fathi, tué en Syrie en novembre 2013.

En juillet 2015, 2 Suisses trouvent encore la mort en Syrie. Valdet G., qui décrivait l'EI comme un camp de vacances, champion du monde de boxe thaïe, avait quitté Winterthour pour la Syrie en janvier. 3 de ses élèves de salle de musculation sont également en Syrie. Majd N.27, parti lui dès 2011, a également éte tué. Il a peut-être été exécuté pour avoir été un peu trop critique à l'égard de l'EI28. Récemment, une mosquée de Genève a été pointée du doigt comme lieu de rencontre de candidats djihadistes. Il y aurait eu deux départs récents, dont un jeune de 20 ans, catholique converti29.

Valdet G.



2Membre tunisien d'Hizb al-Tahrir, qui épouse la veuve du militant d'al-Qaïda ayant tué le commandant Massoud.
27Il avait d'abord combattu avec les Shebab en Somalie et avait été arrêté au Kenya en mai 2012. https://www.ctc.usma.edu/posts/swiss-foreign-fighters-active-in-syria

mardi 25 août 2015

« Le raid d'Abū Ḥasān al-Khatha’mī : la libération d'al-Qaryatayn-Wilayat Dimashq » (5 août 2015) : tactiques de l'EI à al-Qaryatayn

Merci à Mathieu Morant pour l'identification des matériels et à https://twitter.com/green_lemonnn?lang=fr pour la traduction des textes en arabe.


La ville d'al-Qaryatayn fait partie de la province de Homs. C'est une oasis du désert syrien. Palmyre est proche au nord-est, tandis que la partie nord-est du Qalamoun, avec al-Nabek, se trouve au sud-ouest de la localité. Celle-ci comptait probablement 15 000 habitants au début de la révolution syrienne, majoritairement des sunnites et des chrétiens.

L'Etat Islamique : assaut nocturne dans la province de Salahuddine

Une des dernières vidéos de l'Etat Islamique est intitulée "Un corps : province de Salahuddine" ; c'est en fait la troisième partie d'une série dédiée au sujet.

Le sermon d'un membre de l'Etat Islamique est entrecoupé d'images de combat de remploi, parmi lesquelles on distingue des extraits vidéos plus ou moins anciens. Certains semblent remonter au succès de l'Etat Islamique à l'été dernier contre le régime syrien, avec défilé de matériels de prise - automoteur d'artillerie 2S1 Gvozdika et char T-62 (sans doute Raqqa, 30 juin 2014, merci à Mathieu Morant). D'autres extraits plus récents semblent renvoyer à un assaut contre la raffinerie de Baiji, en Irak, en avril dernier ; depuis les combats se sont déplacés dans la ville de Baiji même.

La raffinerie de Baiji, théâtre de violents combats entre l'EI, l'armée irakienne et les milices.


Un BTR-80 a été abandonné par l'armée irakienne (merci Mathieu Morant).

Mortier de l'EI en action.

Images recyclées d'un défilé de 2014, probablement à Raqqa, montrant les prises sur le régime syrien : ici un automoteur d'artillerie 2S1 Gvozdika (122 mm).

Autre prise, un char T-62 (merci Mathieu Morant).


La fin de la vidéo en revanche est occupée par un assaut nocturne qui a priori ne semble pas être cette fois une réédition d'anciens documents (selon le bandeau de légende, il se situe à l'ouest de Samarra, donc bien dans la province de Salahuddine -merci à https://twitter.com/green_lemonnn?lang=fr). Peut-être une nouvelle séquence, mais je n'ai encore aucune certitude à ce sujet. C'est un assaut d'assez faible intensité qui n'implique pas un grand nombre de combattants, probablement quelques dizaines, avec quelques véhicules seulement, dont un technical au moins armé d'un canon KPV de 14,5 mm, ainsi qu'un autre peut-être avec une mitrailleuse de 12,7 mm. L'extrait montre la capacité de l'EI à opérer des assauts de nuit : une bonne partie de la scène est d'ailleurs filmée à travers des jumelles de visée nocturne. Jouant de la surprise, et concentrant leur puissance de feu sur ce qui semble être un petit poste de la police et de l'armée irakienne, les combattants de l'EI emportent rapidement la position. Ils collectent les armes légères et le matériel de prise (dont un camion) avant d'incendier des véhicules et des bâtiments. Ils font également pas loin d'une trentaine de prisonniers, quasiment tous en civil, sauf quelques-uns (des officiers ? Ou ceux qui, bien que pris par surprise par l'attaque, étaient en uniforme ? en tout cas il semblerait que ce soit des membres de l'armée plutôt que de la police. Finalement, on aurait en fait des policiers et des militaires). Tous ces prisonniers sont exécutés d'une balle dans la tête. Encore une fois, le montage montre que l'Etat Islamique a toujours une propagande bien rôdée.

