dimanche 5 juillet 2015

Ahmat Saleh BODOUMI, La victoire des révoltés, Yagabi, 2013, 303 p.

Ahmat Saleh Bodoumi est un ancien enfant soldat, qui a servi dans le Frolinat sous Goukouni Oueddeï, puis dans le GUNT. Son témoignage, paru pour la première fois à N'Djamena en 2010, est accessible en France dans cette édition à partir de 2013.

Dans le préambule du livre, l'auteur insiste sur les termes : il explique que les noms de Toubous, Goranes, appliqués au peuple de la région saharienne du Tchad par les étrangers, n'ont pas grand sens pour les habitants, car la réalité locale est plus fragmentée. Le terme Arabes, pour lui, désigne les éleveurs transhumants en contact avec les Goranes. Il utilise en revanche le terme Saras pour désigner les personnes du sud du pays.

Comme il l'explique dans l'introduction, l'auteur cherche avant tout à donner sa vision des événements, sans prétendre détenir toute la vérité. Il termine ce livre à la veille de la reconquête de la capitale par Hissène Habré en 1982.

Bodoumi est né en 1963, 3 ans après l'indépendance, dans la communauté teda. Il est donc le BET; partie du Tchad qui reste sous administration française jusqu'en 1965 (et le joug colonial est encore dur, d'après lui). Le grand-père de l'auteur menait encore des razzias. Son père, un lettré, fait du commerce entre la Libye et le Tchad. Intégrant l'administration locale, il défend les droits des Tedas contre la corvée, ce qui lui vaut d'être jeté en prison. Les humiliations infligées par les Français au service du Tchad indépendant, selon l'auteur, précipite son père dans la résistance armée, avec le souvenir des exactions menées en 1914 et 1917 contre les Toubous. Il participe au soulèvement de 1968 dans l'Aouzou, qui marque le début de la rébellion armée dans le BET, et périt peu de temps après dans l'Ennedi contre l'armée tchadienne. Le frère de l'auteur, qui s'engage aussi dans la rébellion, meurt en 1971 lors d'une opération héliportée française.

samedi 4 juillet 2015

David R. STONE, The Russian Army in the Great War. The Eastern Front 1914-1917, University Press of Kansas, 2015, 359 p.

David R. Stone est professeur à la Kansas State University depuis 1999. C'est un spécialiste de l'histoire militaire et politique de l'URSS, en particulier dans les années 1920-1930. Il est l'auteur d'un livre sur la naissance du complexe militaro-industriel en URSS, d'une histoire militaire générale de la Russie, et il a été l'éditeur d'un ouvrage collectif sur l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.

Centenaire oblige, Stone publie un livre consacré cette fois-ci à l'armée russe pendant la Grande Guerre, de 1914 à 1917. L'historien souligne que le sort de la Russie, souvent vu comme unique, ressemble en fait à celui des autres empires : elle n'est que la première à se désintégrer. Les points communs, en réalité, sont légion, la population russe étant même mieux préparée à supporter les difficultés de la guerre. En revanche, la Russie a échoué à réorganiser sa société après le déclenchement de la guerre. Le gouvernement russe a toujours résisté à une mobilisation populaire totale. Le livre, volontairement, met l'accent sur la période 1914-1915, un an et demi de campagnes ininterrompues ou presque. Ce n'est qu'en 1916 que les Allemands estiment qu'une victoire décisive ne peut être obtenue à l'est, et se retournent alors vers l'ouest. Stone insiste sur la contingence, à savoir les choix individuels et les événements particuliers, qui ont influencé le déroulement du conflit, autant que les faiblesses structurelles de la Russie. Le déclenchement de la guerre, par exemple, surprend la Russie en plein programme de réarmement et d'extension de ses voies ferrées. L'historien met en garde contre toute forme de téléologie sur le destin de la Russie en 1917. Son but est clairement de présenter une synthèse accessible de l'expérience russe de la guerre pendant le conflit. C'est une histoire d'abord militaire, qui vise à rendre accessible les travaux les plus récents, notamment en anglais, sur l'armée russe -bien que l'auteur ait effectué quelques recherches d'archives, notamment sur l'offensive Broussilov de 1916. Comme il le rappelle enfin, les statistiques sur les pertes sont plus difficiles à obtenir sur le front de l'est.


jeudi 2 juillet 2015

Jean-Paul BLED, Marie-Thérèse d'Autriche, Paris, Fayard, 2001, 520 p.

Jean-Paul Bled, spécialiste de l'histoire d'Europe centrale et de l'Allemagne, est désormais professeur émérite à l'université Paris-IV Sorbonne. En 2001, il écrit cette biographie de l'impératice Marie-Thérèse.

C'est une figure originale dans un siècle parsemé de figures souveraines féminines. Plongée dans la crise dès son accession au pouvoir, elle sait en tenir les rênes, tout en recrutant des collaborateurs de talent, et doit faire face à un ennemi redoutable : Frédéric II de Prusse. Après la mort de son mari, qui la laisse traumatisée, elle peine à déléguer son autorité à son fils Joseph II. C'est une femme de tradition, qui incarne le catholicisme baroque et une conception matriarcale du pouvoir. Femme moderne aussi, parce qu'elle choisit l'homme qu'elle aime comme époux, parce qu'elle réforme l'Etat pour faire face aux menaces. Marie-Thérèse, souveraine faisant preuve d'un conservatisme éclairé, pense à raison que son fils Joseph niera son héritage.

