jeudi 27 novembre 2014

Nicolas AUBIN, Les routes de la liberté. La logistique américaine en France et en Allemagne, 1944-1945, Paris, Histoire&Collections, 2014, 224 p.

Nicolas Aubin, agrégé d'histoire, s'intéresse de longue date au front de l'ouest pendant la Seconde Guerre mondiale, et contribue de longue date également à plusieurs magazines spécialisés. C'est sous le label Histoire et Collections qu'il publie cet imposant (au niveau du format) volume consacré à la logistique américaine en France et en Allemagne, en 1944-1945.

L'ambition de l'auteur est bien de présenter la révolution logistique qui s'est opérée pendant la période elle-même, et non avant, comme on saurait tenté de le croire. A la mécanique bien huilée souvent décrite s'oppose une logistique, "activités de transport et de ravitaillement indispensable aux opérations militaires", selon la définition retenue, qui se construit empiriquement pour donner aux Etats-Unis la capacité unique de mener une guerre industrielle à l'échelle du globe. L'improvisation donne naissance à une chaîne logistique qui ne donne sa pleine mesure qu'en Allemagne, au printemps 1945.


dimanche 23 novembre 2014

Normandie-Niémen (Нормандия-Неман) de Jean Dréville et Damir Viatich-Berejnykh (1960)

1942. Le film s'inspire du parcours du groupe de chasse Normandie-Niémen, constituée au départ par une poignée de pilotes de la France Libre partis combattre en URSS contre les Allemands aux côtés des VVS, l'aviation militaire soviétique...

Film franco-russe, Normandie-Niémen est un hommage au groupe de chasse éponyme qui symbolise à lui seul la coopération interalliée pendant la Seconde Guerre mondiale, ici entre Français et Soviétiques. Malheureusement tous les noms ont été changés et les personnages sont fictifs, ce qui fait probablement perdre en profondeur en scénario. Le film a un aspect quasi documentaire même si là encore les appareils, pour la plupart, ne sont pas ceux réellement utilisés par les belligérants, ce que l'on peut regretter. La voix-off qui commente en permanence le récit est parfois un peu envahissante... cependant le scénario ne fait pas les fioritures habituelles de certains films de guerre américains de l'époque, auxquels on pourrait le comparer. Aucune romance et une évocation sans complaisance de l'antagonisme entre pilotes ayant choisi assez tôt de rallier la France Libre et les arrivées plus tardives d'anciens vichystes qui n'ont pas hésité à abattre des appareils britanniques en Afrique du Nord en 1942...

Bref, pas un grand film de guerre, mais à regarder pour tous ceux qui s'intéressent à la Seconde Guerre mondiale, au groupe Normandie-Niémen et à la guerre aérienne sur le front de l'est.



Laurent MOËNARD, J.M. STALNER et Jocelyne CHARRANGE, Bleu Blanc Sang, tomes 1 et 2, Paris, Soleil, 2013

Nuit du 18 septembre 1944. 4 hommes des FFL enterrent, dans les environs de Saint-Tropez, deux corps, sans se rendre compte qu'ils sont observés par une autre personne cachée à proximité. Dix-sept ans après, un homme d'origine allemande débarque à Marseille, souffrant de violentes migraines. En rentrant dans un café, il lit dans le journal local que deux squelettes viennent d'être retrouvés lors de travaux pour la construction du port de plaisance, et que l'un des deux porte un uniforme allemand. Il se rend immédiatement au cabinet du docteur Claire Moreau Palisson, car il veut expliquer à celle-ci que l'un des deux corps est celui de son frère. Il lui raconte aussi d'où viennent ses certitudes...

Bleu Blanc Sang est prévu pour être une trilogie mêlant à la fois affaires criminelles, histoire et drames familiaux. Le fond de l'histoire réside dans les règlements de compte ayant eu lieu au sein de la Résistance au moment de la Libération. Friedrich Sachs, un pilote de bombardier de la Luftwaffe, en a été le témoin involontaire. Avec l'aide de la soeur d'une des victimes, il cherche à élucider ce dont il a été le témoin ce qui n'est pas sans déranger certains anciens acteurs de la Résistance, désormais notables bien installés ou "usurpateurs" de la dernière heure. Le tout sur fond d'affrontements politiques et personnels bien connus de l'histoire de la Résistance. Le deuxième tome développe l'histoire qui s'accélère dans la seconde partie de ce volume. La difficulté tient aussi aux nombreux flash-backs et à la pléthore de protagonistes qu'il est parfois délicat d'identifier correctement. Certains spécialistes ont noté que les jeeps représentées ne sont pas les Willis de la Seconde Guerre mondiale mais des M151 postérieures au conflit. Là où les choses étaient un peu confuses dans le premier tome, elles ont tendance à s'assembler correctement dans le second. A force de secrets, les auteurs multiplient cependant les révélations qui ont tendance à s'entrecroiser, ce qui ne facilite pas la lecture : le scénario en souffre. J'attends de lire le dernier tome, qui devrait conclure l'histoire, pour me forger un avis définitif.