L'assaut se déroule de nuit. Certains combattants sont équipés de dispositifs de visée nocturne, comme celui qui filme la séquence.

Un technical tire sur le poste (avec une mitrailleuse de 12,7 mm ?)




Les combattants manoeuvrent pour approcher du poste.

Tirs de soutien depuis un muret.

Une roquette part en direction du poste.

Les combattants approchent du mur d'enceinte.

Un camion a été pris. Il sera emmené par les combattants de l'EI.

Un mortier est capturé.

Collecte des armes légères et des munitions, ainsi que des effets vestimentaires.

Les combattants de l'EI incendient une voiture et plusieurs bâtiments.

Un technical avec KPV de 14,5 mm.


Un des rares prisonniers en uniforme, sur la trentaine capturés. Un soldat de l'armée irakienne vraisemblablement.

Les prisonniers sont tous exécutés d'une balle dans la nuque.

dimanche 23 août 2015

Djihad au pays de Cham 1/Les Marocains

Début de la refonte de ma série sur les combattants étrangers en Syrie, côté insurrection, baptisée désormais Djihad au pays de Cham. Je commence avec les Marocains, contingent que je n'avais pas encore traité.




En novembre 2013, Fernando Reinares, spécialiste espagnol des djihadistes nationaux partis se battre en Syrie et en Irak, estimait à 900 les Marocains présents en Syrie. En avril 2014, plusieurs spécialistes portaient le nombre à 1 5001, voire 2 000 en ajoutant les Belges, Français ou Espagnols d'origine marocaine, qui ne seront pas traités ici. Le centre israëlien Meir Amit, en mai 20142, estimait leur nombre à quelques douzaines seulement (!). Les autorités marocaines évoquent jusqu'à 2 000 Marocains partis se battre en Irak et en Syrie ; le ministère de l'Intérieur donnait le chiffre de 1 122 en 2014, avec 200 morts au combat et 128 qui sont revenus et font l'objet d'une surveillance. En novembre 2014, des chiffres font état de 219 Marocains tués en Syrie, 32 en Irak, dont 20 dans des attaques suicides3. Mais les autorités expliquent aussi que seulement 18% de ces derniers ont un casier judiciaire avant leur départ en Syrie, ce qui rend difficile la surveillance une fois qu'ils sont revenus. La réputation des Marocains sur le théâtre du djihad n'est plus à faire : ils occupent des fonctions importantes, notamment au sein de l'Etat Islamique, à la fois politiques, militaires et logistiques. Comme combattants, ils sont particulièrement redoutés, et on les dit plus volontaires pour les attaques suicides. D'autres sources pourtant expliquent qu'au sein de l'Etat Islamique, les trois quarts des Marocains seraient pluôt des combattants de base, servant pour la protection des convois ou comme seconde vague lors des assauts4. Le gouvernement marocain est persuadé que les djihadistes nationaux accumulent une expérience destinée à être réinvestie dans leur pays d'origine5.

Pour Romain Caillet, le djihad syrien n'a pas pris l'ampleur, au Maroc, d'un phénomène de société, comme cela peut être le cas en Tunisie6. Néanmoins, comme pour beaucoup d'autres pays, le djihad syrien dépasse déjà par ses proportions tous les autres phénomènes historiques comparables, jusqu'à celui en Afghanistan contre les Soviétiques. Ahmad Rafiqi, qui avait été le chef du djihad marocain en Afghanistan contre l'URSS, est d'ailleurs mort en Syrie le 13 mars 2014. Les Marocains, en outre, privilégient la Syrie et l'Irak comme terre du djihad par rapport au Mali, un autre « point chaud » en particulier depuis l'intervention française (opération Serval) de janvier 2013.

