jeudi 21 mai 2015

Général Guy FRANCOIS, Le canon de 75 modèle 1897, Armes et véhicules de la Grande Guerre, Ysec Editions, 2013, 32 p.

Le général Guy François est l'un des spécialistes de l'artillerie française de la Grande Guerre (notamment sur voie ferrée). Il revient dans ce court volume des éditions Ysec sur une véritable légende : le canon français de 75 modèle 1897, symbole de l'artillerie hexagonale de la Première Guerre mondiale.

Le 75 trouve son origine dans le renouvellement de l'artillerie française suite à la défaite de 1870 contre les Prussiens, qui montre l'infériorité des pièces françaises face aux canons de ces derniers. Les nouveaux modèles se développent rapidement mais un problème persistant est celui de la lenteur du tir, en raison du recul qui oblige à remettre le canon en position après chaque coup. En 1892, le commandant Deport, à l'atelier de Puteaux, reçoit l'ordre de tester son système de frein hydropneumatique sur un canon de calibre 75 mm. C'est le capitaine Sainte-Claire Deville, avec son adjoint le capitaine Rimailho, qui finalise la conception du 75. Si les premières commandes sont passées dès 1895, le matériel n'est officiellement adopté qu'en 1898 sous le nom de canon de 75 mm modèle 1897. Présenté au grand public en 1899, le canon de 75 fait l'admiration des Allemands lors des combats en Chine et ces derniers sont obligés de modifier leur pièce comparable, le 77 mm, en 1906, avec 10 ans de retard.

Comme le 75 se distingue par sa très grande cadence de tir, les batteries comptent désormais 4 canons au lieu de 6 et équipent toutes les unités jusqu'au corps d'armée, alors que les Allemands comptent des obusiers de 105 mm en plus des pièces de 77 mm. Le 2 août 1914, la France a 4 780 canons de 75 en ligne, mais cet effort se fait au détriment de l'artillerie lourde, de l'équipement individuel et de la tenue de campagne. Les personnels français de l'artillerie, issus de Polytechnique et des grandes écoles scientifiques, sont bien formés ; en outre les obus explosifs français sont supérieurs à ceux allemands du 77 et comparables aux obus de 105. Seul problème, les 75 n'ont que peu de matériel téléphonique, ce qui est un handicap car le tir de l'artillerie se fait de plus en plus masqué.

Le 75 se distingue dès les premiers mois de la guerre, même si l'artillerie appuie les attaques et ne les prépare pas. Le 7 août 1914, une batterie décime le 21ème régiment de dragons allemands au nord-est de Verdun. Avec la pénurie rapide d'obus, le ministre de la Guerre confie la production des munitions à des firmes privées ; faute d'expérience, la qualité s'en ressent et de nombreux 75 connaissent des éclatements de tubes prématurés qui tuent et blessent nombre d'artilleurs. La fabrication est ensuite confiée à de grands industriels, comme Citroën, et la crise est résolue à l'automne 1915. On produit jusqu'à 230 000 obus de 75 par jour en 1918. Après une baisse du nombre de pièces jusqu'en mai 1915, le nombre de canons ne cesse de croître pour atteindre 6 039 en novembre 1918. 1 828 canons sont fournis aux Américains.

Le tir du 75 est rapide grâce à sa stabilité : le canon est calé par une bêche enfoncée dans le sol, le recul du tube amorti par le frein hydropneumatique ; le chargement est rapide, l'obus est encartouché comme une balle de fusil ; deux servants effectuent le pointage. Au départ, le 75 tire deux types de munitions : l'obus à balles (shrapnell) et l'obus explosif. Les types d'obus se diversifient, avec notamment l'apparition des obus à gaz, même sur le 75 (ypérite en 1918). En 1917, le canon est jugé de trop courte portée avec l'amélioration du 77 allemand. On prescrit de ne pas tirer plus de 12 coups par minute pour ménager les tubes. Les 75 étaient faciles à entretenir à l'arrière en raison de l'interchangeabilité des composants et de la simplicité du matériel.

Dès 1911, l'armée française réfléchit à une utilisation antiaérienne du 75. L'auto-canon modèle 1913 combine le canon avec un affût spécial créé à Puteaux monté sur un châssis automobile De Dion Bouton. 199 exemplaires sont construits et remportent de nombreux succès contre les avions allemands. D'autres montages sont improvisés pour le camp retranché de Paris avant que Puteaux réalise, là encore, une plate-forme métallique moins problématique pour les freins, endommagés par les tirs à la verticale sur montage improvisé. En mars 1918, on fait aussi monter les pièces de 75 de DCA sur remorque tractée par camion pour les rendre plus mobiles. Le 75 standard est également tracté dès 1915. En 1918, on compte 34 régiments d'artillerie de campagne portée (RACP). Les tracteurs sont des Jeffery et Pierce-Arrow américains ou des Latil TP et Panhard français. Les RACP font partie de la réserve générale d'artillerie, sous les ordres du commandant en chef, qui attribue ce puissant dispositif pour des offensives ou pour contrer une attaque ennemie. En 1917, on conçoit aussi la version antichar du 75, fabriquée à 350 exemplaires, et qui montre son efficacité en juillet 1918 en Champagne contre les quelques chars allemands rencontrés. Dès 1899, le 75 est adapté pour la défense des côtes et en 1914, il équipe également les forts de Bourges. On le trouve aussi sur les vedettes rapides et bâtiments de lutte anti sous-marine, comme arme de bord.

Une bonne entrée en matière sur ce matériel mythique, abondamment illustrée, peu onéreuse. Seul regret : pas d'indications bibliographiques, même minimes, en fin de volume.


mercredi 20 mai 2015

Elisabeth MALAMUT, Alexis Ier Comnène, Paris, Ellipses, 2007, 526 p.

Elisabeth Malamut, agrégée d'histoire, est professeur d'histoire byzantine à l'université de Provence (Aix-Marseille I). C'est une spécialiste de l'Empire byzantin et de la Méditerranée orientale. Elle a été chercheur au CNRS pendant 30 ans.