Robert VAN GULIK, Meurtre à Canton, Grands Détectives 1558, Paris, 10/18, 1983, 248 p.

680 ap. J.-C. . Le juge Ti est devenu président de la cour métropolitaine de justice, un des postes les plus éminents de l'empire Tang. Il est cependant envoyé en mission secrète à Canton. Le censeur Liou, fonctionnaire important du gouvernement, a en effet disparu dans les rues de l'imposante ville du sud. A l'heure où l'empereur est mourant, son absence pourrait avoir de sérieuses conséquences politiques... et la mission du juge Ti n'en est que plus compliquée.

Robert van Gulik était un auteur néerlandais qui a servi son pays dans différents pays asiatiques, de la colonie des Indes Néerlandaises au Japon en passant par la Chine. C'est en 1948 qu'il traduit un roman policier chinois, 3 affaires résolues par le juge Ti (Dee Jen Djieh en VO), un fonctionnaire de l'époque Tang qui va lui servir de source d'inspiration pour 16 romans policiers construit sur le personnage. Il meurt en 1967. Van Gulik illustrait aussi ses romans, comme celui-ci, avec des images adaptées au fil du récit. A noter que le juge Ti a été adapté deux fois au cinéma par Tsui Hark, en 2010 et en 2013.

Meurtre à Canton, le treizième roman de la série, est celui qui chronologiquement se passe en dernier, en 680. Publié en 1966, un an avant la mort de l'auteur, c'est un retour aux sources puisque l'intrigue mêlant éléments amoureux et politiques revient à celle des premiers volumes de la série. Une des ruses utilisées par le juge Ti à la fin de l'histoire s'inspire d'un fait parfaitement authentique survenu dans la Chine du IVème siècle av. J.-C. . Je n'ai lu que certains tomes de Van Gulik mais Meurtre à Canton reste l'un de mes préférés.


samedi 22 novembre 2014

Corvette K-225 de Richard Rosson (1943)

1943. Le Lieutenant Commander McLain (Randolph Scott), de la Royal Canadian Navy, vient de perdre sa corvette torpillée par un U-Boot, avec les deux tiers de son équipage. De retour au Canada, il choisit de commander à nouveau une corvette, et sélectionne un des nouveaux bâtiments en construction, la K-225. En attendant le lancement, McLain se lie avec la soeur d'un de ses officiers disparus, Joyce Cartwright (Ella Raines). Mais la situation se complique lorsqu'un autre frère, Paul (James Brown), devient enseigne sur le HMCS Donnacona, le nouveau bâtiment de McLain. Celui-ci doit escorter un convoi de la Nouvelle-Ecosse jusqu'à l'Angleterre...

Film de guerre peu connu, Corvette K-225 a été réalisé pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1943, sous la férule d'Howard Hawks. Hawks est alors en pleine idylle avec l'actrice Ella Raines, bien qu'il soit marié. Il est en contrat avec la Universal pour réaliser un film à petit budget sur les corvettes, ces indispensables bâtiments d'escorte des convois durant la bataille de l'Atlantique. A la différence de son précédent film de guerre, Air Force, sur un équipage de bombardier, achevé en octobre 1942, Hawks peut inclure dans cette réalisation un rôle féminin plus important, qui sera tenu par Ella Raines. C'est pourquoi il se limite à la production et confie la réalisation à Richard Rosson, avec lequel il a déjà travaillé sur d'autres films et qui est un bon spécialiste des scènes d'action. Hawks veille surtout à bien lancer la carrière de sa protégée. Ce qui ne l'empêche pas d'intervenir directement dans le tournage, comme à son habitude, et de rallonger le budget. Rosson parvient toutefois à mener le projet à son terme : pour les besoins de certaines séquences, il tourne quelques plans à bord de corvettes dans l'Atlantique et aussi les chantiers de construction navale de Montréal. Le film, à sa sortie, connaît un certain succès mais ne rapporte des bénéfices que trois ans plus tard. Oublié, il n'en demeure pas moins qu'il a été le point de départ de la carrière de Raines, définitivement propulsée l'année suivante au rang de star hollywoodienne. La corvette du film n'est pas la Donnacona, nom fictif, mais la HMCS Kitchener, une corvette de classe Flower. Outre la présence de R. Scott, on notera une timide apparition de Robert Mitchum, dans un rôle mineur, qui rejouera de nouveau d'ailleurs avec Scott peu après dans le film Gung Ho !.







 

Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU et Florent CALVEZ, Jour J, tome 11 : La nuit des tuileries, Paris, Delcourt, 2012, 64 p.

1795. Depuis l'évasion spectaculaire de la famille royale hors de Paris, quatre ans plus tôt, la France est déchirée par la guerre civile. Marie-Antoinette, régente du royaume, est parvenue à lever une armée commandée par un mystérieux général, qui menace désormais Paris. Pour couper court au massacre, Danton échafaude un plan dont Vidocq va être, involontairement, le maître d'oeuvre...