Née en 1717, fille de l'empereur Charles VI, Marie-Thérèse, par la Pragmatique Sanction voulue par son père et acceptée par les autres Etats d'Europe en 1713, doit pouvoir succéder à l'empereur. Son père a été le battu de la guerre de Succession d'Espagne, pays finalement remis aux Bourbons. La mère de Marie-Thérèse, passée du protestantisme au catholicisme pour des raisons politiques, lègue beaucoup de ses traits de caractère à sa fille. Près de Vienne, la famille impériale alterne les séjours entre la Hofburg et la Nouvelle Favorite. Formée par des gouvernantes, Marie-Thérèse excelle à la danse, mais peine aux langues étrangères, sauf l'italien. Après avoir été promis à un prince espagnol, pour resserrer un rapprochement avec l'Espagne, la princesse est finalement destinée à un prince de la maison de Lorraine : l'aîné étant mort de maladie avant le mariage, c'est le cadet, François-Etienne, qui est retenu. Ce dernier, avant d'épouser sa promise, doit consentir à échanger le duché de Lorraine, donc il est désormais le responsable, avec le duché de Toscane, le premier revenant à la France. C'est alors que le couple est en Toscane que l'empereur meurt en 1740.

dimanche 28 juin 2015

Flammes sur l'Asie (The Hunters) de Dick Powell (1958)

Pendant la guerre de Corée. Le major Cleve "Iceman" Savill (Robert Mitchum), vétéran de la Seconde Guerre mondiale, retourne au combat, désireux de piloter le nouveau chasseur à réaction F-86 Sabre. Son commandant d'unité, le colonel "Dutch" Imil (Richard Egan), le place à la tête d'un flight de son escadrille. Sous les ordres de Saville, il y a un jeune lieutenant un peu fou mais excellent en combat aérien, Ed Pell (Robert Wagner). Lors de leur première mission, les F-86 rencontrent des MiG-15. Pell abandonne son leader pour abattre un appareil ennemi ; le lieutenant Corona (John Gabriel) est touché et s'écrase en essayant de ramener son appareil endommagé. Saville veut punir Pell, mais Imil souhaite que le major le prenne sous son aile pour en faire un pilote de premier ordre. Saville a aussi sous ses ordres le lieutenant Abbott (Lee Philips) qui manque de confiance en lui et noie ses problèmes dans l'alcool. Kristina (May Britt), sa femme, demande à Saville de veiller sur lui. Mais Saville s'éprend de la jeune femme...

The Hunters est l'adaptation d'un roman de James Salter, décédé récemment (19 juin 2015), un ancien pilote de F-86 en Corée reconverti dans l'écriture (le roman éponyme date de 1956). Les scènes aériennes ont été principalement filmées dans le sud-ouest des Etats-Unis, autour de deux bases en Arizona (Williams et Luke Air Force Bases). Les scène de décollage ont été tournées sur un terrain auxiliaire dont l'environnement rappelait celui de la base de Suwon, en Corée du Sud (on peut voir le nom de cette base à plusieurs reprises dans le film, sur les panneaux d'entrée). Les rues de Kyoto, les restaurants japonais, la base aérienne d'Itami (Osaka) ont été reconstitués en Californie dans le ranch de la Fox. Les F-86, parfaitement authentiques, encore avions de première ligne à l'époque, font partie d'un 54th Fighter Group fictif, qui reprend les marquages du 51st Fighter-Interceptor Wing, basé au Japon en 1950 et qui a été parmi les premières unités aériennes américaines dépêchées en Corée du Sud. Ce sont en fait des F-86F du 3525th Combat Crew Training Wing. La séquence de crash à l'atterrisage utilise les images d'archive montrant celle d'un F-100 Super Sabre sur la base d'Edwards, le 10 janvier 1956. Les MiG-15 communistes sont des F-84F Thunderstreak maquillés du 3600th CCTW, qui finiront plus tard dans la Garde Nationale de l'Ohio (on les surnommait encore les "MiG" en 1969 !). Un C-130A a servi pour les prises de vue aériennes. De fait, The Hunters est l'un des premiers films à montrer les combats entre avions à réaction : un lointain ancêtre de Top Gun, donc (Saville porte le surnom d'"Iceman"...).



Le film ne s'inspire que très vaguement du roman, et ne brille pas par son scénario, mais bien par les combats aériens et les appareils. Flammes sur l'Asie fait partie de ces nombreux films aériens américains sur la guerre de Corée, qui met cependant ici en scène, pour une fois, des appareils de l'USAF, non de la Navy.


samedi 27 juin 2015

Brigitte et Gilles DELLUC, La vie des hommes de la Préhistoire, Ouest-France, 2003, 128 p.

Les époux Delluc, docteurs en Préhistoire, chercheurs à l'abri Pataud (Les Eyzies), sont les auteurs de nombreux livres et autres publications, et des spécialistes de l'art et de la vie des Cro-Magnons.

La vie des hommes préhistoriques a longtemps relevé du mythe, du "clochard de la nuit des temps", entretenu par le cinéma (La guerre du feu) ou la bande dessinée (Rahan). Darwin, avec sa théorie de l'évolution des espèces, avait pourtant tenté d'expliquer qu l'homme et le singe partageaient sans doute un ancêtre commun. La Préhistoire est une science qui n'apparaît qu'au XIXème siècle, elle est d'abord française. Depuis 1,8 millions d'années, nous sommes dans l'époque quaternaire, marquée par des phases de glaciation puis de réchauffement. Pour retrouver les traces des hommes de la Préhistoire (depuis environ 2,5 millions d'années), André Leroi-Gourhan a réalisé la paléo-ethnologie des structures d'habitats. La technique de stratigraphie lors des fouilles se combine avec le décapage. Sciences et techniques coopèrent : géologue, sédimentologue, anthropologue, paléo-zoologue...

L'homme est né en Afrique. Mais ce n'est pas un singe évolué. Homme et singe ont un ancêtre commun, inconnu. Les Australopithèques sont des pré-hommes. C'est un groupe disparate. L'Homo Habilis, qui apparaît il y a environ 2,5 millions d'années, est notre ancêtre direct. Il a un langage articulé, sait confectionner des outils, des habitats. C'est un opportuniste du point de vue alimentaire. L'Homo Erectus, qui apparaît au début du Quaternaire, perdure 1,5 millions d'années. Né en Afrique orientale, il se répand dans nombre de régions du monde. Les Erectus d'Europe sont des anténéandertaliens. On en trouve en France, comme à Tautavel. Ils débouchent sur le type Néandertal il y a 100 000 ans. Vers 500 000 ans, on relève les premières traces d'habitat sophistiqué. La maîtrise du feu, vers 400 000, permet aux Erectus de remonter vers le nord et des zones plus froides. Les Erectus chassent de gros animaux, pratiquent pour certains le cannibalisme. Ils utilisent des outils plus complexes comme les bifaces, et plus variés aussi.