Comme c'est le cas là encore pour d'autres contingents, la présence des Marocains en Syrie est difficile à tracer jusqu'à l'été 20127. Les premiers ont probablement combattu au sein de Jabat al-Nosra, venant d'al-Qaïda en Irak8. En août 2012, on voit un premier martyre marocain, Abu Mus‘ab ash-Shamali, qui se jette contre un bâtiment de l'armée syrienne à Nayrab, entre Alep et Idlib. En septembre 2012, 8 Marocains auraient été tués dans la province d'Idlib au sein du bataillon al-Furqan9. En mars 2013, un autre kamikaze, Abu Ayman, lui aussi de Jabat al-Nosra, se jette sur un checkpoint du régime près de Qusayr (province de Homs). Abu Hajaral Maghribi (Yassin Buhurfa), ancien militant islamiste et commandant de brigade d'al-Nosra, est mort le 26 janvier 2013 au nord de Jish ash-Soughour, dans la province d'Idlib. En février 2013, on parle de plus de 40 Marocains partis faire le djihad en Syrie, venus essentiellement du nord du pays. Les autorités évoquent 80 départs en juillet 2013, chiffre alors probablement sous-estimé10.

Abu Hajaral Maghribi, dans une vidéo célébrant sa mort.



Le premier kamikaze marocain en Syrie : Abu Mus‘ab ash-Shamali, du front al-Nosra. On peut voir l'explosion du camion qu'il conduisait.


Abu Hamza al-Maghribi (Muhammad al-Alami Slimani), ancien détenu de Guantanamo, a été tué le 5 août 2013 dans un village de la province de Lattaquié, lors de l'offensive menée par les rebelles dans cette région à l'été 2013, pour tenter de s'emparer du village natal du clan Assad, Qardaha11. C'est après sa mort qu'est créé Harakat Sham al-Islam, dirigé par Abu Ahmad al-Muhajir (Ibrahim Benchekroun), un groupe spécialement créé pour accueillir les volontaires marocains du djihad. Le groupe dispose d'une branche médiatique, al-Uqab (l'étendard), qui dffuse les obsèques d'al-Maghribi. Pour Aymenn Jawad al-Tamimi, le groupe est au départ plus proche de l'idéologie d'al-Nosra que de celle de l'EIIL12. De par ses origines, c'est un groupe qui se situe dans la lignée d'al-Qaïda13.

Abu Hamza al-Maghribi

Ibrahim Benchekroun lors de l'enterrement d'al-Maghribi (au centre, barbe blanche).


Harakat Sham al-Islam, comme d'autres groupes de combattants étrangers, s'est alors installé dans la province de Lattaquié, pilier du régime syrien puisqu'on y trouve une communauté alaouite largement majoritaire. En outre la province est frontalière, au nord, de la Turquie. D'après Romain Caillet, le groupe aurait été sollicité par des salafistes koweïtiens pour faire allégeance à Jabat al-Nosra en échange de fonds. La proximité de Benchekroun avec le cheikh ‘Abd Allahal-Mohaysni, appartenant au courant djihadiste mais proche de chefs religieux liés au pouvoir saoudien, indique peut-être d'autres sources de financement. Harakat Sham al-Islam n'a pas rallié l'EIIL dans son affrontement avec les rebelles syriens à partir de janvier 2014 : au contraire, il a toujours veillé à maintenir de bonnes relations avec les groupes liés à l'Armée Syrienne Libre. Il a participé à l'assaut sur l'hôpital al-Kindi d'Alep et à celui, raté, sur la prison centrale. Le groupe contribue aussi à l'offensive al-Anfal14 dans la province de Lattaquié, en mars 201415. C'est à cette occasion que Benchekroun est tué au combat, le 2 avril. Mohamed Mizouz16 (Abou al Izz-Al Muhajir), ancien détenu de Guantanamo lui aussi et emprisonné au Maroc pour avoir recruté pour le djihad en Irak, prend la tête du groupe. Harakat Sham al-Islam comprend 500 à 700 combattants, essentiellement marocains, mais son chef spirituel, Abu Hafs al-Jazrawi, est un Saoudien, et son chef militaire, Ahmed Muzin, un Egyptien17

Mohamed Mizouz, en-dessous du drapeau d'Harakat Sham al-Islam, le Coran devant lui.

Abu Hafs al-Jazrawi, un Saoudien, chef spirituel d'Harakat Sham al-Islam, annonce que le groupe reste neutre dans le combat entre les rebelles et l'EIIL.
 