La dynastie des Comnènes marque l'apogée de l'Empire byzantin. Alexis Comnène, pourtant, parvient au trône dans une situation compliquée ; sa famille se maintient au pouvoir, directement ou par alliance familiale, jusqu'à la chute de l'empire. Il est un soldat devenu empereur, neveu d'Isaac Comnène, lui-même parvenu à la pourpre, rejeton d'une grande famille aristocratique d'Asie Mineure, groupe qui s'impose de plus en plus depuis le Xème siècle. En 1081, secoué par les révoltes intérieures, menacé à l'extérieur, l'empire est sur le point de s'effondrer. En 1118, l'empire est pacifié, les frontières défendues. Alexis serait-il le sauveur de Byzance ? D'aucuns lui reprochent d'avoir freiné l'expansion économique, la renaissance culturelle, d'avoir aussi fermé la société. L'historiographie du personnage est controversée : la bibliographie peut s'appuyer sur nombre de sources médiévales, mais aussi de travaux modernes. Les Mousai, conseils à son fils, l'Alexiade de sa fille Anne chantent la gloire d'Alexis, tout comme l'oeuvre du mari de celle-ci, inachevée, Nicéphore Bryennios. Au rhéteur Théophylacte d'Achrida qui clame les louanges de l'empereur s'oppose Jean l'Oxite. Jean Zonaras voit aussi le règne comme une calamité. Les chroniqueurs normands d'Italie du Sud ou ceux de la première croisade sont généralement hostiles, bien que fascinés par Alexis. Les modernes sont tout aussi partagés. Hélène Ahrweiler (dont l'historienne est l'élève) se contredit en présentant l'empereur comme celui qui restaure la flotte byzantine, mais qui en même temps donne un pouvoir énorme aux Vénitiens. Alexis aurait plus accomodé les institutions à la société de son époque qu'entrepris des réformes en profondeur. Paul Lemerle est beaucoup plus critique. Les historiens anglo-saxons soulignent l'ampleur des réformes entreprises, sur un ton plutôt positif.


dimanche 17 mai 2015

Jean MOULIN, US Navy. Tome 1 : 1898-1945 Du Maine au Missouri, Marines Editions, 2003, 512 p.

Cet ouvrage imposant est le premier tome d'une somme sur l'histoire de l'US Navy, de 1898 à 2001. Mais ce n'est pas un ouvrage "historien". Il est édité par Marines Editions, liées au magazine Marines magazines, qui fait de la vulgarisation en français sur les navires de guerre. L'auteur trouve que les ouvrages français sur le sujet sont incomplets : ceux de Bernard Millot (que je lisais adolescent), de Jean-Jacques Antier ou les quelques traductions de l'oeuvre de l'historien américain S. Morison. Il réalise donc une histoire très classique de l'US Navy, opérationnelle, matérielle, et parfois institutionnelle, sans aborder forcément des directions plus récentes de l'historiographie. On ne voit pas bien, d'ailleurs, à part davantage de détails sur les opérations ou les changements matériels ou institutionnels, ce qu'il apporte de plus par rapport aux auteurs qu'il trouve incomplet. Les sources ne sont jamais citées ; les notes ne viennent que préciser des points particuliers. Une bibliographie très succinte (à peine 6 pages, pour 700 pages de texte sur les deux tomes !) apparaît à la fin du tome II, qui traite de la période 1945-2001. Autant dire que vu le sujet et l'étendue de la bibliographie anglo-saxonne disponible, l'auteur a fait des choix d'écriture et de sources : le travail se présente davantage comme une compilation courte (au niveau des sources) pour un public français que comme un travail proprement original.

On ne sera donc pas surpris de trouver une forme très classique au texte : après un rappel de l'histoire de l'US Navy jusqu'à la guerre hispano-américaine, l'auteur attaque son sujet par le récit des opérations de ce dernier conflit, suivi des changements institutionnels et matériels de la marine américaine ; séquence qui chronologiquement se répète, avec quelques légères variantes, jusqu'à la fin du livre et la capitulation du Japon le 2 septembre 1945.

Outre de nombreuses coquilles passées au travers de la relecture, on peut regretter que les 50 pages de cartes (pour la plupart tirées des travaux de Morison) soient placées en fin d'ouvrage, et non au fil du texte, ce qui n'est pas très pratique pour suivre l'évolution des opérations. On ne compte qu'une dizaine de pages d'annexes (tableaux sur les navires, etc) avant les cartes, ce qui au vu du sujet et de la période traitée, représente finalement peu. De la même façon, on ne trouve qu'une quinzaine de pages de photographies, qui donne un petit échantillon de l'US Navy entre les deux dates.

L'ouvrage se présente donc comme une introduction à l'organisation et aux opérations de l'US Navy entre 1898 et 1945, pour qui souhaite découvrir le sujet en ne sachant que peu de choses. Mais même dans ce rôle, l'absence de références limite singulièrement l'utilité du livre, l'effort de compilation n'étant pas sourcé dans le premier tome et la bibliographie fournie dans le second tome ne représentant que peu de choses : on ne peut savoir quels ouvrages l'auteur a davantage utilisés, et c'est là tout le problème.

mercredi 13 mai 2015

Back Door To Hell, de Monte Hellman (1964)

Ile de Luçon, Philippines, 1944. Le lieutenant Craig (Jimmie Rogers), l'opérateur radio Burnett (Jack Nicholson) et le sergent Jersey (John Hackett) débarquent clandestinement, de nuit, pour une mission spéciale en vue du débarquement des troupes du général MacArthur sur l'île principale des Philippines. Progressant dans la jungle, ils tombent sur deux soldats japonais en compagnie de deux femmes philippines : l'un des deux est immédiatement abattu, mais l'autre réussit à s'enfuir parce que le lieutenant Craig ne tire pas, ce qui suscite l'énervement de Jersey. Les Américains sont rejoint par les guérilleros philippins commandés par Paco (Conrad Maga). Ce dernier leur annonce que Miguel, l'envoyé philippin qui devait les guider pour tenter d'obtenir des renseignements sur les défenses japonaises, est mort sous la torture qu'il lui a lui-même infligé. Craig va devoir collaborer avec ce nouvel interlocuteur, qui semble au départ peu commode, pour mener à bien sa mission...