Cette fois-ci, contrairement au précédent, le tome 11 est lui plutôt réussi. D'abord parce que l'uchronie est posée correctement, et dès le départ : la famille royale s'enfuit de Paris le 10 juin 1791, grâce à l'aide de Fersen. Louis XVI meurt durant l'échappée mais Marie-Antoinette survit et devient régente pour le petit Louis XVII. Une longue guerre civile s'installe qui penche progressivement en faveur des troupes royales.

Sur ce scénario uchronique se greffe l'histoire du volume : Danton, pour parvenir à une solution négociée, charge Vidocq de voler des biens précieux détenus par les révolutionnaires. Dans l'affaire est également partie prenante Talleyrand, que l'on retrouve dans le camp royal. Vidocq est poursuivi par Fouché, dans son rôle de policier, alors que Louis XVII a tout à craindre du comte d'Artois, qui espère bien l'évincer du trône (avec cette légende selon laquelle Louis XVII serait le fils de Fersen et non de Louis XVI). Et le général qui commande les armées de Marie-Antoinette est Bonaparte.




Au final, La nuit des tuileries fait probablement partie des meilleurs volumes de la série. Le scénario est cohérent, l'uchronie bien amenée, le dessin correspond à l'ambiance (le même dessinateur avait d'ailleurs oeuvré sur le doublon des tomes 3 et 4). On pourrait peut-être juste reprocher le manque de souffle de l'ensemble, qui se laisse bien porter, mais sans plus. Par ailleurs, il est certain qu'il faut bien connaître l'histoire de la Révolution française pour tout suivre.


Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU et Colin WILSON, Jour J, tome 10 : Le gang Kennedy, Paris, Delcourt, 2012, 65 p.

1947. La Nouvelle-Orléans, capitale de la Nouvelle-France, est la base arrière de tous les trafiquants d'alcool de la jeune Union américaine du Nord puritaine, les restes des colonies anglaises après la défaite de Londres pendant la guerre de Sept Ans. Joe Kennedy, l'un des plus gros trafiquants d'alcool, décide de se présenter à l'élection présidentielle de l'Union pour mettre fin à la prohibition. Il demande à ses deux fils, Joe Junior et Jack, d'aller chercher une dernière cargaison d'alcool à la Nouvelle-Orléans. Mais le voyage va s'avérer périlleux...

Tome 10 décevant pour la série uchronique (modification de l'histoire à partir d'un événement déformé) Jour J de chez Delcourt. Difficile en effet de s'immerger dans une histoire qui fait vivre l'uchronie à l'époque en question mais sans très bien expliquer comment on en est arrivé là : on saura juste que les Anglais ont perdu la guerre de Sept Ans, mais pas comment les colonies ont survécu. Et quand bien même le scénario est bien ficelé et se lit bien, on regrette de ne pas en savoir plus sur le point de départ de l'uchronie et ses suites, et ce d'autant plus que l'album se développe sur plus de 60 pages, soit plus que certains autres volumes. On remarque de nombreuses références à des faits ou des personnages tout à fait historiques (Lafitte, la proximité Joe Kennedy-Hitler, Lindbergh, Clouzot, etc). Les deux auteurs du scénario manipulent l'uchronie dans tous les sens, et on a un peu de mal à s'y retrouver : s'agit-il des aventures des deux fils d'un gros bootlegger, ou bien de la dénonciation d'une société inégalitaire, ou bien encore de remplir des cases avec des figures historiques qui n'apparaissent qu'une seule fois ? Ou bien de montrer, par le prisme de la famille Kennedy (où le père fait figure de repoussoir et les fils d'aimants), une société qui vire vers le fascisme ? On finit par s'y perdre un peu. D'autant qu'on reste aussi toujours "collé" à l'histoire franco-britannique, de manière large. Et qu'il faudrait en fait plusieurs tomes pour tout développer.




Netcho ABBO, Mangalmé 1965. La révolte des Moubi, Pour mieux connaître le Tchad, Editions Sépia, 1997, 106 p.

Netcho Abbo, un Tchadien, sort de l'ENA nationale en 1987. Au moment de la parution de ce livre dix ans plus tard, il est chef du service des Affaires Sociales et de la Famille au Secrétariat général de la présidence tchadienne. Dans ce mémoire de sa période d'élève énarque, Abbo évoque les événements de Mangalmé, en 1965, autrement dit la révolte des Moubi, population du groupe hadjeraï des montagnes du centre du Tchad (préfecture du Guéra), situées géographiquement entre le nord et le sud du pays.

Créée en 1956 seulement, la préfecture du Guéra est surtout peuplée par les Moubi, dont bon nombre de musulmans (mais il y a aussi des adorateurs de la Margaï dans la préfecture), et qui sont aussi des agriculteurs sédentaires ou des éleveurs.

