vendredi 24 octobre 2014

Daniel FELDMANN et Cédric MAS, Montgomery, Guerres et Guerriers 27, Paris, Economica, 2014, 183 p.

Après un premier volume dans cette collection Guerres et Guerriers d'Economica consacré à Rommel, avec des qualités certaines mais aussi quelques défauts liés au format, en particulier, Daniel Feldmann (effectivement bon connaisseur de la Seconde Guerre mondiale, même si le quatrième de couverture en rajoute un peu...) et Cédric Mas (auteur de nombreux articles dans la presse spécialisée en histoire militaire, et donc de plusieurs ouvrages, même si, là encore, le quatrième de couverture est assez dithyrambique) récidivent avec un Montgomery. Sans surprise, on retrouve un contenu propre à la collection et un style également propre aux deux auteurs : le propos se focalise essentiellement sur l'histoire militaire, en termes analytiques plus que descriptifs, et se destine davantage aux passionnés et aux spécialistes de la chose qu'au grand public, même si celui-ci peut y trouver matière à découverte.

Le ton est donné dès la (courte) introduction : les deux auteurs proposent une réhabilitation de Monty, certes adulé par les Britanniques, mais détesté par les Américains. Il est vrai que le personnage a suscité bien des controverses et qu'un regard posé, même en français (la bibliographie anglo-saxonne étant plus qu'abondante), peut être bienvenu. Pour le couple d'auteurs, la grande force militaire de Montgomery est de se concentrer sur le commandement, l'organisation de l'armée, l'entraînement, la planification. Il a une vision "systémique" du champ de bataille : les succès de Monty sont dus à une préparation méticuleuse qui ne laisse aucune chance à l'adversaire.

jeudi 23 octobre 2014

Jeffrey RACE, War Comes to Long An. Revolutionary Conflict in a Vietnamese Province, Université of California Press, 1972, 301 p.

En 1972, Jeffrey Race sort cet ouvrage devenu depuis une référence dans l'étude de la guerre du Viêtnam : War Comes to Long An. Il y explique la victoire, dans une province du Sud-Viêtnam, d'un mouvement social révolutionnaire, conduit par le parti communiste, utilisant les techniques de la guerre populaire. Le livre se divise en deux parties : l'auteur se concentre dans la première, la plus longue, sur la période 1954-1965, où il analyse les facteurs ayant mené à la victoire du mouvement révolutionnaire. Une deuxième partie revient sur l'évolution de la situation avec l'intervention américaine. Race a lui-même été conseiller d'un chef de district sud-viêtnamien en 1967, dans une autre province : il est donc bien placé pour affirmer que les Américains ne se sont pas suffisamment intéressés au Viêtnam. Long An est une province emblématique : le chef de province dirige aussi, à partir de 1957, les forces militaires. Jeffrey Race travaille surtout à partir d'interviews avec les Viêtnamiens et de documents capturés.

Long An est une province du delta du Mékong, située à l'ouest et au sud de Saïgon. Son rôle de couverture de la capitale la rend stratégique. La fin de la guerre d'Indochine, en 1954, n'abolit pas la structure clandestine politique du Viêtminh qui s'y est installée. Les paysans sont particulièrement mécontents du système des conseils de villages qui donnent pouvoir aux grands propriétaires terriens pour conserver le contrôle du sol. Les chefs de province sous Diêm ne reconnaissent pas ce problème fondamental, mettant au premier plan comme explication de la résurgence de la guérilla la corruption des fonctionnaires ou leur incompétence. Le régime de Diêm, qui a d'autres préoccupations au départ, ne tarde pas cependant à militariser le chef de province qui en 1957 contrôle les forces militaires. La police secrète, la Cong An, traque les maquis dormants du Viêtminh. Le programme d'action civique mis en oeuvre dès 1955 ne prend pas, notamment parce que les cadres viennent du nord et du centre du pays qui ont une mentalité différente des gens du sud. Le Viêtminh a laissé de quoi ressusciter l'infrastructure politique et militaire au Sud-Viêtnam après 1954. Mais le parti ne coordonne pas son action au moment de l'écrasement des Binh Xuyen, en 1955, par Diêm ; en 1956, la situation devient difficile pour la structure clandestine viêtminh. Mais les paysans ne voient pas d'un bon oeil le retour des grands propriétaires exilés ni d'un régime dont les chefs ont collaboré avec les Français pendant la guerre d'Indochine.

mercredi 22 octobre 2014

René-Joseph BRET, Vie du sultan Mohamed Bakhit 1856-1916, la pénétration française au Dar Sila, Tchad, Paris, Editions du CNRS, 1987, 258 p.

Les éditions du CNRS ont eu l'excellente idée, en 1987, d'éditer ce texte, une biographie écrite par un officier des troupes coloniales françaises, le capitaine Bret, et qui évoque la vie d'un sultan du Dar Sila, Etat-tampon encastré, à l'est du Tchad actuel, entre le Ouaddaï et le Darfour. La vie du sultan Mohamed Bakhit est aussi l'occasion de présenter son peuple, les Dadjo. Bret se sert d'une variété de sources : correspondance en arabe, documents français, sources orales, etc. On sait fort de peu de choses du capitaine Bret : il a peut-être été en poste à Goz Beida en 1932-1933, il est décédé en 1940. Les auteurs regrettent qu'on n'en sache pas plus sur cet officier remarquable par son talent d'écriture.

Le capitaine Bret a divisé sa biographie en trois parties. La première raconte les années de jeunesse et la formation du futur sultan, entre 1856 et 1900. Bakhit est le fils de Issakha Abou Riché, fils aîné du sultan du Dar Sila, qui monte sur le trône en 1879. En 1883, Mohamed Bakhit participe avec son père à une expédition punitive contre les Arabes du Darfour, qui viennent de lancer un raid sur le Dar Sila. Dès le premier engagement, Bakhit fait la preuve de ses qualités de combattant. Cinq ans plus tard, alors que le Soudan est ravagé par l'insurrection mahdiste, Bakhit fait partie d'une armée de coalition qui part combattre les partisans du Mahdi au Darfour. A El-Fashir, cette coalition est battue par les mahdistes, très supérieurs en nombre. Abou Riché accueille le sultan du Darfour exilé, qui abuse de son hospitalité : Bakhit, en 1889, doit le chasser par la force. Peu après, le sultan et son fils mettent en déroute les Massalit qui ont razzié le nord du Dar Sila, en utilisant de nouvelles tactiques suite à l'adoption plus massive des armes à feu. Bakhit conduit encore une expédition punitive contre les populations au sud du Dar Sila.