Avec la proclamation de l'Etat Islamique en juin 2014, Harakat Sham al-Islam, comme d'autres formations djihadistes, a le souci de marquer son implantation territoriale. En juillet 2014, Harakat Sham al-Islam forme une coalition avec le bataillon Vert (un groupe composé essentiellement de Saoudiens), Harakat Fajr al-Sham al-Islamiya (un groupe de Syriens) et Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar (l'ancien groupe d'Omar ash-Shishani passé à l'EI, et dirigé par Salahuddin Shishani) : Jabhat Ansar al-Din18. Cette coalition maintient un jeu d'équilibre subtil, restant proche d'al-Nosra, sans combattre l'EI19. En septembre, Harakat al-Sham est placé sur la liste des organisations terroristes par les Etats-Unis. En décembre 2014, le groupe publie les images d'un camp d'entraînement dans la province de Lattaquié20. La coalition Jabhat Ansar al-Din, menée par Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar, se considère comme la branche syrienne de l'émirat du Caucase affilié à al-Qaïda21. En juin 2015, le chef de Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar, Salahuddin Shishani, quitte le groupe avec ses partisans22. Depuis la rupture avec Omar Shishani, en novembre 2013, le groupe, composé de plus en plus de combattants arabes et non plus majoritairement de Nord-Caucasiens, a évolué vers un détachement à l'égard de l'émirat du Caucase, ce qui explique probablement la rupture23.

Logo de Jabhat Ansar al-Din.

Dernière vidéo mise en ligne par Jabhat Ansar al-Din (21 août 2015) : celle d'un camp d'entraînement en intérieur. Parcours du combattant, combat au corps-à-corps, entraînement au tir, etc.







Le secteur d'opérations d'Harakat Sham al-Islam ces derniers mois (depuis mars-avril). Le groupe opère dans la région de Salma, près du village de Dourin et du mont du même nom, au sud du Jabal al-Akrad (montagne des Kurdes). A l'ouest, la plaine côtière avec au sud-ouest Lattaquié, bastion du régime Assad. A l'est, la plaine d'al-Ghab, où de violents combats opposent actuellement les rebelles au régime.


Images des dernières opérations de Harakat Sham al-Islam. Le groupe opère dans l'est de la province de Lattaquié, dans le djebel Ansariyeh, au nord-est de la ville de Lattaqui.

Bitube de 23 mm sur camion.


Prière avant le combat.

Dans cette vidéo , Harakat Sham al-Islam met en parallèle son attaque avec un reportage des Forces Nationales de Défense du régime.

Mitrailleuse PK.


Un char T-62 (merci à Mathieu Morant).


La formation d'un groupe spécifiquement marocain dans la constellation des formations rebelles en Syrie vise aussi, probablement, à préparer le retour du djihad au Maroc : si ce n'est pas le discours officiel du groupe, c'est celui de certains de ses combattants. Certains responsables religieux marocains l'ont bien compris, et ont condamné le départ des Marocains en Syrie. Cependant, une nouvelle génération de djihadistes, plus jeunes, plus radicaux, échappant à l'emprise des salafistes djihadistes traditionnels au Maroc, alimente l'EIIL puis l'Etat Islamique. Abd al-Aziz al-Mihdali, connu sous le nom de guerre d'Abu Usama al-Maghribi, est l'un des premiers Marocains arrivé en Syrie en avril 2012. Il fait partie de Jabat al-Nosra dont il commande une brigade et participe à la chute de la base 111, dans la province d'Alep, en décembre 2012. En avril 2013, al-Maghribi rejoint le nouvel EIIL, devient l'adjoint d'Omar ash-Shishani, et participe à la prise de la base aérienne de Minnagh en août 2013. Début 2014, il prend part à la lutte contre le front al-Nosra dans la province d'Alep, reprenant 5 villages sur la route d'Azaz : il est abattu dans une embuscade le 15 mars 2014 sur la route d'al-Bab, montée par al-Nosra. Les Marocains membres de l'Etat Islamique, comme ceux de Jabat al-Nosra, sont connus pour leurs attaques suicides : Abu Sohaib al-Maghrebi tue 25 soldats à un checkpoint de la province de Deir-es-Zor24.

Abu Usama al-Maghribi.