L'évolution se fait dans deux sens. En Europe, une impasse évolutive, les Néandertaliens. En Palestine, l'ancêtre de l'homme actuel, l'Homo Sapiens. Les Néandertaliens, apparus il y a 100 000 ans, disparaissent vers 35 000. Ils s'éteignent d'abord en Europe. D'autres sont au contact des Homo Sapiens au Proche-Orient. Son nom vient d'une découverte faite près de Düsseldorf, en Allemagne, en 1856. On considère aujourd'hui le Néandertal comme une caricature d'Erectus dont il amplifie les caractéristiques. Robustes, il est omnivore et chasseur-cueilleur. Leur outillage, plus évolué, est dit "moustérien". Il a laissé une cinquantaine de sépultures. Le mystère plane encore sur sa disparition. Les tombes des Homo Sapiens, ancêtres des Cro-Magnons, sont plus anciennes que celles des Néandertaliens. Ce sont eux qui vont peupler l'Europe.

Venus en plusieurs vagues, les Homo Sapiens vont se répandre dans le reste de la planète. Ils ont un cerveau identique au nôtre, un langage structuré. Pas de portrait. On sait en revanche qu'il vit dans un climat plus froid, les eaux sont plus basses qu'aujourd'hui, la steppe prédomine (et pas la banquise...). Les Cro-Magnons sont des chasseurs-cueilleurs semi-nomades : quelques dizaines de milliers sur le territoire de la France actuelle. Hommes et femmes ont des fonctions distinctes. Les échanges existent entre les groupes, notamment matrimoniaux. Les conditions sanitaires sont précaires : les enfants meurent souvent en bas-âge, mais les Cro-Magnons sont plutôt en bonne santé, malgré des problèmes dentaires. La vie est courte : pas plus de 25 ans pour la plupart. Ils enterrent leur mort, avec probablement déjà une hiérarchie.

Les Cro-Magnons choisissent bien leur habitat, souvent orienté au sud. Les constructions ne sont pas standardisées. Parfois elles sont ornées de représentations. Le feu a un rôle matériel mais aussi social. Les spécialistes découpent l'époque des Cro-Magnons en fonction de leur production d'outils : Aurignaciens, Gravettiens, Solutréens, Magdaléniens. Ils fabriquent leurs outils avec des lames de silex, sont bien équipés pour la chasse et la pêche, notamment avec des sagaies.

Harpon, épieu, sagaies sont bien connus. L'arc apparaît également. Les hommes partent à la chasse tandis que les femmes et les enfants s'occupent de la cueillette et du ramassage. On connaît les pratiques de chasse par les dessins. Les chasseurs guettent la fin de l'été et le début de l'automne, en raison du cycle saisonnier du gibier. A la chasse, une partie de la viande est consommée sur place, l'autre est ramenée. La pêche est moins pratiquée, mais l'Homo Sapiens a bien dû maîtriser aussi la navigation pour peupler la planète. Les végétaux fournissent au moins la moitié de l'alimentation. Quand ils manquent de viande, ils concassent les os pour en extraire la graisse.

Dès 100 000, les Cro-Magnons mettent au point des sifflets, des instruments de musique basiques. Les bijoux et objets de parure sont fréquents, avec des formes variées : Vénus, phallus, ... certains objets sont décorés avec des rennes ou des poissons, motifs les plus fréquents. L'art pariétal se trouve dans les pays calcaires. Il commence vers 35 000. Les Cro-Magnons ont des lampes à suif pour s'éclairer. Les artistes exécutent au trait, avec des silex ou autres instruments, puis complètent avec des pigments de couleur. Les animaux sont un sujet central. Les humains sont bien moins représentés. Les mains négatives au pochoir, en revanche, sont fréquentes. Il y a aussi des motifs géométriques. Cet art apporte en réalité plus de questions que de réponses.

Vers 10 000, le climat se réchauffe, les chasseurs-cueilleurs deviennent producteurs, c'est l'avènement du Néolithique. L'homme est un peu différent, les animaux beaucoup plus. Les outils sont plus petits, toujours aussi différenciés. Un nouvel artisanat se développe, l'homme se sédentarise. Les haches de pierre polie apparaissent, on entasse les réserves alimentaires dans des silos. Les hommes sont enterrés en groupe.

Aujourd'hui, la fouille privilégie les grands gisements et les sauvetages. L'essentiel est de savoir conserver et de mettre en valeur les découvertes. De nombreuses questions théoriques et pratiques se posent encore. Le couple de préhistoriens plaide pour un retour au mode de vie ancien des hommes du Paléothique, devant les excès de nos sociétés modernes (!).



dimanche 21 juin 2015

Publication : 2ème Guerre Mondiale n°60 (et arrêt de mes contributions au magazine)

On trouve dans les maisons de la presse depuis quelques jour le n°60 du magazine 2ème Guerre Mondiale, qui démarre une nouvelle formule, avec de nouvelles rubriques et une forme différente également pour le contenu.

Pour ma part, j'ai livré le dossier consacré à l'as des Tigres I allemands Otto Carius, décédé à l'âge respectable de 92 ans en janvier dernier. Mon but toutefois n'a pas été de retracer une énième biographie de Carius, élogieuse et dépourvue de recul, ni de me perdre dans les détails techniques des machines utilisées par Carius. Je n'ai pas souhaité non plus proposer un article un peu différent de cette litanie mais absolument pas sourcé. Ma démarche a été la suivante : montrer comment le parcours d'Otto Carius s'inscrit dans la réalité de la guerre à l'est menée par la Wehrmacht.