Il monte sur le trône à son tour, en 1900, à la mort de son père Abou Riché. Son accession au pouvoir correspond à l'entrée des Français dans ce qui va devenir le Tchad. Bakhit prend lui-même l'initiative du contact avec les Français, et les premiers soldats arrivent à Goz-Beida, capitale du Dar Sila, en 1909. Largeau, qui s'installe au Tchad en février 1911, établit une convention avec le sultan en 1912 après être venu sur place. Il laisse des instructions précises au capitaine Gillet, qui commande la compagnie maintenue dans la localité. Mais le capitaine français se plaint en raison de la lenteur des fournitures exigées du sultan. Une agression contre un officier français en mars 1912 met à son comble l'excitation du capitaine Gillet, que Largeau doit tempérer. Un mois plus tard, l'arrivée de nombreux notables dadjo exilés au Darfour fait complètement paniquer Gillet, qui veut absolument recourir à la force, soutenu par le chef de bataillon Hilaire qui commande au Ouaddaï. Or le sultan n'a manifestement aucune intention hostile : il faut tout le sang-froid de Largeau pour éviter une confrontation armée, et celui-ci remplace séance tenante les officiers belliqueux. Le capitaine Mongelous remplace Gillet, avec là encore des instructions très claires de Largeau, qui quitte le Tchad en septembre 1912. L'officier français rétablit la confiance avec Bakhit mais sait aussi se montrer ferme quand le sultan tente, sans succès, de se rapprocher des Anglais qui contrôlent le Darfour. Le colonel Julien a remplacé Hilaire au Ouaddaï. Echange de présents et relations diverses se multiplient, Bakhit étant particulièrement intéressé par l'installation de la TSF à Goz-Beida. Un incendie se déclare aux abords du poste français ; le sultan aide les soldats à reconstruire la partie incendiée. Bakhit tombe malade à la fin de l'année 1913, laissant craindre que son fils Dahab, moins favorable aux Français, ne lui succède ; mais finalement le sultan se rétablit. Mongelous est remplacé par Simonet en novembre 1913, tandis que Largeau revient au Tchad. Parallèlement, Bakhit et les Français mènent des expéditions contre les pillards du Darfour, soutenus par Ali Dinar, une vieille connaissance du sultan du Dar Sila. Dahab, le fils de Bakhit, en revanche, échoue au combat contre les Rézégat. La situation générale change cependant en août 1914 avec le déclenchement de la guerre en Europe. La mobilisation fait évacuer du Dar Sila les unités françaises qui y étaient stationnées.

Le parti belliciste, hostile aux Français, relève la tête au Dar Sila avec l'appui de Dahab, le fils du sultan. Par ailleurs, Hilaire, le va-t-en-guerre de 1912, a repris la tête de la circonscription du Ouaddaï. Hilaire, qui cherche des prétextes, se laisse influencer par des dénonciateurs à sa solde dans Goz-Beida. En mai 1916, l'armée française marche sur le Dar Sila. Les Dadjo sont défaits après plusieurs rencontres, pendant l'une desquelles Abou Richéne, frère de Dahab mais hostile à sa ligne antifrançaise, trouve la mort à la tête de ses cavaliers. Dahab, lui, s'est enfui. La traque de Bakhit, qui a également pris la poudre d'escampette, dure plusieurs mois. Rattrapés en juillet 1916, le sultan et ses proches sont exilés dans le Logone, au sud-est de Fort-Lamy, bien loin du Dar Sila. Bakhit, usé par les événements, meurt d'une crise cardiaque en décembre 1916.

Le travail du capitaine Bret est largement tributaire de ses sources. La première partie, basée sur la tradition orale, tourne parfois à l'hagiographie. Le terme "expédition punitive chez les Noirs du sud", pour désigner la chasse aux esclaves vers 1895, laisse sceptique, car les Dadjos étaient probablement aussi noirs que leurs victimes : Bret assimile peut-être inconsciemment les Dadjos aux Arabes "blancs", car musulmans, alors que les Kirdi (païens) ne peuvent être que noirs... La deuxième partie est de loin la plus intéressante car elle montre la rencontre entre le sultanat du Dar Sila et les Français, et la façon dont les relations, plutôt cordiales au début, tournent à l'hostilité et à l'incompréhension en raison du manque de sang-froid de certains officiers. Et ce même si Bret semble parfois un peu optimiste au vu de ce "protectorat" qui n'aurait peut-être pas duré indéfiniment quand on regarde la façon dont Largeau traite les autres entités politiques présentes à l'arrivée des Français, dans ce qui devient le Tchad. D'autant que le Dar Sila était frontaliter du Darfour britannique, ce qui n'est pas anodin. D'ailleurs, en 1909-1910, la première pénétration française est déjà marquée par la crainte : le deuxième groupe envoyé l'est car des rumeurs font état du massacre du premier... pour Bret, chaque camp a compté des modérés et des belliqueux. La rupture en 1916 se produit d'abord parce que les autorités françaises ont relâché le contrôle sur les officiers bellicistes, et ensuite en raison de l'affaiblissement du sultan qui ne peut plus tenir le parti anti-français. Il n'en demeure pas moins qu'on a là un ouvrage de premier plan pour comprendre comment la France a imposé sa domination à un territoire qui allait devenir une immense colonie. A noter que l'équipe du CNRS, sous la direction de Marie-José Tubiana, a reproduit les nombreux schémas et cartes qui illustrent les événements décrits dans le récit : un plus incontestable.


mardi 21 octobre 2014

Antoine BANGUI, Prisonnier de Tombalbaye, Monde noir poche, Paris, Hatier, 1980, 160 p.