La révolte de Mangalmé s'inscrit à la suite de la mainmise sur le pouvoir du président Tombalbaye, qui fait arrêter en particulier certains opposants politiques musulmans originaires du nord du pays (1962-1963). Des émeutes, violemment réprimées, éclatent à Fort-Lamy en septembre 1963. Economiquement parlant, le Tchad vit presque en autarcie, la seule culture d'exportation étant le coton introduit par le colonisateur. Un autre élément important de l'économie est l'élevage du bétail. Mais le Tchad reste encore très dépendant, économiquement et financièrement, de l'ancienne puissance colonisatrice. Tombalbaye favorise le développement économique du sud, dont il est originaire, mais Abbo rappelle cependant que l'équipement médical est équitablement réparti sur l'ensemble du pays, ce qui n'est pas le cas en revanche des infrastructures pour l'enseignement (concentrées au sud). En 1964, le président lance un emprunt national pour faire démarrer les projets d'aménagement du pays. Le recouvrement de l'emprunt donne lieu à des abus qui se cumulent avec ceux provoqués par la récolte de l'impôt. En outre les Moubi n'ont pas réussi à imposer leur candidat à la chefferie de canton après que le titulaire soit décédé. Le chef du village de Botchotchi, Zagalo, part en février 1965 dans la capitale pour rencontrer le faki Abdoulaye, représentant des Moubi sur place, et le ministre de l'Intérieur, Selingar. Celui-ci soutient Zagalo dans sa résistance aux autorités. En conséquence, à son retour, le chef de village encourage la révolte : les soldats ne peuvent plus récolter l'impôt et sont même malmenés par les Moubi. Un autre chef de village, Issaka, à Gormolo, rejoint la révolte et en vient aux mains avec le chef de canton. Le préfet vient visiter les deux villages fin mai, mais les choses tournent mal : à Gormolo, la situation dégénère et le préfet, blessé à la cuisse par une sagaie, expire un peu plus tard. En septembre, Issaka est abattu par des soldats. Le mois suivant, une délégation gouvernementale, dont fait partie Selingar, le ministre de l'Intérieur, se rend à Botchotchi. Selingar fait exécuter le faki Abdoulaye, ce qui déclenche la révolte : un député de la délégation est tué de même que le directeur de cabinet du ministère de l'Intérieur. En représailles, le village est incendié après que la population l'ait abandonné. Ce mouvement de révolte populaire, paysanne, survient peu avant la création du Frolinat, le mouvement rebelle tchadien qui va d'abord se développement dans le Batha puis le Guéra à partir de 1966.

Le déclenchement de la rébellion entraîne la dévastation de la préfecture : de nombreuses infrastructures scolaires et médicales sont détruites, laissant les habitants démunis. Les rebelles se montrent parfois très brutaux avec la société moubi, complètement déstructurée et soumise à une islamisation forcée. Les rebelles ciblent les activités économiques principales : coton, bétail, arachide, et coupent les voies de communication, détruisant les circuits économiques. Deux structures politiques parallèles coexistent : le gouvernement tient les villes tandis que les rebelles dominent les campagnes. Via les ladjana, les rebelles obtiennent des renseignements et petit à petit les Hadjeraï sont gagnés par le discours de la rébellion, d'autant que le gouvernement ne répond que par la force brute. Par la suite la rébellion se développe dans les préfectures voisines et dans d'autres parties du pays (nord surtout), entraînant les premières interventions françaises.

Comme le rappelle l'auteur en conclusion, la révolte des Moubi est la manifestation de frustrations économiques et politiques non prises en compte par le gouvernement. L'attitude du ministre de l'Intérieur a été plus qu'ambiguë. Cette révolte populaire s'est prolongée avec l'action du Frolinat, qui lui-même a été un facteur de déstabilisation du monde des Moubi.

La courte bibliographie de l'auteur est complétée de deux discussions du travail par des spécialistes français. Marie-José Tubiana. Celle-ci rappelle que cette "jacquerie" doit beaucoup à Selingar, proche collaborateur de Tombalbaye qui a peut-être cherché à prendre la place de ce dernier. Il est d'ailleurs arrêté en novembre 1966 et meurt en prison, dans des circonstances obscures. Elle souligne aussi que les Moubi se fient à la parole donnée, selon le Coran, et combattent à l'arme blanche : ils cachent les armes à feu prises aux soldats ou aux forces de sécurité, faute de savoir les utiliser. Les Moubi n'avaient pas prévu l'ampleur de la révolte et n'en ont tiré que peu de bénéfices. Marie-José Tubiana met en exergue la violence des rapports à l'intérieur du Tchad à cette époque. Claude Arditti explique que les activités économiques ciblées par les rebelles n'ont pas eu les effets ravageurs décrits par l'auteur ; le coton était surtout cultivé dans le sud, et l'Etat n'en tirait que peu de revenus pour les autres, bétail et arachide. L'activité du Frolinat a parfois dégénéré purement et simplement en brigandage.