Cette démarche a été conditionnée par les sources disponibles. Contrairement à Joachim Peiper sur lequel j'avais livré un dossier similaire il y a quelques temps, il n'existe pas de biographie historienne d'Otto Carius (avec son décès, espérons qu'elle vienne !), ni d'articles spécialisés portant directement sur le personnage. J'ai donc pris comme base les mémoires de Carius, publiées dès 1960 en allemand mais traduites en anglais seulement dans les années 1990, donc finalement assez tard), que j'ai remises en contexte avec les travaux les plus récents. Mais j'ai essayé de dépasser le simple récit militaire et d'effectuer cette contextualisation, aussi, dans les directions récentes (qui ont maintenant, tout de même, une bonne trentaine d'années) de l'historiographie, avec des ouvrages en anglais, en allemand et en russe. J'ai notamment utilisé le travail de M. Bariatinsky, de D. Glantz, de J. Kilian. Malheureusement je n'ai pas eu le temps d'utiliser l'ouvrage de J. Rutherford que je fichais récemment, qui aurait été bien utile ici.

Pour ce numéro, j'ai également écrit la désormais traditionnelle chronique cinéma, qui porte sur le film russe Bunker (2012). Je profite de ce billet pour annoncer également qu'il s'agit là de mes dernières contributions au magazine 2ème Guerre Mondiale, si j'excepte la parution à venir d'un thématique dans les prochains mois.

Bonne lecture.

Damien BALDIN et Emmanuel SAINT-FUSCIEN, Charleroi 21-23 août 1914, L'histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2012, 222 p.

Voici un volume un peu hors norme dans la collection L'histoire en batailles de Tallandier, sorti il y a déjà quelques années (2012). Les deux auteurs, l'un chargé d'enseignement à l'EHESS et conseiller de la mission du Centenaire, l'autre maître de conférences à l'EHESS, livre en effet non pas une synthèse classique sur la bataille de Charleroi, mais bien un ouvrage qui s'assimile plus à une tentative de "nouvelle histoire bataille", telle qu'a pu être définie par certains, mais pas toujours appliquée.

Charleroi, défaite française qui scelle le sort de la bataille des frontières, marque pour les deux auteurs l'entrée dans la violence guerrière du XXème siècle. Le choc entre la 5ème armée française de Lanrezac et la IIème armée allemande de von Bülow, entre soldats français, allemands et belges, dure 3 jours et conduit à la mort d'au moins 20 000 d'entre eux. C'est le baptême du feu d'officiers et de soldats combattant encore largement sur les principes du XIXème siècle, et pas encore conscients de l'efficacité des armes modernes, mitrailleuses et canons à tir rapide. Charleroi a pourtant été assez négligée par une historiographie française soucieuse d'évoquer les violences de guerre. Or, on y voit l'effet des nouveaux canons, le creusement des premières tranchées, des violences contre les civils. Les grands chefs militaires sont dépassé : officiers subalternes et sous-officiers s'imposent sur le terrain. Les auteurs animent leur récit par le témoignage de plusieurs hommes de chaque côté, dont De Gaulle (qui n'a pas cependant participé aux combats de ce secteur) et Drieu La Rochelle côté français.


dimanche 14 juin 2015

Pierre PELLISSIER, Solférino 24 juin 1859, Paris, Perrin, 2012, 223 p.

D'après le quatrième de couverture, Pierre Pellissier est "journaliste et historien". Un coup d'oeil à sa liste d'ouvrages déjà parus à l'intérieur du livre montre effectivement une grande variété dans les thèmes, de la fin des années 1970 à nos jours, de Raymond Barre à Pétain en passant par Dien Bien Phu et Prosper Mérimée... L'historien Alain Ruscio, qui analyse dans un article de 2006 les publications du cinquantenaire de la bataille de Dien Bien Phu, classe P. Pellissier parmi les écrivains et auteurs "réactionnaires". Une impression confirmée par l'intervention de ce dernier, en 2012, au moment de la parution de livre, sur Radio-Courtoisie, une station radio bien connue pour être proche de l'extrême-droite.

De fait, le livre (précédé d'une citation un peu incongrue du Fil de l'épée de de Gaulle) débute par le triomphe de l'armée de Napoléon III après la campagne d'Italie, le 14 août 1859. Un défilé soigneusement préparé, où les Parisiens découvrent la Légion, les zouaves, les tirailleurs algériens... une médaille commémorative est distribuée à la troupe. Ce jour marque en quelque sorte l'apogée du Second Empire, sans que les contemporains s'en rendent forcément compte.

samedi 13 juin 2015

DJIAN, Le Tchad et sa conquête 1900-1914, Centre d'Etudes sur l'Histoire du Sahara, Paris, L'Harmattan, 1996, 221 p.

La très courte introduction de cet ouvrage rappelle que Djian était un interprète, qui a fait partie de la colonne du Borkou qui, sous les ordres de Largeau, a conquis le nord du Tchad en 1913, prenant la zawiya sénoussiste d'Aïn Galakka. Comme interprète, il a interrogé les prisonniers et traduit les documents récupérés sur l'ennemi. C'est ainsi qu'il a pu écrire un ouvrage en 1916. On ne sait que peu de choses sur Djian. Le lieutenant-colonel Ferrandi, qui écrit un livre en 1930, explique qu'il a servi au Maroc oriental. Son ouvrage de 1916 montre la conquête de la partie saharienne du Tchad du point de vue des sénoussistes, ce qui en fait un document unique en son genre. Les éditeurs font précéder le texte de la relation du voyage entre la France et le Tchad par Djian lui-même.

Dans la relation de son voyage, Djian montre sa nostalgie du Maroc où il a servi. Son regard sur les Noirs est paternaliste, comme le  veut l'époque. Il décrit aussi les difficultés pour rallier le Tchad, après avoir débarqué de l'Europe, en utilisant d'autres navires sur les voies fluviales. Djian rapporte aussi les exploits de chasse des officiers français qui l'accompagnent. Il arrive à Fort-Lamy le 9 octobre 1913. Djian accompagne la colonne du colonel Largeau qui monte vers le nord du Tchad. L'assaut de la zawiya d'Aïn Galakka, le 27 novembre, lui fait une forte impression. Jusqu'en mars 1914, il parcourt une bonne partie du Tchad, étant ravi d'admiration, en particulier, dans l'Ennedi et ses paysages tourmentés.