Antoine Bangui-Rombaye, né en 1933 à Bodo, dans le sud du Tchad devenu cotonnier de par l'entreprise du colonisateur français, a été ministre du premier président du Tchad indépendant, François Tombalbaye, à partir de 1962. Dix ans plus tard, en juillet 1972, Antoine Bangui est jeté en prison par le président tchadien. A ce moment-là, Tombalbaye, qui fait face à une rébellion, le FROLINAT, affaiblie mais non éradiquée par l'intervention française durant l'opération Limousin (1969-1971), se rapproche des pays musulmans et se lance dans un nationalisme débridé tout en se posant en champion du tiers-mondisme. Remodelant son régime à parti unique, Tombalbaye fait arrêter Antoine Bangui qui, selon Bernard Lanne, spécialiste de l'histoire politique tchadienne, avait eu l'imprudence de demander la création d'un poste de Premier Ministre. La version d'Antoine Bangui, à prendre avec des pincettes comme tout témoignage qui se respecte, est évidemment légèrement différente. Néanmoins, il passe bien trois années en prison avant d'être libéré par le coup d'Etat qui renverse et tue Tombalbaye en avril 1975.

Antoine Bangui, de par son expérience de prisonnier, expose dans son témoignage tous les défauts d'un régime présidentiel à parti unique, où l'exécutif concentre tous les pouvoirs. Bangui prétend avoir été arrêté par Tombalbaye en raison de la menace supposée qu'il représentait comme concurrent à la présidence, ce qui est un des prétextes effectivement avancés par le président. Appréhendé dans le sud par les Compagnies Tchadiennes de Sécurité, la garde prétorienne de Tombalbaye, Bangui est ramené à N'Djamena, où il doit subir des séances d'interrogatoires devant un président qui, d'après son récit, abuse de l'alcool (whisky en particulier), et demeure entouré par ses acolytes, véritables béni oui-oui.

En prison, Bangui a la chance de pouvoir compter, malgré des conditions de détention déplorables, sur des soutiens extérieurs qui lui permettent de vivre à peu près correctement. Il ne sera jamais torturé, contrairement à d'autres prisonniers du régime tchadien.  En août 1972, Bangui est déplacé dans une prison répugnante de sa ville natale, pour subir une humiliation publique devant les habitants du cru. De retour à N'Djamena, les conditions d'emprisonnement suscitent l'ennui, la lassitude, l'abattement même, chez Bangui.

En juillet 1973, Bangui est transféré par les CTS dans la prison de Bongor, au sud du Tchad. Il a peur d'être exécuté mais il atterrit en fait dans une prison où la discipline est plus relâchée mais où les détenus n'en souffrent pas moins. La nourriture est atroce, l'hygiène affolante. Les Massas, qui habitent la région et qui forment le gros des détenus de droit commun, sont régulièrement battus au fouet ou collés en cellule disciplinaire pour les tentatives d'évasion. Bangui arrive cependant à obtenir des cigarettes et même, une fois, un canard, par un co-détenu qui a ses entrées à Bongor. C'est en prison que Bangui apprend le retour à l'authenticité voulu par Tombalbaye (les villes rebaptisées, comme Fort-Lamy qui devient N'Djamena), le retour de l'initiation, pratique traditionnelle, les tortures en prison, l'assassinat de l'opposant Bono à Paris. Après l'enlèvement des 3 Européens par les Toubous du FROLINAT, en avril 1974, ceux-ci proposent des les échanger notamment contre des détenus emprisonnés par Tombalbaye, dont Bangui fait partie. Le 13 avril 1975, un coup d'Etat militaire voit la mort du président, et la libération d'Antoine Bangui.

Le témoignage d'Antoine Bangui laisse, quelque part, une impression d'inachevé. Si sa description de son emprisonnement, pendant presque trois ans, permet de voir le virage de Tombalbaye à la fin de son règne de l'intérieur, il n'en demeure pas moins que le livre commence en 1972 et pose l'auteur comme simple victime d'un régime de plus en plus policier. Or Antoine Bangui a été l'un des plus proches collaborateurs de F. Tombalbaye pendant dix ans, de 1962 à 1972, et les motifs de son arrestation ne sont peut-être pas complètement spécieux, comme il l'affirme ici -Bernard Lanne indiquant clairement, dans un article de référence sur la vie politique tchadienne, qu'A. Bangui a fait pression sur le président pour la création d'un poste de Premier Ministre taillé pour lui, ce que l'auteur n'évoque jamais. A ce jour, Bangui, auteur de plusieurs ouvrages relatant son implication dans la vie politique tchadienne jusqu'à aujourd'hui, n'est jamais revenu sur cette décennie passée aux côtés de Tombalbaye, et ce n'est probablement pas un hasard.


Tom MANGOLD et John PENYCATE, The Tunnels of Cu Chi. A Harrowing Account of America's "Tunnel Rats" in the Underground Battlefield of Vietnam, Presidio Press, 2005, 299 p.

Tom Mangold et John Penycate sont deux correspondants de guerre britanniques, travaillant pour de grands quotidiens anglais. Ils ont couvert la guerre du Viêtnam ainsi que d'autres conflits à travers la planète. En 1985, ils livrent cet ouvrage consacré aux fameux complexes de tunnels de Cu Chi, un succès éditorial constamment réédité depuis (cette version date de 2005). Les deux journalistes ont pu, à partir de 1978, se rendre au Viêtnam pour visiter Hanoï et Hô Chi Minh Ville (Saïgon). C'est durant ce séjour qu'ils rencontrent le capitaine de district de la guérilla à Cu Chi pendant la guerre du Viêtnam, et qu'ils ont l'idée de bâtir un livre sur les tunnels. Ils peuvent alors rencontrer de nombreux vétérans, alors que du côté américain, ils auront le plus grand mal à retrouver et à faire parler les "rats de tunnel"...