Back Door to Hell est un film à petit budget, d'une durée relativement courte (un peu plus d'une heure), mais qui est relativement efficace. Il a été tourné aux Philippines, ce qui renforce l'authenticité, en noir et blanc. C'est également l'une des premières apparitions remarquées de Jack Nicholson, promis à une brillante carrière. Le film a été financé par Robert Lippert, producteur prolifique qui avait notamment soutenu les trois premiers films de Samuel Fuller, grand réalisateur de films de guerre, notamment sur la Corée.



Comme Back Door to Hell est conçu, comme beaucoup d'autres films appuyés par Lippert, comme une production peu coûteuse tournée à l'étranger, ce sont Nicholson et Hackett qui écrivent leurs scripts dans le film durant le trajet en bateau (!). Après un mois passé à Manille pour recruter des Philippines et organiser le tournage, l'équipe part au sud-ouest, dans la région de la rivière Bicol. Les conditions de tournage sont difficiles. Hellman manque de se faire mordre par un serpent venimeux ; un membre de l'équipe, mordu par un autre serpent, tombe raide mort. Hellman finit par tomber malade et doit confier la fin du tournage à ses assistants. La Fox, qui va diffuser le film, rajoute les images de documentaire à la fin pour le faire ressembler à un film patriotique, pro-guerre, ce qu'il n'est pas vraiment en réalité.



Hellman a un don pour la caméra, comme le montre la scène de l'attaque du village, particulièrement bien tournée. Le réalisateur n'hésite pas à montrer à la fois la cruauté des Japonais (qui veulent exécuter tous les enfants d'un village) mais aussi celle des guérilleros philippins, qui torturent les prisonniers japonais. D'ailleurs, on ne sait pas dans le film pourquoi Paco a exécuté Miguel, l'envoyé philippin que les Américains devaient rencontrer. Les Japonais sont des figures plus complexes : le capitaine prisonnier ne veut pas parler sous la torture et le soldat parle pour lui sauver la vie. De même, le lieutenant Craig montre une part d'humanité de par sa lassitude à tuer les Japonais, mais cette attitude entraîne au final davantage de morts. Reste le personnage de Jersey, qui semble le plus brutal des 3 Américains (arrivé sur la plage, il propose de couper la langue d'une petite fille qui les a vus pour qu'elle ne signale pas leur présence aux Japonais), mais à la fin du film, il porte le corps de Burnett jusqu'à la rivière sachant très bien pourtant qu'il est mort.

 


mardi 12 mai 2015

Commando à Prague (Atentát) de Jiří Sequens (1964)

Film tchécoslovaque, Commando à Prague raconte l'opération Anthropoïd, montée par le Special Operations Executive (SOE) pendant la Seconde Guerre mondiale pour assassiner Reinhard Heydrich, chef du RSHA, protecteur de Bohême-Moravie pour le régime nazi et architecte de la Solution Finale, le 27 mai 1942 à Prague.

Le film est intéressant car tourné dans la Tchécoslovaquie du bloc de l'est, qui porte un regard sur une opération conduite par les Britanniques avec des Tchécoslovaques libres parachutés depuis l'Angleterre, qui n'étaient donc pas des communistes... il y a plusieurs points mis en valeur. Le propos commence par montrer la rivalité entre Canaris et Heydrich, ce dernier étant vu comme atteint de démesure (hybris) et d'ambiton effrenée, comme dans une tragédie grecque, ce qui le conduit à sa perte. La contextualisation de l'opération est assez rapide et on passe très vite au parachutage des hommes, à leur prise de contact avec la résistance locale, à la préparation de l'attentat et à la réalisation de ce dernier, à la répression des Allemands (destruction intégrale du village de Lidice, habitants et bâtiments) et à la mort des agents tchécoslovaques cernés dans l'Eglise Saints-Cyrille-et-Méthode de Prague.



Contrairement au film Sept hommes à l'aube de Lewis Gilbert, qui traite des mêmes événements en s'inspirant de l'histoire romancée d'Alan Burgess, le film tchécoslovaque est tourné en noir et blanc. Des deux films, Commando à Prague est celui qui est le plus fidèle aux lieux, de l'attentat, contrairement à Sept hommes à l'aube, et de l'église pour le combat final, où les deux films cette fois ont été tournés. Comme pour Sept hommes à l'aube, la mise à mort des agents tchèques dans l'église de Prague constitue le paroxysme du film.



Le film déploie une belle collection d'armes : pistolets CZ 38, SACM 1935MA, Walther P38, Luger P08, mitraillettes Sten et MP40, fusils Mauser 98K, mitrailleuses MG 34 et 42 (anachronique pour cette dernière), un rare canon antichar Pak 43/41 de 88 mm, un obusier soviétique de 122 mm qui est tiré par le Sdkfz 251 qui traîne le corps d'Heydrich, un canon antiaérien Flak 38 de 105 mm.




vendredi 8 mai 2015

Rolf C. WIRTZ et Clemente MANENTI, Florence. Art et architecture, H.F. Ullmann, 2010, 560 p.

Les éditions H.F. Ullmann sont spécialisées dans la vulgarisation en histoire de l'art. Elles en donnent encore la preuve avec cet imposant volume (plus de 500 pages) consacré à Florence.

Après une brève introduction rappelant l'histoire de la ville, le livre se divise en 5 parties géographiques suivant différents lieux de Florence. A chaque fois, les principaux monuments et les oeuvres d'art qu'ils peuvent contenir font l'objet d'un commentaire court mais efficace. On trouve, intercalés, des focus plus particuliers sur un point précis (le premier, par exemple, p.66-67, est consacré à Brunelleschi). La grande force de l'éditeur tient au croisement entre abondantes photographies en couleur, texte court mais efficace, et éléments supplémentaires (plans, encadrés, etc).