L'étude de 1916 commence par présenter le fondateur de la confrérie sénoussiste, Sidi Mohammmed ben Ali Es Senoussi. Le deuxième chapitre explique la doctrine de la confrérie. Puis Djian raconte le parcours de Sidi el Mahdi, successeur du fondateur, ses relations avec les Ottomans. Il présente ensuite la fondation de la zawiya de Koufra et l'envoi de missions encore plus au sud, dans ce qui n'est pas encore le Tchad. Vient l'entrée en scène des Français et l'intronisation de Sidi Ahmed Chérif, dont le règne est marqué par les premiers combats contre les Français, qui viennent de défaire Rabah : la zawiya de Bir el Alali tombe en 1902. Djian décrit aussi l'organisation des zawiyas du Borkou et leurs relations. La confrérie mène ensuite une guerre d'escarmouches contre les Français, qui annexent un à un les territoires qui composeront leur colonie tchadienne. Alors que les Turcs tentent de réinstaller leur autorité dans le Tibesti et le Borkou (1910-1911), ils entrent en conflit avec les senoussistes, qui eux-mêmes doivent finalement plier devant les Français qui veulent mettre fin aux rezzous.

Le témoignage de Djian et son ouvrage sont intéressants pour appréhender la formation du Tchad comme colonie vue par un autre acteur, la Sénoussiya. Malheureusement, les textes sont dépourvus de tout commentaire critique : il faut donc être un bon connaisseur de l'histoire précoloniale et coloniale pour suivre, le néophyte peut être rapidement perdu sous l'avalanche de noms, de lieux (d'autant que les cartes sont peu nombreuses). Il est dommage que ce document précieu n'ait pas bénéficié d'une édition un peu plus poussée.

Opération Amsterdam (Operation Amsterdam) de Michael McCarthy (1959)

12 mai 1940. Deux jours auparavant, les Allemands ont lancé leur grande offensive à l'ouest et ont envahi le Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas. Les Britanniques envoient une équipe spéciale à bord du destroyer HMS Walpole pour récupérer les stocks de diamants industriels hollandais, pouvant servir dans les usines d'armement allemandes s'ils sont capturés. Deux experts en diamant hollandais, Jan Smit (Peter Finch) et Walter Keyser (Alexander Knox), sont accompagnés du major Dillon (Tony Britton), des services de renseignement britanniques. Débarqués au large d'Ijmuiden, les 3 hommes doivent non seulement affronter les bombes allemandes mais aussi la méfiance des soldats et policiers hollandais face à la "cinquième colonne". Ils réquisitionnent la voiture d'Anna (Eva Bartok), dont le fiancé combat dans l'armée hollandaise ; elle a tenté de faire évacuer ses beaux-parents juifs par bateau, qui a sauté sous les yeux des 3 hommes sur une mine larguée dans le port par les avions allemands. Au lieu de se suicider comme elle en avait l'intention, elle va conduire les 3 hommes à Amsterdam...



Opération Amsterdam est un film se basant sur des faits réels, décrit dans le livre de David E. Walker, Adventure in Diamonds (1956). La séquence initiale du film utilise les archives de la propagande allemande sur l'offensive à l'ouest de mai 1940. C'est un film original, à mi-chemin entre le film de guerre et le film d'espionnage.



Le film démarre sur les chapeaux de roue : après la présentation du contexte -via les images d'archives-, des hommes et de la mission, on est aux Pays-Bas en moins de dix minutes (!). L'efficacité du film ne tient pas au rythme, assez lâche, mais à la tension : tout doit être réglé en moins d'une journée, mais l'équipe doit affronter plusieurs menaces. La guerre d'abord, avec les bombes allemandes et les combats de rues ; la réticence des diamantaires hollandais à lâcher leurs précieux diamants ; la présence d'Allemands infiltrés, la "cinquième colonne", qui oblige à se méfier de tout le monde ; enfin l'arrivée imminente de l'armée allemande dans la ville, avec les tirs d'artillerie qui se rapprochent tout au long du film, en plus des raids aériens. Dans la première partie du film, c'est l'aspect espionnage qui domine, les 3 hommes devant atteindre la ville d'Amsterdam ; une fois la mission commencée, on passe au film de guerre, avec un beau final autour de la banque où sont stationnés les diamants restants que les diamantaires n'ont pu sortir d'un coffre à serrure horaire.  Le scénario montre très bien la chape de plomb qui s'abat sur les Pays-Bas bientôt occupés : les diamantaires juifs hésitent à troquer leurs diamants pour s'en servir avec les Allemands, afin de marchander leur sort ; les quais d'Ijmuiden bondés de réfugiés venus de l'intérieur des terres ; les navires qui coulent sur les mines larguées par les avions allemands ; les rues d'Amsterdam désertes, seulement parcourues par les soldats, et qui recèlent au détour d'une rue des cadavres. Les acteurs sont particulièrement brillants : Peter Finch, qui apporte une touche d'humanité dans sa relation avec Eva Bartok, en contrepoint de Tony Britton, agent secret impassible. La réalisation est efficace sans être géniale, avec de vrais moments dramatiques comme le straffing du chasseur allemand lors du repli final vers Ijmuiden. On regrette peut-être juste que le scénario n'ait pas été plus travaillé, le réalisateur a manifestement voulu coller à l'aspect documentaire.