Au final, ce livre édité par l'association Pour mieux connaître le Tchad se présente comme un aperçu par le bas de cette révolte paysanne, et de ses conséquences. Ce membre de l'administration tchadienne livre un travail d'historien où il se place du côté des administrés, avec les quelques défauts propres à un essai un peu trop académique (présentation administrative un peu aride au début du livre, nombreuses lignes consacrées aux phénomènes magiques, quelques raccourcis). Mais par son originalité et par la qualité des commentaires associés, il reste précieux.


dimanche 16 novembre 2014

Fury (2014) de David Ayer

Comme de nombreux autres passionnés de la Seconde Guerre mondiale et "apprentis-historiens", je suis récemment allé voir au cinéma Fury, le film de char de David Ayer. Un film qui s'est déjà vu affublé de critiques à mon sens plus ou moins justifiées, et qui ne touchent d'ailleurs pas qu'à la question du réalisme, vieil apanage des films de guerre. M'étant moi-même prêté au jeu il y a quelques temps sur certains films, j'en mesure maintenant toute l'inanité. A choisir, entre les qualités et les défauts, ce sera plutôt des qualités dont je vous parlerai ici, sans oublier bien sûr de souligner les problèmes que posent le film.

Vincent BERNARD, Les poilus du Sud-Ouest, Références, Editions Sud-Ouest, 2014, 170 p.

Vincent Bernard, auteur dans la presse spécialisée (éditions Caraktère, etc), qui tient le blog Le Cliophage, signe cette année, en plus d'une première biographie française de Robert E. Lee, ce petit volume dédié aux poilus du sud-ouest. Plus précisément ceux de la XVIIIème région militaire, qui formera en temps de guerre le 18ème corps d'armée. Sur 406 000 hommes partis, 63 000 sont restés sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Le format et l'intention de l'auteur se résument à une évocation, assez rapide, du parcours de ces poilus du sud-ouest, peu connu d'après lui.

Le propos se divise en six chapitres. Dans le premier, Vincent Bernard rappelle bien à propos l'organisation de l'armée française en 1914, ce qui n'est finalement pas un mal pour bien comprendre la contribution des poilus du sud-ouest. Même si la reconstruction de l'armée française depuis 1870 aurait pu, p.19-22, se faire à la suite dans le texte et non pas peut-être comme un catalogue de dates. De même que le lexique des unités militaires, p.26-28, aurait pu être reporté en annexe. On voit aussi apparaître un problème fréquent dans ce genre de petits ouvrages : l'absence d'apparat critique. Des notes permettraient de renvoyer, ponctuellement, vers les références citées en bibliographie, pour prolonger tel ou tel aspect qui n'est ici qu'évoqué succinctement, justement, ou renvoyer à des travaux plus savants dépassant la simple évocation.

mercredi 12 novembre 2014

Robert BUIJTENHUIJS, Le Frolinat et les guerres civiles du Tchad (1977-1984), Paris, Editions Karthala, 1987, 479 p.

Robert Buijtenhuijs, mort en 2004, était un africaniste néerlandais. Chercheur à l'Afrika Studiecentrum de Leyde, il est particulièrement connu pour ses travaux sur les conflits au Tchad depuis l'indépendance, qui sont pour ainsi dire devenus incontournables à toute personne s'intéressant au sujet. Buijtenhuijs a également beaucoup publié dans la revue Politique Africaine.

Le livre fait suite à un autre, chronologiquement parlant, celui sur les révoltes populaires au Tchad (1965-1976), et analyse la prise de pouvoir par le Frolinat, qui a grandement déçu l'auteur, comme il le dit lui-même dans l'introduction : le mouvement n'a pas tenu ses promesses. Il y a aussi le problème des sources, toujours difficile quand on évoque un conflit contemporain de l'écriture. 1977 marque une rupture avec l'internationalisation du conflit tchadien et la séparation de plus en plus nette entre le Nord et le Sud du pays. Dans une première partie, l'auteur revient sur la conquête du pouvoir par le Frolinat, puis décrit dans une deuxième partie l'exercice du pouvoir jusqu'en 1984. Dans la dernière partie, il dissèque le Frolinat pour montrer l'échec d'une expérience révolutionnaire.

lundi 10 novembre 2014

Boris LAURENT, Les opérations germano-soviétiques dans le Caucase (1942-1943), Campagnes et Stratégies 115, Paris, Economica, 2014, 357 p.

Boris Laurent, qui a dirigé le défunt magazine Axe et Alliés, et qui a commenté les carnets de Paulus et de Patton (livres que je n'ai pas lus), propose dans la collection Campagnes et Stratégies des éditions Economica cet ouvrage consacré aux opérations germano-soviétiques dans le Caucase, en 1942 et 1943. Sont-elles pourtant si méconnues que l'affirme l'auteur dans son avant-propos ? En réalité, les travaux étrangers (en particulier anglo-saxons) donnent déjà un bon aperçu sur la campagne (avec David Glantz et sa trilogie sur Stalingrad au premier chef) et même en français, le compilateur habile qu'est Jean Lopez en parle assez longuement dans son propre ouvrage consacré à Stalingrad (rappelons d'ailleurs que Jean Lopez est... co-directeur de la collection Campagnes et Stratégies désormais). Dès lors, on ne sera pas surpris de retrouver les mêmes thèmes : l'enjeu du pétrole, la pression exercée par l'Allemagne sur la Turquie pour la faire rentrer dans la guerre et couper le « corridor persan » du Prêt-Bail, l'URSS « au bord du gouffre » économiquement parlant en 1942, etc. Boris Laurent tente de se démarquer en annonçant vouloir présenter les forces en présence et leur spécificité, ainsi que le rôle des alliés de l'Allemagne, pays satellites ou peuplades du Caucase. Côté soviétique, il se propose de décrire trois phases successives : le repli et la résistance, la réorganisation des forces et la reconquête. Il insiste sur l'importance de la bataille aérienne du Kouban (évoquée assez rapidement par contre dans le livre de Jean Lopez sur Koursk, y compris dans la réédition de 2011) et sur l'inversion de comportement des deux dictateurs à l'égard de leurs généraux (qui est cette fois assez développée par Jean Lopez dans ses propres travaux). L'idée maîtresse du livre est que les nazis avaient une chance, à ce moment-là, de priver l'Armée Rouge de pétrole et donc d'empêcher sa réorganisation mécanisée en 1943, chance qu'ils ont laissée passer. Cependant, Boris Laurent ne répond pas forcément à toutes les attentes définies au départ (il va par exemple surtout parler d'Hitler, et beaucoup moins de Staline).