Les tunnels de Cu Chi sont l'ensemble le plus complexe d'un système qui, à son sommet, s'étend quasiment depuis Saïgon jusqu'à la frontière cambodgienne. Ces tunnels n'ont pas été construits sur ordre de Hanoï mais sont une réponse de la guérilla sudiste au pilonnage de l'artillerie, de l'aviation, et à l'utilisation des défoliants, entre autres facteurs. Cu Chi est un district stratégique : situé près de Saïgon, il est également sis non loin de la frontière cambodgienne, par où transite la logistique du Viêtcong. Les tunnels existaient déjà sous le Viêtminh, contre les Français. Ils sont relancés lorsque le Nord-Viêtnam réactive la guérilla au sud, sous l'étiquette du Front National de Libération, en 1960.

lundi 20 octobre 2014

Le Tchad au temps de Largeau 1900-1915, Pour mieux connaître le Tchad, 2003, 48 p.

Ce court ouvrage qui ne fait même pas 50 pages est en réalité un petit catalogue d'exposition issue du musée des troupes de marine de Fréjus. Les documents ont été rassemblés par Marie-José Tubiana, une spécialiste de l'histoire du Tchad.

Le catalogue commence par une citation de l'historienne qui montre combien les Français, quand ils ont entamé la colonisation du Tchad, ont eu à faire face aux sultans, et peu, finalement, au sud du pays. Une bipartition politique qui a été le cadre de la formation du Tchad contemporain. En vis-à-vis se trouve la page de garde du Coran de Rabah, adversaire des Français lors de la pénétration au Tchad.

Outre les clichés de Victor-Emmanuel Largeau, on retiendra les 3 cartes précisant, pour la première, les trois missions françaises aboutissant au Tchad (avec la progression figurée de Rabah et de la Sénoussiya), pour la seconde l'extension vers l'est (1906-1912) et pour la troisième l'extension vers le nord (1913-1915). Parmi les photos originales, celles montrant la progression des Français vers le Dar Sila, dans l'est du Tchad, ou bien encore celles montrant le sultan et les forces du Ouaddaï. Ou bien encore celles montrant l'avance des Français sur les paysages magnifiques et hostiles de l'Ennedi.

Parmi les photos les plus poignantes, on note celles montrant l'assaut sur la zawiya d'Aïn Galakka, bastion de la Sénoussiya, en novembre 1913. Le dessin du vapeur Léon-Blot, utilisé par la mission Gentil lors de la pénétration au Tchad, vaut également le détour. Il y a aussi cette mise en parallèle, sur la même double page, d'un cavalier bornouan et de la Ford T de la circonscription française d'Abéché, auxquels on peut rajouter cette photo des cavaliers Moundang parés pour une fantasia. Tous ces clichés sont pour la plupart tirés de L'Illustration, entre 1900 et 1914, et ont été pris, pour ceux dont l'auteur est connu, par des militaires français (capitaine Arnaud, sergent Béchaud par exemple). Une courte bibliographie mentionne 6 ouvrages à consulter pour aller plus loin, notamment sur les photographies.

Peter TREMAYNE, Le cavalier blanc, Grands Détectives 4764, Paris, 10/18, 2013, 378 p.

Eté 664. Soeur Fidelma, après avoir résolu une enquête difficile à Rome au service du pape, s'est embarquée pour Marseille en laissant frère Eadulf dans la cité des papes, afin de rejoindre la route des pèlerins. Son navire est cependant bloqué par la tempête à Gênes. Venant au secours d'un moine agressé par deux mystérieux spadassins, elle décide de gagner l'abbaye de Bobbio, maison-mère de ce dernier, et qui abrite aussi l'un de ses anciens maîtres, frère Ruadan. Mais le chemin jusqu'à Bobbio va se révéler semé d'embûches...

On ne présente plus Peter Tremayne, pseudonyme de Peter Berresford Ellis, auteur prolifique des enquêtes de la religieuse irlandaise dans les îles britanniques et l'Europe du VIIème siècle de notre ère. Ce 22ème volume (moins deux si l'on compte les deux recueils de nouvelles intercalés) a la particularité de proposer un retour en arrière. Comme l'auteur l'explique lui-même, l'idée lui en est venu à un colloque à propos de son oeuvre qui s'est tenu en 2008 dans l'abbaye de Bobbio, fondée par un moine irlandais des plus célèbres, Colomban, qui apparaît fréquemment (en citation) dans les aventures de Fidelma. D'où une histoire intercalée entre le deuxième volume, Le suaire de l'archevêque, où l'Irlandaise s'occupe d'un meurtre important à Rome, et Les Cinq Royaumes, dont l'intrigue se passe à nouveau en Irlande. Nous sommes donc à l'été 664, entre ces deux épisodes.

Comme toujours, l'intrigue fonctionne plutôt bien, même si on remarque une certaine continuité dans le schéma, à force... et il manque toujours autant de plans pour pouvoir se situer (abbaye de Bobbio, château de Vars, etc) malgré la présence d'une carte générale du Val Trebbia. Simplement, le contexte italien remplace le contexte irlandais avec l'affrontement entre ariens et nicéens, et entre Lombards. Ici Tremayne arrive à combiner, encore une fois, un arrière-plan historique original (le nord de l'Italie sous la domination lombarde), et une intrigue efficace et relativement complexe, dont il est difficile de démêler l'écheveau jusqu'au bout. Malgré le retour en arrière, qui pouvait laisser sceptique, Le cavalier blanc se révèle finalement meilleur que son prédécesseur, Un calice de sang.





dimanche 19 octobre 2014

Mary R. HABECK, Storm of Steel. The Development of Armor Doctrine in Germany and the Soviet Union, 1919-1939, Cornell University Press, 2003, 309 p.

Mary R. Habeck est une spécialiste des relations internationales. Diplômée de l'université de Yale, elle est professeur d'études stratégiques à l'université John Hopkins. Par ailleurs, elle maîtrise également le russe.