Les 60 dernières pages sont constituées par des annexes : glossaire (toujours utile en histoire de l'art), notices biographiques des artistes, une petite indication bibliographique, une frise chronologique illustrée de l'histoire de la ville et enfin des précisions sur l'architecture florentine.

On peut juste regretter que le volume se consacre essentiellement à la Renaissance italienne (en gros les XIIIème, et surtout XIVème, jusqu'au XVIème siècle). Mais pour 9,95 euros, le rapport qualité/prix est presque imbattable.



jeudi 7 mai 2015

Pierre GUICHARD, Al-Andalus 711-1492. Une histoire de l'Andalousie arabe, Pluriel, Paris, Hachette, 2000, 269 p.

Pierre Guichard est un spécialiste de l'histoire de l'Espagne musulmane et de ses relations avec le monde chrétien. Professeur à l'université Lyon II, il a dirigé le CIHAM (Centre Interuniversitaire d'Histoire et d'Archéologie Médiévales) de 1994 à 2003.

Comme il le rappelle en introduction, l'histoire de l'Espagne musulmane a rarement été apaisée. José Antonio Conde, un afrancesado lié à Joseph Bonaparte, premier arabisant à tenter d'en dresser un portrait, a été sérieusement inquiété. Au milieu du XXème siècle, le débat oppose Americo Castro, qui défend l'idée que l'Espagne doit son identité aux contacts entre les trois religions chrétienne, juive et musulmane, et Claudio Sanchez Albornoz, qui nie l'apport autre qu'hispanique à cette identité. En 1997, l'historien Gabriel Martinez Gros expliquait dans son ouvrage Identité andalouse que les sources ne permettaient tout simplement pas d'approcher la réalité historique des premiers siècles d'al-Andalus. Guichard, quant à lui, cherche à rendre une histoire dépassionnée des grandes phases de l'Espagne musulmane, en la débarrassant des mythes qui lui sont attachés.

L'historien propose ce qui est la première synthèse en français récente sur l'histoire d'al-Andalus, évitant le titre d'Espagne musulmane pour ne pas considérer d'emblée la période comme une exception et aborder, par exemple, ce qui est aujourd'hui le Portugal. Le plan du livre est chronologique, avec trois grandes parties (de la conquête à la naissance du califat omeyyade, 711-929 ; l'âge classique du califat, 929-1031 ; des Almoravides à la disparition du royaume de Grenade en 1492). On découvre la naissance difficile du califant omeyyade (929), la période amiride et l'époque des taïfas, puis l'avènement des dynasties du Maghreb tandis que la dynastie nasride tente de survivre dans l'affrontement avec les royaumes chrétiens. La conclusion insiste sur le devenir des communautés mudéjares après la reconquête et les tensions très vives qui en découlent, la coexistence apaisée n'étant en réalité qu'assez tardive par rapport à ce qui est généralement admis. Le livre est accompagné d'une chronologie, de cartes (que l'on aurait préféré plus nombreuses et au fil du texte) et d'une bibliographie récente. L'histoire n'est pas seulement politique et militaire, mais aussi sociale, culturelle et artistique.

P. Guichard prend le parti de ne pas utiliser que les sources annalistiques, mais aussi la littérature juridique, la numismatique et l'archéologie, le tout croisé avec les sources latines. Si le califat devient une puissance régionale sous Abd al-Rahman III, il entre en crise à la fin du Xème siècle sous le règne d'al-Hakam II. La période des taïfas introduit un renversement de tendance en faveur des chrétiens : si al-Mansur détruit Barcelone en 985, les comtes catalans arrivent à Cordoue comme mercenaires en 1010. Si les Almohades remportent la victoire d'Alarcos en 1195, ils sont écrasés en 1212 à Las Navas de Tolosa. Pour l'historien, le déclin d'al-Andalus est bien militaire, avec une société essentiellement civile, même si le djihad reste un motif de propagande, face à des royaumes chrétiens mieux armés au sens propre comme au sens figuré. Il insiste aussi sur un glissement géographique : si le califat omeyyade se développe avec l'Espagne continentale, le milieu du Xème siècle entraîne un basculement vers les façades maritimes, la Méditerranée devant le pôle d'attraction et les liens avec le Maghreb étant essentiels (les Almohades choisissent comme capitales deux ports, Séville et Rabat). L'intérêt du travail de P. Guichard est qu'il présente l'histoire d'al-Andalus pour elle-même.

Le débat sur "l'orientalisation" de l'Espagne sous la présence musulmane place P. Guichard en porte-à-faux par rapport à certains collègues historiens, ce qui explique sans doute la recension sévère d'A. Rucquoi, qui souligne l'absence de considération sur les représentations et un manque d'analyse des sources, ainsi que des raccourcis sur les royaumes chrétiens espagnols. Elle insiste sur l'idée qu'au-delà du débat entre "hispanité" ou "orientalisme" d'al-Andalus, l'histoire celle-ci ne peut s'extraire de son contexte immédiat.


mardi 5 mai 2015

Fred DUVAL, Jean-Pierre PECAU, et MAZA, Jour J, tome 18 : opération Charlemagne, Paris, Delcourt, 2014, 64 p.

Après son évasion rocambolesque du territoire français, Léo et son mécanicien, Jules, qui volent désormais sur Mosquito britannique, sont chargés d'une reconnaissance photo sur le port de Saint-Nazaire, où stationne un bien étrange sous-marin français... pendant ce temps, à Paris, deux espions américains arrivent pour récupérer de précieuses informations sur le même sujet. Malgré la couverture de l'escadrille commandée par Pierre Mendès-France, le Mosquito des deux hommes est abattu, et Jules tué dans le crash. Léo se réfugie dans une propriété toute proche, poursuivi par son implacable ennemi, le commissaire Lafont...