dimanche 9 novembre 2014

VON OPPENHEIM, Le domaine tchadien de Rabah (trad. Roger Pascal), Racines du présent, Paris, L'Harmattan, 2001, 143 p.

Le baron Von Oppenheim, conseiller à la légation allemande du Caire, publie en 1902 un texte consacré à Rabah, seigneur de la guerre soudanais et trafiquant d'esclaves qui affronte les Français lors de la colonisation du Tchad. Von Oppenheim ne travaille pas avec des sources de première main, ce qui explique les inexactitudes et le caractère incomplet de son travail : cependant, comme le rappelle le traducteur, le texte est précieux, car il est l'un des rares à présenter un personnage africain important pour l'époque, même si c'est sous un angle de vue européen.

L'Allemand insiste sur le caractère fulgurant des conquêtes de Rabah, qui fonde sa capitale en 1894 et disparaît au combat contre les Français six ans plus tard. L'empire ne survit pas à sa disparition. Von Oppenheim comptait monter une expédition à partir du Caire mais en a été empêché par la progression de Rabah : c'est pourquoi il rassemble des informations sur lui à partir de 1896, puisque la colonie allemande du Cameroun est frontalière, au nord, du Tchad.

Rabah a servi sous Ziber Pacha, marchand d'esclaves puissant du Bahr-el-Gazal que le Khédive d'Egypte a préféré mettre sous résidence surveillée en 1876. Son fils Suleiman reprend le flambeau mais périt en affrontant le Khédive d'Egypte et ses mercenaires, dont Gessi, un Italien, et Gordon, en 1879. Rabah, qui a probablement 30 ans à cette époque, a servi Ziber, puis Suleiman ; il s'enfuit vers l'ouest après la mort de ce dernier, emmenant plusieurs centaines de bazinguers (soldats irréguliers) qui lui permettent de s'installer au niveau du Ouaddaï. Il essaie d'attaquer cet empire en 1887, sans succès. Rabah, qui récupère certains partisans du Mahdi, s'enfonce encore plus à l'ouest, défait l'empire du Baguirmi puis celui du Bornou (1892-1893). Il amasse un trésor de guerre considérable.

A partir de Dikoa, sa nouvelle capitale près du lac Tchad (qui aurait compté jusqu'à 100 000 habitants à sa mort) , Rabah règne en seigneur de guerre, avec une armée de 20 bannières comptant chacune 250 hommes, avec un système de forts, de points d'appui avec magasins de vivres et de munitions. Il dispose probablement de 4 à 5 000 hommes équipés d'armes feu mais de beaucoup d'autres armés de lances ou d'armes blanches ou de jet. Rabah se soucie de son approvisionnement en armes, en munitions et en poudre, d'autant qu'il bloque le commerce des Tripolitains et ne peut négocier avec le Ouaddaï.

Avant d'avoir pu consolider son pouvoir, Rabah doit affronter, en 1898, les Français qui cherchent à s'implanter dans ce qui deviendra le Tchad ; ce conflit, en plus de l'hostilité des Sénoussis, lui sera fatal. La France cherche en effet à assurer la réunion territoriale de ses différentes colonies africaines : en 1897, Gentil descend le Chari jusqu'au lac Tchad avec un vapeur et signe un traité avec le Baguirmi. Rabah se venge en ravageant le Baguirmi, exécutant ensuite un Français, de Béhagle, venu en exploration économique. Bretonnet, subordonné de Gentil, envoyé en avant-garde, présume de ses forces : acculé par les forces de Rabah, très supérieures en nombre, il est massacré avec tout son détachement. Gentil arrive ensuite, bâtit Fort-Archambault. Renforcé en hommes en artillerie, il affronte l'armée de Rabah à Kouno (29 octobre 1899) : le combat est très dur, les Français y laissent la moitié de leurs forces, tuées ou blessées.