Dans cet ouvrage important paru en 2003, elle cherche à comprendre comment les Allemands ont pu maîtriser en 1941 une technique efficace et innovante dans l'emploi de leurs forces mécanisées, alors que cinq ans avant l'opération Barbarossa, les Soviétiques disposaient de l'organisation la plus sophistiquée en ce qui concerne l'arme blindée. La question a donné lieu à de multiples réponses, privilégiant, selon Habeck, les facteurs internes. Gudmundsson insiste sur la reprise des tactiques des Stormtruppen ; Citino souligne la construction de ce qui devient la Blitzkrieg face à la "menace" polonaise, puis met en avant le rôle de von Seeckt qui aurait jeté les bases théoriques transformées en doctrine pratique par des innovateurs plus jeunes. Corum insiste aussi sur le rôle de von Seeckt. Côté soviétique, on met en lumière la volonté de créer un art de la guerre prolétarien différent de celui du monde capitaliste, sans parler du rôle de certaines personnalités, Toukhatchevsky et Triandafillov pour l'URSS, Guderian pour l'Allemagne. Or, en réalité, l'Armée Rouge et la Reichswehr, puis la Wehrmacht, ont développé des théories similaires, qui ne sont pas liées à un copiage de l'adversaire, mais bien à des influences et des idées communes à propos de l'art de la guerre. En particulier, les deux armées s'inspirent de l'exemple britannique de l'utilisation des chars. Mais les réticences quant à l'emploi des chars ne sont vaincues qu'à partir de 1926, en raison de l'amélioration technologique des blindés. C'est là que les personnalités entrent en jeu : même si, côté allemand, Guderian ne fait que prolonger un effort collectif de la Reichswehr. Même situation du côté soviétique, où la mise au pinacle de Toukhatchevsky est le fait de son disciple Isserson, alors que l'effort est là aussi collectif. Les deux armées peuvent aussi appliquer leurs nouveaux concepts car elles sont soutenues par le pouvoir politique, Staline jusqu'en 1936 et Hitler à partir de 1933. L'Armée Rouge et la Reichswehr partagent un autre point commun, celui d'avoir privilégié un art de la guerre offensif, mobile, mais qui ne néglige pas l'infanterie dans le cadre d'un système de combinaison des armes. En somme, elles ont greffé toutes deux les progrès technologiques sur des doctrines anciennes. En URSS en revanche, l'Armée Rouge a dû attendre qu'un complexe militaro-industriel soit créé avant de réfléchir à la mécanisation/motorisation. En 1936, les deux armées ont des conceptions similaires. L'URSS démonte l'oeuvre de réflexion collective car elle n'a pas réussi à mettre en oeuvre la bataille/l'opération en profondeur lors des exercices, ce qui discrédite ses partisans ; en outre elle tire des conclusions des "petites guerres" des années 30 qui ne correspondent pas à ce schéma. Côté allemand, les succès du début de la guerre ne doivent pas masquer le fait que la Wehrmacht n'a pas su résoudre deux problèmes qui seront fatals : la question logistique et surtout la coopération chars-infanterie, cette dernière évoluant majoritairement à pied et ne disposant pas de moyens de transport mécanisés pour suivre les chars.

samedi 18 octobre 2014

[Nicolas AUBIN] Cédric Mas & Daniel Feldmann, Montgomery, Economica, 2014, 180p.

Nicolas Aubin propose cette fiche de lecture "croisée", si l'on peut dire, entre ce Montgomery écrit à quatre mains et celui paru à peu près en même temps dans la collection "Maîtres de guerre" chez Perrin. Je suis en train de lire l'ouvrage de D. Feldmann et C. Mas, en revanche, je n'ai pas encore pu me procurer celui d'A. Capet. Je rejoins déjà N. Aubin sur certaines conclusions mais j'aurais un avis assez différent, d'autant que je connais par exemple beaucoup mieux le "cas" Rommel que le "cas" Montgomery.

Après avoir revisité Rommel, Cédric Mas et Daniel Feldmann se sont attelés à son "meilleur ennemi" Montgomery. L'ouvrage reste fidèle à la ligne éditoriale de la collection "Guerres et guerriers":
  • brièveté,
  • problématique axée sur la carrière militaire et
  • choix assumé de dépasser le récit biographique au profit d'une analyse.
Elle exige de la part des auteurs un exercice de style redoutable: conserver un subtil équilibre entre densité et clarté, entre concision et précision, entre le factuel et l'analytique. Disons-le franchement, seule une poignée d'écrivains en maîtrisent la recette et je n'ai que rarement lu des ouvrage aussi réussis de ce point de vue. Les progrès sont considérables depuis leur "Rommel". Là où ce dernier, à force d'être épuré et concentré en devenait clinique, Montgomery conserve une fraicheur remarquable. Maîtrisant parfaitement l'équilibre de leur propos, ils ont su introduire la vie privée – une vie touchante aux accents dramatiques - à bon escient donnant ainsi de la chair au récit tout en éclairant sa carrière militaire. Sceptique initialement avec ce format, je suis maintenant séduit. Le Rommel ne me paraissait pas être une biographie mais davantage une enquête sur le soldat car si l'on comprenait le Renard du désert, on ne le voyait pas vivre. Ce n'est pas le cas pour Montgomery. Son portrait moral est parfaitement cerné, son itinéraire décrit et explicité. Ma seule critique récurrente concerne la portion congrue accordée à l'appareil critique. Les auteurs n'y sont bien sûr pour rien et tentent de faire au mieux en proposant en début de chapitre une liste des ouvrages utilisés, mais ce n'est qu'un pis-aller. 

samedi 11 octobre 2014

Thierry DESJARDINS, Avec les otages du Tchad, Paris, Presses de la Cité, 1975, 288 p.

Thierry Desjardins, qui a à son actif une longue carrière au Figaro, livre en 1975 un de ses premiers ouvrages (sur une trentaine) consacré à son périple auprès des otages français retenus au Tchad. Desjardins accompagne sur place Pierre Claustre, le mari de l'ethnologue Françoise Claustre, prise en otage en 1974 par la 2ème armée du FROLINAT commandée par Hissène Habré et Goukouni Oueddeï, dans le Tibesti, en compagnie d'un coopération français, Marc Combe, et d'un Allemand, le docteur Staewens (dont la femme a été tuée au moment de l'enlèvement).

En route pour le Tchad via Alger, Desjardins rencontre Abba Siddick, un des fondateurs du FROLINAT réfugié à l'étranger et qui est fortement contesté par les combattants du FROLINAT, en particulier ceux de la 2ème armée, qu'il n'apprécie pas beaucoup, ainsi qu'il le confie au journaliste. Passant par In Aménas, désormais de sinistre mémoire, Desjardins se crashe avec Claustre sur le Tibesti, où leur avion se pose en catastrophe. Puis ils sont récupérés par les combattants d'Hissène Habré.