Opération Charlemagne (la couverture et le titre font référence, en fait, aux toutes dernières cases de l'album) est la suite du tome 14 de la série uchronique Jour J, Oméga. Il y aura un troisième tome pour compléter ce qui deviendra donc une trilogie, ce qui n'est pas plus mal, car le principal défaut de la série est de ne pas arriver, parfois, à développer l'uchronie suffisamment sur un seul tome.

Comme souvent, les clins d'oeil sont nombreux : que l'on pense à l'affiche d'un film p.4, "Raid sur Albion", avec Jean Gabin ; au port de Saint-Nazaire qui a abrité certains des abris bétonnés allemands pour U-Boote durant la Seconde Guerre mondiale ; ou bien encore au dialogue tiré des Tontons Flingueurs (p.21). Le tome, à la suite du 14, n'est pas le plus révolutionnaire quant à l'uchronie, dont le sujet est relativement classique : cela est compensé par l'action, trépidante, le mélange avec l'espionnage et les scènes de combat aérien. On appréciera la place dévolue au général de Gaulle, au service du dictateur Laval mais envoyé au loin pour éviter un coup d'Etat, ou bien l'insistance sur le rôle des Etats-Unis, dont il est rappelé qu'ils ont mis du temps à s'engager dans le conflit mondial... on attend avec impatience le dernier tome car la dernière planche laisse un peu sur sa faim...


lundi 4 mai 2015

Téhéran 1943, nid d'espions (Тегеран-43) de Alexandre Alov et Vladimir Naoulov (1981)

1943. Les nazis, après le succès de la libération de Mussolini par des parachutistes et Otto Skorzeny, tentent d'organiser une opération contre la prochaine réunion interalliée, à Téhéran, où se retrouveront Staline, Churchill et Roosevelt. Max (Armen Dzhigarkhanyan), un agent allemand, est chargé de remplir cette mission par une éminence grise nazie de l'espionnage; Scherner (Albert Filozov). Il a trouvé un moyen d'entrer en Iran : se faire passer pour un croque-mort accompagnant un Iranien âgé dont il a tout juste facilité le décès. Comme traductrice, il embauche Marie (Natalya Belokhvostikova), qui ignore tout de son véritable objectif. Max est cependant rapidement filé par Andrei (Igor Kostolevsky), un agent communiste, qui se rapproche de Marie. Près de quarante ans plus tard, en 1980, l'avocat Legraine (Curd Jürgens) met aux enchères à Paris les documents allemands relatant cette tentative d'assassinat raté, fournis par Max, désormais traqué par les sbires de Scherner qui veulent liquider ce traître. L'affaire intéresse le commissaire de police Foche (Alain Delon).


Téhéran 43, un des grands succès du cinéma soviétique de l'année 1981, s'inspire de faits controversés. L'opération "Grand Saut" aurait été conçue après la libération de Mussolini en septembre 1943, dont on sait effectivement qu'elle a enthousiasmé Hitler : un plan aurait été jeté pour assassiner les 3 grands lors de la prochaine réunion, à Téhéran, mission là encore confiée à Skorzeny. La tentative nazie aurait été déjouée par Gevork Vartanian, une des grandes figures de l'espionnage soviétique durant la guerre (décédé en 2012). Depuis, les médias soviétiques et désormais russes en ont fait leurs choux gras, et l'événement a inspiré bon nombre de productions télévisuelles ou cinématographiques en Russie.


Les Allemands auraient découvert, après avoir cassé le code de l'US Navy, que la réunion allait avoir lieu à Téhéran à la mi-octobre 1943. Kaltenbrunner, le chef du RSHA, aurait alors chargé Skorzeny de la mission, avec le renfort de Cicéron, l'agent allemand en Turquie. Le NKVD aurait rapidement mis au courant du plan allemand grâce à un agent infiltré dans la Wehrmacht en Ukraine occupée, qui aurait fait parler un Sturmbannführer ivre. Le groupe de Vartanian aurait pisté des opérateurs radios allemands largués en parachute à bonne distance de Téhéran jusqu'à une villa de la capitale, où ils auraient rejoint une villa et un réseau de l'Abwehr. Vartanian affirme aussi que le NKVD avait pisté Skorzeny, censé atterrir avec un autre groupe plus tard, lors de sa mission de reconnaissance à Téhéran. Les agents allemands sont finalement arrêtés et l'opération avorte. Vartanian n'est cependant décoré du titre de Héros de l'Union Soviétique que bien plus tard, en 1984.


L'existence même du plan allemand est contestée. Skorzeny, dans ses mémoires, explique que l'idée a été évoquée avec Kaltenbrunner, mais que lui-même l'a déclarée infaisable. Il conteste aussi l'existence du Sturmbannführer par lequel les Soviétiques auraient obtenu les renseignements. Dès 1943, les services de renseignement britanniques ne voyaient dans les déclarations soviétiques qu'une manoeuvre. Depuis, des historiens ont souligné que les réseaux allemands en Iran avaient été démantelés plus tôt en 1943, que la sécurité pour la conférence a été particulièrement serrée. Pour preuve, Churchill et Roosevelt ont pu parcourir les rues de Téhéran en jeep ouverte, voire à pied, quasiment sans protection. Certains historiens occidentaux pensent que l'hypothèse est plausible, d'autres la rejettent complètement. Un historien russe a écrit en 2003 un ouvrage qui confirme l'histoire, à partir de documents déclassifiés.