Gentil attend ensuite l'arrivée des deux autres missions françaises, envoyées depuis le nord et l'ouest, pour gagner le Tchad. La jonction est faite en février 1900 : les Français s'emparent de Kousséri, où ils installent leur camp. Après avoir défait le fils de Rabah, Fadel Allah, la bataille décisive a lieu le 22 avril non loin de la localité : aux 700 à 800 Français sont opposés 5 000 hommes, dont 2 000 armés de fusils, Rabah disposant de quelques pièces d'artillerie prises à Bretonnet (les Français ont 7 canons dont 5 de montagne modèle 1880). Rabah est vaincu et tué de même que Lamy, un des chefs de mission français. Les Français détruisent le reste de l'empire tandis qu'ils fondent Fort-Lamy, en face de Kousséri.

Fadel Allah tente de rassembler les lambeaux de forces de son père, prend contact avec les Anglais au Bornou. Le fils de Rabah est finalement surpris et tué en août 1901 par les Français, en territoire britannique. Mais la fin de l'empire de Rabah ne signifie pas la fin des combats pour les Français. Les premières expéditions montées vers le nord, dès novembre 1901, se heurte aux Touaregs et à la Sénoussiya. 

Une traduction utile, donc, même si l'on regrette de ne pas avoir plus de détails sur la source, son origine, à partir de quel texte elle a été réalisée, etc. Sans compter que les illustrations -une ou deux images et quelques cartes d'époque- sont un peu limitées.



samedi 1 novembre 2014

Max HASTINGS, La division Das Reich. Tulle, Oradour-sur-Glane, Normandie, 8 juin-20 juin 1944, Texto, Paris, Tallandier, 2014, 381 p.

Max Hastings, journaliste britannique et auteur de nombreux livres d'histoire, en particulier sur la Seconde Guerre mondiale, mais pas seulement, signe en 1981 cet ouvrage consacré au parcours sanglant de la division Das Reich depuis le sud-ouest de la France jusqu'en Normandie, en juin 1944, réédité aujourd'hui par Tallandier (et qui a déjà fait l'objet de plusieurs éditions françaises). Son travail est avant tout basé sur des archives officielles et de nombreux témoignages d'acteurs, français, allemands, britanniques, américaines. Hastings est parfaitement conscient, dès l'époque, des limites de son étude, qu'il qualifie de "description de certains drames en une phase critique des hostilités" (p.17).

La 2. SS-Panzerdivision Das Reich est rapatriée du front de l'est, décimée, en avril 1944, pour être cantonnée dans la région de Montauban. Hastings exagère l'efficacité des divisions de la Waffen-SS (p.30), que plusieurs ouvrages ont relativisé depuis la date de parution du livre, même si l'auteur colle à l'historiographie du moment (encore malheureusement présente, cette fois-ci sans raison, dans une certaine littérature spécialisée) ou qu'il ne critique pas systématiquement les témoignages d'anciens Waffen-SS (comme à la p.38). Néanmoins, il montre bien comment les nouvelles recrues, comme ces Alsaciens, sont très vites prises en main par les cadres survivants de l'unité vétérans des années de guerre, en particulier en URSS. Ces cadres sont complètement pervertis par le nazisme et par l'idéologie des SS, sans parler de la brutalité du front de l'est. Ils trouvent cependant la population française beaucoup plus hostile que lors d'un premier séjour quelques années plus tôt. La Das Reich participe à des opérations contre la Résistance dès le mois de mai 1944, multipliant exécutions sommaires, incendies de maisons et déportations d'habitants. Les réflexions de Hastings sur les Waffen-SS, p.42-45, sont plus convaincantes : perversion due au nazisme, l'accusation de lâche ou de faible qui pousse à choisir les solutions les plus brutales, et décourage les choix de l'intelligence ou même de l'initiative -d'ailleurs les officiers supérieurs brillants chez les Waffen-SS sont l'exception, comme l'illustre Lammerding, le commandant de la Das Reich à ce moment-là.

vendredi 31 octobre 2014

Georges MINOIS, Charlemagne, Tempus 528, Paris, Perrin, 2013, 885 p.

Georges Minois, ancien élève de l'ENS, agrégé et docteur en histoire, professeur d'histoire-géographie jusqu'en 2007, est un auteur particulièrement prolifique : un ouvrage par an (!), voire plus, depuis 1987, et pas des plus minces.

L'ambition de l'auteur avec ce Charlemagne est de proposer une approche nouvelle de la biographie du personnage. C'est ce qui explique qu'il commence son livre par le mythe entourant l'empereur d'Occident, partie qu'on aurait d'ordinaire attendu en conclusion de l'ensemble. Le deuxième chapitre est de la même façon consacré aux sources utilisées (mais que primaires : vu le contenu, on aurait bien aimé aussi que l'auteur nous parle du reste...). G. Minois reconnaît lui-même qu'il existe au moins une "dizaine" de biographies de Charlemagne de "très bonne qualité" (p.8), dont plusieurs qu'il va très fréquemment citer dans son texte (et en particulier la dernière en date quand il écrit en 2010, celle de R. McKitterick). D'après lui ce qui manque, c'est une vision d'ensemble, et non thématique du personnage, ou partielle. C'est pourquoi sa biographie suit un plan chronologique, sur 9 chapitres, qui occupent pas loins de 600 des 820 pages de texte. Et pourtant il ne peut s'empêcher de finir sur 5 chapitres purement thématiques, alors qu'il aurait pu, pour respecter sa problématique d'introduction (une biographie purement chronologique), faire une biographie chrono-thématique. Alors de la chronologie pour sa biographie, certes, mais quand même du thématique. Première contradiction...