D'après les études réalisées sur les combattants, les djihadistes marocains affirment partir se battre pour faire tomber le régime Assad, rétablir la justice (la sharia) et promouvoir le djihad. Mais les départs ont aussi des causes économiques et socio-politiques. Le fait religieux est important : pour nombre de djihadistes marocains, la Syrie est le lieu du combat de la fin des temps de l'islam. En outre, l'encouragement de leaders religieux, notamment ceux emprisonnés par le gouvernement marocain puis relâchés, et un certain laissez-faire des autorités, ont contribué aux départs. Dès 2013, 30% des salafistes relâchés de prison partent faire le djihad en Syrie. Certains y voient une politique tacite du gouvernement visant à exporter le problème de la radicalisation djihadiste plutôt que de le traiter sur place. En outre, les détenus relâchés de prison ont souvent peu de perspective au Maroc une fois libérés, et préfèrent partir en Syrie, d'autant que l'accès à ce champ de bataille du djihad est relativement aisé25. On sait aussi que l'Etat Islamique paie relativement bien les combattants étrangers26 ; le goût de l'aventure faisant le reste27.



Bitube de 23 mm sur camion.


Technical avec canon KPV de 14,5 mm.




Encore un technical avec pièce de 14,5 mm.



Char T-54/55 (merci à Mathieu Morant).

Au loin, on peut voir les combattants du régime s'enfuir devant les hommes d'Harakat Sham al-Islam.




Il y a eu deux vagues de départ de Marocains en Syrie : la première s'étend de décembre 2011 à avril 2013 et alimente surtout al-Nosra, la seconde, plus jeune, plus radicale, mais moins expérimentée, démarre avec la formation de l'EIIL en avril 2013. Les Marocains rejoignent ce dernier groupe jusqu'à la fondation d'Harakat Sham al-Islam en août. Le recrutement se fait surtout par des contacts personnels ; les Marocains qui partent sont aussi très présents sur les réseaux sociaux une fois arrivés, pour rester en contact avec leur famille ou établir des réseaux de recrutement. La plupart des recrues viennent du nord (délaissé par le pouvoir) et de l'ouest du pays, régions marquées par la présence des salafistes, un fort taux de chômage et d'urbanisation28. Les réseaux sociaux sont utilisés pour recruter des combattants ou récolter des fonds : le blog Ansar al-Tawhid décrit ainsi le voyage jusqu'en Syrie. Si Internet joue un grand rôle, les méthodes changent aussi au fil du temps : on conseille aujourd'hui aux candidats de ne plus prendre l'air depuis le Maroc, mais à partir de pays tiers, de s'habiller à l'occidentale, de ne prévenir personne de son départ, de mettre de l'argent de côté pour s'installer en Syrie. La voie d'entrée principale des Marocains en Syrie reste la frontière turque. Là encore, pour des raisons de sécurité, les pratiques évoluent : on conseille aux candidats d'atterrir non pas près de la frontière, mais dans des grandes villes turques qui en sont éloignées ; de se comporter en touriste pour ne pas attirer l'attention ; de mettre de côté de l'argent pour acheter une arme une fois passé en Syrie. Le voyage de retour est moins balisé : généralement, les partants arrivent en Libye et gagnent le Maroc en passant par la frontière algérienne. Le voyage coûte environ 1 000 dollars. Certains qui n'ont pas les moyens de se payer le voyage se lancent dans des activités criminelles pour le financer : un réseau de contrebande démantelé à Fès comprenait des aspirants au djihad, dont des anciens prisonniers. La plupart des djihadistes marocains ne compte pas revenir au pays, mais rester en Syrie ou mourir en martyre. Certains, déçus par l'affrontement entre Jabat al-Nosra et l'Etat Islamique, sont néanmoins revenus au Maroc. Le gouvernement marocain a cependant durci sa législation à partir de septembre 2014, et a déployé l'armée dans les rues. Une vingtaine de cellules de recrutement auraient été démantelées entre 2011 et 2014. Le Maroc a même construit une barrière de 70 km avec l'Algérie, tout en renforçant les contrôles aux frontières, pour entraver le retour des djihadistes29.

Un BMP-1 détruit dans une position du régime prise près du mont Dourin.



Canon de 57 mm sur camion.

Un convoi du régime avec chars et canons automoteurs.




Des hommes du régime fuient et sont tirés par Harakat Sham al-Islam depuis les hauteurs.

Canon de 37 mm AA sur camion.


Canon de 57 mm AA sur camion.

Char T-55 (merci à Mathieu Morant).








2The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.
5There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.
6Romain CAILLET, L'influence de la guerre en Syrie sur le courant djihadiste marocain, Religioscope, Études et Analyses – N° 33 – Avril 2014.
7Les départs auraient pourtant commencé dès mars-avril 2012 et impliquent des personnes de plusieurs horizons différents : http://www.maghress.com/fr/lobservateur/13271
9The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.
17There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.
24There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.
29There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.