Le film, franco-helvéto-soviétique (dont je n'ai vu que la version occidentale, réduite à 1h30 environ soit 1h de moins que la version soviétique), est réalisé conjointement par Alexandre Alov, un spécialiste des drames historiques qui a  aussi réalisé un film sur la guerre civile russe. Vladimir Naumov co-réalise le film avec lui. Parmi les acteurs occidentaux qui participent au film (dont plusieurs français, tel Alain Delon), il faut noter que c'est la dernière apparition de l'acteur allemand Curd Jürgens, que l'on voit effectivement bien fatigué à l'écran, et qui est mort avant que le film ne soit achevé. Le film est également notable pour ses armes à feu : des revolvers Mosin Nagant M1895 en versions normale et courte, des Walther P38, des Luger P08, un pistolet-mitrailleur Thomson M1928A1, des Colt M1911A1, des Tokarev TT-33, un Browning High-Power, un Beretta M1934, un FN Modèle 1910, un pistolet-mitrailleur MP 38, un autre, portugais, FBP m/948, des PPSh-41, des MAT-49, un Uzi, des fusils Lee Enfield et des carabines M1.



Teheran 43 (1981) pt. 1 par karimberdi

samedi 2 mai 2015

L'étoile d'Afrique (Der Stern von Afrika) de Alfred Weidenmann (1957)

1939. L'enseigne Jochen Marseille (Joachim Hansen) s'exerce à la Kriegsschule de la Luftwaffe à Berlin. Il laisse une impression déplorable à ses supérieurs en raison d'un comportement excentrique et de son manque de discipline. Son ami et camarade Robert Franke (Hansjörg Felmy) l'aide à échapper au renvoi. Après le déclenchement de la guerre, l'escadrille de Marseille participe à la campagne de France. Marseille rattrape brutalement la réalité quand Franke est abattu au-dessus de la Manche et manque de peu de mourir, avant d'être rejeté sur le rivage. Peu après, l'escadrille gagne l'Afrique du Nord, où Marseille va s'imposer comme le pilote allemand le plus talentueux, avant de connaître une fin tragique.

Der Stern von Afrika est un film allemand en noir et blanc qui a connu, à sa sortie, un grand succès auprès du public allemand. Il raconte le parcours de Hans-Joachim Marseille, un des as de la Luftwaffe, à travers la guerre et notamment en Afrique du Nord. Le film évite soigneusement d'évoquer le national-socialisme et se concentre sur les prouesses aériennes de Marseille, l'évolution de son caractère au fil de la guerre et sur une romance tardive qui précède la mort du pilote. Les scènes aériennes mélangent utilisation d'appareils véritables pour les atterrissages, décollages et vol à basse altitude, et montages assez maladroits, il faut bien le dire, pour les combats aériens, sans doute faute de moyens. La trame du film en fait une ode à la gloire des pilotes de la Luftwaffe, et quasiment un film de propagande à l'heure de la reconstruction de l'armée allemande (Bundeswehr) dans le cadre de l'OTAN. Guère étonnant étant donné que le réalisateur, Weidenmann, a servi pour la propagande nazie et a tourné notamment deux films aériens pendant la guerre, en lien avec la Hitlerjugend.



Le film a pourtant bénéficié des conseils d'Eduard Neumann, ancien Kommodore de la JG 27 et qui a eu sous ses ordres Marseille, et de Rolf Seitz, un autre de ses anciens camarades. Les Bf 109 visibles dans le film sont en fait des Ha 1112 de l'armée de l'air espagnole. On verra une dizaine d'années plus tard des Ha 1112 "Buchons", une variante de ce modèle, dans le film La bataille d'Angleterre. Outre les Buchons, on peut voir dans le film deux autres appareils : un Focke-Wulf Fw 44 Stieglitz et un Fi 156 Storch.




jeudi 30 avril 2015

Colonel I.G. STARINOV (trad. R. Suggs), Over the Abyss. My Life in Special Soviet Operations, Ivy Books, 1995, 368 p.

Starinov, pour un militaire soviétique, a un parcours des plus originaux. Il a servi pendant la guerre civile russe, la guerre d'Espagne, la guerre d'Hiver contre la Finlande, puis durant la Grande Guerre Patriotique contre les Allemands. Membre des forces spéciales soviétiques, il a souvent opéré derrière les lignes ennemies, en tant que spécialiste des explosifs. Comme le rappelle le traducteur, il emploie le terme spetsnaz en Espagne pour qualifier son groupe qui mène des reconnaissances et des sabotages derrière les lignes franquistes. De la même façon, on voit le processus d'entraînement, dans l'entre-deux-guerres, de groupes de partisans et de saboteurs soviétiques et même étrangers. Cette traduction reprend en fait 4 ouvrages de Starinov publiés en URSS et un manuscrit qui est l'oeuvre de sa femme, qui a servi avec lui. Ce ne sont en fait que des extraits choisis par le traducteur, Robert Suggs.

Starinov ouvre ses mémoires par un combat de son 20ème régiment d'infanterie (bolchevik) contre la division Markov de l'armée de Denikine (Blancs), en août 1919, près de Korocha. Starinov, fills d'un travailleur des chemins de fer, s'est engagé chez les bolcheviks en octobre 1917. Blessé lors de l'engagement qu'il décrit, il décide, sur le conseil de camarades, de rejoindre une unité d'élite : les sapeurs, au sein de la 27ème compagnie indépendante de la 9ème division. Il sert notamment en Crimée contre Wrangel. Avec la fin de la guerre civile et la démobilisation, Starinov cherche à rester dans l'armée. Il trouve une place à l'école militaire des chemins de fer à Voronej. Il en sort à l'automne 1922 et rejoint le 4ème régiment militaire des chemins de fer à Kiev. En 1924, alors qu'il entre au parti communiste, on le charge en secret de préparer la démolition des voies ferrées aux frontières polonaise et roumaine, en cas d'invasion ennemie. A partir de l'automne 1929, Starinov entraîne et forme des cadres de partisans et des groupes de saboteurs à l'utilisation de mines et d'explosifs. Il forme en particulier dans une école de l'OGPU à Moscou des étrangers. Entre 1931 et 1933, il participe également à la constitution de stocks d'armes et d'explosifs sur le territoire soviétique dans le cas d'une invasion étrangère, pour constituer rapidement des groupes de partisans. Au total, 9 000 hommes ont été formés de cette manière sur les frontières occidentales de l'URSS.


mardi 28 avril 2015

Jacques BRITSCH, La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Français au Tchad 1898-1900. Carnet de route du lieutenant Gabriel Britsch, Paris, L'Harmattan, 1995 (1ère éd. 1989), 192 p.