Claustre et Desjardins sont hébergés dans des conditions spartiates, qui sont celles en réalité du quotidien des Toubous de l'insurrection. Le journaliste retrace à grands traits - parfois un peu trop grands- l'histoire de la contestation du régime de Tombalbaye. Il a cependant raison d'insister sur le fait que malgré l'intervention française, le FROLINAT, malgré ses difficultés et ses dissensions internes, n'a jamais été complètement éradiqué, d'autant plus pour la 2ème armée des Toubous qui est progressivement soutenue par la Libye de Kadhafi (même si Habré n'apprécie guère l'ingérence libyenne). Claustre évoque pour Desjardins le commandant Gourvennec, un Français à la triste réputation, plus ou moins lié au SDECE, qui dirige le service de renseignements de Tombalbaye. Il raconte aussi l'enlèvement de son épouse, qui fournit l'occasion aux Toubous de capturer leurs premières Land Rover -lointains prémices de la "guerre en Toyota" de 1987... Claustre prétend qu'une opération a été conçue pour libérer les otages, avec la participation de 150 paras tchadiens soutenus par les AD-4 locaux, mais qu'elle n'a jamais été mise en oeuvre en raison de problèmes insurmontables.

Desjardins a des mots durs pour le commandant Galopin, le négociateur français envoyé auprès de Hissène Habré et retenu à son tour en août 1974 -même si effectivement le personnage a participé à la répression orchestrée par le régime tchadien. Il est intéressant de voir aussi que les premiers véhicules récupérés par les Toubous sont réparés par les Français, Claustre, puis plus tard Combe - les Tchadiens savent les conduire mais n'en maîtrisent pas encore la mécanique. Desjardins sépare assez articiellement Habré, le "révolutionnaire", de Oueddeï, le "guerrier", alors que les deux oeuvrent de concert, même s'ils finiront par se brouiller. Le journaliste et Claustre sont en fait arrivés alors que Habré ordonnait l'exécution du commandant Galopin, en avril 1975. Claustre négocie la libération de sa femme contre 500 millions de francs en liquide pour acheter des armes (4 Land Rover, 2 AML, 1 500 paires de chaussures, 1 000 fusils FN FAL, etc) et 500 millions sur des comptes en banque en Suisse. Pour Desjardins, l'enlèvement des otages par Habré sert surtout à ce dernier à obtenir une image internationale, et des fonds, pour se propulser à la tête du FROLINAT en évincant Siddick, réfugié à l'extérieur, tout en ralliant les autres composantes du mouvement.

Dans la nuit du 12 au 13 avril 1975, Tombalbaye est renversé par un coup d'Etat militaire qui propulse au pouvoir le général Malloum. Mais les Toubous n'en ont cure. Lors des déplacements en véhicule, Desjardins décrit le ravitaillement en essence qui s'opère via des bidons cachés sur l'itinéraire. A Gouro, il rencontre Adoum Togoï, le chef d'état-major de Habré. C'est lui qui a mené l'enlèvement des otages. Il précise que la 2ème armée du FROLINAT ne compte à l'époque que 850 combattants et manque de cadres (50 à 60 seulement). Desjardins est assez déçu de sa rencontre avec l'otage Marc Combe. Au Borkou, on remarque que le FROLINAT dispose aussi de quelques Toyotas fournies par les Libyens.

Desjardins, par contre, ne verra jamais Françoise Claustre, probablement parce que Habré ne le souhaitait pas. D'ailleurs ce dernier met à l'épreuve le journaliste qui craint, un temps, d'être lui aussi retenu en otage (!). Desjardins affirme avoir eu entre les mains une feuille où Galopin avait listé pour Habré les armes et munitions à fournir par Claustre... Le 2 mai 1975, il est de retour à Paris. Un mois plus tard, Marc Combe parvient à s'évader avec un des véhicules pris par les Toubous lors de sa capture.

Le témoignage de T. Desjardins, bien que limité de par sa méconnaissance initiale du Tchad et des soubresauts survenus depuis l'indépendance (ainsi que de l'histoire longue du pays), a en revanche l'avantage de nous présenter, vu de l'intérieur, le CC-FAN -ou 2ème armée du FROLINAT) entre la fin de l'opération Limousin et l'offensive de 1977-1978 appuyée par la Libye, c'est à dire à un tournant. La prise d'otages d'Hissène Habré relance les Toubous et montre que l'insurrection tchadienne n'est pas écrasée. Avec le soutien libyen, elle prendra une nouvelle expression, entraînant l'intervention française de 1978. Je signale aussi que ce volume, que j'ai acheté d'occasion, a été visiblement annoté par un militaire français ayant participé aux opérations sur place (Limousin en particulier). Ce militaire, qui prend plaisir à insulter Desjardins ("gauchiste", "salopard", etc), fournit cependant quelques commentaires intéressants et corrige certaines des erreurs du journaliste (sur les opérations ou les thématiques miltaires, les personnages aussi, en particulier les officiers tchadiens qu'il a manifestement côtoyés). Une lecture dans la lecture, en somme...


jeudi 9 octobre 2014

Jean-Yves LE NAOUR, A. DAN, Sébastien BOUET, La faute au Midi, Grand Angle, Bamboo Editions, 2014, 48 p.

Synopsis : Le 21 août 1914, les soldats provençaux du XVe corps sont lancés dans la bataille de Lorraine, sans appui d’artillerie. C’est un massacre. 10 000 soldats sont fauchés par les obus et la mitraille avant même de voir un seul casque à pointe. Pour Joffre, généralissime des armées françaises, cette défaite est catastrophique, car elle ruine ses plans. Afin de se dédouaner, il rejette la faute sur les soldats du Midi, à la mauvaise réputation. Humble combattant provençal, Auguste Odde, comme trois autres soldats, participe à cette affreuse bataille. Blessé au bras, il est soupçonné de lâcheté et risque la peine de mort...