Le film met en oeuvre une belle panoplie d'armes. Le policier hollandais sur le port est équipé d'un  revolver Smith & Wesson modèle Victory. Le colonel hollandais donne à Anna un Walter PPK. Le lieutenant allemand de la cinquième colonne tire avec un Luger P08. Les soldats hollandais de mai 1940 étaient armés de fusils Hembrug M95 : le film a trouvé une arme approchante avec le Steyr Mannlicher M1895. Les résistants hollandais portent des fusils Lee-Metford. Dans le duel final, les Allemands et les Hollandais utilisent des pistolets-mitrailleurs MP38 ou MP40. Un des barrages hollandais est armé d'une mitrailleuse Lewis, un autre d'une mitrailleuse en position antiaérienne Schwarzlose Modèle 07/12.


vendredi 12 juin 2015

Pascal CYR, Waterloo, 18 juin 1815. Grouchy est-il responsable de la défaite ?, Histoire Contemporaine 2, Lemme Edit/Illustoria, 2015, 109 p.

Docteur en histoire, enseignant à l'université du Troisième Age de l'université de Sherbrooke (Canada), Pascal Cyr s'est fait une spécialité de la campagne des Cent-Jours et de la bataille de Waterloo.

Dans ce deuxième volume de la collection Histoire Contemporaine des éditions Lemme Edit/Illustoria, Pascal Cyr tente de réhabiliter le maréchal Grouchy, responsable tout désigné de la défaite de Waterloo, notamment dans le Mémorial de Sainte-Hélène dicté par Napoléon. Si l'historien n'a pas à adopter théoriquement la position du juge (à distribuer les bons ou les mauvais points, en somme) comme l'auteur semble vouloir le faire dans l'introduction, on ne peut effectivement qu'être frappé par la persistance de cette idée, reprise par les grands romantiques du XIXème siècle, puis par les historiens, fort peu critiques à l'égard des sources, à commencer par Napoléon lui-même. L'historien entreprend donc une réhabilitation qui passe par une remise en contexte dans le cadre des Cent-Jours, de l'action de Napoléon et de ses subordonnées, et de la somme d'erreurs ayant finalement conduit à Waterloo, sans verser dans le jugement de valeur ou le parti pris comme on pouvait le craindre à la lecture d'une ou deux phrases de l'entame.


dimanche 7 juin 2015

Jeff RUTHERFORD, Combat and Genocide on the Eastern Front. The German Infantry's War, 1941-1944, Cambridge Military Histories, Cambridge University Press, 2014, 423 p.

Jeff Rutherford, professeur assistant à l'université jésuite de Wheeling, fait partie de cette nouvelle génération d'historiens anglo-saxons en pointe de la recherche sur le front de l'est, dans les directions récentes formulées par l'historiographie. Il a contribué à l'important volume collectif de 2012 sur le sujet, que je fichais récemment.

Ce livre paru l'an dernier prolonge un travail déjà mis en valeur par plusieurs articles, dont on retrouve le contenu ici. En introduction, l'historien rappelle que ce sont les divisions d'infanterie, et non les Panzerdivisionen, qui ont assuré le gros des combats à l'est. Mais elles ont dû également mener à bien des tâches pour lesquelles elles n'avaient pas forcément été préparées, comme l'occupation ou la lutte antipartisans, tout en étant le vecteur de la guerre idéologique voulue par Hitler à l'est. Le comportement de la Wehrmacht de ce point de vue a bien été étudié pour l'opération Barbarossa, mais peu pour la suite, jusqu'à la retraite générale en 1944. Or, à cette date, la majorité de l'armée allemande a eu l'occasion de participer à la guerre d'annihilation voulue par les nazis. La question qui sous-tend l'étude est la même depuis déjà longtemps : pourquoi les soldats allemands se sont-ils comportés de la sorte ?  Rutherford a choisi de se pencher sur 3 divisions d'infanterie : les 121., 123. et 126. I.D., toute levées à l'automne 1940, et qui constituent des divisions "ordinaires" de la Wehrmacht. Chaque division néanmoins recrute plus spécifiquement dans une région, respectivement Prusse Orientale, Berlin-Brandebourg et Rhénanie-Westphalie. Les caractéristiques de chaque zone de recrutement influencent le comportement des soldats, de même que le vécu à l'arrière dans chaque région. Ces 3 divisions ont combattu avec le Groupe d'Armées Nord, le moins bien servi par les historiens même militaires. Or c'est dans ce groupe d'armées que l'occupation allemande a été la plus longue : c'est là que le front bouge le moins entre l'automne 1941 et janvier 1944, les Allemands ont occupé le terrain de deux à trois ans. L'hypothèse de l'historien est que les soldats allemands ne se sont pas forcément comportés de la façon qu'on connaît en raison de l'idéologie nazie, mais plutôt par la doctrine de la "nécessité militaire" répandue par la Wehrmacht elle-même. Johannes Hürter, pour la 18. Armee devant Léningrad, et Manfred Oldenburg, pour la 17. Armee dans le Donets et le Caucase et la 11. Armee en Crimée, ont mis en avant le même postulat. C'est pourquoi l'attitude des 3 divisons envers les civils évolue. Considérés comme des partisans en devenir pendant Barbarossa, exploités pendant l'hiver 1941-1942 alors que la situation est critique, ils bénéficient d'une clémence relative quand l'Allemagne s'installe dans une guerre longue. Néanmoins, nécessité militaire et idéologie nazie ne font pas toujours bon ménage. Et au moment de la retraite, anticipée dès l'automne 1943, la politique de la "terre brûlée" et des "zones de mort" est la règle. En dépit de renouvellements remontant à 35 ans, plusieurs questions restent ouvertes. L'exposition itinérante allemande sur les crimes de la Wehrmacht, en 1995, montre qu'une majorité (60 à 80% selon son directeur) de soldats allemands ont participé à des crimes à l'est. Les travaux d'Omer Bartov expliquent ce résultat par la pénétration de l'idéologie nazie au sein de la troupe. D'autres historiens au contraire, comme Stephen Fritz ou Rolf-Dieter Müller, pensent qu'à peine 5% des soldats ont commis des exactions. Fritz et Christian Hartmann soulignent que les crimes n'ont pas été commis par les soldats de première ligne, mais par des troupes à l'arrière comme les divisions de sécurité. Théo Schulte et Ben Sheperd insistent sur l'utilisation de la terreur comme moyen de pacification dans un contexte où les Allemands sont inférieurs en nombre et en puissance de feu. D'autres historiens se sont penchés sur l'évolution de l'armée allemande entre 1870 et 1945, et notamment sur son face-à-face avec les combattants irréguliers. Les francs-tireurs deviennent un mythe, une légende entretenue dans l'armée allemande après la guerre de 1870, et plusieurs officiers justifient les mesures les plus sévères en raison de la nécessité militaire. Ce qui explique la radicalisation allemande en 1914 à l'égard des civils belges ou français, comme l'a montré le travail de Horne et Kramer. Les Allemands continuent leur politique radicale à la fin de la guerre, dans les combats contre les communistes ou sur les frontières orientales, contre les Polonais. La recherche de la victoire décisive explique déjà la campagne génocidaire dans la colonie allemande du sud-ouest de l'Afrique dès 1904. Cette culture perdure dans l'entre-deux-guerres et jusqu'au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Pendant Barbarossa, l'armée mène une campagne non seulement contre l'armée soviétique, mais aussi contre la société soviétique : une injonction des nazis qui n'a cependant fait qu'accélérer une tendance déjà bien présente dans la Wehrmacht. Pendant la guerre, la force de la Wehrmacht tient à sa cohésion basée sur un système de recrutement régional. Si le système est presque au bord de la rupture en 1941, pendant Barbarossa, il fournit des remplaçants et des convalescents de manière quasi continue jusqu'en 1944. La qualité des remplaçants est même parfois très bonne, car les recrues bénéficient d'un entraînement tiré des premières expériences de combat, à l'arrière du front. Rutherford utilise pour son travail une grande variété de sources : archives officielles, témoignages par l'intermédiaire des lettres ou autres documents écrits par les soldats allemands, littérature secondaire bien sûr, etc.