Le carnet de route du lieutenant Gabriel Britsch, mémorialiste de la mission Foureau-Lamy, a été édité par son fils Jacques, lui-même militaire, et qui a fait partie à partir de 1947 du Centre des Hautes Etudes d'Administration Musulmane. Il sert ensuite en Indochine puis en Algérie, puis devient colonel chef de la délégation française à l'OTASE, à Bangkok. 

La marche vers l'intérieur du continent africain ne s'accélère vraiment qu'en 1884-1885, avec la conférence de Berlin. Elle a été retardée, côté français, par le massacre de la mission Flatters dans le sud algérien par les Touaregs, dans les contreforts du Hoggar, en 1881. Côté anglais, c'est le soulèvement mahdiste qui bloque la pénétration pour un temps. Jacques Britsch souligne que la colonisation ne faisait pas l'unanimité en France (p.15), ce qui est exact ; pour autant cela réduit-il à néant la thèse de "pillage du tiers-monde" avancée plus tard ? Même si celle-ci est exagérée, la ponction coloniale, côté français, est évidente sur certains territoires... L'initiative vient souvent de chefs militaires, de commerçants ou missionnaires. Fernand Foureau, un colon du sud algérien, se fixe ainsi pour objectifs de relier l'Algérie au Soudan français, soutenu par le ministère de l'Instruction Publique (sur lequel Jacques Britsch insiste de manière un peu trop prononcée, comme s'il avait des comptes à régler...). Flatters, qui organise successivement deux expéditions avant d'être massacré par les Touaregs, n'avait pas cru bon de se munir d'une escorte armée de poids. Le manque de fonds n'empêche pas Foureau de mener 9 expéditions pour mieux connaître les Touaregs, entre 1884 et 1896. En 1897, la Société de géographie affecte à Foureau un legs de 250 000 francs et le met en contact avec un officier de la Maison militaire du président de la République, le commandant Lamy. La mission d'exploration, aux objectifs définis comme scientifiques, est cette fois dûment escortés par 213 tirailleurs de l'ancien régiment de Lamy, le 1er Tirailleurs algériens, par 50 tirailleurs sahariens, 13 spahis et 2 canons Hotchkiss à 200 coups chacun. La mission comprend 10 officiers et 4 autres civils. La mission Foureau-Lamy doit faire la jonction avec deux autres : la mission Voulet-Chanoine partie du Soudan français, et la mission Gentil qui remonte du Congo. La jonction avec la première doit s'effectuer dans la région de Zinder, et dans le sud de l'actuel Tchad pour la seconde. A partir de ce moment-là, le ministère des Colonies prendrait le relais de l'Instruction publique. Les trois missions accusent en fait un retard d'une année : celle de Foureau-Lamy se heurte à la résistance passive des Touaregs de l'Aïr et perd rapidement son troupeau de chameaux, ce qui l'immobilise plus de 8 mois. Le trajet comprend, il est vrai, 2 000 km (!), dont 1 000 sans oasis. Sur le millier de chameaux rassemblé à Ouargla, au départ, il n'en reste que 585 à Iferouane, la première oasis de l'Aïr. C'est pourquoi le carnet de route insiste chaque jour sur le pâturage et l'abreuvoir des bêtes. Foureau et Lamy tentent de négocier avec les confréries musulmanes, puissantes dans la région. La mission française passe en plus au milieu d'une situation chaotique, où les Touaregs du Hoggar effectuent fréquemment des razzias sur leurs voisins. L'arrière de la mission doit être assuré par un goum de 170 sahariens, commandé par le capitaine Pein, établi à Temassinine. Le goum du commandant Poujat doit suivre Pein, forer des puits, établir un poste à Temassinine. Le début de la mission Foureau-Lamy, le 23 octobre 1898, marque donc la pénétration française au Sahara.

L'avant-propos de J. Britsch est malheureusement un peu léger : outre que la conférence et le congrès de Berlin sont confondus, le nom de l'explorateur allemand Barth devient Bach (!). Le récit du lieutenant Britsch est pourtant passionnant. Outre les démêlés avec les Touaregs, on voit comment la mission perd progressivement ses chameaux car trop chargée, l'arrivée en catastrophe de la mission dans la ville d'Agadès, l'affaire du faux sultan (où les Français prennent pour un sultan un personnage qui n'est qu'un représentant de ce dernier...), le premier départ de la mission d'Agadès qui faillit bien se transformer en catastrophe. La pacification de la région de Tasaoua par les Français est égalementr décrite en détails. Malheureusement le texte comprend, d'après Bernard Lanne, de nombreuses erreurs de noms qui ne sont pas corrigées : mieux aurait valu, parfois, donner les noms actuels.

A la fin du livre, on trouve des annexes, placés sans aucun commentaire, qui racontent l'arrivée de la mission Foureau-Lamy sur le Chari, la destruction de l'empire de Rabah et la mort du commandant Lamy. Ils sont certes intéressants mais les erreurs de noms sont nombreuses. Ce qui manque, ce sont surtout des cartes (il n'y en a aucune !), un index, et un lexique des termes spécialisés utilisés dans le texte. L'édition des carnets du lieutenant Britsch n'a pas été achevée de manière satisfaisante, de ce point de vue. Reste qu'en l'absence d'une histoire véritable de la mission Foureau-Lamy, ce document constitue l'un des rares ouvrages disponibles sur le sujet.


lundi 27 avril 2015

Pierre GRANDET, Ramsès III. Histoire d'un règne, Paris, Pygmalion, 2009, 420 p.

Pierre Grandet est un égyptologue, qui a étudié à l'université Paris-IV Sorbonne et qui a enseigné à l'université catholique de l'Ouest d'Angers. On lui doit plusieurs ouvrages dont celui-ci, paru initialement en 1993, consacré au pharaon Ramsès III. Un pharaon qui laisse sa trace dans l'histoire avec le temple de Médînet Habou, construction qui raconte sa victoire sur les Peuples de la Mer.