Encore un volume "one shot" de la collection Grand Angle de Bamboo Editions, pour commémorer le centenaire de la Grande Guerre. Avec toujours Jean-Yves le Naour au scénario, sur un sujet qu'il connaît bien pour y avoir consacré un livre aux éditions Vendémiaire : le discrédit jeté sur les soldats méridionaux, en août 1914, pour l'échec de l'offensive française en Lorraine. Comme dans le volume sur François-Ferdinand, un encart de 8 pages en fin de volume rappelle cet épisode historique peu glorieux qui donne la matière à l'album. Le XVème corps, composé de soldats du Midi, tombe dans le piège tendu par les Allemands en Lorraine, malgré les avertissements d'une reconnaissance aérienne et des habitants du cru, et à cause de l'empressement à en découdre de Foch. Le XXème corps, composé de Lorrains, lâche en premier, et le XVème, dont le flanc est découvert, suit. Les méridionaux se reprennent quelques jours plus tard mais il faut à Joffre un bouc-émissaire pour justifier l'échec de son plan de bataille. C'est lui qui souffle au ministre de la Guerre Messimy que les méridionaux, par leur lâcheté, ont fait capoter l'opération. Messimy utilise les services du sénateur de la Seine, Gervais, pour répandre l'information dans la presse. Le tollé est tel que Messimy doit rendre son portefeuille quelques jours plus tard, le 25 août. Mais le mal est fait : un médecin-major examine 16 blessés dans la nuit du 10 au 11 septembre et en identifie 6 comme coupables de "mutilation volontaire". Une cour martiale condamne les 6 hommes à mort le 18 septembre, et 2 d'entre eux, Auguste Odde, le personnage principal de la BD, et Joseph Tomasini, sont exécutés le lendemain. En raison du contexte de guerre, les garanties habituelles de la justice ont été supprimées : l'iniquité de la sentence s'en trouve renforcée. Un chirurgien découvre quelques jours plus tard que les soldats du Midi ont bien été blessés par des éclats d'obus allemands. Les deux soldats sont réhabilités en septembre 1918, le docteur qui les avait condamnés est blâmé. En mars 1919, des représentants de l'Etat viennent présenter leurs excuses aux familles, avec croix de guerre et médailes militaires comme "baume réparateur".




Dans la bande dessinée, Jean-Yves Le Naour choisit de relater les faits, sans s'attacher, faute de place, à l'explication des causes profondes de cet incident dramatique : pourquoi l'application folle de l'offensive à outrance en Lorraine, pourquoi le mépris des méridionaux a-t-il si bien fonctionné (même s'il l'explique rapidement dans l'encart final), pourquoi surtout les cours de justice militaire avaient obtenu de tels pouvoirs exceptionnels, choses qui pour certaines ont été bien travaillées par certains écrits (comme je le disais sur François-Ferdinand, une bibliographie sommaire pour creuser ne serait pas de trop, comme dans la collection Ils ont fait l'histoire de Glénat). La finalité du propos est cependant très pédagogique : à travers le personnage d'Auguste Odde, J.-Y. Le Naour laisse entrevoir le parcours de soldats partis faire leur devoir mais qui ont été pris au piège d'une mécanique folle, sans aucun recours possible. Dans cette bande dessinée, l'histoire prend le pas sur la fiction. Le travail ayant bénéficié de la collaboration des Archives départementales des Bouches-du-Rhône, on regrette d'autant plus de ne pas connaître dans l'encart les sources de ces faits historiques peu connus jusqu'à récemment. 


mercredi 8 octobre 2014

John PRADOS, The Blood Road. The Ho Chi Minh Trail and the Vietnam War, John Wiley & Sons, Inc, 1998, 432 p.

John Prados, historien militaire américain, est l'un des spécialistes "historiques" de la guerre du Viêtnam, sur laquelle il a beaucoup écrit : un ouvrage sur Khe Sanh, une histoire du conflit qui avait été traduite par Perrin en français il y a quelques années et que j'ai déjà commentée ici-même. En 1998, il livre ce livre important consacrée à la piste Hô Chi Minh.

Le terme est devenu familier aux Américains et aux autres habitants de la planète, mais peu de personnes savent exactement ce qu'il a recouvert pendant la guerre. La piste Hô Chi Minh est en réalité au centre du conflit : pour Hanoï, c'est le moyen principal pour procéder à la réunification du Nord et du Sud ; pour les Nord-Viêtnamiens, une expérience fondamentale que de l'emprunter. Ensemble complexe, la piste Hô Chi Minh représente un effort colossal, un véritable casse-tête pour le Sud et ses alliés américains. Les assauts à travers les frontières, au Cambodge et au Laos, provoquent la montée de la contestation aux Etats-Unis. La piste Hô Chi Minh représente la guerre du Viêtnam comme microcosme, et c'est bien en tant que tel que Prados a voulu l'étudier, à partir de nombreuses archives américaines, dont certaines inédites, tout en donnant aussi la parole aux adversaires nord-viêtnamiens et viêtcongs.


lundi 6 octobre 2014

Jean-Yves LE NAOUR, CHANDRE et Sébastien BOUET, François-Ferdinand. La mort vous attend à Sarajevo, Grand Angle, Bamboo Editions, 2014, 48 p.

Synopsis : Plus que de l’attentat de Sarajevo, cette histoire vraie fait le récit de l’amour qui unit François-Ferdinand de Habsbourg et sa femme, malgré la pression de l’étiquette et les efforts de l’empereur François-Joseph qui a tout tenté pour les séparer. Jusqu’à les inciter vivement à se rendre à Sarajevo, le jour de l’ex-fête nationale de la Serbie fraîchement annexée. Ce voyage qui sonne comme une provocation pour les nationalistes serbes, François-Ferdinand ne s’y dérobera pas. L’ombre de l’attentat – qui se profile de plus en plus – pèse peu à peu comme une mort annoncée à laquelle, par fierté, François-Ferdinand ne veut ni ne peut échapper tandis que sa femme l’accompagne parce qu’elle refuse de l’abandonner face au péril...