samedi 6 juin 2015

Patrice ORDAS, Patrick COTHIAS et Jack MANINI, S.O.S. Lusitania, tome 3 : La mémoire des noyés, Grand Angle, Bamboo Editions, 2015, 48 p.

1917. Deux ans après le naufrage du Lusitania, Vanderbilt fournit au contrebandier O'Murchu, qui avait recueilli les rescapés, un nouveau navire. L'une des survivantes, Virginia, noie son chagrin en tuant des sous-mariniers allemands à Ostende... Vanderbilt et son valet Ronald interrogent, en mai 1918, le commandant Turner du Lusitania. Celui-ci leur apprend la présence à bord de Tower, l'agent secret britannique infiltré pour surveiller les caisses de munitions et d'explosifs. Le même Tower, rallié depuis à l'IRA, tente en vain d'assassiner le colonel Meredith, l'officier du MI5 qui lui a donné l'ordre de saboter le bâtiment. Mais il tombe dans une embuscade de ce dernier et perd un bras. Recueilli par Vanderbilt, Tower est soigné par Virginia, infirmière, dans la cache de O'Murchu. Les survivants vont jouer un jeu dangereux avec le colonel Meredith pour venger les morts du Lusitania...

Troisième et dernier tome de cette série de la collection Grand Angle, chez Bamboo Editions, qui a multiplié les titres sur la Grande Guerre avec le centenaire. Après le récit du naufrage, nous voici dans une improbable quête des survivants pour venger les morts du torpillage du Lusitania. Il faut avoir une bonne connaissance des tomes précédents car les personnages sont nombreux, l'action va très vite, change de lieux fréquemment. L'action est rythmée avec un rebondissement final que l'on ne voit pas forcément venir, même si des pistes sont inexploitées (les liens entre services de renseignement britanniques et allemands dans le scénario). Le dessin reste assez agréable. Au final, la série est correcte, même si elle n'est pas transcendantale.



Georges BLOND, Verdun, Presses Pocket, Paris, Presses de la Cité, 1964, 313 p.

Georges Blond est le pseudonyme de Jean-Marie Hoedick (1906-1989), que j'ai déjà évoqué ici à propos de son ouvrage sur le porte-avions Enterprise, premier du nom. Né à Marseille, le personnage est proche du fascisme en France dès l'entre-deux-guerres. Il sert dans la marine pendant la Seconde Guerre mondiale, mais après la défaite de la France, il est interné par les Anglais. Déjà fortement animé d'un sentiment antianglais, la publication d'un ouvrage sur le sujet en 1941 lui vaut l'attention des Allemands. Il va alors travailler au sein du journal collaborationniste Je Suis Partout, même si à la fin de la guerre, il fait partie de la tendance "modérée" du groupe d'auteurs. En 1942, il participe à un voyage d'écrivains français en Allemagne, aux côtés notamment de Drieu La Rochelle. Ses liens collaborationnistes le discréditent à la Libération : il fait partie d'une liste noire publiée par le Comité National des Ecrivains en septembre 1945. Contrairement à d'autres membres de Je Suis Partout, il n'est pas inquiété, même s'il est frappé d'indignité nationale en 1949 seulement. Dès 1946, il a commencé à écrire des romans policiers ; puis dans les années 1950 il publie, dans un surprenant retournement, des ouvrages à la gloire des Alliés... après une vie de marin, il se consacre à l'écriture de romans ou d'ouvrages de vulgarisation historique. Il affectionne surtout la Première Guerre mondiale, l'histoire maritime et la période napoléonienne.

Verdun n'échappe pas au style de l'auteur. Point d'ouvrage d'histoire, mais plus une oeuvre littéraire à tonalité historique sur la bataille de 1916, à l'instar de ce qu'il avait écrit sur l'Enterprise. D'ailleurs Georges Blond répète à plusieurs reprises qu'il a collecté nombre de témoignages pour écrire ce livre, mais sans jamais mentionner ses sources. Et il prend soin quelquefois d'anonymer le nom des officiers supérieurs quand il évoque les questions trop polémiques...