Peu connu, Ramsès III, qui règne de 1184  à 1153 avant notre ère, est le dernier grand phararon du Nouvel Empire et le principal de la XXème dynastie. On l'a souvent ignoré parce qu'il a voulu imiter Ramsès II, et que certains ont préféré le soi-disant original à la soi-disant copie. Est-il cependant possible de procéder à la biographie du pharaon ? Concernant Ramsès III, les sources abondent, notamment les inscriptions. Deux sortent du lot : celles du temple de Medinet Habou et  surtout le papyrus Harris I du British Museum, probablement réalisé par Ramsès IV à la mort du souverain. L'Egypte de Ramsès III se divise encore entre Haute et Basse-Egypte, mais le delta a tendance à se couper entre ses parties est et ouest, tandis que le Fayoum prend de l'importance. Les pharaons sont établis à Pi-Ramsès, dans le delta. L'Egypte a alors renoncé, pour la deuxième fois, à mener le "Grand Jeu" du Proche-Orient contre l'adversaire hittite.

dimanche 26 avril 2015

Plongée à l'aube (We Dive at Dawn) de Anthony Asquith (1943)

Pendant la Seconde Guerre mondiale. Le lieutenant Taylor (John Mills) et tout l'équipage de son sous-marin, le Sea Tiger (P61), obtiennent une semaine de permission après une patrouille infructueuse. Hobson (Eric Portman) va à terre pour tenter de sauver son mariage, sans grand succès, tandis que Corrigan (Niall MacGinnis) marche sans grande hâte vers son mariage. Mais les permissionnaires sont rappelés d'urgence : le Sea Tiger reçoit une mission spéciale de l'Amirauté, couler le nouveau cuirassé allemand Brandenbourg avant son passage dans le canal de Kiel et sa sortie d'essai en mer Baltique...

Film tourné pendant la guerre, Plongée à l'aube, comme de nombreux films de ce type, a une dimension quasi documentaire sur les sous-mariniers britanniques pendant le second conflit mondial. L'acteur John Mills, qui incarne le commandant du Sea Tiger, a d'ailleurs passé une patrouille sur un sous-marin pour en entraînement sur la Clyde. Le tournage s'est servi des sous-marins P614 et P615 (repeints successivement en "P61"), des sous-marins initialement commandés aux chantiers navals britanniques par la Turquie en 1939 mais réquisitionnés par la Royal Navy au déclenchement de la guerre. Ils sont un peu plus petits que les sous-marins britanniques de la classe S.



La première demi-heure du film est lente, car le réalisateur présente les principaux membres de l'équipage à terre, et les rapports entre eux, cruciaux pour la mission à venir. Mais il prend soin de montrer toutes ces scènes en intérieur, pour correspondre au sentiment d'huis clos du sous-marin... le reste du film contient la mission, qui bien sûr ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Le film relève certes du cinéma de propagande, mais son côté réaliste, à la fois quant au service sous-marin mais aussi quant aux réactions des personnages (le commandant perd son calme quand l'équipage n'arrive pas à maintenir stable le submersible au moment de torpiller le cuirassé ; les offciers qui doivent répéter des ordres pour qu'ils soient bien exécutés) n'en fait pas une caricature du genre. Bien entendu le Brandenbourg, le cuirassé du film, est fictif.


mardi 21 avril 2015

Jean TULARD, Napoléon chef de guerre, Texto, Paris, Tallandier, 2015, 379 p.

Jean Tulard, figure historique de l'étude de la période napoléonienne en France, avait sorti en 2012, en grand format, ce volume dédié à Napoléon, chef de guerre. C'est une synthèse sur l'art de la guerre tel que le pratiquait le personnage, de ses débuts à sa défaite finale. Tallandier le réédite aujourd'hui en collection de poche (Texto).

Le livre se découpe en trois parties. Dans la première, l'historien explique comment Napoléon préparait la guerre. C'est qu'il était justement un génie de l'organisation, ce qui explique pour bonne partie ses succès. Napoléon, lors de sa formation militaire sous la monarchie absolue, a été influencé par l'exemple du roi de Prusse Frédéric II. Surtout, il a lu Guibert, grand théoricien français du XVIIIème, et s'en souviendra. Du Teil, commandant de l'école d'artillerie Auxonne, enseigne à Napoléon comment se servir du canon pour créer des brèches dans la ligne ennemie. Il ignore Grandmaison et sa "petite guerre", ce qui explique les difficultés face à la guérilla. Surtout, Napoléon a un sens pratique : il lit les anciens, mais se forme sur le terrain.

Napoléon bénéficie d'une administration qui garde un compte précis des personnels, des régiments, des généraux. Berthier, son chef d'état-major, devient ministre de la Guerre dès 1799. En 1802, on crée un ministère de l'Administration de la guerre qui s'occupe des tâches purement administratives. Ce dernier s'occupe de l'intendance, de la solde, mais pas de la production des fusils et des canons. L'état-major de Napoléon a pour missions de faire exécuter les ordres aux corps d'armée : tout le système est tendu par la personne de Napoléon, qui devient moins efficace à partir de 1809. Berthier pilote l'état-major principal, copié au niveau des corps d'armée et des divisions. Les maréchaux, recréés en 1804, commandent surtout les corps d'armée en campagne. Leur qualité est variable. Berthier, bon chef d'état-major, ne se révèle pas sur le terrain. D'autres sont courageux mais manquent de sens stratégique (Murat, Lannes...). Davout, Suchet sont parmi les meilleurs. Les jalousies entre maréchaux font des ravages, particulièrement en Espagne et dans les ultimes campagnes. On compte aussi plusieurs centaines de généraux. 200 ont été tués au combat. Ce sont surtout les colonels, à la tête des régiments, qui font figure de "pères" de la troupe.