La biographie, vu la pagination, est très détaillée. Le fil conducteur de l'ouvrage est que Charlemagne est un bâtisseur d'Europe, une Europe chrétienne, mais qui ne part pas pour autant en croisade contre ses ennemis. Charlemagne reste avant tout un Franc, un Germain, qui rêve à la Cité de Dieu de Saint Augustin sur terre et à la restauration de l'empire romain. Son empire est avant tout le sien et en tant que sa construction personnelle, il ne résistera pas à sa mort. L'auteur tente, malgré la pauvreté des sources, de brosser un portrait psychologique de Charlemagne. On reconnaît l'inclination de l'auteur pour l'histoire culturelle, assez ancienne.

La conclusion cherche à répondre au fil conducteur : elle est intitulée "Charlemagne, premier Européen ou dernier Romain ?". Pour G. Minois, Charlemagne est devenue une légende grâce à son biographe, Eginhard, et parce qu'il a porté à une sorte de perfection les institutions, l'organisation, les instruments bâtis par ses prédécesseurs. La grandeur de Charlemagne résiderait dans ses intentions plus que dans ses réalisations, par essence fragiles. Charlemagne est avant tout un Franc, son empire est franc dans les structures, romain par le décorum, mais avant tout chrétien, avec pour modèle la chrétienté romaine.

Avec cette vaste fresque consacrée à Charlemagne, Georges Minois paraît avoir réalisé un travail considérable. Mais on peut s'interroger sur quelques éléments qui ne cadrent pas forcément avec les intentions avancées par l'auteur. Dans le premier chapitre qui débroussaille les mythes du personnage, p.75, à propos d'un sondage sur les grands personnages historiques, on trouve ainsi cette phrase surprenante : "Le naufrage de la culture historique provoqué par les réformes catastrophiques des programmes scolaires...". Affirmation à l'emporte-pièce, sans d'ailleurs aucune explication ni argumentation pour l'appuyer, qui laisse plus que songeur. Tout comme un autre passage, beaucoup plus loin, dans les chapitres thématiques qui clôturent le livre, p.709, à propos du césaropapisme : "On se demande bien pourquoi beaucoup d'historiens hésitent à l'employer, ou l'entourent de tant de nuances qu'il en perd sa substance. Nous sommes il est vrai à une époque où la langue de bois est devenue le langage universel, interdisant l'emploi de termes jugés excessifs, agressifs ou dévalorisants, afin de créer un décor harmonieux, consensuel et tout à fait irréel.". Tirade agressive, pour le coup, et pour laquelle on n'a, encore une fois, aucune explication. Entre les lignes, on comprend que Georges Minois ne doit pas bien s'entendre avec certains spécialistes de Charlemagne ou/et de l'époque carolingienne, voire avec les historiens tout court. On peut alors s'interroger sur sa posture par rapport à l'enseignement et à l'histoire universitaire.

On peut mettre cela en relation avec autre chose qui interpelle : la bibliographie. G. Minois fait usage de nombre de sources primaires, souvent citées dans le texte. En revanche, la littérature secondaire, présentée d'un seul tenant -et qui pour le coup aurait peut-être méritée une classification, et une séparation ouvrages/articles aussi- ne remplit même pas dix pages : pour un livre de cette taille, c'est peu. Dans le détail, au milieu des références anglaises et allemandes, on est surpris de ne pas voir certains historiens français plus récents que ceux qui sont cités (et souvent utilisés dans le texte, aussi). Ce qui confirme probablement l'hypothèse à propos de la pique relevée ci-dessus. Il est vraisemblable que G. Minois réalise ici un excellent travail de compilation, à partir de sources primaires et secondaires, à destination du grand public, au service d'une hypothèse et d'une lecture qu'il prétend originales. Mais le sont-elles vraiment ? A le lire, à coups de citations de sources et même de travaux d'historiens ayant déjà écrit sur Charlemagne, on a l'impression qu'il reprend beaucoup de leurs conclusions. Un historien notait déjà, en 1992, à propos d'un autre ouvrage de l'auteur paru l'année précédente, que celui-ci se reposait beaucoup sur d'autres historiens et ignorait la recherche la plus récente, notamment de la littérature très spécialisée, tout en soulignant parfois le manque d'analyse. Le constat s'applique peut-être aussi à ce Charlemagne. Cela expliquerait la cadence soutenue de parution d'ouvrages de G. Minois ainsi que les écarts relevés plus haut qu'on ne s'attendrait pas à trouver chez un historien de métier faisant véritablement avancer la recherche et proposant des analyses originales et stimulantes pour le lecteur. Une base pour connaître Charlemagne et son règne, sans aucun doute, mais il faudra aller voir du côté de la littérature spécialisée, en français, pour se mettre à jour correctement sur l'historiographie récente.