Commençant par les préparatifs allemands, Blond évoque ensuite l'aveuglement des Français devant les indices qui leur sont offerts par l'ennemi, ou par les déserteurs. Dès le récit de l'offensive allemande à partir du 21 février 1916, on comprend que pour l'auteur, ce qui permet aux hommes de tenir sous le feu, c'est la volonté, et rien d'autre, comme le montre l'exemple du bois des Caures et des chasseurs de Driant. L'instinct de survie, point à la ligne. Quant à l'arrière, il semble pour Blond bien éloigné des réalités du front. Il souligne les fautes du commandement français ayant abouti à la prise, sans combat, du fort de Douaumont, l'ouvrage le plus important de l'ensemble fortifié ("Douaumont ist gefallen !"). L'auteur, on s'en doute, n'a pas une idée trop détestable de Pétain, sans verser dans l'éloge parfaitement complaisant. Il n'apprécie pas beaucoup, en revanche, Joffre, Nivelle et les autres généraux. Son récit est celui du soldat, pas de l'officier. Une base saine contre une tête inepte, en somme. Blond préfère sans équivoque Navarre, qui triomphe dans le ciel de Verdun, à Mangin. Le siège du fort de Vaux est le prétexte à la mise en scène de la remise d'une épée, par le Kronprinz, à Raynal, le commandant de la garnison. Ce qui n'empêche pas Blond de réhabiliter les lieutenants Herduin et Milan, fusillés pour avoir reculé avec le reste de leurs unités. L'auteur termine son livre par la reprise du fort de Douaumont par les Français.

En somme, une oeuvre littéraire sur une grande bataille de la Grande Guerre, par un ancien collaborationniste, rien de plus. Avis aux amateurs.

Marie-Agnès COMBESQUE, Martin Luther King Jr. Un homme et son rêve, Le Félin Poche, Paris, Editions du Félin, 2008, 364 p.

Marie Agnès Combesque, "journaliste, écrivain, enseignante", d'après le quatrième de couverture (mais aussi membre du comité central de la Ligue des Droits de l'Homme), a écrit cette biographie de Martin Luther King en 2004, rééditée en poche en 2008. Le livre, qui volontairement n'évoque pas la question de l'assassinat du personnage, montre en revanche comment il est devenu le porte-parole du mouvement des droits civiques. Il en est aussi devenu le leader, et quand la violence a submergé son action, il s'est transformé de leader moral en leader politique. Entre 1965 et 1968, il s'oppose à la guerre du Viêtnam, prend la défense de tous les pauvres (et pas seulement des Noirs), songe à la présidentielle de 1968. Si la journaliste écrit ce livre, c'est que le parcours de Martin Luther King reste assez peu connu en français, les traductions de la pléthore d'ouvrages américains n'étant pas légion, comme le montre la bibliographie en fin d'ouvrage, exclusivement anglo-saxonne.

Le livre est divisé en trois parties. La première retrace la longue lutte des Noirs pour leur libération : c'est une mise en contexte du personnage, qui n'est pas le premier à surgir du néant. L'arrière-grand-père paternel de Martin Luther King a été esclave dans des conditions épouvantables (il a servi "d'étalon" pour la production d'esclaves...). L'histoire de l'émancipation des Noirs, avec la guerre de Sécession (et la structuration et la socialisation qu'apporte l'Eglise), de leur place dans la société du Sud, après la guerre, se clôt avec le boycott de la ligne de bus de Montgomery, en 1955, qui va lancer le mouvement pour les droits civiques. Pour l'auteur, c'est le seul mouvement social d'ampleur des Etats-Unis au XXème siècle, qui a même contribué à former les Blancs anti-guerre du Viêtnam par la suite.

La deuxième partie traite de la décennie cruciale 1955-1965. Martin Luther King va réussir à fédérer un mouvement très divers, tiraillé de l'intérieur. Il rallie la culture protestante fondamentaliste de l'Eglise noire et sa dimension sociale. Le personnage se situe entre le protestantisme et le socialisme, dans la non-violence, tout en mettant en parallèle le combat des Noirs américains avec celui des anciennes colonies en train de gagner leur indépendance. Pasteur, Martin Luther King demeure cependant un religieux, inspiré, mystique même, et ce jusqu'à sa mort tragique.

L'année 1965 constitue un tournant par lequel démarre la troisième partie. C'est l'année de l'intervention directe des Américains au Sud-Viêtnam, un conflit que Martin Luther King va désormais critiquer. Quand l'égalité et le droit de vote des Noirs au Sud sont enfin reconnus, il se dirige vers le Nord, pour mener cette fois un combat social, contre la pauvreté. C'est à Chicago en particulier qu'il trouve une opposition parmi les jeunes Noirs, qui préfèrent parfois la voie de la violence ; les Blancs commencent à lâcher le mouvement des droits civiques ; et pourtant, dans un contexte difficile, juste avant son assassinat, Martin Luther King livre parmi ses plus beaux discours. (comme celui juste avant sa mort, le 3 avril, à Memphis).

Marie-Agnès présente cependant l'homme avec ses faiblesses, notamment dans ses relations avec les femmes, pour lesquelles il reste assez prisonnier de son milieu d'origine. Il court perpétuellement après le temps : on l'a choisi car il était jeune, docteur, et qu'il pouvait fédérer les différentes composantes du mouvement pour les droits civiques, ce qui a fonctionné jusqu'en 1965. D'après l'auteur, en France, on a du mal à concevoir qu'un mouvement religieux puisse être un mouvement de "libération", ce qui expliquerait le manque d'ouvrages traduits et la meilleure connaissance des "Black Panthers" et des mouvements nationalistes. Le pasteur devenu homme politique : c'est bien cette transition que même l'historiographie américaine gomme parfois, parce que les aspects sociaux de la fin sont dérangeants. La passerelle entre l'Evangile et le socialisme se fait par la non-violence, apportée par le camarade de King, Bayard Rustin, qui s'inspire lui-même de Randolph.

Il n'est pas anodin que la réédition du livre soit survenue en 2008. 2008, l'année où Barack Obama, un Noir, devient président des Etats-Unis. 40 ans après l'assassinat de Martin Luther King.