La collection Grand Angle, de Bamboo Edition, a décidément pris les devants pour le centenaire de la Grande Guerre. En plus d'autres titres sortis bien avant la commémoration (comme la série L'Ambulance 13 que je commentais récemment), la collection s'enrichit cette année de nouveaux titres, en un seul tome, qui aborde des sujets particuliers du conflit. Au scénario, rien moins que Jean-Yves Le Naour, docteur en histoire, spécialiste de la Première Guerre mondiale et de l'histoire du XXème siècle - que je n'ai pas lu mais dont j'ai entendu le plus grand bien, à confirmer pour moi donc. Comme souvent dans les BD que j'ai commenté ces derniers temps, la collaboration entre un historien et le monde de la bande dessinée donne d'assez bonnes choses.


C'est le cas avec ce tome "one-shot" sur François-Ferdinand. Faute de place, l'historien s'est concentré sur les derniers mois de la vie de l'héritier de l'empire d'Autriche-Hongrie : l'opposition avec l'empereur François-Joseph, le lien très fort avec son épouse morganatique, Sophie Chotek, l'admiration de François-Ferdinand pour les Tchèques et son mépris des Hongrois, etc. Une large place est aussi consacrée au choix de la visite à Sarajevo le 28 juin 1914 par l'empereur pour son neveu, et aux menaces qui pèsent sur ce dernier. Jean-Yves Le Naour accorde également quelques pages à la visite du Kaiser Guillaume II à François-Ferdinand dans sa résidence de Konopischt, quelques semaines seulement avant l'assassinat. Il insiste donc sur les causes de la guerre, tout comme le montre aussi la savoureuse leçon de géopolitique de François-Ferdinand à son fils, qui résume à elle seule l'esprit de l'époque. Il passe relativement vite sur les terroristes de la Main Noire, dans la bande dessinée, pour relater en détails, en revanche, la journée du 28 juin. De manière plutôt réussie, il faut bien le dire, de même que les dernières cases sur les suites de l'attentat.


Le tout se complète d'un livret historique de 8 pages de Jean-Yves Le Naour à propos de François-Ferdinand. C'est bien ficelé, mais si on le compare à celui de la collection Ils font fait l'histoire de Glénat, où les historiens expliquent aussi comment ils ont écrit la BD et quels compromis ils ont dû faire par rapport à l'histoire, c'est peut-être un peu moins abouti, quoiqu'appréciable. Le dessin pourrait être probablement meilleur, mais c'est à mon avis un détail face à un tome unique (avantage aussi) qui dépeint sans le romancer, avec un historien au scénario, un événement capital du XXème siècle. On en redemande. 


dimanche 5 octobre 2014

Jean-Luc DAUPHIN, Le dernier jacobin de Sens, Histoire en histoires, Les Amis du Vieux Villeneuve-sur-Yonne, 2014, 132 p.

1801. La France vit sous les auspices du Consulat instauré par Bonaparte. Jean-Baptiste Gautier, au service du sous-préfet de l'arrondissement, remarque chez son oncle, l'abbé Colin, un tableau qui provient de l'ancien couvent des Jacobins de Sens. Or l'abbé Dubouchet, le dernier responsable du couvent avant sa suppression pendant la Révolution, a été assassiné dans des circonstances non élucidées en septembre 1790. A la demande de Colin, Gautier commence à enquêter pour tenter de résoudre cette mystérieuse affaire...

Voilà un roman policier bien sympathique ancré dans le contexte historique de la Révolution et du Consulat dans l'Yonne. Il est signé Jean-Luc Dauphin, ancien maire de Villeneuve-sur-Yonne entre 1995 et 2001 (RPR-UMP), qui en a d'ailleurs écrit un certain nombre pour cette collection, et je n'ai pas commencé par le premier. Néanmoins cela n'empêche pas de suivre l'histoire et de 
 s'y retrouver, au bout du compte.

L'auteur se sert d'un canevas historique autour de la fermeture des couvents et maisons religieuses en 1790, de la saisie de leurs archives ou de leurs bibliothèques, et de personnages tout à fait authentiques comme le premier sous-préfet de Sens Edmond Sangrier, pour développer son intrigue. Pour les besoins de celle-ci, en revanche, il imagine un petit peu le destin des derniers jacobins de Sens, beaucoup plus prosaïque en réalité. Ce n'est assurément pas un roman policier révolutionnaire -d'autant qu'il est assez court et peut-être un peu cher pour le contenu-, mais il se lit bien, et permet de passer un agréable moment de lecture dans des lieux familiers à l'habitant de la région. J'essaierai de prendre la collection dans l'ordre pour la suite, depuis le début...

Bernard LANNE, Histoire politique du Tchad de 1945 à 1958. Administration, partis, élections, Paris, Editions Karthala, 1998, 352 p.

Bernard Lanne (disparu en 2000) est un ancien administrateur de la France d'outre-mer, ayant servi au Tchad entre 1960 et 1975. Il a été directeur de cabinet de François Tombalbaye (1960-1961) et a été le premier directeur de l'ENA tchadienne (1963-1974). Sa carrière s'achève à la Documentation Française, où il devient rédacteur en chef de la revue Afrique Contemporaine. Il a beaucoup écrit ensuite sur l'histoire politique du Tchad au XXème siècle, dont il est devenu un des spécialistes.

Dans ce livre de plus de 300 pages, Bernard Lanne s'intéresse à la période s'étalant de 1945 à 1958, moment où le Tchad passe du régime colonial à une très large autonomie interne, préfigurant l'indépendance. L'auteur a bénéficié du concours de Gabriel Lisette, personnage politique important de l'époque. 

Le Tchad, qui fait partie de l'AEF depuis sa création, a souvent changé de statut. Il ne devient vraiment une colonie, dirigée par un gouverneur qui n'est pas un militaire, qu'en 1938... Le Tchad est divisé en 10 circonscriptions administratives, elles-mêmes réparties en subdivisions. Le gouverneur, qui dispose de peu de moyens, gouverne grâce aux chefs de cantons et de villages : les chefs traditionnels dans le nord musulman, ou ceux créés par le colonisateur dans le sud où il n'y en avait pas, historiquement. Les communications et les transports sont difficiles. C'est la Seconde Guerre mondiale, où le Tchad joue un rôle important pour la France Libre, qui ouvre le pays sur l'extérieur et de même sur le plan politique. Les libertés fondamentales, qui n'existaient pas ou de manière réduite, sont accordées ; les prestations dues par les indigènes, parfois de véritables corvées, sont abolies.